ES THEASKES SOUS Î.OUI3 XV
La Comédie-Fbançaise.
C'est à peine si j'ose parler de ce règne mignard et poli, aujourd'hui que le maçon a démoli le marquis. iSos jeunes gens studieux et botti s comprendront-ils ce siècle eu bas de soie, qui apparaît au milieu d'un nuage de poudre comme notre dix-neuvième siècle à travers la fumée de ses cigares ? Dorât, lègue-moi ton style de madrigal et ta plume trempée dans l'eau de rose ; inspirez-moi, duchesse de Chàteauroux, marquise de
Pompadour ; laissez-moi prendre un peu de fard dans votre boîte au rouge.
Comme nous abordons un siècle où les seigneurs ont le pas sur les vilains, nous allons commencer par la Comédie-Française et nous finirons par les théâtres des foires. En 1689, les acteurs des Français achetèrent le jeu de paume de l'Etoile, situé rue Saint-Germain-des-Prés ; c'est là qu'un architecte nommé d'Orbay leur bâtit une salle qui coûta deux cents mille francs. Le coup d'œil de cette salle de spectacle du dixhuitième siècle devait être assez curieux : représentez-vous les premières loges remplies de marquises et de comtesses qui venaient chercher au théâtre l'oubli de leur peines, de leur mari et les regards de leur amant. Remarquez bien que j'écris ce dernier mot au singulier, le pluriel est indécent, mais il pourrait bien être historique. Voyez-vous d'ici ces loges garnies de femmes en jupe de brocard, en corsage baleiné? Voyez-vous leurs joues peintes d'un rouge vif, leurs mouches découpées en rond, en étoiles, en croissons; leur coiffure poudrée, espèce de pyramide qui portait h son faite des papillons de diamant, des fleurs et même des fruits, et qui posait sa base sur un joli visage rococo. Le parterre oii l'on se tenait debout, était rempli de bourgeois en habit de ratine ou de camelot. Sur les banquettes du théâtre, adossées, ainsi qu'à l'Opéra, contre les coulisses de droite et de gauche, se trouvaient les Adonis de l'époque, les marquis à talons rouges, les mousquetaires aux vêtemens écarlates ornes de galons d'or ou d'argent. On échangeait là de petites phrases pailletées comme les habits. Ou jetait des œillades aux Vénus de la scène, aux Hébés de la salle. On volait le cœur de Chloris , on se racontait la chronique d'Eglé; on assassinait la réputation d'Iris : chacun lançait de jolis mots aiguisés qui blessaient comme de petits poignards dorés. De temps à autre pourtant on daignait se taire pour écouter la pièce ou l'annonce du spectacle du jour suivant; car on avait alors une habitude qui subsiste encore en province; l'un des acteurs annonçait la veille au public ses plaisirs du lendemain : c'était un usage général. On sait l'anecdote du maréchal de Saxe, qui se faisait suivre dans les camps par la troupe de Favart, On jouait dans son bizarre théâtre entre deux vol< es de canon ; et souvent, après le spectacle, une actrice venait faire celte annonce : Messieurs, demain relâche au théâtre à cause de la bataille que donnera M. le Maréchal. Après-demain, les Amours grivois et le Coq de Village. «
Revenons à la Comédie-Française. A la tête de la galerie tragique, nous placerons le célèbre Lekain, né en 1728, et mort a cinquante ans en 1778. Le ciel fit son génie et se reposa, comme on dit. C'est pour cela sans doute qu'il n'eut plus la force de songer à sa figure. Lekain avait un visage commun, une naissance vulgaire, une taille sans élégance, un organe assez ingrat, et un sublime talent, le seul don du ciel qui dispense de tous les autres. L'art qui est au génie ce que la coquetterie est à la beauté, fit disparaître une partie de ses défauts ; il donna de la noblesse à sa démarche, il assouplit sen organe, et sut y mettre toutes les inflexions de la tendresse et de la fureur. Maigre le débit cadencé dont le théâtre conservait alors la tradition, Lekain trouva le secret d'émouvoir par son jeu pathétique ou terrible ; mais malheureusement, ce jeu passionné, qui ne procédait que par grands élans, avait des inégalités qui lui faisaient autant d'ennemis que d'admirateurs.
Lekain rendit de grands services à l'art dramatique : en 17j9, il sollicita, dans un mémoire, la suppression des banquettes de théâtre où se plaçaient les petits-maîtres de cour, et les banquettes disparurent. Il songea ensuite à révolutionner le costume : tandis que M"" Clairon renversait les paniers de Roxane et d'Electre, comme plus tard on démolit la Bastille, Lekain débarrassait les Grecs et les Romains des perruques monumentales, des tonnelets et des habits de satin. Grâce à lui, le siècle si riche en travers compta deux ridicules de moins. Un instant cel infortuné siècle s'en plaignit et se crut ruiné; mais il se consola bientôt en songeant qu'il était millionnaire.
Apres le grand nom de Lekain, les contemporains eu citent encore quelques autres : ils vantent tour à tour Brizard dans les rôles de rois et
de pontifes; Paulin dans ceux de tyran ; et enfin Bellecour que nous uommen as encore en | arlant de la comédie. Mais c'est assez nous occuper de ces acteurs i bl soi s en paix leurs cendres, el arrivons àM,leGaussin, à la Zaïr< de Voltaire. Zaïreétail fille d'une ouvreuse i s et du laquais de Baron : elle avait une beauté pure et candide, et", quand elle enti toute la salle était remplie d'Orosmanes. Son jeu était toucl reusement tendre, mais le nerf y manquait; la corde d - n'j vibrait pas Ce l'ut pour la lie et 1rs rôles d'ingénue qu'elle réserva toutes ses séductions. Ce qu'on admirait surtout en elle, c'était un adorable son de voix qui ne s'envola de si s li vresque pour se poser sur celles deM"° Mars. RlllcGaussin eut le tort de jouer les Vgnès long-temps après sa majorité; or, le public n'aime guère 1rs roses des quatre-saisons ; il encense volontiers les génies immortels, mais il est sans pitié pour les 1 1 auti - immortelles;
la vieillesse d'une femme glace L'enthousiasme dans les cœurs coi
l'hiver fait baisser le thermomètre. On fut injuste, on fut ingrat pour la Gaussin ; on oublia que le talent n'a pas d'extrait de baptême, et la critique donna le signal delà retraite La Gaussin quitta le théâtre en 1763, et mourut en juin 1 T r, 7 .
\pres Zaïre parlons d'IIerniiono ; après M"e Gaussin occupons-nous de M11» Clairon, dite Frétillon. En 1723, au moment où mourait Son Altesse Royale el Immorale le Régent de France, il naissait une royauté tragique; M11, Clairon venait au monde enveloppée sans doute de banet les pieds entourés de cothurnes. Son talent t'ut précoce; tout entant encore elle débuta à la Comédie-Italienne, puis ;i Rouen el dans quelques autres villes de province. Il est di qui ne croient pas a ces petits proih.es. el qui se délient de ces génies qui ont encore leurs di dt; M11" Clairon tint cependant toutes les promesses de son enfance. Vprès avoir passe par l'Opéra, elle sefixa définitivement aux Français. Ses débuts, il est vrai, n'j furent pas heureux : sa voix était assourdissante, son jeu, plein d'exagération et d'eniluiv, était, au moins à deux octaves au-dessus du vrai; mais, à force d'étude cette voix bruyante devinl expressive et sonore, et cette exagération ne fut plus que de l'énergie Son talent fut re< nu par tous Voltaire lui adressa une épître, el Garrick, le grand acteur anglais, la (it nter en Melpomène, et lit graver en bas du dessin de petits vers pleins d'encens.
f.a rivale la plus sérieuse de M11» Clairon fut M' Dumesnil, i, i ' 1 1 Son talent était plein de \ igueur et de sève mdissanl se
prétait bien aux clans de la passion; mais il était parfois di >01
i un misérable défaut : M"' Dumesnil aimait la vigne autant que les lauriers ; elle s'enivrail volontiers de gloire et de vin vieux. Ce fui elle qui lit tomber la tragédie des Héraclides, par Marmontel ; elle joua cette mail: ièce comme au sortir des noces de Cana.
arrivons maintenant aux acteurs comiques", a ces princes de la marotte parmi lesquels : Mole tinrent le premier rang Nul ne senta comme eux i ti ivers, et ne leur jeta plus gaîmenl un éclat de rire à la face. Leur jeu spirituel et mordant ajoutait toujours quelque finesse au rôle le plus incisif ; et, des qu'un auteur comique tta (■liait des tirelots a quelque ridicule, nul ne savait mieux qu'eux les faire sonni lies,
Grand va] et i ur remplisse avec la
I des belli i
ni au naturel l'homme de cour, galant el parfumé i mie
I iquet qu'il offrait à Cydalise, et tranchant comme l'épée qu'il portait au côté. Les mémoires du temps rmi les acteurs comi-
Dangeville dans les rôles de niais, Irmanddai de valet impudent et franchement scél • tir dan
des soubri t Dangeville
bre vi , eut un
d'un ai i jeu piqu; i pressive,
: trds étincelai t lui Cr ni des ai i
Maintenant que nous alloi la galerie tragique et comique, ce
serait le moment déjuger la littérature dramatique de l'époque: les bornes de cet article ne nous permettant pas d'en tracer le tableau, nous allons simplement en découper la silhouette. Le théâtre, ci touti s les autres branches de la litli ratun . était sous la domination de Voltaire, le dieu ou le «Nue a du siècle, comme on voudra l'appeler. Toute une cour de phi divinisait ce roi du sari
homme qui avait du génie a force d'avoir de l'esprit; ce ci si complet el si incomplet, qui ne comptait pas une seule cas mais n'en avait peut-être pas une qui lui parfaitement remplie. On se pressait à ses tragédies ; Imircr les beautés froides el la
forme raide el cii , ..Miss. ut s, s versjuoeaux, qui ne
marchent que pat i ni] le, el où il se trouve beaucoup plus de distiques et de hautes max i de poésie dramatique.
Vu tour de Voltaire se groupait une myriade d'auteurs : son rival le loutable el le plus exceptionnel, Crébillon pire, achevait sa carrière dramatique en écrivant Catilina et le Triumvirat. Lefranc «le Pompignan faisait retentir Paris el Versailles du succès de D Marmontel donnai! aux français des tragédies éi me des poè-
mes d'opéra comique; Lemii rre alignai! ses vers déclamatoires el faisait applaudir tour à tour Hypermneslre, la veuve du Malabar etc. ; Dorai envoyai! le matin de petitsversà Mlle... qui quittait son logement de la barrière Vaugirard, et le soir, s'il lui restait des feuilles de papier musqué el dore sur tranche, il ébauchail sa tragédie de Zulica ou celle de Théagène el Chariclée. Poinsinel le mystifié se prenait un jou distraction à faire une jolie pièce; il écrivait son petit acte du Cercle qui restera comme un tableau de micurs, el Marivaux enfin, l'un des doyens du Joli, traçait au pointillé ses comédies, \ prodiguait I rie el v lançait des fusées d'esprit.
On ne connaissait à cette époque que la tragédie el la comédie: nos drames eussent paru des énormités. Victor Hugo, Dumas, Frederick Soulié, eussent été mis au ban de Mercure: leurs scènes énerç q palpitantes n'auraient pas trouve grâce dans les bureaux d'esprit. Dorval el Bocage, Théodorine et Mélingue, n'auraient pu faire | a lier la vérité de leur jeu, et quelque acteur déclamatoire les dit aisément détrônés. Cependant Diderot qui aimait singulièrement le bouleversement des idées neiies, ne craignit pas de donner des tragédies bourgeoises; et avant lui Nivelle de la chaussée fit jouer Mi'lc des Mères et la Gouvernante. <»n lui lit l'honneur de qu de drami s ci s essais, el de les critiquer sous ce nom.
\u résumé la littérature dramatique du dix-huiti le était
[ue toujours dans le faux; raide el enflée quand elle voulait cire énergique, elle devenait mignarde quand elle cherchait à être raeii u Cette pauvre littérature portail des paniers, et se fardait comme une
marquise de la cour. Le génie, il est vrai, n'avait pas alors de convulsions e e le lui reprochent de nos jours les ennemis ûu drame
il avail fréqui mmenl d di | tralysie.
\ S vis S] G it.VS.