UNE DETTE D'HONNEUR
Au mois de juillet 1838, plusieurs jeunes gens déjeunaient y ment dans une^des salles du rez-de-chaussée, au café anglais \ • par L'heure déjà avancée la pendule de l'établissement marquait deux heures et demie et par la quantité de Maçons qui dressait ut , à l'une d( s extrémités de la table, leurs longs cols dépoun us de leurs têtes de liège, l'affaire avait été chaude et était engagée depuis long-temps. Le] la besogne était fini, l'ardeur de la consommation commençait à se ralentir; mais les imaginations pétillaient plus que jamais et sautaient à l'unisson du Champagne.
Le héros de la fête donnait l'exemple et payait bravement de si sonne, sans aucune indigne préoccupation d'un autre mode de paiement.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, t ne fine tache noire légèrement retroussée imprimait a sa physionomie paie tuais animée, ce cachet de resolution un peu agressive qui ne messie.; un officier de cet âge dont la boutonnière est ornée du si^ne lioi i i que vous savez. Les conviés, au nombre de cinq, étaient tous militaires aussi, du même grade, du même régiment , mais d'âge différent, f.a réunion avait pour but d'arroser, comme on dit. les aouvelles épai de l'amphytrion promu au grade de capitaine, a la suite d'une i expédition en Vlgeric.
Charles de Montilly je vous avertis que ce nom est un pseudonyme; c'est, du reste, l'unique altération que subira la vérité de cette histoire;, était un de ces heureux officiers a qui seuls la conquêted' Uger a profité jusqu'à présent en révélant avec éclat un mente précoce et un courage qui pouvait rester à jamais ignoré. D'ailleurs, bon, obligeant, di lovai, il était aime de ses camarades, et estime de ses supérieurs ques affaires d'honneur ou il avait montre autant d'intrépidité que de générosité, lui avaient assure dans son régiment une de ces po enviées par tous les jeunes soldats. \ if, laborieux , intelligent, il avait un peu d'ambition et beaucoup d'avenir, i o seul défaut, i la carrière des armes, déparait cet excellent naturel. Charles cl faron, travers qui n'est pas, comme on le croit, incompatible avec la véritable bravoure et qui l'accompagne presque toujoui jeunesse Cette forfanterie dégénérait facilement, dans l'oc ision, eu esprit sarcastique el souvent provocateur l n instant âpre, I de sa faute étouffait en lui le cri de la vanité; il déte lait il i i son funeste penchant , el il eûl \ >l "llli 'I11''1
venait d'offenser, si la susceptibilité de l'honneur militaire pouvait se prêtera une telle réparation. Il ne fallait pas moi isq de ses i i i nombreuses qualitéspour faire i son caracti
Depuis quelques instans la joie bru
: es . les reparties suivent heureuses, quel pi fo
saienl le petit nombre de personnes que le hasard av; ; ni i lamêmesalle C'étaii le momenl où lacom i ■' saute et s'ébal dans un déshabille qui rap| '■ d'une
.use seul. Charles de Montilly, de t an ' ml & coup, avait cessé de prendre part a la galté de ses coni| I le appuyé
sur la table, une main passée dans ses cheveux, il s'occupait, de l'air le plus sérieux du monde, à empiler symétriquement, à peu près comme des boulets de canon, une assez grande quantité de belles cerises anglaises restées sur son assiette.
— Que diable fais-tu donc là? demanda l'un ses convives, étonné de ne plus entendre la voix de Montilly.
Celui-ei, sans répondre, continua tranquillement l'arrangement géométrique des globules rouges.
— A qui donc en as-tu avec ce formidable appareil ? dit une autre voix. Vas-tu nous donner une représentation de la prise de Constantine?
Pour toute réponse , Charles tourna lentement les yeux vers un des angles du salon. En suivant la direction de son regard, ses camarades aperçurent assis en face d'une bouteille de faro un homme à la figure large et bouffie, au teint blafard, à la mine froide et sévère : il paraissait avoir au moins soixante ans, était gros, épais et de haute stature. Nonchalamment accoudé sur sa table , il tenait dans ses deux mains son énorme tète surmontée d'une resplendissante perruque rousse. L'immobilité de sa pose et les traits de son visage, au milieu duquel se distinguaient seuls deux gros yeux ronds et ternes,| formaient un bizarre contraste avec la pétulance des jeunes] étourdis qu'il semblait observer en lence.[On eût dit un pacifique boule-dogue suivant des yeux les mouvemeus désordonnés d'une troupe d'écoliers tapageurs.
A la vue de ce singulier personnage, un éclat de rire partit en même temps de toutes les bouches.
Charles de Montilly etl'inconnurestèrent impassibles, fixant l'un sur l'autre un regard froidement inquisiteur, comme s'ils eussent deviné la pensée secrète qui les agitait intérieurement.
L'officier perdit patience le premier.
— Parbleu! s'écria-t-il, je vais bien voir si je ne ferai pas baisser ce regard de crapaud qui a la prétention de me fasciner.
En parlant ainsi, le capitaine Montilly saisit un noyau de cerise entre l'index et le pouce , éleva la main droite à hauteur de l'œil , tandis que l'autre bras, posé perpendiculairement sur la table eu guise de point d'appui, assurait la justesse du tir. Après avoir ajusté son arme et pointé avec le plus grand soin :
— A l'œil droit du monstre, dit-il.
Le projectile partit.
Le front de l'inconnu se plissa légèrement. 11 y passa la main pour effacer la petite marque rouge que le noyau y avait laissée ; puis il le ramassa sur la table de marbre où il était retombé, et le mit gravement dans la poche de son gilet. Il reprit ensuite sa première attitude, comme S il n'eiît attaché aucune importance à ce qui venait de se passer.
Tous les spectateurs se regardèrent avec étonnement.
— Bien visé ! s'écrièrent ks officiers tous à la fois.
— Non, j'ai pointé trop haut, repondit Montilly avec uu calme affecté ; c'est un coup à recommencer.
Un murmure d'improbation s'éleva des différais coins de la salle.
Le capitaine, sans paraître s'apercevoir de cette manifestation significative, renouvela tranquillement l'épreuve.
Cette fois, le coup porta sur la joue, un peu au dessous de l'œil; mais l'étranger ne sourcilla pas. Ramassant le noyau comme la première fois, il se hâta de se replacer exactement dans la même position.
— Evidemment, tu as affaire a un hippopotame, mou cher Montilly, dit un des officiers. Je t'engage à changer de calibre.
— Ah ça ! est-ce que le vieux ladre, dit un autre, spéculerait sur les noyaux de cerises ?
— A son aise! reprit Montilly. J'ai fait, à son intention, provision de cerises et de patience.
Quatre fois encore la même expérience eut lieu avec la même insolence persévérante d'une part, et la même apparente insensibilité de l'autre. L'indignation des témoins de cette scène étrange avait éclaté; mais l'attitude presque menaçante des officiers, et surtout le regard impérieux et ferme de l'inconnu les avait empêchés de pr ;udre efficace-
ment sa défense. Il avait été atteint plusieurs fois à la figure, et son gilet, à fond blanc, était marqué de petits points rouges comme des taches de sang. A la sixième épreuve, le noyau avait rebondi au milieu de la salle. L'inconnu se leva pour aller le ramasser. On le croyait fou. Les spectateurs, que la curiosité ou l'intérêt avaient rapprochés de lui, s'écartèrent pour lui livrer passage. Après avoir recueilli le dernier projectile, au lieu de regagner sa place comme on devait s'y attendre, il alla droit au capitaine.
— Monsieur, lui dit-il avec une légère ironie, vous me paraissez inan* quer de justesse dans le coup d'ceil. J'ai quelque habitude du tir. Permettez-moi de vous offrir les leçons de mou expérience. Six épreuves suffiront, je pense. Nous commencerons demain matin, s'il vous plaît.
— C'est trop juste, Monsieur, répondit Montilly sans se déconcerter. Je me mets à votre disposition.
— Vous avez vos témoins, continua l'inconnu ; voici les miens.
Et il désigna deux assistans qui avaient paru s'intéresser à lui. Ayant ensuite appelé le garçon , il paya sa dépense et sortit en saluant la compagnie avec une exquise politesse...
Le lendemain matin, le capitaine Montilly avec ses deux témoins attendait depuis environ une demi-heure à l'entrée d'une des principales allées du bois de Vinceunes, lorsqu'un fiacre s'arrêta à quelque distance. Quatre personnes en descendirent.
— Monsieur, dit l'adversaire de Montilly en s'avancent vers lui, veuillez excuser mou retard. Contrairement à l'usage moderne, j'ai l'habitude de faire précéder le duel par le déjedner, crainte de méprise. Il est facile, je vous assure , de s'oublier un peu avec des convives aussi aimables que ces deux messieurs.
L'inconnu désignait ses témoins, qui saluèrent eu signe de remercîment.
— Quant à Monsieur, poursuivit-il en indiquant le troisième personnage, je souhaiterais volontiers, dans cette occasion, de manier le pistolet comme il manie le bistouri et la lancette.
Les conditions du combat étant réglées et l'espace entre les combattans mesuré, le sort désigna le capitaine pour tirer le premier. Le sangfroid et l'air un peu narquois de son adversaire lui avaient imposé. Sa balle passa par dessus l'épaule de l'inconnu.
— Vous avez pressé trop vivement la détente, dit ce dernier. Voyons si j'aurai la main plus sûre. Permettez-moi, Monsieur, de vous recommander la plus complète immobilité : il y va de votre vie... A l'oreille droite de Monsieur, poursuivit-il.
Soit terreur, soit indifférence, Montilly resta immobile comme une statue.
La balle siffla... le capitaine fit un mouvement en avant... son oreille droite mutilée pendait sur son épaule, avec un lambeau de l'occiput. Le plomb avait tourné autour de la boite osseuse. Le chirurgien déclara que la blessure n'offrait aucun danger.
— J'aurais été fâché, Monsieur, dit l'inconnu en s'approchant du blessé, de vous priver d'une de vos oreilles. Notis nous reverrons, j'espère... Voici un des noyaux que vous m'avez envoyés... n'oubliez pas que j'en ai encore cinq à vous remettre
Deux ans s'étaient à peine écoulés depuis l'événement que nous venons de raconter. L'aventure du capitaine Charles de Montilly avait fait du bruit. La rude leçon qu'il avait reçue lui revenait souvent en mémoire, et ce n'était pas sans une certaine appréhension qu'il se rappelait les adieux fort peu rassurans du terrible inconnu. S'il tenait parole, évidemment c'en était fait du malencontreux capitaine avant la sixième leçon. Tout brave qu'il était/Charles de Montilly aurait mieux aimé être condamné à enlever vingt redoutes ou à monter vingt fois le premier sur la brèche que d'essuyer encore cinq fois le feu de <«et enragé qu'il s'était si imprudemment mis sur les bras ; cela lui fit fai re de sérieuses réflexions sur le duel. 11 relut attentivement la fameuse lettre de Rousseau sur ce sujet et il trouva que l'éloquent époux, de ^.'hérèse pouvait
bien avoir raison. Dis ce moment sa conversion alla grand train. Il devint plus ri-serve dans ses propos, plus modeste dans ses allures, sans rien perdre de la vigueur naturelle de son caractère. Il arriva même un jour où il se demanda tout bas si, le cas échéant, il serait tenu de faire raisou six fois pour la même offeuse, à un adversaire ■incomparablement plus fort que lui. Le bon sens et l'équité répondirent négativement ; mais il eut assez de force et d'empire sur lui-même pour rejeter courageusement le bénéfice d'un pareil jugement. Il ne se sentait pas encore de taille à passer sur les préjugés, et force lui fut de se contenter d'admirer en secret L'héroïsme stoïque de Turenne,
Bientôt même il perdit peu à peu le souvenir de sa mésaventure et la perspective de celles qui devaient la suivre.
Le régiment avait changé de garnison. Charles de Montillv habitait Mines depuis plusieurs mois. Le capitaine avait de l'instruction, et, quoiqu'il ne fût point archéologue, les richesses de la ville romaine l'intéressaient vivement. Il aimait à relire les Commentaires de César au milieu des ruines de l'Amphithéâtre ou du temple de Diane. Et puis, les fertiles. plaines du Languedoc sont si belles au printemps!
Mines est si bien une ville romaine que ses plus jolies habitantes, c'est-àdire ses grisettes. pourraient être prises, par un des plus lins connaisseurs du temps de Tibère ou d Luguste, pour autant de jeunes filles d'un des faubourgs de la ville éternelle... Connaissez-vous les grisettes de Mines! Vous me parlez des grisettes de Paris ! que ne comparez-vous aussi le vin de Suresnes aux meilleurs crus de Lunel ou de Saint-Péray! Quel feu! quel esprit! — Je parle des jeunes filles de Mines; — et quelle grâce! quelle souplesse ! C'est là que Caton aurait dd prononcer son dernier mot. Joseph aurait de lui-même déposé son manteau dans quelqu'un de ces frais et discrets asiles qui environnent Nîmes, pendant huit mois de l'année, d'une ceinture odorante et fleurie... Le capitaine Montillv n'y perdit que son temps; mais, en revanche, il y gagna une fracture de l'avant-bras qui faillit l'exempter pour toujours du service militaire.
Voici comment la chose arriva :
I ii soir qu'il revenait d'une de ses excursions favorites, il aperçut une troupe de jeunes filles assises sur les ruines du temple de Diane et qui s'envolèrent à son approche comme une bande d'oiseaux voyageurs, Dans le désordre de l'alerte, l'une d'elles oublia son mouchoir que le capitaine se hâta de lui porter. Sa courtoisie lui profita; car elle lui fit faire connaissance avec la plus jolie des grisettes niinoises.
Charles de Montillv fit ce que peut faire en pareille occasion tout officier de garnison qui a beaucoup de loisirs à dépenser et peu de campagneS8ur ses états de services... Il s'attacha aux pas de la belle nlmoise et finit par oublier, pour les environs de la petite maison qu'elle habitait, les imposans débris de la grandeur romaine, lii jour, cependant; il devait revenir les visiter, mais non pas seul. Ce jour-là, le capitaine se leva avec l'aurore, siffia d'un seul trait di\ fanfares, mit ses plus brillantes épauleltes, trouva que l'air était plus léger, le ciel plus beau que la veille et se disposait à sortir lorsqu'on frappa a sa porte. I n homme entra; c'était l'amateur de noyaux de cerise.
— Je ne fais que passer par cette ville, monsieur, dit-il au capitaine Stupéfait. Je suis arrive hier au voir, et je pars demain matin, t.n apprenant, à l'hôtel ou je suis descendu, que vous teniez garnison ici , je n'ai
ulu laisser échapper cette occasion de venir vous offrir mes i .-
pliinens et vous rappeler.., que je suis toujours votre débiteur.
— Vdus aurez donc l'obligeance de différer votre départ, monsieur, car aujourd'hui il m'est impossible .