‹ Le cabinet de lectureChapitre 162 sur 249 · ET LE CE · texte numérisé non relu

ET LE CE

GAZETTE DES FAMILLES

SOMMAIRE

Pierre Landais, par M. Emile Souvestre. — Louise, par M. X. — Procès «lu chancelier Poyet. — Le Mississipi. — Miner des Caffres, par M. Facques \iugo. — Du lait. — Beaux-arts, salon de 1841, (3* article.) — Modes. — Tablettes des cinq joins : Faits divers.

Au présent numéro esl jointe une gravure de Mode,

PIERRE landais.

PUOLOtil T..

I ne foule de manans, de serfs et d'ouvriers, entouraient le seuil d'une petite maison située .1 l'extrémité du faubourg du Rachat, à Vitré, regardant des meubles entasses dans le chemin, et que des '.-eus dejustice vendaient .1 la criée

Tous semblaient attirés par la curiosité plus que par l'intérêt, car nul n'achetait, sauf quelques juifs qui proposaient, de loin en loin, une enchère, et donnaient au sergent, lorsque l'objet leur était adjugé, leurs noms et l'indication de leurs demeures. Cette dernière formalité était ordonnée par la coutume qui permettait au detleur de recouvrer les biens sur 1,11 saisis, en restituant, daj}s huitain , 1 1 aux acquéreurs, plut un il- nier pour chaque-Ob au-dessous de lu livre, el, audessus de la livre, douze deniers.

Cependant la porte qui était restée ouverte permettait de voir dans

l'unique pièce composant l'habitatiorj : au coin le plus obscur el le plus reculé, un homme était assis près d'un berceau. Il portait l'habit piqué sur Je devant, le chapeau à plume de paon, ci les bas de laine violette, qui, dans tout le duché de Bretagne, distinguaient les tailleurs des autres gens de métier. Il eût été diflicile de due son fige, au premier aspect; c'était un de ces visages sans rides et pourtant sans jeunesse, sur lesquels les années glissent connue l'eau du ciel sur les statues exposées aux porches des cathédrales. Il avait le teint pâle, la taille courte, les membres petits et grêles ; mais, bien que la force apparente lui manquât, on sentait en lui je ne sais quelle vitalité tenace.

Tout du reste, en maître Landais, semblait opposition et contraste. Donc de \ivcs facultés poétiques, comme tous ceux de sa profession, il possédait en même temps, au plus haut degré, le sens pratique des choses. De là, ce mélange de passion et de calcul dans les sentimens, d'élévation et de trivialité dans les paroles. Fidèle à ses projets, il savait également les accomplir, par spontanéité, ruse ou persistance; il y avait en

lui, à la fois, du Breton, un tailleur et du courtisan.

Cependant la vente continuait sans qu'il v prît garde. Le sergent venait d'adjuger son établi, sa hallebarde el quelques reliques bénies à Sainte- \1111e, lorsqu'il mit la main sur un livre relié eu du ne, ave< fi 1 moir d'acii r poli

— A trois gros nantais le manuscrit, dit-il, Pierre 1 andais releva vivement la tête.

— \rrcte, maille ' s'écria-t-il en se levant, ce manuscrit ne peul mYtre 1 Dlevé.

— Pourquoi cela ?

— Parce que j'y ai écrit mes secrètes niées, ., mes heuri s de loisir,

et que çlt icune de ses pages est comme lettre adri 1 e à un ami ,.

Tu as (fendu l'établi sur lequel ]e vin, us le p de ebaque jour, les

armi i destinées il di fendre mon foyer, lt s 1 eh. pies qui devaient pré

1 de malheur c'i tait ton droit, puisque je n'avais pas pave la rente due a messire le chancelier Chauvin; mais tu ne peux mettre en vente

LE CilBINET DE LECTURE.

lues souvenirs et ma pensée : ce manuscrit, ce n'est pas un meuble, c'est quelque chose de moi.

Pour toute réponse, l'homme de justice prit une Coutume de Brela- 5 ««suspendue à sa ceinture paruue courroie, l'ouvrit, et lut d'une voix claire :

A ut. 220. <• En nul cas ne seront exécutés les vètemens à usage quo- < tidien, ni le lit et couette où reposent, ni le pain et la pâte de ceux sur lesqules on exécute. »

— La Coutume ne parle point de manuscrit, ajouta-t-il ironiquement.

Eh bien, laisse-le moi, et vends tout le reste! s'écria Landais.

Le sergent haussa les épaules. — Soit, dit-il, ausi bien je n'en trouverais pas six sous bourgeois.

Il rendit le livre à Landais, et la vente s'acheva sans nouvel incident.

La foule s'était retirée avec les gens de justice ; Landais s'avançait vers la porte pour la refermer, lorsqu'un nouveau personnage parut sur

le seuil.

11 portait aussi le costume de tailleur, mais le temps et la négligence avaient exercé dans ses vètemens de visibles ravages. A voir les mille piqûres de son pourpoint, blanchies par l'intempérie des saisons, on l'eût dit au premier aspect vêtu d'une cotte de mailles. Ses bas violets, de teinte inégale, laissaient apercevoir sa chair, et son feutre, dont la euve déformée se détachait des bords frangés par l'usage, lui tombait jusqu'aux veux. Quant à ses traits, c'était une de ces ligures rougeaudes, sur lesquelles la ruse et la couardise prennent une fausse apparence de bonhomie.

A l'aspect de Landais, il fit des épaules un geste plaintif, et lui tendit

la main.

Eh bien! mon pauvre compère, dit-il d'un ton pleureur, on a donc

fait vendre chez toi ?

— Messire Chauvin se venge!... murmura Landais, qui semblait répondre plutôt à ses pensées qu'aux paroles du tailleur.

Celui-ci hocha la tète.

— Hélas! oui, soupira-t-il ; c'est un grand malheur. Pierre, que défunte Marguerite ait été \ue du chancelier. Une autre y eût trouve son avantage, mais Marguerite était une sainte. Aussi messire Chauvin s'est fâché; tu as. perdu d'abord ta place de garçon tailleur près du comte d'Élampes, aujourd'hui notre gracieux duc...

— Puis le chancelier nous a persécutés partout, interrompit brusquement Landais; puis le travail m'a manqué, puis Marguerite a succombé à la misère et au chagrin!... Voilà ce que tu vas me dire, n'est-ce pas? car c'est ta manière à toi; tu consoles toujours les autres en leur rappelant leurs maux ; tu ne pleures que pour les faire pleurer plus fort ! Ajoute de suite, que, dans huit jours, ma lille et moi nous n'aurons plus où appuyer notre tête, et qu'il faudra aller mourir avec elle au pied de quelque croix de carrefour!... T'imagines-tu que je n'aie point pensé à tout cela, et que j'aie besoin de tes jeux pour voir à mes pieds ?

— C'est de la faute aussi, (lit Ivon.

— De ma faute ?

— Oui. Tu as bravé messire Chauvin, tu lui as reproché son impudicité.

— J'avais tort peut-être?

— On a toujours tort de résister quand on est sûr d'être le battu. Moi, vois-tu, compère, je ne manque jamais de trouver raison à ceux qui sont les plus forts. Je les remercie le chapeau à la main du mal qu'ils ne me font pas; je reçois ce qu'ils me doivent comme un pur don ; je me fais enfin si petit, qu'ils seraient obligés de se baisser pour me frapper.

— Cela t'a bien réussi, dit Landais en promenant sur le costume déguenillé du tailleur un regard ironique.

— J'aime mieux des trous à ma veste qu'à ma peau, répondit Ivon;

Pierre ; si les collecteurs me voyaient un meilleur habit, ils augmenteraient ma capitation. Le gibier le plus gras est le premier mangé, compère, et nous sommes nous autres le gibier de la noblesse.

— C'est-à-dire, observa Landais en le regardant fixement, que tu es plus riche que tu ne veux le paraître.

Ivon pâlit.

— Jésus! qui t'a dit cela ? s'écria-t-il ; moi riche? moi qui n'aurais besoin que du bissac et du bâton blanc pour paraître un mendiant; moi qui n'ai plus rien de la dernière fournée dans ma huche, et qui venais te demander à souper !

Pierre haussa les épaules.

— > 'as-tu pas peur que je te dénonce ou que je te demande secours, damné ladre? dit-il dédaigneusement. Garde tes écus au soleil et tes angelots, si tu en as: que m'importe? Ce n'est point là ce qui m'occupe maintenant.

Il y eut une longue pause; les deux tailleurs s'étaient assis près du foyer. Pierre, les regards fixes, les lèvres serrées et les poings appuyés sur ses genoux, semblait suivre, dans sa pensée, quelque projet de haine.

Ivon, qui avait plusieurs fois levé les yeux sur lui, secoua la tête comme s'il eût devine sa méditation.

— Prends garde, dit-il à demi voix, il y a danger à se venger des puissans; si tu écoutes ta colère, ton sort deviendra pire qu'il n'est aujourd'hui; quand on ne peut pas étrangler ses ennemis, vois-tu, le mieux est de leur faire la révérence.

— Aussi la ferais-je si cela pouvait me servir, répondit Landais; je saurais feindre mieux que toi, pourvu que le but justifiât un pareil effort ; mais la patience veut l'espoir. Que je puisse sortir du néant où je suis, préparer à ma fille un avenir meilleur, me venger de ce que j'ai souffert, et à ce prix j'accepterai toutes les humiliations, je consentirai à tous les mensonges. Ah ! personne ne me connaît, Ivon. Je marebe-

i rais à genoux dix aimées devant messire Chauvin, si j'avais l'espérance de le tenir une heure seulement sous mes pieds. Ivon releva vivement la tête et regarda autour de lui.

— Prie Dieu que le chancelier n'en sache rien, murmura-t-il effrayé ; Marie est encore trop jeune pour rester orpheline.

Ces derniers mots firent tressaillir Landais. Le souvenir de sa fille, jeté au milieu des bouillonnemens de sa colère, sembla les apaiser subitement. Ses regards se tournèrent vers le berceau avec un attendrissement involontaire. Marie qui venait de se réveiller, sourit en lui tendant ses petits bras, et il courut l'embrasser.

Il était aisé de voir, à la maigreur de l'enfant et à ses paupières plombées par la fièvre, qu'elle venait d'échapper à une longue maladie, lue pâle fraîcheur de convalescence, répandue sur ses joues, annonçait pourtant le retour à la vie.

— Sainte-Anne la bénisse! elle est tout-à-fait suérie, dit Ivon qui s'était approché.

Et passant la main sur la brune chevelure de l'enfant :

— Pas vrai ,petiotte, que tu n'as plus de mal? demanda-t-il.

— J'ai faim, répondit Marie en riant.

Pierre se rappela alors que, retenu par la vente, il n'avait rien préparé pour sa fille. 11 fouilla avec inquiétude dans sa ceinture et en retira quelques gros nantais.

Les yeux d'Ivon brillèrent à cette vue; sa main s'étendit comme par un mouvement involontaire.

— Donne, voisin, dit-il d'un ton câlin, j'irai acheter ce qu'il te faut

— J'irai moi-même, repondit Pierre avec une brusque défiance. —L'orage va venir: tu ferais mieux de rester près de l'enfant.

Ou entendait en effet déjà de lointains grondemens, et de larges gouttes de pluie emportées par la rafale commençaient à fouetter les carreaux de toile écrue dont l'étroite fenêtre était garnie. Marie jeta ses liras autour du cou de son père, en le suppliant de ne point la quitter, et celui-ci, qui ne savait résister à aucun des désirs de l'enfant, accepta,

quoiqu'il regret, la proposition de sou compère, qui prit l'argent et sortit.

kprès avoir échangé avec Landais quelques paroles et quelquescaresses, .Marie s'était levée. Elle v int s'asseoir près de l'àlre. et se mit à l'aire jaillir les étincelles du brasier assoupi, en chantant un des airs monotones que sa mère lui avait appris lorsqu'elle la berçait. Pierre la regarda faire quelque temps avec un triste sourire, puis il s'approcha de la porte dont le volet était reste ouvert et s'y apposa rêveur.

Le peu de mois qui lui étaient échappés un intant auparavant, et qui avaient cause une telle frayeur à 1\ on, n'étaient pourtant qu'une bien faillie et bien incomplète expression de ce qui se passait dans cette ame. Qui eût pu la voir jusqu'au fond y eut découvert d'étranges ambitions et de plus singulières confiances.

Comme tous ceux que pousse une passion sincère, Landais avait uni par prendre ses rêves pour une prophétie, ses désirs pour des droits. 11 avait vainement vu mettre au tombeau toutes ses espérances; il en attendait la résurrection avec autant de foi que les apôtres celle du Christ. Son amour pour sa tille lui rendait tout croyable, facile. Seul, il n'eût désiré long-temps ni la richesse ni la puissance ; car il 3 au fond de ce cœur la lie amère que laisse une jeunesse tr Mais les souffrances qu'il avait connues, il voulait les éviter à Marie ; il voulait qu'elle vécût parmi les maîtres , qu'elle marchai sur i puisque c'était le seul moyen de ne pas sentir les pierres du chemin. avoir vu tant de misère chez les faibles, il devait croire que le bonheur se trouvait chez les puissans, et il voulait ce bonheur pour sa lille.

Quant au moyen de l'obtenir, il savait tout possible avec un hasard heureux et une ferme volonté : sûr de la volonté, il attendait donc le hasard sans découragement, sinon sans impatience.

Cependant la nuit descendait rapidement, et le tonnerre semblait approcher. La cabane du tailleur était placée à l'extrémité du faubourg du Rachat, loin de toutes les habitations et plus pies de la lisière des bois quede la ville. Plongé dans sa méditation, Landais écoutait vaguementles cris d'appel des bûcherons, le roulement éloigné des chariots et les chants des pâtres regagnant à travers les clairières leurs fermes isolées. Q y avait pour lui, dans tous ces bruits, je. ne sais quelle mystérieuse signification qui le faisait sourire. On eût dit qu'il prenait déjà posses-

si le ses espérances, que ce murmure de travail le réjouissait comme

un maître qui sait que l'on travaille a son intention et que toul ce qui se fait doit lui revenir.

Dans ce moment la voix d'un pâtre retentil de plus près; il chantait le vieux iône de 1 1 * illée. Fasciné par l'air si connu, Pierre prêta malgré lui l'oreille.

Voici l'heure voilée

Où meurent bruits et chants;

Au fuml de la vallée,

l'ius d'oiseaux ni d'enfans

L'ajoni Milite,

I i le pûtre absorbé

Près du foyci qui fume

.1 dans -.i ii Qno les plaisirs parfaits

une eau pure SOUS le toit des palais; Mais les bien qu'il rci lame Savent mieux se cacher :

Le b labeur vient de l'aine Comme l'eau du rocher.

Landais fut involontairement saisi : on eût pu prendre ces vers pour un mystérieux avertissemi ni : Il y avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, dansl'i de Pierre toutes les superstitions du poète, mêlées à toutes

les habiletés de l'ambitieux. L'a-propos de ce vieux sône, qui venait,

comme un écho de la sagesse antique, protester contre ses secrètes aspirations, déconcerta un instant son assurance.

Les esprits les plus actifs el les plus résolus onl toujours en eux, à

! su, quelques mouvemens d euse, quelques lâchetés

secrètes qui, au premier doute, crient que la prudence est le repos. Aussi, cet homme qui avait vu les gens de justice tout vendre chez lui sans renoncer a ses projets d'élévation, se scntii-il . branle par la chanson d'un enfant qui passait.

11 referma le volel el vin) s'asseoir découragé près 'le Marie,

Il y étail à peine depuis un instant, qu'Ivon rentra.

— Sainte Vierge, quel temps! s"ccria-t-il en se secouant comme un chien qui sort de la rivière; j'ai voulu prendre par le Chemin Vert, j'ai cru que je n'eu sortirais jamais

— On a pourtant l'ail une collecte pour le réparer! observa Landais. Ivon fit entendre une i Bernent moqueur qui lui était habituel.

— La collecte aura servi a acheter une litière pour ne ssire le chancelier, dit-il à demi voix, Pourvu qu neurs aient les pieds secs, ils trou\ S'ils pouvaient seulement s'égarer un jour de chasse, ci prendre par le carrefour aux Loups: ils serviraient à combler la grande fondrière, et i erail des fascines.

Ivon accompagna ces mots d'un rire qui semblait sollii iter l'approbation de son compère; mais celui-ci étail retombé dans sa rêverie, Le tailleur se tourna alors vers Marie, avec laquelle il se remil à causer.

Il disposait tout en même temps pour le repas du père et de la lille, espéranl acquérir ainsi le droil d'en prendre sa part. Les préparatifs bientôt achevés; l'enfanl était déjà à table, lorsqu'on frappa vio- Iemmenl a la porte de la cabane : ivon se détourna effrayé :

— Qui peut venir si tard? demanda-t-il.

Landais se leva sans répondre ci alla a la porte, mais il recula à In vue d'un gentilhomme couvert de boue el de sang

— Pour Dieu, maître, un abri! balbutia celui-ci d'uni' voix faible. Pierre s'en ouvrir; l'étranger entra en chancelant et se laissa

tomber sur le premier siège qu'il rencontra.

— Nous êtes blessé, nicssii'f .'demanda Landais.

i < gentilhomme voulu! répondre, mais ses forces étaient épuisées;

il ne put que faire un signe, puis sa i ei ses veux se

fermèrent.

— Jésus ! il est mort, s'écria Ivon, épouvanté

— Il n'est qu'évanoui , répondit Pierre, qui avait passé une main sous le justaucorps de l'étranger pour consulter les battemens de son cœur; aide-moi a le porter sur ce lit, cl n'effraie point L'enfanl par les cris.

Le voyageur ne tarda point, en effet, à reprendre ses sens, et put

enfln repondre aux questions de m-, hôtes, Ils apprirent de lui que son cheval, effrayé par l'orage, l'avait précipité dans une des ravines qui bordaient le chemin. Il lui avait fallu des efforts inouïs pour atteindre la cabane de Landais, il ses souffrances étaienl intolérables, il demanda s'il n'y avait point a Vitrj quelque physicien qui put lui porter soulagement,

— Nous avons maître Thomasius, répondit Landais.

— Qu'il vienne alors , reprit le jeune homme; vous lui direz que le sire de Beauville le demande, el que s'il réussit à m'ôter mon mal, il ri ee> ra autanl de deniers qu'en pourri i -ou bonnet ,1e pe m ,1e renard.

v l'i ""ce d'une pareille récompense, Ivon B'approcha vivement du

lit et proposa d'aller chercher maftn I liom

— Va, dit Pierre, el conduis en même temps Marie chez ma gœur

e : il n'v aura ii poinl ici de sommeil pour elle cette nuit. Il envelopi I un manteau de peau de chèvre, l'embrassa

plusieui s lois, ci la confia aux bras d'ivon. L'absence de celui-ci dura près d'une heure; il reparut enfin avec un

vieillard en robe fourrée, qui portait sous le liras une cassette de cuir. C'était Thomasius.

Depuis le départ d'Ivon, une fièvre violente s'était emparée du sire de Beauville; sa raison commençait même à se troubler. Le maître physicien, averti par son conducteur de l'importance de la cure pour laquelle il était appelé , examina le blessé avec soin; puis , ouvrant son coffret il en retira plusieurs baumes, onguens et élixirs , tous remèdes souverains à en croire l'étiquette latine dont ils étaient accompagnés. Il en surveilla lui-même l'emploi, et ne négligea, pendant toute la nuit, aucune des superstitieuses précautions ordonnées par les maîtres mires les plus célèbres. Mais, malgré tout, l'état du blessé ue fit que s': ijvei-, et lorsque le jour parut , son délire était devenu une sorte

de frénésie.

Thomasius dont la science était à bout, s'approcha de Landais : jl'est ;,vis. maître, dit-il tout bas, qu'il serait temps que mess ire de

Beauville songeât à Dieu, pour qu'à défaut de son corps il put au moins

sauver son aine.

En est-il à ce point? demanda Pierre en tressaillant.

— 11 y est, maître.

— Et pourtant vous disiez hier que les blessures étaient peu de

chose.

Aussi n'est-ce point de blessures qu'il mourra.

— Et de quoi donc?

Thomasius secoua la tète avec mystère.

— N'avez-vous pas vu, dit-il en baissant la voix, que les plus merveilleux remèdes sont restés sans effet, et que tous mes soins n'ont fait qu'augmenter le mal ?

— Eh bien !

Eh bien ! cela prouve qu'aucune science humaine ne pourrait guérir messire de Bauville : il est envoûté (t)!

'Envoûté! répéta Landais avec l'épouvante que ce mot mystérieux

excitait alors chez les âmes les plus fermes.

— Depuis Ions-temps, si j'en juge par la rapidité du mal.

— Et il n'y a aucun moyen de salut ?

— Faites venir un prêtre.

Landais réveilla lvou pour l'euvoyer au couvent le plus voisin.

Il reparut bientôt avec un moine, que l'on mit au fait en quelques mots, et qui s'approcha du sire de Beauville, afin d'entendre sa confession.

Mais l'agonie avait déjà commencé pour celui-ci. Son délire venait de faire place à un abattement profond; il ne put répondre aux exhortations du frère Kiroch que par quelques mots inintelligibles.

Le moine redoublait pourtant d'ardeur à mesure qu'il voyait diminuer les forces du blessé. Penché sur son lit , il énumérait tous les tourmens de l'enfer, en lui criant de racheter ses péchés par quelque sainte fondation. Ces instances menaçantes parurent enfin comprises du sire de Beauville; il se tourna vers le moine, entr'ouvrit les paupières, et fit un effort pour parler; mais sa voix s'éteignit presque au même instant, ses membres se raidirent, et il demeura immobile pour jamais.

Le frère, qui s'était baissé afin de le mieux entendre, se leva désappointé.

— Encore une aine à Satan ! dit-il d'un ton de dépit irrité ; point de repentir, point d'absolution ! au grand diable d'enfer quiconque meurt sans songer à la sainte religion.

— Vous n'avez rien obtenu, mon père? demanda Thomasius.

— Rien, répondit frère Kiroch en repassant a sa ceinture la croix de son rosaire, comme une arme qui est devenu inutile, et que l'on rengaine ; j'en ai été pour mes pieuses exhortations.

(1 ) L'envoûtement était une opération magique par laquelle on faisait mourir se; ennemis en enfonçant de longues aiguille* dans son effigie avec des paroles cabalistiques,

— Ainsi que moi pour mes remèdes, ajouta le mire.

— Le couvent a pourtant besoin de morts pieuses, reprit le frère, car nos dortoirs sont trop petits et nos celliers tombent en ruine.

— Et moi je voudrais remplacer ma mule, ajouta le physicien.

— Le sire de Beauville appartient à l'une des riches familles de Normandie, et puisqu'il avait l'avantage de mourir près d'une maison de notre ordre, il nous devait au moins une dotation.

— Et moi donc, mon frère, qui lui ai prodigué tous les secours de la science, n'avais-je point droit à une récompense.

— Notre prieur réclamera près des héritiers.

— J'exigerai mes honoraires.

Ivon qui avait écouté l'entretien de Kiroch et de Thomasius, s'approcha à son tour.

— M'est avis que nous pouvons tous réclamer quelque chose, dit-il d'un accent doucereux ; vous, mou père, pour votre assistance au mourant; vous, maître Thomasius, pour vos bons soins; Pierre pour lui avoir prêté son lit, et moi pour m'ètre donné grand' peine et grand' fatigue à sou intention.

— C'est la vérité, dirent le physicien et le religieux; mais qui paiera au nom du défunt ?

— La coutume de Bretagne , continua Ivon, permet aux mercenaires, jwur leurs services et loyers, de prendre biens de leur autorité au detteur (1).

— Et tu conclus, maître?...

— Je conclus (pie ce ne serait point péché de nous payer de nos propres mains les services rendus par nous à messire de Beauville.

Thomasius et frère Kiroch se regardèrent.

— Encore faudrait-il le pouvoir, dit celui-ci.

— Aussi le pouvons-nous, répondit Ivon.

— Comment cela?

— Voyez.

Il découvrit le lit mortuaire, et montra que le sire de Beauville portait une de ces ceintures de cuir qui servaient d'escarcelle en voyage, et que l'on avait coutume de cacher sous ses vêtemens. Le moine et le mire se jetèrent un regard où brillait la cupidité.

— Si on s'en rapporte à la grosseur, elle doit être bien garnie, dit Kiroch en avançant instinctivement la main.

Ivon l'arrêta.

— Faisons d'abord nos conditions, dit-il.; part «gale à chacun, sinon rien à personne.

Il se regardèrent de nouveau; il y eut un moment d'hésitation.

— Soit, dit enfin le religieux, qui paraissait pressé de connaître le contenu de la ceinture.

Le tailleur détacha celle-ci et la vida sur le lit. Trois cris de joie retentirent a la vue des angelots, des plaques et des écus d'or.

Les parts furent faites. Kiroch, Thomasius et Ivqji prirent chacun la leur, mais tout à coup le premier se ravisa.

— Est-ce là tout le trésor du défunt? demanda-t-il.

On fouilla de nouveau sans trouver autre chose qu'une sorte de médaillon fermé et suspendu au cou du mort par une chaîne d'argent. Il contenait deux lettres avec un portrait de femme. Landais, qui n'avait jusqu'alors pris aucune part à tout ce qui s'était passé, tressaillit à la vue de ce dernier.

— Au plus heureux joueur le médaillon et la chaîne, dit Kiroch, qui tira des dés de sa manche.

— Non, dit Pierre en s'avançant, je les veux.

— El que nous donneras-tu eu retour? demanda Thomasius.

— Tout le reste.

— Marché fait ! s'écrièreut-ils tous trois en même temps, en lui jetant le portrait et les lettres ; à nous l'or, à lui le grimoire !

(I) Article 2-23,

Le lendemain du jour où s'étaiept passés 1rs événemens racontés dans Je chapitre précédent, Landais se promenait dans le courtil avec sa sœur Olivette ; tous deux parlaient vivement et comme gens <|ni ont peine ;i s'entendre.

— El quand les lettres et le portrait seraient de ladamedeVillequier, qu'en espères-tu .' demandait Olivette.

— L'avenir te le fera connaître, répondit le tailleur; pour aujourd'hui, contente-toi de ce que tu sais, et garde Marie pendant que j'irai devers Nantes tenter la fortune.

— Je la garderai, dit Olivette en soupirant ; mais c'est grand'pitié de voir ta vie se perdre ainsi en folles imaginations.

Landais lit un geste d'impatience

— Ils sont ions (le même, murmura-t-il ; tant qu'on essaie, ils crient à la folie, et quand on a réussi, ils applaudissent. La raison, pour eux, c'est le succès.

— El combien durera ton absence? demanda la tailleuse à Pierre.

— Je ne sais; il y aura peut-être bien des difficultés à vaincre et des dangers à courir ; c'esl pourquoi je laisse ici l'enfant Sa présence détournerait mon attention et me ferait faillir le cœur; il faut que je marche devant moi sans distractions, sans attendrissement, aussi enfermé dans mon projet que ton fils Etienne dans sa jaquette d'archer.

— Je garderai Marie comme si je lui avais donne mon lait et mon nom au baptême, répi n lit olivette; et. quoi qu'il arrive, Pierre, tu peux être sur qu'elle aura chez nous la meilleure part, et qu'à défaut de pain, je lui donnerais mon sang.

— Merci, dit Landais attendri; je sais que tu es bonne comme la mère de Jésus. Liette; que Dieu me protège, et tu verras que Pierre n'oublie pas plus le bien que le mal.

Tous deux étaient arrivés a la porte du courtil; le tailleur ôla sou large chapeau e! i mbràssa sa saur.

— Ne veux-tu point voir encore une fois l'enfant? demanda celle-ci attendrie.

— Non, dit Pierre d'une voix altérée, je la réveillerais, el si elle

regardait, je n'aurais peut-être plus le cœur de partir!... Soigne-la bien, Liette ; c'est tout ce qui me reste, vois-tu, el je sacrifn rais pour elle mon

éternel ! Elle me demandera quand elle va se réveiller : dis-lui que je reviendrai bientôt. Prends-la sur tesgenoux pour la consoler; chante lui de vieilles chansons : c'est celle du Cloarec aveugle qu'elle aime le mieux... Adieu, Liette!... prie pour moi ; je vais travailler là-bas pour

vous.

Il l'enibri uveau, en retenant à grand'peine ses .larmes, ii

s'élança hors du courtil.

Il marcha presq iranl jusqu'au carrefour du Calvaire ; mais

lorsque, arrive là, il se détourna, el i»- v il plus même la funu e de son toit, il se senti! le cour navré, et, se niellant a genoux devant la croix (le pierre, il ne pu) se retenir (le pN lirer.

Cependant le courage lui revint vite. Vprès avoir recommandé sa lille a la vierge Marie, il s>' releva raffermi el reprit sa route.

Arrive ;i Nantes, son premier soin fut de chercher le fils de sa so ur

Etienne G uibé, qui servait cor \ archer d os la garde du due lise

dirigea en conséquence vers le château.

Comme il allait atteindre le port, il aperçul une grande foule de entilshommi - eois el de manans, qui regardaient vers la Loire.

Pierre s'approcha, cherchant a percer la fade, et aperçut bientôt barque mervi joie vt rtc qui était pn

quitter le '

l i ■ inarinii i -. vêtus de fine ti t del oui a leurs

rames, tandis que i hommes se le feutreà la i

près de chaque 1 anc. \ l'arrière était assis le due François II, en riche habit de velours. Ses traits avaient, au premier aspect, cette expression

à la fois énergique et douce qui semble être le principal caractère de la vieille race de l'Armorique ; mais, en regardant avec plus de soin, on était bientôt trappe (le la molle langueur qui flottait sur ses lèvres voluptueuses et au fond de ses veux bruns \ demi appuyé sur le coude gauche, il tenait sur le poing droit un corbeau blanc qu'il avait achi té depuis peu à prix d'or et dont il tirait grand amusement. \ côté de lui se trouvait une d, une singulièrement belle, et vêtue de brocart comme

une rein.'. C'était \nloinelte de Maimclais. célèbre dans toute la Bretagne pour l'empire absolu qu'elle exerçait sur le due François Landais la reconnut d'autant plus facilement qu'il l'avait vue maintes fois lorsque Marguerite, alors sa fiancée, la servait, et que lui-même était attaché à la garde-robe du duc. encore comte d'Etampes.

Il essava de s'approcher davantage de la barque; mais les archers qui bordaient le quai l'arrêtèrent :

— Hors d'ici, malandrin ! s'eeria un sergent en le rcpoussanl rudement de sa hallebarde.

Landais voulut faire quelque résistance.

— Prenez garde, maître, dit tout bas un bourgeois qui se tenait prudemment à distance ; les s lards du duc sont brutaux et ne se soucient guère de la peau d'un manant ; d'ici vous verre/ .1 voire satisfaction el sans encombre.

Pierre suivit le conseil ei alla se placer près du bourgeois.

— Ou se rend donc le <\nr.' lui ilenianda-t-il.

— Il va chasser les oiseaux aquatiques, repondit celui-ci : montante, goélans, hirondelli s. guillaumes lt'is, vont arriver par bandi s, et monseigneur prend un merveilleux plaisir a les tirer au vol ; il ne rentrera peut-être qu'a la nuit cluse

— Mais quel amusement la dame de Villequier peut-elle trouver a pareil jeu, et pourquoi suit-elle le duc ?

— Parce qu'il faut que l'homme soit partout suivi du péi observa un second interlocuteur que sa robede serge el surtout bonpoini dénonçaient suffisamment pour un scribe de l'évêché Damoiselle Antoinette a expérimente, sur le roi de fiance Charles VII, 1 miment on garde sous le joug des fronts couronnés, et sait qu d e i I d de ne point lâcher la lesse.

— \ ive Dieu : s'écria un patron de navire, assis sur la branchi d n arbre qui s'avançait vers le Meuve; monseigneur est heureux de gouvi r lier si Manche nef: avec cela qu'on la dit habile en ton d( lanteries.

— Va-t-elle pas reçu leçon de sa tante Vgnès Sorel ' ré] lit le

scribe,

— Et de bien d'autres, si l'on en croil les contes de c I

a demi voix un marchand: aussi je puis vous répondre que c'est une

fière persi e. s'estimanl plus lent qu'une reine, et ne permettant i oint

l'abord de -on retrait aux gens de peu.

— Pour le vrai, dil le marin, nous lui avions apporté une gazelle des pays chauds, et je lui ai fait demander qu'elle nous octro; ât la gi

la lui offrir de la main n i elle a envoyé un de ses pages avec une ii. iin 3e pour la quérir.

— Est-il donc si difficile de pai m'a la d demanda Landais inquii

— I n peu plus ipie d'entrer au paradis, me

— Et pourtant, reprit le marin, la voir de près doit être chosi ni

car, sur le salul de mon ame, l'hern ' mche que sa

peau, ei 1 1 - 1 il e. ":ir qi , m corps

— Ce n'est point une beauté parfaite, reprit l'homme de IYi

:n a décidé ainsi à la cour di Fi ■ i se jugent mieux qu'eu aucun

pays pareilles questions.

— lit qu'ont-ils donc trouve a redire m elle demanda le maître pilote d'un air incrédule.

— Elle a, dit-on, nu œil plus petit que l'autre.

Le marin haus des en sifflant.

— Quand je suis à la mer, je ne songe pas à mesurci li qui

me regardent joyeusement du ciel, dit-il. llaro sur ceux qui épluchent de si près les belles choses.

— Soit, reprit le scribe; mais admirez-vous aussi les taches rousses qui couvrent son visage? Elle-même y trouve grande laideur, car elle s'en inquiète plus que de sa part des mérites de Kotre-Seigneur. Tous les mires et tous les souffleurs mit déjà épuisé leurs secrets pour les taire disparaître. Aussi quelqu'enfermée que soit la dame pour les manans, elle vous eut ouvert elle-même toutes les portes si, au lieu d'une gazelle, vous aviez proposé un nouveau remède.

Cependant les barques qui devaient accompagner celle du duc, s'étaient remplies de mariniers cl d'archers ; toutes quittèrent enfin le bord pour prendre le fil de l'eau. Landais les vit bientôt disparaître derrière les îles nombreuses de la Loire.

Mais il n'avait rien perdu de la conversation du marin, du scribe et du marchand. Résolu d'en faire son profit, il retourna a l'hôtellerie où il était descendu.

Quoique iils d'un tailleur, Landais n'était point sans culture. Destine d'abord à l'église, il avait reçu l'instruction qui distinguait alors les prêtres des laïques. Plus tard, la vocation ne lui étant point venue, il quitta les écoles et se rendit habile dans le métier de son père, mais sans rien oublier de ce qu'il avait appris. 11 possédait surtout à un haut degré eet art des scribes que n'avait point détrôné encore l'imprimerie, connue alors de ses seuls inventeurs. Il passa donc le reste du jour a libeller une requête dans laquelle il épuisa toutes les coquetteries des majuscules et toutes les perfections de l'écriture gothique.

Muni de cette pièce, il alla trouver le soir même Etienne [Guibé, à qui il demanda de la remettre aux mains d'Antoinette de Ma{ elle-même.

Le jeune archer se défendit d'abord en prétextant mille difficultés; mais Pierre trouva réponse à toutes ses objections. Le tailleur avait au besoin celle éloquence contagieuse qui s'insinue doucement, et obtient tout sans rien exig< r l ii une ; romil de faire parvenir, des le lendemain, s'il était possible, à la dame de Villequier, la requête de son oncle, et celui-ci l'avertit qu'il attendrait tout le jour à son hôtellerie,

Antoinette de Magnelais était assise devant un miroir : deux de ses femmes s'occupaient à peigner sa belle chevelure blonde, tandis que plusieurs autres entouraient de dentelle le hennin qu'elle devait porter. Cette énorme coiffure, qui excitait depuis long -temps la colère des prêtres, n'avait pas moins de quatre pieds de hauteur : c'était une sorte de charpente en forme de cône tronqué, recouverte de malines, de broderies d'or et de torsades de perles.

Aux pieds d'Antoinette jouaient deux enfans reconnus pour fils naturels du duc: François, seigneur de Clissou, et Antoine de Bretagne, appelé familièrement Uolus.

Le premier, qui avait a peine six ans, étaient revêtu d'une armure complète à sa taille, et tenait dégainée une petite dague d'argent dont il essayait la pointe sur le lin tapis de Venise qui recouvrait le carreau. Quant à Dolus, il feuilletait un manuscrit soigneusement colorié, en psalmodiant a demi voix un air il'e-lise.

Antoinette jetait de temps eu temps sur le miroir tin resard mécontent. Dans ce moment la portière du retrait fut soulevée, et une femme entra. La dame de Villequier se détourna vivement.

— Eh bien! Marthe?

— Rien, maîtresse, répondit la jeune fille d'un accent affligé. Antoinette lit un geste de chagrin ; tout à coup ses yeux tombèrent

sur un parchemin que Marthe tenait à la main.

— Qu'est-c do : que cela ? demanda-t-elle.

— Une requête don; m'a chargée un des archers de monseigneur.

— Au feu ! dit la dame de Villequier avec une impatience ennuyée.

— Pardon, reprit la jeune lille ; si j'en crois l'archer, il s'agit de quelque chose d'important pour vous.

— L'archer viendrait-il de Vitré? demanda Antoinette tout bas.

— Je ne sais, maîtresse.

La dame de Villequier prit le parchemin et brisa le scel ; mais à mesure qu'elle lisait, l'éclair d'espoir qui avait illuminé son visage alla s'éteignaut. Elle jeta enfin la requête sur sa table d'atours.

— Encore quelque mensonge ou volerie, dit-elle dédaigneusement. Et s'adressant à ses femmes :

— Achevez promptement, ajouta-t-elle ; monseigneur le duc va me venir chercher pour une chevauchée par la prairie.

Les femmes se hâtèrent d'obéir, et la dame de Villequier se trouva bientôt prête.

Elle resta quelque temps assise, le coude appuyé sur son fauteuil et la tête sur sa main. Enfin ses yeux tombèrent sur le parchemin ouvert devant elle, et, le prenant de nouveau, elle le parcourut avec nonchalance.

— Connais-tu l'archer qui t'a remis cette requête? demauda-t-elle à Marthe.

— On le nomme Jacques Guibé, répliqua celle-ci en rougissant uu peu.

— Et il répond de l'homme qui l'a écrite ?

— Si j'ai bien entendu, c'est son oncle.

Antoinette regarda encore le parchemin, puis son miroir, et dit enfin :

— Qu'il vienne !

La jeune tille sortit et reparut bientôt, suivie de Pierre Landais. Arrivé devant la dame de Villequier, celui-ci mit un genou en terre, comme s'il eut été devant le duc.

— C'est donc toi qui te vantes de faire plus que tous les mires et alchimistes? dit Antoinette.

— C'est moi, répondit Lam

— Fais-nous connaître ta recette, ci si ce n'esl point momerie, je te promets, sur mon salut, de te récompenser au delà de tes mentes.

— Je ne puis dire chose pareille qu'à vous seule, répliqua le tailleur ; ce sont mystères trop précieux, eA qui doivent être réservés pour les reines.

— Soit, dit la dame.

Elle fit uu signe, et ses femmes se retirèrent en emportant les deux enfans.

— Maintenant, reprit Antoinette, déclare-moi quel est ton secret pour faire disparaître les taches rousses du visage.

— Je n'en ai pas, répondit Landais tranquillement. Elle le regarda étonnée.

— Pourquoi t'en es-tu vante alors?

— Parce (pie je ne n'avais pas d'autre moyeu d'arriver jusqu'à vous.

— Et que me veux-tu ?

— Vous allez le savoir, répondit le tailleur en fouillant dans sa ceinture.

Antoinette se leva presque effrayée; sa main s'étendit involontairement vers le timbre placé près d'elle.

— N'appelez pas, s'écria Landais ; je viens de la part de messire René de Beauville.

— René! répéta Antoinette en s'élança ni vers lui. Ah ! que fait-il ? pourquoi ne m'a-t-il pas donné plus tôt de ses nouvelles? Parle, parle, où as-tu vu René?

— A Vitré.

— Et que t'a-t-il remis ?

Pour toute réponse, Pierre présenta le médaillon ; à cette vue Antoinette devint pâle.

— 11 me le renvoie? dit-elle, C'est impossible !

Elle le prit, l'ouvrit, et aperçut les lettres avec le portrait.

— C'est lui qui t'a remis cela .! s'écria-t-elle en saisissant brusquement Landais par les deux bras.

— Lui, répondit le tailleur.

— Et il n'a rien dit, rien écrit?

— Il n'en a point eu le temps.

— Que veux-tu dire? aurait-il quitte l'a Bretagne?

— Il a quitté la vie.

Antoinette recula en jetant un cri.

— Tu mens, balbutia-t-elle.

— \ oici l'acte constatant sa mort, dit Landais en lui tendant un parchemin.

Elle le prit d'une main tremblante, Un les premières I

coup ses bras cherchèrent un appui; elle chancela, et tomba sur Bon fauteuil privée de sentiment.

Le tailleur ne s'attei ille douleur; il demeura un

instant incertain ; niais comprenant nue le mieux était de ne point faire de bruit, il se décida i secourir lui-même Antoinette.

Celle-ci ne tarda point à reprendre ses sens; le parchemin gu'i «ait encore lui rappela tout ce qui ven; elle si couvrit le

visage de ses deux mains et tondit en larmes.

Pierre ne tenta aucune consolation : sur qu'elles eussent été inutiles, il attendit en silence.

Enfin, la première douleur apaisée, la dame de \ illequier l'interrogea. 11 lui lit le récit de ce qui était arrive, avec des détails qui renouvelèrent plusieurs lois le desespoir d'Antoinette. De tous ceux auxquels ce cœur inconstant s'était successivement donné, René de Beauville avait été en effet le plus série- né. La mort rompait d'ail-

leurs cette affection dans sa première Heur, et avant que le désir de changement ne lût né. La jeune femme se Gl répéter plusieurs fois chaque détail, s'attachant avec cette espèce d'acharnement des âmes \i\cs a tout ce qui pouvait entretenir ou accroître sa douloureus lion

Cependant ses larmes avaient cessé de couler; elle comme i

I ossession d'elle-même, lorsqu'un bruit de pas et de voix se Jil entendre. Landais prêta I oreille.

— (, esl monseigneur! dit-il.

— Ciel! s'écria Antoinette, comment lui cacher mon trou!

Dans ce moment le page qui précédait François souleva la por-

— Ne me contredites pas, murmura le tailleur.

Antoinette ne put lui répondre ; le due vi i [fer, il s'ai

le sourire sur les lèvres ; mais tout a coup il s'a:

— \ ive Dieu : que vous est-il arrivé, Antoinette, s'écria-t-il, que vous les yeu\ rouges 1 1 le visage si blême?

— Ah! monseigneur, je vous crie merci! interrompit Landais qui était ton bi aoux.

Le duc se retourna tout surpris.

— Quel est ce manant, demanda-l

— Monseigneur ne se rappelle-t-il plus le pel I

con tailleur de sa garde-robe, et qui avait épouse une belle servante de la noble dame de \ illequier?

— Après? interrompit le i\w.

— Hélas! reprit Landais, chassés tous cou. par l'intend;

et tristess uivis depuis i me Adam

au sortir du paradis terrestre ; si bien que la belle M esl tré-

petit Pierre n'a eu de n ssource que de venir tout conter à la noble dame de Montresor, qui a été touchée comme les anges a la prière du pécheur.

— viiim ee sonl II - de ce vil

d'é i ■ di m i . i d Antoinette,

— Il est vrai, n ur.

— Haro sur qm fait pleurer une dame, s't "is. IIolîi !

hors d [uin, et seeouezsur ses épaules vos ceintu-

Les pages fîrenl un mouvement pour chasser Landais, mais Antoi- • i(i uesle.

— Non. dit-elle, il mérite pardon, et je veux qu'il l'obtienne.

— Pars donc sans nialencontre, dit François; je ne refuse rien aux. belles.

— Ainsi me l'étais-je dit, quand je suis venu devers la gracieu! c

de votre CO ur, n prit hardiment Landais, et savais-jc bien que ce qui a . i- promis par la daine, le chevalier ne le refuse pas. François sourit.

— El que l'a-t-on promis? demanda-t-il.

— L'honneur de servir monseignem tneparli Le duc se tourna vers la dame de \ illequier.

— Le voulez-vous vraiment, dame Antoinel

— S'il vous est agréable, répondit celle-ci un peu embarrassée

— C'est l'ait alors, dit le due. Holà! vous autres, vous mènerez ce ma nani au maître de ma garde-robe, et vous ordonnerez qu'il trouve poui lui une plai e de valet.

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