LE CITOYEN REGULUS
Le 30 niai de l'année 1778, une nouvelle sinistre, qui devait rententir jusqu'aux confins du monde civilisé, se répandit dans Paris: Voltaire est mort : Voltaire n'esl plus !
ide l'ut la stupeur de ceux qui se déclaraient les adeptes du culte de la liaison, dont Voltaire était le grand-prétre, et de ceux qui maudissaient s et regardaient sa doctrine connue une inspirai l'enfer.
Le peuple, qui a cette époque nourrissait déjà les idées d'émancipation qui devaient germer "si vite pour porter de terribles fruits, et qui vi
i des dieux ceux qui .s'imposaient la mission de le guider dans les rudes sentii rs di l'indéj endance el du progrès, déplora la morl de Voltaire comme une calamité publique, et lui donna di 3 larmes plus sincères que méritées.
On m'. (Ils le soir même, une fou£ immense assiéger l'hôtel du mar quis de Villette, où le philosophe venail de rendi ' rnier soupir, et commander à l'entour le calme et le silence, comme un témoigi respect envers l'illustre mort.
Au moment où ce culte était lu plus fervent et où l'ardeur de l'< nthousiasme populaire était poussée jusqu'au fanatisme, un grand tumulte se lit dans les rangs serrés de la foule qui encombrait le quai nommé depuis quai \ oltaire.
Ce tumulte était causé par l'arrivée du carrosse du marquis de Savignj . qui s'avançait au pas précipité de ses quatre chevaux, refoulant devant lui les lluts épais de la populace, comme l'ait un vaisseau qui brise avec tracas les vagues de l'Océan,
I i France, à cette époque, se divisait en deux partis hostiles, joutant de menaces, et préludant ainsi àlagrande bataille qui devait ensanglanter le sol de la pairie.
Entre tous les champions des privilèges du trône et de la noblesse, celui qui se distinguait le plus par son acharnement à défendre une cause désormais perdue, el à combattre les droits qu'osait revendiqu i le peuple par la bouche de ses éloquens tribuns, c'était le marquis de Savigny.
La cour aimait le marquis de Savigny; on se souvenait des services rendus par sa famille à la monarchie : on lui tenait compte de ses intentions loyales, de sou dévoûment, qui était chez lui une religion; mais on redoutait l'expression imprudente d'un attachement qui pouvait parfois compromettre bien plus que servir.
On e 'oil sans peine que, placé dans un pareil centre d'idées, le
marquis de Savignj uul détester les hommes qui travaillaient chaque
jour il faire jaillir l'étincelle qui amena l'incendie de '.13, et à la tête desquels l'opinion désignait Voltaire. Il ne devait donc être rien moins que dispose. i prendre part au deuil public causé par la mort de cet écrivain, morl qu'il regardait comme un heureux événement dont Ws hondevaient se réjouir.
Aussi quel ne fut point l'indignation de son orgueil do grand seigneur, lorsqu'il vit sa voiture arrêtée par des hommes de la classe la plus infime, el lorsqu'on lui enjoignit a lui-même de descendre de sou carrossi el depa sei i pied devant la maison du l'hilvsnphc, comme on l'appelait, afin de lui payer ainsi son tribut d'hommages!
— arrière! canaille, s'ccria-t-il , en mettant la tête à la portière, arrière, ou je vous fais fustiger par mes cens !
— Ti ! un homme dont le bras nu et nerveux semblait à lui seul fixer la voiture au sol; tes gens! ils n'essairont point; car ils
: : bien que nous leur romprions les côtes.
— allons, à terre ! cria un autre ; il i;iii beau et tu n'as point à craindre de compromettre dans la boue tes lias de soie brodés et tes souliers
ucles d'or.
— Misérables ! dit à pari lui le marquis de Savigny, qui commençait à craindre de n'avoir point le dessus dans cette lutte inégale. Puis, reprenant son rôle de parlementaire : Je suis aux ordres du roi, s'écria-t-il ; ma mission ne souffre point le retard d'une minute; laissez-moi porter en toute hâte mes dépêches à Sa Majesté.
— Quand ce serait le roi lui-même , il ne passerait point sans saluer le prophète de la révolution.
— Eh bien ! qu'il crie vive Voltaire ! lit une voix conciliatrice parmi ceux qui assiégeaient le carrosse du marquis.
— Mort à moi, reprit le marquis hors de lui, si je disais autre chose malédiction sur celui qui a mis au cœur de son pays ce hideux cancer du doute et de la révolte contre le devoir!
— Eh bien, mort à lui ! cria le peuple !
— Mort à lui, répétèrent des milliers de voix,
— A la lanterne !
— A l'eau l'aristocrate !
Et en une seconde le marquis de Savigny vit sa voiture, ses chevaux et ses gens emprisonnés dans un infranchissable rempart fait de poitrines humaines, d'où se dressait comme une batterie meurtrière de poings crispés et de liras armés de pierres et de bâtons ferrés. Il n'avait qu'un parti à prendre, extrême comme le danger qui le lui suggérait , et en lionmie de courage et d'action qu'il était, il n'hésita point.
— François, dit-il à son cocher, mille louis si dans dix minutes nous gommes sur la route de Versailles. Et vous, dit-il à deux piqueurs qm se tenaient aux portières, leurs torches à la main, le feu au ventre des chevaux s'ils r vancer, et à la ligure de ces brigands s'ils vous
I h moment de profond silence suivit, dans le peuple, le colloque qu'on avait vu s'établir entre le marquis el puis la machine s'ébranla
au milieu des clameurs des laquais, qui criaient : Place ! Place au marquis de Savigny ! et des hurlemens de rage des opposans que broyaient les pieds des chevaux. Puis bientôt le bruit mat produit parle roulement du lourd carrosse, accompagné d'un épouvantable concert de gémissemens et d'imprécations, annonça que le grand seigneur avait enfin conquis le passage, mais qu'il lui avait fallu se faire un pont de cadavres.
1 toe heure après le marquis faisait Son entrée au château de Versailles, et racontait, avec son énergie naturelle, la scène outrageante pour la royauté et pour la noblesse, dans laquelle il avait joué le principal rôle, et qui avait eu un si terrible dénoûment.
Le roi et M. de Maurepas, son ministre, moins passionnés que le marquis, et par conséquent plus capables de juger du danger qu'il avait si gratuitement provoqué, s'effrayèrent grandement de cette démonstration populaire, et furent loin de. lui savoir gré de son zèle indiscret.
Tandis que Savigny, encouragé par larcins, dont la confiance alors allait jusqu'à l'imprudence la plus aveugle, cherchait à dissiper des terreurs qu'il croyait dénuées de fondement, un homme, accouru cà Versailles à franc étrier, pénétra dans le château, demandant a parler sur l'heure au marquis de Saviguy, à qui, disait-il, il avait à faire les plus importantes communications.
C'était Duval, l'intendant du marquis; et aussi toi que celui-ci se fut rendu à sa demande :
— Monsieur le Marquis, je suis un messager de terribles nouvelles! s'écria-t-il.
— Que veux-tu dire?
— Les hommes du quai ont pillé, saccagé votre hôtel de Paris; eu ce moment ils le livrent aux flammes.
— Eh bien, Duval, il faut le laisser brûler.
— Monseigneur !
— Je t'ai toujours dit, Duval, que tu poussais l'économie jusqu'à l'avarice; n'ai-je point encore assez, dis-moi, de châteaux et d'hôtels ?
— Monsieur le Marquis, la chose est sérieuse et vaut la peine qu'on s'en occupe; il ne s'agit pas seulement de votre hôtel de Paris; le peuple s'est porté en foule à \ otre maison de plaisance de Marly, qui va a\ oir le même sort; il seront ici avant une heure, et, croyez-moi, le château avec ses erilles et ses gardes, le roi lui-même avec toute sa majesté, ne sauraient vous soustraire à leur vengeance.
— Mais que veul«nt-ils donc?
— Votre sang, Monseigneur, en échange de celui des leurs que vous avez verse.
— Ah! saint Voltaire, dit le marquis d'un ton qui n'était plus celui de la raillerie joyeuse, tu dois être content, tu auras des funérailles dignes de ton génie !
Le danger que signalait le fidèle serviteur du marquis était loin d'être exagéré. Après avoir pillé et brûlé son hôtel de Paris, le peuple avait jure d'eu faire autant de tous les domaines du marquis de Saviguy, jusqu'à ce qu'il tombât aux mains de ceux qui voulaient l'immoler sans pitié, comme il avait lui-même sans pitié écrasé sous les pieds de ses chevaux et sous les roues de sa voiture, leurs pères, leurs eufans et leurs frères.
Cette haine, d'ailleurs, qui éclatait si furieuse, remontait à une date plus reculée : ce n'était point, la première fois que ces deux noms, Peuple et Savigny, se heurtaient en mortels ennemis qui se rencontrent. Lors des émeutes qui avaient eu lieu à cause de la cherté des grains et de la disette qui en était la suite, le marquis avait conquis les premiers titres ii la plus odieuse impopularité.
Duval, qui, tout en s'associant secrètement aux sympathies populaires et aux espérances d'un meilleur avenir, n'en était pas moins dévoué aveuglément au marquis de Savigny, son bienfaiteur, avait deviné du premier coup d'oeil l'imminence du péril. Aussi, après avoir jeté dans une voiture de place, pour qu'il ne fût point reconnu, et confié à un vieux serviteur dont il était siir, le fils de M. de Savigny, qui n'avait plus de mère el n'était âgé que de trois ans et quelques mois, il étail parti en toute hâte pour Versailles, où la voiture qui emportait l'enfant devait venir le rejoindre.
— Et que penses-tu donc, Duval, qu'il y ait à faire, si tu ne crois point que la maison du roi elle-même soit un asile inviolable et sacre pour ces brigands ?
— Partir, Monseigneur; il faut partir, ne fût-ce que pour quelques jours.
— Fuir ! Y pensez-vous, monsieur Duval? Suis-je donc un vilain dont les épaules doivent craindre le bâton ? Merci du conseil !
— Monsieur le marquis, je ne vois que votre salut, je ne veux pas penser à autre chose.
— C'est bien, c'est bien, dit avec fierté le Marquis en se promenant à grands pas.
En ce moment un huissier de l'appartement entra dans le salon et invita le marquis de Savigny à le sidvre auprès de sa majesté la riêine, qui désirait lui parler.
Le caractère ardent et aventureux du marquis de Savigny avait inspiré pour lui à Marie-Antoinette le plus vif intérêt; aussi, quand des courriers vinrent annoncer au château l'effrayant danger qu'il courait, et qui, a cette époque d'effervescence populaire, pouvail être l'occasion d'un mouvement dont on eût pas su prévoir les suites, elle usa de tout son crédit sur son esprit pour le déterminer à fuir sans larder. Et comme le marquis se refusait à prendre un parti qu'il appelait lâche et honteux, il reçut au même moment, des mains du capitaine des gardes, un ordre signe du roi qui l'exilait a l'étranger pour cinq aimées.
LE CABINET HE LECTï'ïlF.
sar
Louis Wl avait compris qu'il n'avait que ce moyen de réduire la volonté du marquis île Savignj et de le sauver malgré lui-même, el M. de Maurepas avait compté sur cet ordre d'exil pour apaiser la col peuple, si la bête aux mille têtes, comme on disait gronder jusque sous les murs du château. I. 'ordre était formel, il devait être exécuté sans remise, et le marquis, refoulant avec rage dans m- l.s plaintes que soulevait cette mesure qu'il regardait comme une sanglante injustice et une preuve nouvelle de l'iugratitude di envers ceux qui les servent .'ivre le plus de di voûment, ne demanda que quelques minutes pour une recommandation d'urgence à faire a son intendant.
Resté feul avec Duval :
— Eh bien, Duval, lui dit-il, on m'exile.
— Tant mieux . Monseigneur, \ous serez sauvé sans que cela vous coûte ce que \.>iis appelez la honte tir la fuite.
— Mais un exil, c'est une défaite.
— Oh ! dans un mois tout sera oubli I rez une rentrée triomphale.
— l'nlin, le roi le veut , il faul el... 1 'ordre d'exil concerne également mon lils, reprit le marquis en relisant le parchemin. Exiler un enfant qui compte a peine trois années!
— Tant mieux répéta encore à mi-voix l'intendant; car. toul jeune qu'il est, le lils aurait payé pour son père; il sera saine aussi.
— Mais oa est-il, mou lils, lui qui partage si toi les ! 'le son père ?
— Il est en bas, monsieur le Marquis, dans la cour <lu château: j'ai précédé de quelques minutes la voiture qui l'amenait ici.
— Bien! Mais quoique je pense comme toi que mon exil n'est que pour la l'orme et ne sera pas de longue durée, il convient cependant que je fasse certaines dispositions de prudence, non pour moi, mais d i
li i i de mon enfant.
— Parlez, Monseigneur.
— Duval, toi qui ne vis que dans les papiers d'affaires et de procé-
is-tu la ua parchemin eu blanc .'
— Oui, Monseigneur.
— Donne.
Et le marquis après avoir sitrné au bas de ce parchemin et écrit quelques lignes sur une page de ses tablettes, donna l'un et l'autre à l'intendant, en lui disant :
— Tu ira chez M Bernard, mon notaire, el il fera de ce parchemin un acte en bonne et due forme, par lequel il sera dil que loi, s mes biens, rentes, Defs, maisons ci meubles t'appartiennent, el oui eie acquis par toi au moyen des prêts nombreux que tu seras censé m'avoir faits.
— .le comprends, M ir. En ces temps de guerre à mon entre la noblesse et le peuple, les grands noms et les grandes fortunes sonl les plus menacés , el vous abritez l'impopularité de votre nom sous I
rite plébéienne du mien. B ; ;ur moi Mais il faut qui
remette en échange un titre qui te propriété i
fictive.
— Et qu'est-il besoin de titre, Duval? n'ai-jc pas épornvé ta probité, ton iidele et constant dévoflment .' voilà la meilleure garantie.
L'intendant allait répliquer, lorsque le capitaine a irdi s ou
ci annonça au marquis que la chaise de poste l'attendait i l'entrée de la grille Jdu pare et que son Gis y él
— Vdieu donc, Duval. Arrivé en lllema i donnerai de mes nou\>
— Vdieu, monsieur le marquis ; que Dieu m] gne, vous et votre fils, el vous r imi ne bient
Deux minutes a I i liaisé de poste partait de toute h viti di
du peuple se
taisaient entendre à l'autre extrémité du château.
Seize ans se sont écoulés ! scène que nous avons esqusssée.
• ore de 03 s'est levée sur la France. Le niveau de la ré-
publique a passé sur toutes les têtes : celles qui étaient trop élevées onl été abattues, quand elles n'ont pu se soustraire par la fuite aux pourvoyeurs des insati tits du monstre des révolutions Letrônedu roi, l'autel de Dieu ont été renversés : à leur placi s'estélevi l'échafaud de la Terreur; Louis XVI a été mis à mort à la face de sou peuple assemblé, sans qu'une seule voi i vée pour le défendre, sans qu'une seule main si due pour le venger; el la noblesse, décimée par l;i proscription, a quitl
de meilleurs jours.
Dans ce déluge populaire qui a submergé les noms, les titres, i
la famille de Savignya dû se trouver naturellement enveloppée el disparaître. l>u reste, lor rquis de Savigny quitta la France
en 1778, ' li suite de l'événement que nous avons raconté, il était veuf ei restail avec son lils le seul rejeton de cette ancienne famille, n avait promis a M. Duval, en le quittant, de lui écrire aussitôt son arrivée à Vienne, qui était le lieu désigné pour son exil, el jamais cependant ni M. Duval, ni les autres personnes avec lesquelles il pouvait entretenir correspondance n'entendirent plus parler de lui. Ceful en vain que M. l'uval écrivit lettres sur lettres, qu'il s'informa du marquis jusqu'à la cour même, el qu'il envoya exprès un homme de confiance en Ulemagne ; il lui fut impossible d'obtenir le moindre renseignement sur ce que n le marquis, et de recueillir le moindre indice qui l'assurât qu'il él dl encore en vie. Puis, quand des années eurenl passe sur ces tentatives infructueuses, et quand la pensée d'un accident fatal à M. de Savigny eul été confirmée par ce silence obstiné el cette disparition inexplicable, M Duval s'habitua à l'idée de sa mort, qui devint bientôt peur lui comme le souvenir d'un fait certain et accompli.
Cependant, race h l'activité de ses soins, à l'habileté de ses spéculations, la fortune du marquis s'était considérablement accrue, et par le fait, M. Duval était un dv> plus riches propriétaires qui la ]
pût compter; car les gens bien informes de son district dierail au moins un million en mariageà sa Mlle et autant ii son lils.
ré le bonheur que devail procurer à M. Duval cette immense fortune dont on ne connaissait point la cause, el dont il avait toutes les;
aces, il ne paraissait rien moins qu'heureux pourtant, cl chaque malin, a son lever, on aurait pu remarquer sur ses joues une pâleur livide comme en donnent l'insomnie et les tortures d'une ame bourrelée.
Nous avons dii qu'a cette époque s'accomplissait, dans toute son énergie, l'œuvre terrible de la révolution. M. Duval avail un esprit ardent, ur chaud ; il se dévoua avec fanatisme à la cause populaire, el on
le choisit bientôt pour chef autant pourson civisme éprouvé que j •
la position que lui I sa fortune, Dans sa fureur de déma
M. Duval avail voulu qi qui sentait trop s igine aris-
e.ir .1 ceiie époque, la particule du placée devant le nom proit proscrite avec non moins de rigueur que le de, qui suffisait souvent pour conduire à l'échafaud. ei il s'était baptisé du nom significatif de eitoyi u '■ tus lequel . ièr< avisé d'aller chercher l'ex-iniendani du seigneur de Savigny,
i n acte di é par lequel Régulus signala son p iti iotisme vint
mettre le comble à la popularité dont il jou La République
était appauvrie, el tou i puisées, le numéraire
avail disparu, les assigi ur, la confise ition di
di s émigrés et des prêtres n'avait produit que des sommes insuffisantes pour dis besoins pressas . la disette était dans la ville, nos armées uaient d'armes el de vétemens, les appels répi ti ■ i la nation n'a-
dtats Le citoyen liégulus vendit uni de ses domaines, laissant croire même , pour sa .sécurité , qu'il
conservai! que la jouissance de la maison qu'il habitait avec sa famille, et vint déposer le prix de cette vente sur l'autel de la patrie, aux applaudissemens unanimes du peuple rassemblé.
Ce trait de bon citoyen, qui n'était point aussi rare en ce temps qu'on pourrait le croire aujourd'hui, fut mis à l'ordre du jour. Les feuilles publiques mentionnèrent la libéralité du citoyen Régulus. Le club des Jacobins, dont il était membre, lui accorda les honneurs de la séance, et il fut reconduit en triomphe à sa maison, qui était voisine de celle du vertueux et incorruptible Robespierre, comme on l'appelait, Dès le lendemain, il était nomme membre du conseil-général de la commune et président de sa section.
11 faut dire cependant que Régulus, qui faisait reposer toutes ses espérances de bonheur sur l'amour de ses enfans, et qui semblait ne pouvoir combattre les souvenirs cruels qui l'assiégeaient, pareils à des remords, que par la pensée qu'il leur assurait des jours de paix et de félicité, avait fait d'amples reserves au profit de leur avenir. Son instinct de père et de citoyen lui disait que si la source de cette fortune était criminelle, il la purifiait en la partageant entre sa patrie et ses enfans.
\ ers le même temps, le comité de salut public lança le décret qui enjoignait, sous peine de mort, à tous les propriétaires de la capitale, de placer au dessus de la porte de chaque maison un écriteau sur lequel de- \ raient ctre inscrits les noms et les professions de tous les habitans.
1 lepuis quelque temps, le citoyen Régulus comptait dans sa maison un un nou\ cl bute qu'il n'avait point vu encore, car cet hôte ne s'était adressé qu'à une femme de service chargée du soin de faire voir les pièces à louer et d'en dire le prix aux visiteurs. Il occupait une mansarde à l'étage le plus élevé.
Régulus le Ct prier de descendre, afin d'obtenir de lui des renseignemens nécessaires pour l'inscription ordonnée par la loi. Son locataire se rendit aussitôt à cette invitation.
C'était un jeune homme de vingt ans à peine, d'une physionomie charmante et dont les manières distinguées laissaient deviner, en dépit de son extérieur misérable, qu'il devait appartenir à une noble famille. Sa figure pâle, mais pleine de dignité, son regard fier, mais doux, son maintien assuré, quoique modeste, annonçaient en effet chez lui l'homme né pour commander.
Sa chevelure noire flottait, selon la mode du temps, en longues boucles sur ses épaules; de légères moustaches ombrageaient sa lèvre supérieure; le col de sa chemise, rabattu sur son habit, laissait voir un cou blanc et modelé comme celui d'une femme.
— Pardon, citoyen, dit Régulus au jeune homme qui entrait, je t'ai dérangé ; mais, avant tout, il faut obéir à la loi, et c'est elle qui m'a forcé de te faire descendre.
— Que demande-t-elle ?
— Que je t'inscrive avec les autres locataires de la maison.
— Je ne refuse point.
— Ton nom ?
— Coriolan.
— Hé ! hé ! ce nom-là était porté par un aristocrate de l'antiquité... Ton âge?
— Dix-neuf ans.
— Ta profession ?
— Peintre d'histoire.
— Le lieu de ta naissance ?
— Citoyen, je te remercie.
— Est-ce tout ?
— Oui, c'est tout.
— Je te salue, alors.
— Adieu, mon brave, salut et fraternité.
Et le lendemain on put lire sur la façade de la maison du citoyen Régulus la pancarte suivante ;
M'E HUM Ht!