LA DISEUSE DE BONNE AVENTURE
LTn officier autrichien, le baron Van W..., qui avait servi dans la guerre de 1788 contre les Turcs, et qui vivait, il y a peu d'années, à Brody, sa ville natale, aimait beaucoup a narrer les aventures de sa carrière mibtaire ; une, entre autres, m'a surtout frappé. La voici telle qu'il me la raconta :
Au printemps de l'année 1788, nous disait-il, je partis de Mascloswer, en Transylvanie, pour conduire des recrues à mon régiment, alors campé dans le voisinage d'Orsowa. Dans un village des environs demeurait une bohémienne qui faisait le métier de vivandière. Mes nouveaux soldats, gens fort superstitieux, la prièrent de leur tirer la bonne aventure ; je me mis à rire de leur simplicité, et en même temps je présentai ma main à la bohémienne.
Le 20 du mois d'août, dit-elle d'un air très significatif et sans ajouter une syllable de plus. Je voulais avoir quelque explication , mais elle ne Ut que répéter les mêmes mots; et comme je la quittais, elle me rappela et me dit encore avec la même expression : le 20 du mois d'août. On supposera facilement que cette date demeura gravée dans ma mémoire.
Nous nous rendîmes à l'armée et nous primes part à ses fatigues et à ses dangers. Tout le monde sait que pendant cette guerre, les Turcs ne faisaient aucun quartier. Leurs chefs accordaient une prime d'un ducat pour chaque tète rapportée au camp, et janissaire et spahis ne négligeaient aucune occasion de gagner la récompense promise. Cette coutume barbare était surtout fatale à nos avant-postes. Il se passait rareremenl une nuit sans que les Turcs n'arrivassent en nombre supérieur pour chercher des tètes, et à la pointe du jour on s'apercevait qu'une partie du camp n'axait ele gardée que par des corps décapités. Pour prévenir de pareils accidens, le prince de Cobourg résolut d'envoyer chaque nuit des piquets de cavalerie au delà des ligues des vedettes pour les protéger. Ces piquets se composaient île cent a deux cents hommes: mais de leur côté les généraux turcs envoyaient des détachemens encore plus nombreux, ce qui leur assurait un plus grand nom. ire de victimes. Le service de ces piquets était par conséquent si dangereux, que ceux qu'on désignait pour en faire partie mettaient toujours ordre a leurs affaires avant leur départ.
« Les choses en étaient la au mois d'août. Plusieurs batailles n'avaient pas changé la position de l'armée. Huit jours avant le 20, ma diseuse de bonne aventure, à laquelle j'achetais souvent des provisions, parut de nouveau dans le camp ; elle entra dans ma tente, et me pria, dans le cas où je mourrais au jour prédit, de lui léguer une bague; dans l'hypothèse contraire, elle m'offrit un baril de tokai. Cette espèce de vin étant fort rare dans l'armée, la proposition n'était pas à refuser, et de plus je couvris le tokai de la vieille d'un enjeu de cinquante ducats; l'auditeur du régiment enregistra, non sans rire, ce bizarre contrat.
Le 20 août arriva. Il n'y avait pas de probabilité qu'un engagement eût lieu. C'était, il est vrai, à notre régiment de fournir un piquet cette nuit-là ; mais deux de mes camarades devaient marcher avant moi. Le soir, au moment où les hussards se préparaient à partir, le chirurgien vint informer le commandant que l'officier qui devait commander venait de tomber dangereusement malade ; le suivant reçut ordre de le remplacer. 11 s'habilla en toute hâte et se mit à la tête de sa troupe ; mais sou cheval, d'ordinaire fort doux et fort tranquille, commença tout à coup à se ruer et à se cabrer de telle sorte, que son cavalier, désarçonné, se cassa la jambe en tombant, Ce fut alors mon tour, Je partis ; mais, je
dois le dire, je nVtais pas sans inquiétude. .Mon dt (tellement se composait de deux cents hussards. N posti étoil à ei iron deux mille pas en avanl de l'aile droite de l'armée, et nos derrières étaienl couverts par un marais bordé de joncs très élevés. Nous n'avion pas de sentinelles avancées; mais nul ne devait quitter la selle ; nos ordres portaient de rester le sabre à la main et de tenu- nus carabines chargées jusqu'au jour. Tout demeura calme et paisible jusqu'à deux heures moins un quart. A ce moment, les cris mille fois répétés d'Allah! Allah! nous annoncèrent l'arrivée des Turcs. Ces ennemis, au nombre de huit cents, fondirent sur nous avec impétuosité : le choc fut violent, le carnage rible. En un instant notre détachement fut rompu, et la plupart di chevaux tués. Je reçus cinq coups de sabre, mon cheval tomba mortellement blessé, et ma jambe se trouvai sous son corps, il me fut impossible de nie relever.
Je vis alors à lueur des coups de pistolets, nos hommes se détendre avec le courage du désespoir; mais les Turcs, qu'on avaient enivrés, firent des nôtres un horrible massacre; en peu de minutes tous nos hussards furent mis hors de combat. Les vainqueurs s'emparèrent des chevaux; puis, après avoir dévalise les morts et les blesses, ils se mirent à couper les têtes qu'ils jetèrent dans des sacs apportés exprès. Ma situation était affreuse. Dans le régiment de Székler dont je faisais partie nous comprenions généralement la langue turque; j'entendais les ennemis s'encourager mutuellement a limr l,i besogne avant l'arrivée des nôtres et a ne pas perdre un seul ducat, ajoutant qu'ils devaient se trouver deux cents. Je conclus de là qu'ils étaient bien informés. Tandis qu'Us me [lassaient sur le corps, mon cheval rei ul une nouvelle blessure qui lui lit taire un mouvement convulsif. Ma jambe se dégagea, et je conçus un moment l'espoir de me jeter au milieu des joues du marais. Le feu s'était ralenti, et à la faveur de l'obscurité, j'échappai comme par miracle à plus d'un Turc qui étendait les bras pour me saisir; je dus enfin à ma bonne fortune el à mon agilité de gagner le marais.
Enfoncé dons la vase jusqu'au dessus des gi uoux, je m'avançai encore une dizaine de pas parmi les roseaux, et la je m'arrêtai épuisé de fatigue. J'entendis alors un Turc s'écrier :
— Un infidèle s'est enfiui; courons a sa recherche.
— 11 est peut-être dans le marais, répondit l'autre.
J'ignore s'ils continuèrent leur conversation, car, affaibli par la perte de mon sang, je m'évanouis et demeurai pendant plusieurs heures en cel état. Lorsque je revins à moi, il faisait grand jour.
Je cherchai a me tirer de la situation oïl je me trouvais, Il y parvenir qu'au bout d'une heure. Ce ne fui pas sa iouloureusi
émotion que je reconnus mon isolement, en jetant les yeux au delà dis roseaux protecteurs. J'avançai de quelques pas. la vue dirigée sur la scène du carnage; mais tout à coup les paroles me manquent pour exprimer la terreur que j'éprouvai , je me sentis saisir par le bras. Je tournai la tète et vis un Aruaute, haut de six pieds, qui était revenu sur ses pas, dans l'intenl ner encore quelques débris dans ce champ
ensanglanté. Jamais espoir ne fui plus cruellement déçu que le mien, Je lui adres rue turque :
— Prenez ma montre, n it, mon uniforme, lui dis-je, mais
— I -ta moi, répondit-il, et la I -sus le marche. Aces mots, il détacha les courroies de mon casque, puis ma cravate.
J'étais sans armes et dans l'impuiss u plus léger
mouvement, il m'eut plongé son poignard dans le sein. Je bras autour de lui, implorant sa compassion ; et lui, pendant s'efforçait de découvrir mon cou.
— Ave/, pitié de moi, repris-je, ma famille est riche, faites-moi prisonnier, et l'oi
— J aurais trop Ion i dre, mon
lenieiit reste un moment en repos, afin que je puisse te cou iete.
— Et déjà il détachait l'épingle de diamant qui attachait ma chemise i
; ml ii1 le tenais touji corps; il ne s'j opposait pas,
se liant sur sa force el sur ces armes: peut-être aussi, par un motif de.
c passion qui, toutefois, n'étail pas assez forl pour contrebalancer
iir d'un ducat. Je sentis alors quelque chose de dur ii sa ceinture; c'était une masse d'armes en fer. 11 répéta de nouveau: Reste donc eu repos !
Ces mots eussent été les derniers qui auraient frappé mon oreille, si l'horreur d'une pareille mort ne m'eut inspire l'idée de saisir 50 masse d'armes. Il ne s'aperçut pas de ce mouvement, el déjà il tenait ma tète. d'une main et son damas de l'autre, lorsque, me dégageant vivement, je. lui portai sur la tête un coup de la masse d'armes. L' Irnaute chancela, je redoublai d'efforts et il tomba, lâchant son sabre. Je m'en emparai, el le lui plongeai à plusieurs reprises dans le corps; puis retrouvant assez, île r rces pour regagner nos avant-postes, dont j'étais éloigné de pies d'uni lieue, j'arrivai enfin au camp, mais dans un tel état, que nos
gens m'évitaient Comme un spectre.
I n six semaines, je guéris de mes blessures et rejoignis l'année. A mon arrivée, la Bohémienne m'apporta son takal : et je fus informé que, piaulant mon absence, plusieurs eveneniens s'étaient passes exactement comme elle l'avait prédit : toul cela ne laissait pas que d'être fort singulier.
\ quelque temps de la deux déserteurs ennemis vinrent se rendre à nous: c'étaient des Chrétiens de Servie, employés dans les bagages de l'armée turque, et qui avaient déserté pour éviter un châtiment qu'ils avaient encouru. Ils n'eurent pas plus tôt vu la Bohémienne qu'ils la reconnurent, et déclarèrent qu'elle vi nail souvent au camp des Turcs pour leur rendre compte de nos niouveinens. Cette nouvelle nous surprit d'autant plus, que cette femme nous avait rendu de fréquens services, et nous avait misa même d'admirer l'adresse merveilleuse avec laquelle elle s'acquittait des plus périlleuses commissions. Toutefois, les déserteurs persistèrent dans leur déclaration, ajoutant que souvent ils a Il
été présens, lorsqu'elle faisait aux ennemis part de nos projets, el les
encourageai! à ex ttaquesen temps opportun, l n chiffre turc
lui servait de passeport. Cette preuve de conviction avant été trouvée sur elle, elle fut condamnée a mort comme espion.
\vant son exécution, je la qui stionnai sui ion i n i Lan!
Elle avoua qu'elle servait en effet d'espion aux deux partis, ce qui lui procurait double profil : qu'elle avait souvent été informée des plans de l'un et de l'autre, el que ceux qui la consultaient secrètemenl sur leur sort futur, lui avaient eux-mêmes appris beaucoup de circonstances qu'elle prédisait alors a coup sur. Pour ce qui me regardait en | lier, elle m'avait choisi pour faire un grand exemple capable de confirmer son habileté, en fixant le terme de t existence m Ion-temps à l'avance.
Ord s elle ei ire une attaque, dans la nuit du 20,
sur le piquel de notre régiment. En se mêlant aux conversations des of- Qciers, is que deux d'entre eux devaient marcher avant
moi : ii l'un elle vendit «lu \ frel :equi le rendit forl malade quant
à l'autre. : .mrnt deSOl iehade lui sous un pré-
et trouva moyen d'introduire, à son insu, un morceau d amadou enflammé dans les naseaux de son cheval.
Moniteur Parisien.)
2>E X.A l'IMMI ET I>U SERPENT '
Cel idiomi - les héritii de Sem,
fils aie rimail | ai u nom * la femme, les
la défense ,1- Dieu , de séduction, de di mité t. Dans les caractères primitifs, le nom chinois d'Eve,
(I) Dt la Religion, U après des Uocumcns antérieurs ù :■■
LE CilBINET DE LECTURE.
Louy-tsou, voulait dire « relie qui lie les autres dans son propre mal (1); » ses racines renferment encore les idées de souillure, infirmités, /ormes, contagion ilu mal (2). Le vieux proverbe dit: « N'écoutez pas la femme; < la glose ajoute : « Ces paroles indiquent que la perversion de la femme a été la première source et la racine de tous les maux. » Les commentaires Tching-kiai confirment cette explication. TTn passage du Chi-king est fort précis à ce sujet : « Notre perte ne vient point du ciel ; c'est la femme qui en est cause (3). » Il est dit encore : «Tout nous était soumis; c'est la femme qui nous a jetés dans l'esclavage (4). «Aussi dans le céleste empire, la femme expie-t-elle par l'asservissement de l'esprit et la gène des pieds, par la séquestration et la passiveté perpétuelle, sa trop grande part d'action à notre infortune. Chez les Mantchoux, mainte maxime, nullement courtoise, rappelle à la femme nos justes griefs, et la réduit à l'obéissance.
En souvenir des maux qu'elle a causés, la loi indienne maintient l'antique malédiction contre la femme (5). On retrouve dans tout l'Orient une rancune peu chevaleresque déguisée sous quelques proverbes. le dicton vulgaire : <• telle mère telle fille (G), » était pris en mauvaise part. Dans la Palestine, il se disait : « Comme le ver s'engendre dans les vêtemens, ainsi l'iniquité de l'homme vient de la femme (7).
Ne pouvant oublier que la femme a perdu le genre humain, la poésie antique ne se résoud jamais à lui accorder un beau rôle. On voit clairement dans Homère qu'il s'agit de prendre Troie, de ravoir Hélène, non pour l'honneur de la posséder et de la servir, mais pour la rendre à son seigneur et maître, Agamemnon, roi des rois. La beauté d'Hélène n'empêche pas les Grecs et les'froyens, ces irréconciliables ennemis, de s'entendre pour la maudire, puisqu'elle cause tant de malheurs. — Malgré son amour, Achille traite. Briséis en espèce inférieure. — Dans la poésie mythologique , la femme est toujours une occasion de mésaventure. Calypso va retarder le retour d'Ulysse. — Circé va perdre les compagnons de ce héros. — Didou menace d'être un obstacle à la fortune d'huée.— Les anciens ne peuvent se défaire entièrement du souvenir de notre déchéance. .S'ils placent la femme dans le ciel, sa curiosité nous sera fatale.
— Pandore apportera la boite des maux, — même la sœur du maître des dieux les surpassera en malice, en astuce. On lui prêtera mille défauts, et, pour emporter son char sublime, le paon, l'oiseau discord du désaccord, l'emblème de la vanité, que ses parures font retomber à terre quand il prétend voler.
Pour notifier aulhentiquement à la femme sa dépendance, le mariage même, cette institution toujours religieuse, consacre contre elle, dans ses formules, la violence ou l'avilissement. Quand la future épouse n'est pas arrachée de force, comme une proie, un butin dont la propriété dès lors n est plus contestable, elle est marchandée et payée ainsi qu'une génisse quon emmène. — La dernière des trois solennités du mariage, chez les Romains, était une feinte violence.— Chez les Cbamites d'Afrique, le rapt convenu et le paiement stipulé, sont les deux modes des Justes-Noces.
— Dans le pays de Bunda, desMandigues, et par toute la Nigritie, le rapt simule est. une formalité sacramentelle (S). La formule du rapt se trouve chez les Américains. Dans l'Araucanie, le père qui vient d'accorder sa fille en mariage, lui donne une commission et lui désigne sa route. Le mari, posté eu embuscade avec ses amis, l'enlève et la porte dans sa ca-
(I) Paravey, Boeumens hièroghjph. sur h déluge de Noé, page 54. (-) Le grand Dictionn. chinois, imprima par ordre de Napoléon. A la clef des nœuds.
(3) Tradue. dans les Annal, de la Philos, chrét. tome XVIII, page 270.
(4) Chi-Uing, part. Ili, chap. III, trad. de Prémare.
(5) Mnnava-Dharma-SâstraI Iiv. X, slocas. 57-S8.
(6) Kz cliicl, cap. XVI, § V, v. A'i.
(7) EC jlésiastiquc, ch. XLII, v. 15.
(8) Uisl. gm, dis }'oyag., t. H et III.
bane (1). Aux Vieilles-Indes, jamais la femme ne peut obtenir l'honneur de manger avec sou'mari (2). Dans la jeune Oeéanie, à Noukahiva, aux îles Washington, etc., non seulement elles ne peuvent prétendre à cette faveur, mais il y a même des mets permis aux hommes, et qui leur sont absolument interdits (3). En Nubie, pour oser toucher à la tasse ou à la pipe de son mari, la femme est rudement châtiée (4). Dans le royaume de Loango, pendant le repas de son seigneur, la femme se tient debout à l'écart et c'est en s'agenouillant qu'elle lui adresse la parole (5). Par toute la Nigritie, les soins de l'allaitement, la préparation des alimens et des liqueurs, les soius du foyer, l'entretien des vêtemens ne sont pas comptés; c'est encore à la femme de cultiver le tabac, d'extraire l'huile du palmier, de broyer le millet, de fournir la case d'eau et de bois. Tandis que son mari dort nonchalamment, elle doit le garantir avecjrespect de la piqûre des mouches. Durant les marches, les fardeaux lui sont départis de plein droit.
Les Gallas laissent leurs femmes fendre péniblement la terre, labourer, semer, faire la moisson, battre et recueillir le grain (0). Cette condition de dur labeur est rigoureusement imposée à la femme, autant dans le Congo, la Guinée, la Sénégambie, le Bénin, qu'au Bornou, à Bambara, aux côtes d'Ajan, de Zanguebar, à Mélinde, dans le Mataman comme dans la Cafrerie. Partout où le signe de l'affranchissement, de la réhabilitation n'est pas arboré, la femme demeure sous le poids de la réprobation antique.
Ne croyez pas qu'elle subisse la loi de la force. Ce n'est point sa faiblesse que l'on opprime, c'est son sexe ; c'est la misère dont elle fut l'occasion qu'on humilie. Car l'enfant n'est point asservi de la sorte. Parce que la femme a lié l'homme dans son propre mal, l'homme fait peser sur elle la peine du travail. Il lui rejette sa condamnation, comme jadis il l'avait chargée de sa faute, au moment de l'interrogatoire divin. (7). Les générations actuelles, en opprimant la femme, n'en savent pas le motif. Elles suivent les mœurs établies, elles continuent ce qui était. Mais approfondissez les causes, examinez les us antiques, remontez aux primitives annales, et vous saurez l'origine de l'abaissement de la femme. « Notre perte ne vient point du ciel ; c'est la femme qui eu est cause (8). »
Ce mépris profond pour la femme n'étant point dans la nature, tient nécessairement à l'histoire. Ni la physiologie ni la morale n'en donnent l'explication. On le trouve en Amérique aussi entré dans les usages qu'en Asie. Un simple fait, jeté en passant et sans inductions, dans un des premiers écrits sur l'Amérique, en dit assez à cet égard. Il s'agit d'un sinistre arrivé à Quahutemallan : « Un espagnol estât cheu auec sa femme soubs une grosse trahie, veid passer un More qu'il ne cognaissait point, il le pria d'oster de dessus luy celte traine, et de luy aider à se luer. Ce More (qui sans doute se souciait peu d'obliger un Espagnol) luy demanda s'il estait morales, etc., et l'autre luy ayant respondu qu'ouy, il leua la poutre, osta le mary de là et laissa noyer la femme, et puis s'en alla courant par l'eau et par dedans la bourbe (9). » Le: » Ce n'est rien, c'est une femme qui se noie » est ici pratiqué avec une bonhomie moins fine, mais plus vrai que celle de Jean de Lafontaine. L'Indien nefaisait pas de fables. Sa courtoisie nous rappelle la délicatesse de procédé des Eellahs envers les dames de leur maison. Dans les crues subites du Nil, ils s'occupent
(1) Stevenson, Voyage dans l'Amer, du Sud, t. I, ch. III, p. GO.
(2) Sonnerai, Voyages aux Indes, t. !. Iiv. 1.
(3) Voyages de l'amiral Krusenstcrn, t. 1.
(4) Mme llfci/oni en fut témoin à Assouan, chez l'aga. — Celzoni , Voyage en Egypte cl en Nubie, t. II.
(■>} lliit. yen. des Voyages, t. III, p. 315.
(6) James Bruce, Voyages en Abyssinie, t. II.
(7) Genèse, chap. III, v. 12.
(8) Annal, de philos, chrét., t. XVIII, p. 270.
(9) Gomara, Uisl. ge'ne'r. des Indes occident, et Terres Neuves, Iiv. V, ch. 210, p. 554. — 1580.
d'abord des troupeaux, puis ils sauvent les enfans. Les vieillards viennent
ensuite, et, quand tout est en sûreté, ils se souviennent des fe s. — Aux
Etats-1 nis, ii l'époque où les envoyés des peuplades, donl li s * isnges p lies achètent annuellement la paix par des présens, retournent .1 leurs nomades foyers, emportant leurs tributs, on voit une foule de pirogues 1 ter le fleuve majestueux, t.es hommes ruinent paisiblement leur calumet, coucliés au fond de l'esquif que tirent à la cordelle les femmes excédées de fatigue, portant à leur mamelle leur enfant, et sur la tête les outils, les ustensiles, les instrumensde pêche 1 . C'est pitié de voir ces malheureuses donl pas une n'ose murmurer, aux heures de halte, étendre les filets, couper des broussailles, préparer le repas de leurs oisifs seigneurs, et lessen ir docilement. \ travers les forêts \ irginales gémissent de vieilles douleurs. Les souffrances de la femme sont plus multipliées que ses grossesses, que les cils de ses paupières baignées si souvent de larmes. — Chez les Mohawks, et en général dans les tribus de chasseurs, la femme est obligée d'aller chercher et de rapporter, comme un chien, le ^ihier qu'a tué le mari. Celui-ci, en le chargeant sur ses épaules, croirait déroger à sa dignité. Que ce soit un chevreuil, un orignal ou un oins, la femme, aidée de ses compagnes, et ployant sous le fardeau, doit Je rapporter du sein de la forêt à la case ou se repose victorieusement son maître i' . Le mépris pour la femme est tel, que l'acte d'émancipation de l'enfant se constate sur la face et le dos de sa mère, Le jour OÙ il a quinze ans, il doit l'insulter et la battre. Chez d'autres nations, plus grossières encore, la femme, vraie bête de somme, peut être échangée, vendue, brocantée au gré du mari, même tuée et mangée s'il la juge de bonne chair 3 \ part quelques tribus ouïes sachons ouvrent leur conseil aux matrones, l'abjection de la femme est instituée par la coutume ih s ancêtres.
Ce dédain est commun aux deux Amériques. Le sauvage semble se venger ainsi de sa dégradation. Plus il est abruti, plus il fait peser sur la femme l'abaissement dont elle est l'origine. Dans toute l'antiquité, la femme est l'objet d'un ressentiment ou d'une défiance. Dans la partie la plus civilisée du monde, elle endure perpétuellement la suspicion, la dépendance. On l'enferme, on l'encage; et si elle se plaignait de son sort, on lui en apprendrait facilement la cause : des maximes populaires et des textes religieux consacrent son souvenir.
Dans les contrées barbares, cette malheureuse COnditi impire encore. \u dédain et a l'infériorité sous le toit domestique, s'ajoutent les fatigues, les travaux pénibles, les corvées île l'extérieur. On n'a point de livres, mais on conserve des pratiques d'une énergique signification. Ici, a la naissance de l'enfant, le mari se couche comme en un grand malheur; l'enfant et la case entière sont soumis a la purification de l'eau 1 Là, avant que l'enfant soit ne, aux premiers signes de la première grossesse, la femme est conduite dans un lugubre cérémonial vers le grand baptistère i\u globe, la mer; et le long du trajet, les imprécations, le sable, les trdures, la terre et la boue pleuvent sur elle, en souvenir de la souillure ineffaçable 5 \ défaut d'écrits, la véritable source de cette animadversion est gravée sur la pierre. Les rapports de la femme avec le serpent, c 1 jamais dans les racines d nom, en hébreux, reparaissent aussi dans la magie des jongle! 1
(1) Ceci se passe chaque année, en plein soleil, nui yeux d'une foule .; 1 an -Heu. qui n'ont jamais essayé un mol ' d lavcui de ces infortunée . .'iccr.s. fie Genève, nouvelle série, 5« année, n 55 ainsi que, chez les Yquiavales, au rapport d'un missionnaire, un mari, mécontent de la science culinaire de -a femme, qui d'ailleurs était tort uni- dans m. festin, p im s'indemniser, dit-il, par cette aubaine, de 1 ennui que lui avait causé son inexpérience en cuisine. — Lettres édifiantes. — Ira rique, t. V, p. |0i,
(4) LaOlau, '■' , s amer., t. I. — Sonnerai Voyages aux
Indes, etc., t. I, liv . I p. I i:
(•>) Mànor. cncjcl. iiov. lù'iM. Communication du major Rickclls.
vages Sens un nom mystique, Eve ligure avec le scrpenl 1 Vu Mexique, la peinture nous montre Cihuacohuatl, la mère du genre humain, auprès du serpent qui semble lui parler (2). La croyance des lunéricains n'est pas moins fondée que celle dis Saxons, pour représenter le péché sous les traits d'une femme, et .pie celle des domains et des francs, pour donner a la mort le sexe île la femme, qui l'introduisit dans le monde.
La tradition qui caractérisa si énergiquemenl la faiblesse de la femme, fui également expressive a l'égard de son séducti m . 11 a reçu <t\\ titre remarquable par la conformité de si racine, dans [es principales langues de
I' \sie ( i eue rai o lient, en Oriental, le nom de Satan signifiait, par sa valeur hiéroglyphique, dans sa première partie, la primitive beauté, et dans la seconde partie 1.1 superlative laideur de l'archange rebelle :; —Le démon a été appelé l'antique serpent. Et le serpent a été nommé le menteur. — Le nom de Schein, donné au serpeni génésiaqi
est celui de Selieilan OU Shatan, également applique par les Vl serpent e: au démon. — Même chez les Crées, le nom du diable renferme la calomnie. — La cosmogonie des Perses le nomme par son vrai titre, Vhrim.in le menteur I .
Dans le Sohah-Vimeh, l'image du serpent servant a l'esprit du mal, est nettement trace. Sous les noms de Djemsehid, d'iblis et de Zohali, le penseur Firdousi nous retrace la décht tnce ■"> .
Il est clair que le serpent figura sous un titre et pour une part quelconque, (luis cet acte mystérieux, (liait la scène l'ut le paradis de la terre, et les spectateurs les intelligences du ciel , puisque sur tout le globe, par toutes les nations et les contrées, le serpeni est pris pour le signe de la perfidie, du mensonge et de la mort. Bien plus, dans la savante Egypte,
il Signifiait la science du bien et du mal. V oliloir énuillérer li s si^e. s. Ii s Coutumes, les rites de vénération ou d'horreur dont il 1 si l'objet, s. rail passer en revue tous les peuples et tous les cultes éteints nu uvaus. lis bornes de celle dissertation nous interdisent ce tableau, du resl curieux. Il n'est royaume ni peuplade qui ail pu s'exempter d honorer ou de haïr ce symbole. Pourquoi attacher .< cette forme une telle importance ? Pourquoi l'adoption simultanée de cette image dans la n du vrai Dieu et dans le paganisme ' N'entrevoyez-vous pas dans cette ubiquité quelque chose d'extraordinaire ' Pourquoi le serpeni Bgure-t-il dans
les doctes sanctuaires de Meniphis c ne sous la bulle du jongleur de
l'Ohioet du lac l-.rie.'Si l'histoire de la déchéance était de pure invention, serait-elle, ainsi que la tradition sur le déluge, Commune a toutes
les régions habitées l es sauvages du Grand-Lièvre, de la rortue, des
LongS-Couteaux, Sont-ils allés la chercher dans la Cuve, la ih mandera l'Iran;' Puisque les nations séparées par la nier immense, le laie agi Cl l'orgueil plus infranchissables encore, n'ont pu se la communiquer, il faul donc qu'elle vienne de plus loin, et soil antérieure aux migrations primitives, pour avinr été ainsi emportée dans les cinq pai tics du me si la déchéance n'était qu'une poétique composition, I inventeut naturellement cherche quelque analogie entre la femme et sou eo Peut-être un chat félon qui s'endot 1 1 oux et se pi
pieds; quelque bel bien od ux, bien menteur; ut
U un iii". (I • eu SI lui
iffrayé. < >n aurait pu lui adr< ssi r un ce
follet, ou un singe courtisan, rusé diplomate qui, après 11 iti ■
bettes, et mille protestations, non content de ni--: Créai ir et de
dusse, aurait lui-même, cabriolant sur l'ari
(l) 1..1I1I.111. ifœurs d
HumboH, 1 . > , t. I, |
■n l'important 011 Wc 1 11-
p/i. suri* *
i Boun-Dchci cTAnquclil-Duperroii.
1 les. Imli-Nan : le I 1
M. .Molli, l" partie.
le fruit défendu et donné facétieusenient l'exemple d'y mordre. Il eût ainsi obtenu, par le rire et la drôlerie, ce que le cœur et la raison interdisaient. Ce genre de faiblesse qui appartient spécialement au caractère de la femme, aurait encore mieux justifié la colère de nos aïeux contre la mère du genre humain. Alors le mutisme du singe qui, malgré son appareil laryngien, exactement semblable au nôtre, ne parle pas, serait expliqué par la condamnation à perdre la parole. En outre, son caractère morose et colérique, sa maussade taciturnité, ses entreprises violentes à l'égard des femmes, l'impudence de son regard et de ses gestes, ses prétentions à faire l'homme, sembleraient d'autant mieux justifier ce récit, qu'anciennement il courait des bruits singuliers sur son compte. Certains naturalistes prétendaient qu'il regrettait son premier état et croyait la terre faite pour loi uniquement (1).
Dans leurs fabulations, les Grecs font parler des chevaux et dep aigles; les Arabes, des dromadaires et des lions ; les Persans , les rossignols et les roses; moins élégante, l'école italique donnait pour auditeurs à Pythagore un bœuf et une ourse (2). Mais comment a-t-on choisi le serpent, précisément celui des animaux dont la femme a le plus d'horreur? Pourquoi, dans les divers récits des peuples, est-ce invariablement ce reptile, et jamais un autre intermédiaire , qui sert au conseil diabolique.
C'est qu'ici l'invention n'a rien à prétendre. Ne voyez-vous pas s'évanouir la liberté de la fiction , et s'enchaîner un thème sévère et terne, bref et fatal comme le sort déplorable qu'il perpétue au souvenir? Tout récit d'invention humaine garde l'empreinte de son origine, les couleurs du sol paternel. Mais celui-ci n'est ni oriental, ni atlantique, ni occitanien, ni polaire, et ne porte nul caractère de fantaisie et d'imaginaire création. Il se tient raide et sérieux. Il a pu paraître mesquin, puéril et même grotesque, bien qu'il soit dans la réalité profond et lamentable. Certes ce n'est pas du moins eu flattant l'imagination, le cœur ou l'amour-propre qu'il a réussi à s'accréditer. Pour un conte, quoi de plus mal imaginé? Mais la naïveté de cette histoire, sou dénument d'originalité et de coloris, est la démonstration même et la garantie de sa véracité. C'est ici que leCrcrfo quia absurdum nous découvre sa profondeur. Si l'essence de cette narration ne recelait pas une intime vérité, seraitelle devenue universelle? Retrouvez-vous ainsi la conquête de la Toisond'Or, la prise de Troie, les figures homériques également conservées à la Terre de Feu, aux rives du fleuve jaune ou de la mer Vermeille ? Le poème de Job, cette admirable parabole sur la Providence et sur l'humanité, est-il devenu familier à l'Afrique et à FOcéanie?
La réalité du récit de la chute, et l'authenticité de sa date, se démontrent l'une par l'autre. Remarquez ceci : dans les annales de l'univers, deux événemens sont seulement présens aux souvenirs des nations :— la punition de l'homme par la déchéance; — et celle de l'humanité par le déluge. — D'où descend cette prérogative, ce privilège d'universalité et de perpétuité ? pourquoi seuls subsistent-ils les mêmes partout?
C'est que ces deux événemens précèdent la formation des familles postdiluviennes. Leur réalite matérielle est justifiée par l'unité de leur tradition, cette unité, par l'universalité des récits; et cette universalité, expliquée par sa date, dout la garantie est l'universalité même. Ces preuves se confirment réciproquement. D'abord, ne touchant point aux récréations de l'esprit, ces deux catastrophes n'ont pu s'inventer à plaisir. Ensuite on n'a pu les répandre, dès qu'il n'y a plus eu contact, dès que les peuples, se séparant, eurent cessé d'avoir les mêmes lèvres et une seule langue comme dit l'Écriture. On ne saurait leur assigner un lieu de nais-
(1) liontius, médecin en chef à Batavia, paile du singe comme d'un homme muet. Le docte Linnée l'appelle homme nocturne. Il croit qu'il pense, et parle par gestes. Gassendi a pris, nous ne savons où, que Y homme sylvestre, bon musicien, excelle particulièrement sur la flûte et la guitare. Il eût été moins irrationnel d'en faire 'in professeur de danse, qu'un maître de chap"l!c,
(2) L'ourse des Dauniens, et le bœuf de Tareute. — Porphvr, YÛa Pylhag., p. 190, — Jambli.CXlH.
sance ou un auteur, pas même Moïse, le plus antique des historiens. Le dogme de la déchéance lui est tellement antérieur, qu'on en voit les traces déjà vieillies, dans les principes et les racines de cette langue patriarcale que parlait sa mère, esclave en Egypte. Et d'ailleurs son antiquité seule explique son universalité. C'est parce qu'il a précédé la séparation des grandes souches de la famille humaine, (pie vous le retrouvez le même sur tous les points du globe. Et cette universalité, à son tour, confirme son antiquité. Forcément il préexista aux temps où les peuples élevèrent, en signe de leur dispersion, cette babel, tour gigantesque dont l'image, retrouvée naguère par delà l'Océan , sous les Andes américaines, et jadis familière dans le royaume de Tezcuco (1), s'est conservée vivante en Asie, dans l'écriture d'une nation primitive; encore aujourd'hui elle y rappelle cette séparation, et signifie adieu (2)1
Les peuples ont oublié la description des aspects formidables du globe après le dernier cataclysme, les vestiges du monde antédiluvien, les hardis travaux et les luttes colosssales des premiers jours, qui soumirent à l'homme la terre purifiée. Ils n'ont emporté que l'histoire humiliante de deux châtimens. Car les nations, ainsi que les enfans, oublieux des récompenses, n'ont la mémoire longue que pour les punitions. Cette circonstance n'est pas sans quelque valeur historique.
Voilà comment le serpent fut renommé sur la terre. La part qui lui fut donnée dans la cause de notre malheur a seule fait son importance.
ROSELLY DE LOKGUES (3).