AVIS IMPORTANT
On cherche à répandre dans tes déparlemens le bruit que le Cabinet de Lecture va cesser de paraître; nous déclarons que celte assertion est entièrement dénuée de fondement.
SOMMAIRE
Félise. — La diseuse de bonne aventure — De la femme et du serpent, P ii- M. Rosellv deLobgues. — Notice surle Télégraphe.— Li ttres Cochinchinoises, par M. Albbbic Sr.coM). — Tribunaux : Tribunal de polies correctionnelle; Garde nationale. — Tablettesdes cinq jours Faits divers.
Au présent numéro est jointe une lithographie.
FELISE.
ANECDOTE DE LA COI n DE LA REINE UABGI EBITE DE \ U.OIS.
Marc de Rye de Varambon avait été destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique. Quoiqu'il fui doué d'un extérieur n n ible et de talens capables de le faire briller a la cour, avantages qu'il ne pouvait entièrement se dissimuler à lui-même, i) resta assez insensible aux plaisirs
du momie pour ne pas les regretter. Aussi n'avait-il jamais pensé à élever la moindre objection contre les projets que sa famille avail conçus à son égard et dont l'accomplissement n'était plus fort éloj«né.
Le comte de Varambon, son frère, gouverneur de Bourgogne pour Henri III, était marie avec Mathilde deTournon, jeune femme, qui accoutumée à la \ie de Paris, ne trouvait rien que de fort insipide aux splendeurs provinciales de sa petite cour de Dijon, et soupirail en pensant aux amies d'enfance dont une si grande distance la séparai) il fallait alors douze juins pour aller de Paris a Dijon. Elle regrettait surtout la société de sa sœur chérie, Félise, qui demeurai! .née sa mère
La baronne de Tournoi), dame d'honneur de la jeune reine de Navarre était une femme hautaine et d'un caractère inflexible Bien qu'elle fût très attachée a ses enfans, sa sévérité envers eux allai! jusqu'à la dureté Klle avail toujours refusé de se séparer de Félise, mus. enfin, les prières de sa lille ainée triomphèrent de sa répugnance, el elle promit qu'au prochain voyage que M de Varambon ferai! à Paris, elle lui permettrai! d'emmener Félise, el de la garder quelqui mi is .1 Dijon, t ne grâce obtenue avec tant de peine parut ii la comtesse d'un trop grand prix, pour qu'elle différât d'en user, aussi proOta-t-elle du premier loisir que les affaires publiques laissi renl à sou mari pour se rendre avec lui auprès de sa mère.
Sur ces entrefaites, Philibert de Varambon, frère cadel du gouverneur de Bourgoi ne, quitta l'arme!' pour quelque temps et arriva au château de Rye, séjour oui maire de sa belle-sœur pendant la belle.saison. De tous les membres de sa famille, .Marc fut le seul qu'il y rencontra. Les deux revirent .née joie. La gravité de l'un ne s'effaroucha pas trop de la vivacité de l'autre, el bientôt une parfaite intimité s'établit entre eux. l.e jeune officier avail mille choses intéressantes .1 raconter , el il les racontait bien; le futur prêtre aimai! beaucoup a écouler <■>■ qui étaii dil avi c grâce, en sorte que peu à peu l'étude de la théologie cessa ! re en vigueur dans le noble manoir.
Parmi les merveilles qui avaient attin l'attention de Philibert pendant son récent séjour, a Paris, il en était uni *m- laquelle il ne tarit ail pas. c'étail « le rai rite in iparable de Félise de Tournon.
— Elle réunit, disait-il, le cœur le plus pur et le plus naïf à l'esprit le plus vif et le plus ingénieux, la dignité de la mande dame à la douce gaîtéde l'enfant, la simplicité à l'élégance, la grâce à la beauté, l'aisance à la modestie.
— Que d'illusions [dans un tel portrait, repondait Marc de Rye! Les moralistes ne s'accordent-ils pas à nous représenter la cour comme le séjour du vice et l'écueil de l'innocence ? M"0 de Tournera n'y-a t-elle pas été élevée, et peut-on voir dans la favorite de la mondaine reine de Navarre autre chose qu'une idole qui se pare pour se faire, adorer ? Ah ! si Félise n'était pas de longue main façonnée à toute la perversité du monde au milieu duquel elle vit, elle n'y aurait pas si bien réussi. Où règne l'iniquité, la vertu ne rencontre que des détracteurs.
Tu as tort, Marc, je te l'assure, répliquait Philibert un peu piqué.
J'en ai vu beaucoup qui répondraient exactement à ton esquisse moqueuse; mais Félise n'a aucun des défauts communs à la plupart des personnes de sa condition. J'ai pu faire des comparaisons, et je te répète qu'en pureté comme en beauté, elle efface toutes les étoiles de cette brillante constellation que l'on appelle la cour de Navarre. C'est un chaînant qui l'emporte en valeur sur toutes les perles, vraies ou fausses, qui l'environnent.
— Est-elle brune ou blonde ! demanda Marc avec un sang-froid railleur.
— Son teint et d'une blancheur éclatante, dit Philibert; sas yeux sont noirs et pleins de feux ; sa chevelure est de cette nuance qui se dore au soleil et parait châtaine dans l'ombre ; son sourire est plein d'expression, ses dents...
— Sont d'ivoire, est le reste est à l'avenant, n'est-ce pas ? interrompit Marc. Tout cela est bien beau assurément et prouve que mon frère à vingt-deux ans ci peine.
— De plus sages que moi sont de mon avis, répartit le jeune officier, c'est ce qui me fkit croire que le tien pourra changer. Si Félise, en effet, par les grâces de sa personne et par les charmes de sa conversation brille d'un aussi vif éclat parmi tant de belles femmes et de gens d'esprit, que sera-ce quand nous la verrons au milieu de nos romantiques solitudes?
— Est-il donc décidé qu'elle, viendra ici,, demanda Marc en se détournant pour cacher une légère rougeur qu'il se sentait monter au front.
— Comment ! je ne te l'ai pas dit ? Oui, vraiment ; elle revient avec Mathilde ; et dans peu de jours, tu pourras apprécier par toi-même l'exactitude de mes assertions.
— Oh ! l'on ne me verra guère au château, dit Marc, et je n'interromprai pas ton roman; car je vais bientôt entrer dans les ordres, et j'ai encore beaucoup d'études à achever.
— Pas encore, pas encore, mon cher frère. Je ne puis m'habituer à l'idée de te voir quitter le monde. Tu es fait pour y obtenir de grands succès, et j'ai l'espoir que tes dispositions ne seront plus les mêmes, quand tu auras vu Félise.
— Mais tu l'aimes toi-même, mon pauvre frère, dit le philosophe.
— . Moi ! oui ! non ! c'est-à-dire, j'ai pu l'aimer, mais elle n'a montré pour moi aucune prédilection. Je crois qu'il faut pour lui plaire avoir nn caractère plus sérieux, que le mien. Aussi me suis-je accoutumé à la regarder comme devant appartenir à un autre; et, chose étrange, je ne suis pas le seul à qui Félise fasse éprouver ce sentiment d'abnégation et d'adoration à distance. Mais ne parlons plus de moi. Je l'ai souvent entretenue de ta personne, Marc, ajouta-t-il avec malice, et je crois qu'elle est sssez curieuse de voir un de ces sauvages anachorètes qui renoncent au monde et à l'amour pour se vouer aux charmes austères de la solitude. Ou n'en rencontre guère à la cour.
— Ce n'est donc pas la langue d'un amant qui a parlé? dit Marc. Dès lors ton témoignage mérite plus de confiance. Mais je ne crois pas ...n\ prodiges, et je suis cuirassé contre toutes les tentations.
— Pas trop de présomption, mon frère ! Tu changeras peut-être bientôt de langage, dit Philibert.
Cette conversation si légère en apparence fit pourtant quelque impression sur le futur ecclésiastique. Elle avait éveillé en lui des idées et des sentimens dont il ne soupçonnait pas l'existence, mais que la nature n'oublie jamais de placer dans le cœur d'un jeune homme. Eue belle et noble fille avait daigné s'occuper de lui, il était déjà quelque chose pour elle ; il allait la voir, lui parler , et on lui disait qu'elle pourrait l'aimer, que peut-être elle le choisirait entre mille pour lui donner sou eccur ! Quelle pensée enivrante !
En vain sa raison et même son amour-propre se révoltaient-ils contre cette faiblesse : il retrouvait partout la fantastique image, de la belle inconnue; ne pouvant, ne voulant pas peut-être s'en séparer entièrement, n'osant pas non plus lui donner libre accès dans son esprit, il se plaisait à la combattre.
« Elle est curieuse de me voir, se disait-il tout bas; c'est sans doute pour essayer ses artifices féminins sur un jeune homme dépourvu d'expérience. Cela peut paraître très piquant à une coquette.
Ajouter chaque jour un nom à la liste de leurs victimes, c'est, dit-on, le seul but auquel tendent les femmes. En vérité, on ne saurait trop se mettre en garde contre leurs séductions... Si cette jeune fille... Mais où s'égarent mes rêveries? Vanité, frivolité! Quelle gloire gagnerait-elle à ma défaite ? Inconnu comme je le suis, voué à l'autel, et volontairement exilé du monde, je n'occuperai 'pas la moindre place dans son cœur... Non, il ne peut jamais y avoir rien de commun entre elle et moi.
Elle et moi ! reprit-il après un moment de silence ; elle et moi !
Il y avait dans la rencontre fortuite de ces trois mots le symbole d'un lien mystérieux qui, dans l'ordre invisible et idéal, lui semblait déjà unir leurs destinées; tout cela formait d'étranges parenthèses dans les méditations théologiques du philosophe.
Résolu à ne rien abandonner au hasard, il quitta le château, aila s'enfermer dans un monastère voisin où il avait été élevé, et reprit avec ardeur le cours de ses études.
Cependant Félise arriva avec sa sœur et son beau-frère. Celui-ci partit immédiatement pour faire une tournée dans sa province, et les deux dames restèrent avec Philibert au château de Rye, où les visites du noble voisinage les occupèrent durant plusieurs jours.
En vain la gaie Mathilde avait-elle envoyé à Marc de Rye message sur message pour l'engager à revenir, le sauvage ne voulait point goûter des plaisirs qu'on lui promettait. Il donnait, chaque jour, de nouvelles défaites et. s'applaudissait en secret de la victoire qu'il avait remportée sur ce qu'il appelait encore un mouvement de curiosité.
Mais la comtesse ne se tint pas pour battue : elle partageait avec Philibert le désir d'empêcher Marc d'entrer dans les ordres. Une ligue fut bientôt conclue et un plan de campagne arrêté entre eux. Tous deux reconnurent, d'un commun accord, que la première démarche qu'ils eussent à faire était de l'arracher à sa solitude. En conséquence, sur la fin d'une belle journée d'été, Mathilde, accompagnée de sa sœur et de son beau-frère, se dirigea à pied vers la grande avenue qui conduisait au monas tère
Le cloître et ses vastes jardins occupaient le fond d'une délicieuse vallée que dominait la colline où s'élevait le château de Rye. Les tours de l'édifice féodal semblaient protéger l'asile religieux dont la flèche comme un doigt mystique rappelait le ciel aux hahitaus de la terre. A gauche de l'avenue un petit lac étendait ses eaux limpides que sillonnait une nacelle dont les moines se servaient souvent pour passer au village, plus souvent encore comme d'un moyen d'amusement et d'exercice. Marc la conduisait en ce moment. Il aimait à s'abandonner sur ce léger esquif aux caprices de la brise du soir. Bientôt, il s'approcha de la rive et il se mit à cueillir des Heurs de nénufar qu'il effeuillait nonchalamment.
« Voila, se disait-il, comme les incidens de la vie agissent sur nous, ypilà comme nous voguons sur l'abîme dans la frêle barque de l'existence, et comme nous nous laissons entraîner çà et la au souffle capri-
deux du monde qui ne nous offre en échange d'un temps précieux que quelques fleurs sans parfum dont tout le charme s' évanouit aussitôtque nous les avons cueillies. Heureux, mille fois heureux celui qui sait préférer les jouissances réelles d'une vie humble et ignorée au faux éclal des grandeurs humaines et au perfide aurait des plaisirs.-Conibien, pour ma part, n'ai-je point à me féliciter d'avoir cherché, dans ce saint lieu, la paix du cœur et le repos de ma conscience.., Ali ! jamais je ne me laisserai arracher à ma chère solitude.
11 est à croire que le jeune philosophe aurait beaucoup prolongé le cours de ses intéressantes méditations; mais une douce voix de femme \int tout à coup les interrompre, et l'écho répéta plusieurs fois sou nom.
. On m'appelle, se dit-il; en vérité c'est... c'est ma belle-sœur
C'était elle en effet Au moment où il incitait pied à terre, Mathilde et ses compagnons atteignaient le bord du lac, et Marc avait cessé de s'appartenir.
I ne heure après il était au château.
Les jours, les semaines s'écoulèrent sans qu'il remontât sur sa barque, et les nénut'ars remplacèrent par des nouvelles coupes d'or celles qu'ils avaient perdues, sans que personne songeât à les en dépouiller. D'aul fleurs occupaient les mains de Marc de Rye : il tressait des couronnes pour le front de l'élise !
Ceci ne doit pourtant pas être entendu tout-à-fait à lettre: la familiarité à laquelle tend l'amour n'était point assez bien établie entre eux pour que notre héros se permît des démarches aussi significatives; mais dans les promenades que la petite société de la comtesse faisait chaque jour aux alentours du château, jamais Marc n'était bien loin de l'élise; quelquefois même il lui offrait son bras, ce qui pouvait passer pour une grave infraction à la discipline ecclésiastique qu'il était tenu d'observer. '
Plusieurs mois se passèrent ainsi, jusqu'au retour de M. deVarambon. Celui-ci ne tarda pas à comprendre que son frère s'éloignait de la route qu'on lui avait tracée, et à pénétrer les causes de ce changement qui lui causa un \ if déplaisir.
Tous les projets ambitieux qu'il avait conçus pour l'agrandissement de sa famille se trouvaient dérangés si Marc de Rye renonçait à^l'état ecclésiastique, Le comte était en crédit à la cour et pouvait assurer à son frère un avancement rapide dans l'église; mais il n'était pas excessivement riche, eu égard au rang qu'il occupait, el il avait à soutenir Philibert dans la carrière militaire, fort dispendieuse en ce temps-là; c'était pour lui une grande charge. Il lui semblait donc très important de ne pas laisser fermer la seule voie qui pût conduire Marc à la fortune.
Avant de prendre aucun parti dans une aussi grave conjoncture, il crut devoir interroger ce jeune homme qui, bien loin de chercher à lui cacher la passion qu'il éprouvait, lui lit part de l'intention où il était de renoncera l'église De Varambon ne donna aucun signe de mécontentement c'eût été maladroit, et tout-à-fait inutile; mais il écrivit sans délai à sa belle-mère, pour l'instrui u'il venait d'apprendre, el il lui
déclara sans détour ni ménagement qu'il s'opposerait de tout son pouvoir à une alliance qui lui paraissait tout-a-fait contraire aux intérêts de son frerc, et même à ceux de toute sa famille.
I orgueil de madame de Tournon fut piqué au vif. F.Ue envoya à sa fille un-ordre péremptoire de revenir sans le moindre délai.
Pendant que la lettre de la baronne voyageait sur la route de Paris à Dijon, l'amour faisait d'< , dans le cœur de Marc et dans
celui de Félise. A la vérité, aucune explication positive n'avait encore eu lieu entre ces deux jeunes gens; mais chacun d'eux savait parfaitement a quoi s'en tenir sur le sentiment qu'il éprouvait et sur celui qu'il inspirait: mille fois ils s'i itt dit sans pourtant ouvrir les
livres.
I n jour eniin la comtesse Mathilde sortit avec sa sœur, Mare et quelques dames, pour faire une promenade aux environs du monastère. La
société se divisa par petits groupes, et nos deux amans se trouvèrent. bientôt seuls auprès du lac qui dans cet endroit était très profond ci borde d'un garde-fou. \yw> yeux semblaient suivre fort attentivement les évolutions des petits poissons ; cependant cette occupation, quelqu'attrayante qu'elle puisse être, n'occupait nullement leur esprit : ils jouissaient tous deux en silène.- du bonheur que donne la présence de l'objet aime. Ce bonheur est grand; mais le cœur de l'homme est insatiable. Marc leva les yeux sur sa belle voisine; celle-ci regarda les yeux de Marc, et l'effet de ce double regard fut tel que le jeune homme ne put pas s'empêcher de serrer la main blanche et potelée qui s'appuyait auprès de la sienne sur la balustrade.
Félise ne retira ce qu'on lui avait pris qu'après un instant d'hésitation, et tel était leur trouble que ni l'un ni l'autre ne put se rappel* i si elle n'avait pas répondu a la légère pression qu'elle avait éprouvée. Ils en étaient là quand Philibert s'approcha tenant une lettre qu'il remit à 1 i lise encore toul émue. Elle l'ouvrit et lut ce qui suit :
a Ma fille, au reçu de cette lettre, vous partirez pour Paris. Je vous défends formellement d'écouter les discours de M Marc de Varambon, et je veux que vous quittiez le château de Rye --ans explication comme sans délai. Je desapprouve hautement votre conduite imprudente, et j'atteuds de vous une soumission absolue.
Baronne de Tournon. »
Félise tomba dans
Je dois prier mes sensibles lectrices de ne concevoir aucune appréhension immédiate du malheur qui aurait certainement pu arriver si j'écrivais un roman. La position est bien séduisante pour un écrivain; le lac est tout près, la balustrade est bien basse, tout est admirablement préparé pour le grand coup. Il est évident que l'héroïne évanouie devrait tomber dans l'eau, afin que le héros piit. au péril de ses jours, l'arracher à l'humiilc lambeau. La chaleur de la saison le dispenserait des prosaïques catarrhes, et l'on aurait ainsi une fort belle scène a peu de Irais. Mais deux raisons m'empêchent de raWr a la tentation: la première, c'est que tout cela ne serait pas vrai, et qu'ici je suis historien; la seconde, que Félise, dont la mise à Paris était toujours très modeste, eu égard a la position qu'elle occupait auprès de la Reine de Navarre, avait alors, à la campagne, la plus délicieuse toilette que jamais la simplicité ait renie de la main des Grâces, Je raconterai donc la chose comme elle se passa, el je n'y mettrai rien du mien.
Félise tomba donc tout simplement dans les bras de Marc, qui n'eut que le temps de la saisir. Quoiqu'il fût très réserve avec toutes les femmes en général, el surtout avec celle qu'il aimait, il ne put se défendre de lui prodiguer les soins les plus tendres et les protestations d'amour les plus expressives. Il La supplia de lui parler, de lui faire connaître la cause de son agitation. Palpitante d'émotion et d'effroi, la pauvre i élise ne pouvait que pleurer en silence. La présence de Philibert et l'ordre impérieux de sa mère, pour laquelle son respect allait jusqu'à la crainte, l'empêchaient de s'expliquer; et les paroles affectueuses que lui suggérait
sa tendresse étaient interceptées par sa timidité.
l.es deux frères la reconduisirent au château, où elle trouva sa sœur pleine de cha rin el d'alarme. I ni explication très vive avait eu lieu entre Mathilde et son mari, qui lui avait durement reproche son étOUT- \|" de Tournon avait aussi écrit une lettre fort severc à cette jeune femme qui n'était pas d'un caractère a résister a de tels assauts; en sorti- que la pauv i e I i lise fol ahaniloniiee a sa douleur par la seule personne qui ciil pu lui offrir quelque consolation Enfin toute entrevue
Me et Mare devint aussi impossible qu'elle paraissait peu désirable, départ pour Pans fut précipité. On n'en donna aucune expl satisfait te D'autre part. Philibert ne tarda pas a rejoindre L'armée, et
\| rrC ri 'i ail château en proie a Illie cruelle perplexité
L'incertitude étant de tous le- maux celui que l'on supporte le plus emment, notre ancien philosophe en' bientôt épuisé la dose de
ition dont il était pourvu, et voulut absolument savoir a quoi s'en tenir sur les causes d'un événement qui lui ôtait tout repos. Il s'adressa
SiO
d'abord à sa belle-sœur; mais MathMe avait reçu une leçon qu'elle n'était pas près d'oublier, et quoiqu'en réalité elle fut vivement touchée d'un malheur dont elle se sentait cause, il la trouva d'une discrétion désespérante autant qu'incompréhensible.
Jugeant des lors qu'il n'avait plus rien à ménager, il courut chez son frère, et lui déclara que, bien loin d'avoir vu diminuer sa passion par l'absence de Félise, il la sentait croître chaque jour; qu'il avait lieu de se croire payé de retour, et qu'il persistait dans la résolution de ne jamais entrer dans les ordres. Il ajouta qu'il allait sur-le-champ écrire à M™8 de Tournon pour lui demander la main de sa fille, et que s'il ne l'obtenait pas, il aviserai! aux moyens de finir, dans quelque entreprise militaire, une vie qui lui serait désormais a charge.
J.e comte affecta un grand étonnement et une vive émotion.
— Quand tu me parlas de tou admiration pour ma belle-sœur, dit-il, je ne croyais pas que cette fantaisie te porterait à agir avec une telle imprudence. Tu ne connais guère le monde et encore moins cette jeune personne. Felise, eontinua-t-il en souriant de l'air d'un homme sûr de son fait, Felise, bien qu'elle soit certainement une des filles les plus accomplies de la cour de Navarre, n'est pourtant qu'une coquette comme toutes ses compagnes. Puisqu'il faut te le dire, elle s'est fait une merveilleuse réputation pour son adresse à enlacer les cœurs ingénus, et il paraît qu'à ton égard elle a parfaitement réussi; peut-être, comme tu le crois, n'est-elle pas restée sans blessure , mais elle n'en est pas moins blâmable, puisqu'elle est depuis long-temps promise à un autre.
— Cela n'est pas possible, s'écria Marc en pâlissant, je n'ai pas pu être dîne à ce point.
— Pensais-tu donc, mon bon frère, reprit le^eomte d'un ton plus affectueux, qu'une des beautés les plus renommées de Paris pourrait abaisser sérieusement ses regards sur un pauvre reclus tel que toi, et que le tribut d'amour que tu peux lui offrir lui paraîtrait un dédommagement suffisant de la perte de tant de brillans adorateurs qu'elle entraine à sa suite. Quand la nature l'aurait douée de toutes les bonnes qualités nécessaires pour apprécier les tiennes, mon cher Marc, crois qu'elle n'aurait pas pu les conserver long-temps dans la position qu'elle occupe auprès de Marguerite de Valois, et sois bien assuré que tu n'as été que le jouet de sa vanité.
Ces paroles ne convainquaient pas Marc de Rye; mais il ne savait quelle réponse y faire. Pendant plusieurs jours, les deux frères s'entretinrent sur le même sujet, et toujours le comte parlait avec le ton tranchant d'un homme qui connaît son monde, si bien que Marc sentait de temps à autre la froide défiance se glisser dans json creur. Il eût mille fois mieux aimé y sentir la pointe d'un poignard.
Cependant les lettres brûlantes qu'il écrivait à Félise], les lettres respectueuses et pressantes qu'il écrivait à Mn"' de Tournon restaient sans réponse, et il commençait à craindre que l'objet de son admiration n'en fut réellement indigne; mais il n'en persistait pas moins dans son intention de ne pas entrer dans les ordres. Il avait puisé dans ses études théologiques les principes d'une morale sévère, et quand son frère le suppliait de revenir sur ses dernières résolutions, il répondait : «J'ai reconnu que je m'étais trompé sur ma vocation. Il eût été fort désirable sans doute qu'elle s'accordât avec les intérêts de ma famille et qu'elle me permit d'aspirer aux honneurs de l'église ; mais maintenant soyez sûr qu'aucune considération ne me déterminera à devenir un mauvais prêtre, et que je ne porterai point dans le sanctuaire un cœur qui, désabuse peut-être, est pourtant encore attaché a ses illusions ; je regretterai toute ma vie. le bonheur que j'ai entrevu un instant.
Tous les efforts du comte furent inutiles, et il eut la douleur de voir partir sou frère pour la Flandre, oii il prit du service dans le même régiment que Philibert.
Quelques mois après ces évènemens, la reine Marguerite, ennuyée de l'espèce de prison qu'on lui faisait subir à Paris depuis que Henri de Navarre s'en était échappé pour se mettre à la tète des huguenots, se fit
ordonner p; ir ses médecins les- eaux de Spa. Il fut décidé qu'elle partirait avec une suite nombreuse et brillante. On obtint pour elle, de don Juan d'Autriche., le passage par la Flandre, et bieutôt ce voyage tant désiré put être effectué. On sait que dans toutes les villes où elle séjourna, Marguerite-, par son affabilité, ses grâces et sa magnificence toute royale, gagna les cœurs et mérita l'admiration des peuples.
La baronne de Tournon , comme dame d'honneur, accompagna la reine, et, sur l'ordre formel qu'elle en reçut , elle amena avec elle la mélancolique Félise, que cette princesse honorait d'une affection particulière, surtout depuis qu'elle lui avait confié le secret de ses chagrins.
Marguerite prodiguait à sa favorite les plus tendres consolations. Elle avait même réussi à lui faire concevoir quelque espérance. « Soyez patiente, ma belle enfant, lui disait-elle quelquefois en passant ses doigts effilés dans la soyeuse chevelure de la jeune lille, je ferai ce que je pourrai pour vous et pour votre amant auprès de vos deux familles , et si vous vous aimez bien, le ciel vous viendra en aide.»
D'autre part Félise avait entendu dire que Marc avait embrassé la carrière militaire. Ainsi quoiqu'elle n'eût aucune connaissance des lettres qu'il lui avait écrites et que Mme de Tournon avait interceptées, elle n'avait nulle raison positive de se croire oubliée d'un homme dont l'amour lui avait paru aussi vif que sincère. Elle savait également qu'il habitait une ville où elle devait passer; et la pensée qu'elle allait peut-être le revoir bientôt faisait battre son cœur d'impatience et de crainte.
A la cour de la reine se trouvait un jeune seigneur nommé de Bussiere, qui depuis long-temps aimait M"1' de Tournon. C'était un homme d'un caractère chevaleresque. Quoiqu'il eût renoncé à toute espérance de succès, il n'eu continuait pas moins ses assiduités auprès d'elle. Son seul but était de rendre à son idole uu culte dont il la croyait digne. Pour assurer le bonheur de Félise, il n'eût point hésité à sacrifier le sien, et il se serait considéré comme trop bien récompensé si, en échange de tant d'amour, il eût obtenu un peu d'amitié. Il était loin de penser qu'une tendresse aussi généreuse allait causer la perte de celle qui en était l'objet.
Le comte de Yarambon n'avait reculé devant aucun mensonge pour faire croire à Marc de Rye que Félise était une femme frivole , et malheureusement les évènemens politiques de ce temps-là favorisèrent ses odieuses menées.
Marguerite de Valois avait beaucoup d'ennemis et fort peu de prudence : c'est plus qu'il n'en faut pour compromettre la réputation d'une princesse. La sienne avait donc reçu de graves atteintes. Ses bonnes et ses mauvaises qualités tournaient également à son désavantage, et bientôt elle devint uu objet de scandale et de réprobation pour les partisans de son mari, austères huguenots dont la rigueur puritaine ne pouvait pas plus supporter un ruban daus la parure d'une femme qu'un ornement dans uu église. Tar une conséquence naturelle la malveillance qui s'attachait à sa personne se répandit sur les dames de sa
maison.
Marc de Rye était à Namur, entouré d'uneii^ugÇà^tt^es officiers, dont la vanité trouvait son compte à raconl«OuT lesldaiïje^le la cour mille anecdotes peu charitables dont ils pi fiusÀe^jjmWestanent les héros. Le rôle d'homme à bonne fortuné JtMJ . îflitïj>|forV^jjl mode; chacun y aspirait, et comme les succès obt«*slitrfi^^hr*:r%ill/ur gage des succès que l'on voulait obtenir, on ne nwjvntï pêxsonufeflui ne fût indiscret, personne qui ne fût très crédule. Yanu!(iWi3j»jhs3i!rt?!it, et Marc ne l'avait point encore appris. A force d'entendre affirmer la même chose avec toute l'assurance que donne une vérité incontestable , le candide jeune homme finit par croire qu'il avait été trompé, et du ressentiment que dut produire en lui une telle conviction, il s'efforça de passer à l'indifférence et au dédain.
Il y était à peu près parvenu, quand une occasion se présenta de mettre eu pratique ses nouvelles résolutions : il vit Felise daus un bal
-"il
donne à la Reine par la ville de Namur, et il ne dansa | «oint avec elle. A peine lui parla-t-il.
Philibert lui pour Félise ce qu'il avait toujours été, un ami sincère el plein de respectueuses prévenances. Etonné «lu changi iment survenu dans les disp< sitions de son frère a l'égard de cette jeune tille, il s'efforça d'amener une réconciliation entreelleel lui Mais Mare a> ait été témoin des soins assidus et quelquefois indiscrets que Bussièrits rendait eu toute occasion à M"« de Tournon ; il y avait vu la preuve irréfragable de toutes les assertions de \ arambon, et le dépit qu'il eu a. ait ressenti était tel qu'il se détournait avec une sorte de dégoût quand Philibert commençait son panégyrique.
Don Juan d'Autriche avait résolu d'accompagner la Reine dans son voyage de Namur à Liège, et de lui offrir en même temps une fête magnifique dans une petite ile de la Meuse. Toutes les personnes de dislinetion qui se trouvaient alors à Namur furent invitées à y prendre part. Mare de Rye était de ce nombre.
Au jour fixé, la cour se rendit de lionne heure à l'église du couvent des chanoinesses où une messe en musique fui célébrée sel on le cérémonial espagnol. Rienn'avail été épargné pour donner al'oliie-e divin toute la solennité, toute la splendeur qui caractérisent le culte catholique. Les meilleurs artistes espagnols et allemands ajoutaient l'entraîn einent d'une musique ravissante à l'enivrement de l'encens, à l'éclat «lu luminaire, et à la richesse des costumes.
On se trouvait alors ii la fin d'un jubilé, dans le temps pascal : la sainte allégresse de l'église envahit toute l'assistance: les personnes'même dont Ja conduite (tait le moins conforme aux préceptes de l'Evangile, sentaient se glisser dans leur aine une sorte d'enthousiasme religieux : car le doute et l'athéisme n'avaient point encore d'apôtres. Mare de Rye portait un cœur trop pur pour échapper à de telles émotions. Elles lui firent vivement regretter le calme passionné de son ancienne vie contemplative, et il ne put s'empêcher de maudire les prétendus artifices de l'enchanteresse qui, pour satisfaire un orgueil cruel, lui avait ravi les saintes joies de son enfance et inspiré ces dévorantes ardeurs qui faisaient son supplice.
Telle était la disposition de son esprit, quand on sortit de l'église.
Don Juan accompagna la Reine jusqu'à sou carrosse; les dames furent conduites aux leurs par une multitude de jeunes cavaliers qui avalent écouté l'office avec assez de recueillement, mais dont l'esprit était peu capable de conserver des impressions durables.
Les carrosses étaient alors une invention nouvelle. On leur donnai) des formes bizarres, et on les faisait assez grands pour contenir six dames; car ils n'étaient nullement destines aux hommes, qui devaient aller a pied où à cheval. Ils étaient a pied ce jour-la , parce que l'église n'était pas éloignée de la rivière. Or une averse était tombée pendant L'office, et les rues se trouvaient fort sales. La plupart des jeunes seigneurs, qui d'ailleurs ne) se souciaient t'iièrc de marcher dans la boue ci prirent prétexte pour se plae.-r avec les dam- ri comme un cet nombre d'entre eux avaient i mees dans les voitures, ils s'y Grent facilement admettre, lies lors chacun voulut jouir du même avantage. Quelques dames firent un simulacre de résistance, el ml «le
■usser les assaillans à coups d'éventails Mais la Reine qui trouvait cet assaut fort divertissant, jugea a propos d'accorder '--un de cause aux cavaliers, 'l'ont cela d'ailleurs n'était qu'un jeu, et personne ne fut mécontent di e dont il linit.
Bussières qui, avec beaucoup d'adresse, avait réussi a défendre du carrosse ou était t'élise, s'assit sur le n ied, les jambes pen-
dantes entre les deux rou isture était très n i se et moins
étrange qu'< Lie m le paraîtrait aujourd'hui ; ci ; endant elle excita quelques plaisanteries s dil el ne pul s'empêcher de rire en jetant les yi ux sur son féal chevalier. Pauvre enfant : depuis bien long-temps, nul sourire n'a effleuré ses lèvres elle cède à un mouvement d'innocente gaîté, elle le paiera de sa .... Hélas : elle ne
sait pas que nous avons fait de la dissimulation la première néi des femmes.
Marc de Rye, qui avait contemple cette scène profane avec beaucoup île dédain, tourna les veux versFélise au moment ou die riait en dant Bussières Ce fut pour son cœur ulcère une nouvelle blessure.
« Ali ! se dit-il. j'assisterai a celle fête ; mais ce sera pour montrer a la
perfide Félise les nouveaux sentimens qu'elle m'inspire. Puis je la quitterai pour ne la revoir jamais
Effectivement, il se rendil ■> bord de l'une des barques qui devaient, au son des hautbois el des flûtes, conduire la cour d. Mi- la petite ile dont la galanterie de don Juan avait fait un paradis éphénu n
Les plus belles dames de la province, la fleur de la chevalerie espn gnole étaient réunies pour celle fête. Dans eeitc illustre assemblée, personne ne montra plus de gaîté, plus d'espril el plus de grâce que le chevalier de Varamhon. Il s'était étourdi pour jouir de son reste el de la scène avec éclat. I.a Heine ne pouvait se lasser de ses diSCOUl brillait une solide instruction. Les généreux sentimens donl il para,:, saii animé firent même concevoir à cette princesse l'espérance de le ramener facilement aux pieds de celle qu'elle croyait la plus digne de son amour : elle ne savait pas connue Félise jusqu'où il avait poussé l'affectation de sa dédaigneuse indifférence.
Marc avait une fort belle voix el était habile musicien. La Rein, i in vita à [faire preuve de son talent : c'était lui montrer qu'elle avait été prévenue en sa faveur par une personne bienveillante dont le nom pouvait être facilement deviné. Mais c'était aussi lui fournir l'occasion d'exprimer les nouvelles dispositions de son coin-, et il n'eut garde delà
Plisser échapper. Catherine de Médicis axait introduit en France le gofit de la littérature de son pays. Notre héros qui \ était très verse prit llll luth et chanta, avec une énergie qui ne laissait aucun doute sur l'application qu'il en faisait, des Strophes italiennes dont nous donnons la traduction littérale.
Oui, tu es bien changée depuis notre séparation; ce n'esl p i temps et la douleur aient Met ri la fraîcheur de tes joues, ni que les cruels regrets aient éteint le feu de tes regards ou sillonné ton front, comme ils ont plissé le mien. En toi, brillenl encore tous les charmes qui ont captivé mou anie. Ta démarche n'esl pas moins gracieuse; ' > voix n'a rien perdu de sa douce harmonie si tu n'es plus la inclue, hélas ! c'est que lu n'aimes plus.
Oui. tu es bien changée Quelle langue ténu faire i il a me i n dit
ce que le temps m'a prouvé? En vain j'ai partagé les peint - en i t'ai année dans l'absence lel sans espoir! Semblable à ces i qui jetés sur la grève perdent toul l'éclal qu'ils emprunt diaprée, mon ame s'est dépouillée de ses douceset fantastiques ill Hélas ' tu n'es plus la même, parce que tu n'aimes plus.
Le cœur de la pauvre 1 1 lise fui brisé; car elle avait compris l
tion de Marc Le disque argenté de la lune - dau sa tranquille i
dessus des eaux limpides de l,i Ml . . it déjà lutter d'ecial .
brillantes illuminations de l'île i ! "
porter à Liège la Ri ine el sa cour se rapprochèrent du b lise monta la dernière. Elle était restée un peu en arrière m quelque espoir que la dureté de son amant ne tii idrail pas conln durante impression d'un dernier adieu... d'un dernier regard... Il demeura immobile, les; uxfixés sur le vid el u p trul pas mi voir quand Bussières lui offrit la main pour l'aid
que de la Heine.
Sentant qu'il venail de romp "' rattacher
au bomiiur, Marc sauta dai ! neràNamur,
et ordot I iteliers de
La doue? fraîcheur du soir, la lueur incertaine des astres le i qui régnail sur ! m tout le pot d lui i :
menades qu'autrefois, à pareille heure, il £ i
lac et dans les bosquets du château de Rye. Hélas, pensa-t-il, combien elle eût pu me rendre heureux.
Bientôt un cri aigu glissa sur les eaux, arriva jusqu'à lui et le fît tressaillir. Il se retourna, mais l'obscurité ne lui permit d'entrevoir qu'une masse noirâtre qui s'éloignait lentement : c'était la flottille royale.
Effrayé de cette courte et sinistre manifestation de douleur, plus effrayé peut-être encore du silence qui y avait succédé, Marc éprouva un noir pressentiment que suivit bientôtje remords. Il se représenta Félise souffrante, malade, évanouie, succombant à la douleur qu'il avait pu lui causer par l'abandon où il l'avait laissée; son cœur fut touché, et des larmes brillantes s'échappèrent de ses yeux. D'abord il lutta contre cette pensée qui lui parut une nouvelle illusion de l'amour, mais elle revint si forte et si pressante qu'il ne put plus s'en défendre et finit par la considérer comme une réalité; dès lors il ne se rappela plus ses résolutions que pour les détester. Il était cause du malheur de Félise, il se haïssait et il adorait Félise. Ses procédés envers elle lui parurent làclfes et insolens ; il eût donné tout son sang pour les racheter : il était vaincu, vaincu pour la seconde fois.
Au point du jour, il monta à cheval, décidé à suivre l'instinct qui le poussait vers Liège, décidé à se jeter aux pieds de Fébse, à lui confesser ses. odieux soupçons, et à implorer son pardon. Le mouvement du cheval accéléra l'impétuosité de ses pensées. « Elle me pardonnera se disait-il , elle me pardonnera, j'en suis sûr, ma vie entière sera consacrée à réparer ce moment de folie. Que dis-je, elle est si douce, si bonne! ce sera presque uu bonheur pour elle que d'avoir quelque chose à pardonner. J'obtiendrai bientôt de l'avancement dans l'armée; je crois que la Reine m'a regardé d'un œil favorable; tout s'arrangera. Un jour, je ramènerai Félise au château de Rye. Nous recommencerons nos douces promenades ; nous reverrons les bords du lac où nos cœurs s'entendirent si bien le dernier jour oit nous fûmes heureux.
Et sou aine s'abreuvait de délices anticipées ; sou regard étincelait d'impatience et de joie.
Cinq heures d'un galop effréné firent expirer son cheval aux portes de Liège.
Marc se dirigea à pied vers le palais occupé par la Heine. Il allait \ entrer lorsqu'une procession funèbre en sortit et l'arrêta. Quatre jeunes filles soutenaient les coius d'un poêle de velours blanc qui recouvrait un cercueil
De B\e demanda à un bourgeois quelle était la personne dont ou rebrait les funérailles.
— Hélas! répondit celui-ci, cette lionne Heine est a peine arrivée dans notre ville, et c'est pour y pleurer celle de ses filles d'honneur qu'elle aimait le mieux. Elle l'a vue mourir dans ses bras hier soir pendant la promenade sur l'eau.
— Une de ses filles d'honneur! comment s'appelle-t-elle ?
— Mademoiselle de Tournon, répondit le Liégeois.
Cette terrible nouvelle frappa Marc à la tète et au cœur. Il s'élança à travers la foule qu'il écarta par de frénétiques efforts, et arriva jusqu'au cercueil en s' écriant qu'il avait tué Félise et qu'il devait périr avec elle. La plupart des jeunes filles qui formaient le cortège funèbre le connaissaient, mais sa pâleur mortelle, le désordre de ses vêtemens, l'agitation violente de toute sa personne, et surtout l'incohérence de ses propos le mirent promptement en fuite. Le malheureux resta uu moment en possession de la froide dépouille; il la serra convulsivement dans ses bras et s'évanouit.
On l'emporta au palais où il fut saisi de la fièvre et du délire. Longtemps on put craindre qu'il ne recouvrât jamais l'usage de la raison. Cependant l'habileté des médecins et les tendres soins de Philibert finirent par lui rendre la santé; mais il ne retrouva jamais le bonheur qu'il avait perdu auprès du lac de Rye, Il ne se maria pas, fit la guerre avec
honneur pendant plusieurs années, et vint terminer ses jours à Liège, où il fut enterré près de sa chère et infortunée Félise.
{Traduit de l'anglais.)