TU
tpn sourire et ton regard me touchent au cœur comme deux rayons de jeunesse.
Il la baisa encore au front, et une larme vint au bord de sa paupière,
— Mais, ajouta-t-il, nous avons dit que nous causerions d'amitié!... et je ne te parle que de ma tendresse... causons de toi... ouvre-moi ton cœur. Voyons, Marie, réponds sans feinte : quand tu vivais là-bas au fond de ton couvent, tu rêvais comme tous ceux qui sont jeunes; tu t'arrangeais un avenir à ta fantaisie... dis-moi, que désirais-tu ?
Marie baissa la tête, surprise de la question ou n'osant répondre.
— Parle sans peur, reprit Landais, comme à un frère de ton Age ; quand on aime, on ne vieillit pas; tu songeais, je le parie, aux ébats du monde, tu enviais le sort des princes qui ont tous les plaisirs pour seniteurs et achètent la joie comme d'autres le pain noir qui les nourrit ; lu entendais, en dormant, les vielles et les rebecs du bal.
La jeune fille secoua la tête.
Je pensais au contraire, dit-elle doucement, que pour être heureux
il fallait tenir peu de place, vivre tout bas, s'aimer beaucoup, et que Dieu faisait le reste.
— Ainsi tu ne désires rien? demanda Landais surpris.
— J'aurais désiré avoir une famille pour vivre avec elle dans quelque manoir neuf, entouré d'arbres et de placitres verts.
— Mais tu as pourtant envié parfois la puissance? tu es femme enfin; tu as désiré des parures, des louanges, des fêtes?
Marie sourit.
— Qu'est-ce que tout cela, sinon du bruit autour de notre cœur, ditelle.
Landais se leva vivement; il venait d'entrevoir pour la première fois que sa fille pourrait ne pas comprendre le bonheur comme lui ; mais il repoussa de toutes les forces de sa volonté cette pensée qui eût condamné ses efforts de quinze années.
— Tu te trompes, dit-il avec agitation ; tu t'es mal interrogée toi-même. jSous avons tous envie de ce qui est élevé ; l'obscurité , c'est la faiblesse, et la faiblesse sur la terre, c'est le malheur !
— Je suis née pour vous croire et pour vous obéir, dit Marie avec soumission.
— Laisse-moi faire ton sort, enfant, reprit Landais après un moment de sdence ; les vieux ont la prudence! J'ai tout préparé pour ton avenir ; encore quelques mois , et la mort même ne pourra rien déranger à mes plans , car avant de quitter la terre je t'aurai donné un protecteur qui fera de toi une noble et puissante dame ; je l'ai déjà choisi.
— Que dites-vous, mon père ? s'écria Marie.
Le trésorier lui imposa silence de la main, en souriant.
— Nous causerons de cela une autrefois, dit-il; mon secrétaire G uegen m'attend. Au revoir, enfant; vis joyeusement et abandonne-toi à ton père.
Il lui lit encore quelques caresses et se retira.
Mais ce qu'il venait de dire avait profondément ému la jeune fille. Ce projet de mariage et d'élévation ruinait en effet ses plus chères espérances. Si les séductions de la cour avaient été sans pouvoir sur elle, et si nulle idée d'ambition ou d'orgueil ne s'était éveillée dans cette jeune ame, c'est qu'un autre sentiment la remplissait tout entière: elle aimait Albert !
Dire quel charme l'avait attirée, elle, fille du trésorier, vers le pauvre novice chargé de lui enseigner le chant ; par quelle fatalité ces deux cœurs neufs s'étaient pour ainsi dire rencontres dans leurs aspirations; quels combat du coté d'Albert, quelle tendre compassion de celui de Marie; comment le secret long-temps retenu avait échappé à tous deux dans une crise de larmes!... A quoi lion!... qui ne connaît les mille incidens de [ce roman .toujours le même et toujours si nouveau à recommencer?
Marie s'était livrée à cet amour avec une confiance joyeuse (les heureux craignent si difficilement l'avenir !), Albert avec plus de regret et de défiance. Privé des faveurs de la fortune, il s'était accoutumé de bonne heure à regarder la vie en ennemie et à ne point croire à ses illusions. Marie seule savait lui redonner du courage. Il l'écoutait comme un ange qui promet au nom de Dieu.
Malheureusement le trésorier était venu subitement l'enlever du couvent, et la jeune fille était partie saus pouvoir même en prévenir Albert. On juge de sa joie lorsque son père lui avait annoncé la prochaine arrivée du jeune homme et l'intention de le protéger ; mais l'effet de cette nouvelle avait été détruit bien vite par l'avertisssement d'un prochain mariage. Dès que la puissance et le rang devaient décider, que pouvait espérer un orphelin élevé par la charité des moines, et qui n'avait même pas de nom? Le choix du trésorier était fait d'ailleurs; il l'avait assez clairement exprimé. Marie sentit crouler dans son cœur tout l'édifice de bonheur qu'elle y avait bâti, et saisie d'une désolation profonde elle se mit à pleurer.
Dans ce moment une jeune fille portant le costume d'Auray entra vivement.
— Maîtresse! s'écria-t-elle, il est ici.
— Qui ? demanda Marie en tressaillant.
— Lui...
— Messire Albert?
— Je l'ai vu.
Marie se leva tout émue.
— Quand ? comment? où cela? demanda-t-elle.
— Tout à l'heure, sous la tourelle du château. Je lui ai fait signe, et il m'a reconnu, car il s'est élancé vers la porte.
— On l'a repoussé ?
— Non, il a montré je ne sais quel parchemin et il est entré.
— Où est-il ?
— Il montait l'escalier... il vous cherche sans doute;.., écoutez, c'est sa voix... il parle à Catherine.
— Dieu ! si mon père le rencontrait !
La jeune Bretonne sortit vivement et reparut bientôt avec l'orphelin d'Auray,
— A la vue de Marie celui-ci s'arrêta, comme saisi de bonheur et de crainte; la suivante se retira.
— Vous ici ? dit Marie, d'une voix que la joie rendait tremblante.
— Et ne m'attendiez-vous pas? demanda le jeune homme. Elle rougit.
— Je n'osais, répondit-elle, et cependant je venais d'apprendre que mon père avait écrit pour vous faire venir.
— Oui, mais ils voulaient me retenir au couvent; j'ignore pourquoi. Alors je suis parti sans les avertir, de nuit, à pied, traversant les bois, les montagnes, les vallées au hasard. Quand je rencontrais des pâtres, je leur criais: Nantes!... Ils m'indiquaient du doigt, et j'allais, j'allais nuit et jour sans m'arrêter, jusqu'à ce qu'un d'eux m'ait dit, en me montrant une ville à l'horizon: C'est là!
La jeune fille jeta sur Albert un regard plein de reconnaissance.
— Que de fatigue ! dit-elle.
— Je n'y pensais pas, répondit le jeune homme, et maintenant... oh! maintenant, je suis heureux comme on l'est dans le ciel.
Marie rougit, puis le souvenir de l'entretien qu'elle avait eu un instant auparavant avec son père lui revint; elle regarda le novice et se sentit près de fondre en larmes.
— Pauvre Albert ! murmura-t-elle.
Celui-ci ne fut frappé que de ce qu'il y avait de tendresse dans l'accent de la jeune fille. Il fit un pas vers elle et lui prit la main.
— Ne me plaignez pas, dit-il, rien ne me manque, puisque je vous vois. Ah ! jamais je n'avais éprouvé autant de joie, qu'aujourd'hui, J'ai apporté la lettre que votre père écrivait pour me faire venir; elle m'a
déjà servi à pénétrer jusqu'ici ; puisqu'il me protège, je puis tout espérer.
— Dieu nous entende ! dit Marie; m. us mon père est-il le seul que vous connaissiez in: S'avez-vous à Nantes ni protecteurs ni amis.'
— Aucun ! répondit le jeune homme: je ne connais SU inonde que les moines qui m'ont élevé et inessire Artliur.
— L'étranger qui venait de loin en loiu vous voir au couvent ?
— Lui.
— Mais ee niessire Artliur n'est-il point un parent qui se cache?
— Je l'ai cru un instant, dit Albert ; lui-même m'a détrompé en m'apprenant qu'il m'avait recueilli sur le seuil d'une église et confié aux religieux d' Vuray. Je lui dois la vie, non comme à un père, mais comme à un sauveur.
— Et quel lieu habite-il?
— .le l'ignore.
Marie demeura pensive. Les cœurs aimons attendent toujours des miracles ; elle avait souvent espéré qu'une découverte inattendue donnerait à Albert un rang et une famille. A cette époque d'intrigues, de trahisons et d'embûches, où le coup qui frappait le père atteignait le fds, c'était chose presque vulgaire que ces romanesques retours Chaque noble rejeton d'une famille en disgrâce cherchait son salut sous la bure du manant ou le froc du moine, et tonte obscurité dans la naissance pouvait, sans trop d'effort d'imagination, passer pour un nivstère que le temps éolaireirail heureusement. Cependant les détails donnés par Albert laissaient peu d'espérance, Marie allait l'interroger de nouveau, lorsque la jeune Bretonne rentra effrayée en annonçant le trésorier.
Le deux amans avaient eu à peiue le temps de s'éloigner l'un de l'autre quand celui-ci entra.
A l'aspect d'Albert, il s'arrêta étonne.
— Messire Albert a reçu votre lettre, dit vivement Marie.
— T.a voici, ajouta le jeune homme en voulant la chercher. Landais l'arrêta d'un geste, ci s'adressant a la jeune Bile;
— I. a duchesse douairière veut vous voir à l'instant, dit-il ; faites qu'elle n'attende pas.
Marie salua et sortit.
I lis. qui semblait préoccupé, fit deux ou trois fois le tour du retrait; puis, paraissant se rappeler qu'il n'était point seul, il s'arrêta devant le jeune homme :
— Ainsi, dit-il, vous vous êtes décidé sans trop de regret à quitter le couvent ?
— Avec grand contentement, messire.
Le ministre sourit.
— Oui, murmura-t-il, a votre âge on aime ce qui est nouveau. Tous les lieux sont beaux d'ailleurs ; on porte en soi-même l'air et le soleil ; mais plus tard...
Il s'interrompit, et recommença à marcher.
— Avez- vous quelque projet? demanda-t-il à Albert après un silence.
— Vucun, messire.
— lie sorte que vous accepteriez toute charge ?
— Pourvu qu'elle n'eût rien de honteux et qu'elle pût servir à mon avancement.
Land lis le regarda fixement.
— sériez-vous ambitieux, enfant? demanda-t-il.
— Oui, Ile
— i'.l savez-vous ce qu'il faut pour réussir ?
— Ce qu'il faut pour vivre : souffrir et attendre.
— Vous vous seul'/ donc bien tort?
— .l'ai un but Le très sr lui toucha l'épaule de la main.
— Vous êtes à moi, dit-il sérieusement Avant qu'Albert eût pu remercier, la portière se leva de nouveau, et
le secrétaire de Landais entra
— Eli bien ! Jacques ? s'écria le ministre en courant à lui.
— Olivier Kerru vient d'être amie, répondit le secrétaire.
— Et que portait-il .'
— Cette missive, adressée à messire de Kohan.
Landais saisit la lettre que Jacques lui présentait; il allait en briser le seel, lorsqu'il s'arrêta tout a coup, et se tournant vers Uberl
— C'est chose conclue, dit-il eu le i revenez demain
maître; il y aura une place prèle pour vous.
En quittant le trésorier, Albert remonta vers le quartier de Richebourg. Son entrevue avec Marie l'avait ému jusqu'au fond du cœur. Il emportait l'impression du sourire, du regard cl de l'accent de la jeune Bile, connue un avare le trésor qu'il vient de découvrir, cl il .sentait le besoin d'être seul pour faire la revue de ces richesses nouvelles. Gagnant la prairie de Mauve, il s'assit sous un des saules immenses qui la bordaient alors, et se laissa aller a tous les enchantemens de ses souvenirs.
Devant lui s'étendaient les rustiques coteaux de Saint-Sébastien tout brodes de pampres ou de baies vives, et, plus bas, les iles verdov ailles autour desquelles murmurait la Le
Il l'ut arrache à sa rêverie par un bruit de pas; à travers l'herbe froissée deux hommes s'approchaient en causant ; il crut reconnaître une des voix et se leva. Messire Trèvecar el Etienne Chauvin se trouvèrent devant lui.
Le jeune homme et ce dernier poussèrent en même temps un cri de surprise.
— Albert.
— Messire Arthur.
— Silence! dit le fou en saisissant vivement le bras de l'orphelin et l'entraînant à l'écart, ou m'appelle ici Etienne Chauvin,
— Vous.
— Mais pourquoi as-tu quitté le couvent? comment te trouves-tu à Nantes.' qu'y viens-tu I
Albert raconta en peu de mots ee qui lui était arrive, en avant soin de taire les détails qui eussent pu l'aire soupçonner son amour.
— Et le ministre t'a promis un emploi .'demanda Etienne stupi
— Je dois en prendre possession demain. Chauvin demeura un instant pensif
-—Suis-nous, dit-il enfin brusquement a Albert; nous verrons plus tard ce que tu dois l'aire.
Ils rejoignirent Trèvecar qui venait d'entrer dans une loue attachée au-, saules; les deux gentilshommes prirent une raine et dirigèrent la barque vers la prairie de la Grande-Bii
— Messire de Rohan ne doii-il pas nous rejoindre chez maître Ivon? demanda Trèvecar a demi voix
— Aussitôt que le messager qui lui apporte la réponse de Rennes sera arrivé,
— Pourvu qu'il échappe aux espions du tri sorier !
— Il n'v rien a craindre; Claude Kerru esl adroit el SÛr.
— Claude Kerru' dit Uberl - liant; mais il vient d'être arrêté.
Les rames restèrent immobiles aux mains d'Etienne el de I rèvecar.
— Arrête.' répétèrent-ils ions deux en même temps.
— Le secrétaire du trésorier l'a ann mi ure.
— Ki les lettres dont il était porteur
— Ont été remises a i odais dei i
Les deux gentils! tèrent un rej ird consterné.
— Tout esl perdu alors, s'écria Etienne i indai lil ; "' el s'occupe déjà sans doute de no i il
— Que dit» s vous? interrompit Uberl effi
— Et sais-tu s'il a donné <\r> ordres, s'il s'est rendu chez le due ?
— Le due est absent, observa 1 rè' i
— Absent, répéta Mienne
— Il ne doit revenir d'Ancenis que dans la nuit, et avant son retour il nous reste le temps d« fuir.
— Peut-être, s'écria le fou en se levant. La suite du duc est-elle nombreuse .'
— Quelques valets et quelques archers ainsi que d'habitude. Etienne porta la main à sou front, comme si une espérance subite eût
tv.[\ ersé sa pensée.
— Alors tout peut encore se réparer, dit-il ; le vicomte de Rohan est au manège de Richebourg avec une vingtaine des nôtres; retournons Krs eux...
— Que voulez-vous faire?
^ irez messire, virez; il y va du succès et de notre vie à tous.
En parlant ainsi, Chauvin avait fait tourner la barque qu*il ramena à la prairie de Mauve. Tous trois mirent pied à terre.
Vite chez le vicomte maintenant! messire Trèvecar , s'écria
Etienne.
Et se tournant vers Albert :
— Suis-nous, ajouta-t-il; c'est Dieu qui t'a envoyé; il faut que tu pannes aujourd'ui tes éperons.
Cependant les lettres saisies sur Claude Kerru étaient loin d'avoir appris à Landais tout ce qu'il eût désiré savoir. Elles donnaient bien quelques nouveaux détails sur ce complot de la noblesse que le trésorier connaissait depuis long-tems; elles nommaient les chefs, révélaient l'approche du danger, mais sans parler des moyens ni du jour choisi.
Landais ne pouvait cependant rien prévenir sans ces renseignemens. Par ruse ou violence, il fallait qu'il les obtint; mais à qui s'adresser?
Il pensa à son ancien compère Ivon, devenu propriétaire de la taverne de Saint-Efflam et dont la maison servait de rendez-vous aux conjurés; mais s'il le faisait mander, il était a craindre que le tailleur ne se tînt sur ses gardes et ne le trompât ; sa présence au château pouvait d'ailleurs être connue des gentilshommes et éveiller leurs soupçons; il se décida donc à se rendre lui-même, le soir, secrètement chez Ivon Cosquer.
La taverne de celui-ci était située au coin de la rue de Graude-Biesse, entre le pont de la Madeleine et celui de Toussaint. Bâtie au niveau de la route du Poitou que regardait sa façade, elle s'élevait par derrière, au dessus de la Loire, de manière à ne rien craindre des inondations. On apercevait, de ce côté, une petite porte pratiquée vers le milieu du mur et sous laquelle se dressait un escalier de bois sans balustrade, dont le fleuve baignait le pied ; mais, hormis cette entrée à laquelle on ne pouvait arriver qu'en bateau, toutes les ouvertures avaient été percées du côté du chemin.
Ivon tenait cette taverne de la générosité du trésorier qui la lui avait achetée de ses deniers. On avait même pu voir bien des fois, après l'heure du couvre-feu et lorsque les buveurs s'étaient retirés, une barque s'arrêter au pied de l'escalier de bois et l'ancien tailleur entrer furtivement chez son compère.
II venait l'interroger sur ce qu'il avait entendu dire aux buveurs réunis dans sa taverne, s'informer des plaintes ou des désirs de la foule, et deviner, p< r suite, ce qu'il pouvait oser.
Ainsi interrogé, Ivon se crut nécessaire. Ses prétentions devinrent chaque jour plus nombreuses et forcèrent enfin le trésorier à des refus, puis à une rupture.
L'avarice trompée de l'ancien tailleur se tourna aussitôt en haine, et il commença à se plaindre amèrement de Landais. En apprenant qu'il y avait à Nantes un cabaretier autrefois compagnon du trésorier, la noblesse accourut. Ivon fut entouré, questionné. On se plut à l'eutendre raconter les pauvres commeucemens du tailleur devenu ministre. L'orgueil des gentilshommes si rudement froissé par Landais trouvait dans ces récits une sorte de compensation ; ils se montraient l'un ;i l'autre l'ignoble tavernier qu'ils avaient sous les yeux en répétant avec mépris :
— C'est l'ancien compère du trésorier.
Et il leur semblait que ce mépris rejaillissait sur ce dernier.
Par là , l'auberge d'Ivon était insensiblement devenue le lieu de rendez-vous de la noblesse ; puis, plus tard, le quartier-général de la conspiration. Trèvecar et Etienne s'y rendaient lorsque les révélations d'Albert leur avait fait rebrousser chemin.
Au moment où nous reprenons notre récit, il faisait déjà nuit depuis long-temps; plusieurs gentilshommes étaient réunis à l'auberge de Saint- Efflam. Ils occupaient une table à part, au fond de la salle qui était presque entièrement remplie de moines, de bateliers et de marchands. Parmi eux se trouvait messire Trégus, qui leur racontait ses guerres, ses amours, ses voyages, et leur vantait la bière d'Allemagne tout en vidant les pots de muscadet d'Anjou.
Il venait d'achever une description tant soit peu fabuleuse de Bruges et de Gand, que l'on appelait alors, par excellence, les grandes villes, lorsque une contestation élevée entre un voyageur et le tavernier détourna l'attention de ses auditeurs.
— .le veux trente sous bourgeois, disait Ivon.
— Tu n'en auras que vingt-quatre, réponduit l'étranger.
— Il me faut mon dû.
— Aussi te le donnerai-je. Vois plutôt l'ordonnance de messire Landais que tu as été forcé d'afficher là.
Et montrant un parchemin cloué au coin le plus obscur de la taverne, il lut :
L'homme de cheval, servi de vin d'amont el autres bons vins, a chapons, lapereaux, perdrix et autres gibiers, selon les temps, boeuf, ■mouton, veau, lard, et son cheval cinq mesures d'avoine.
Pour u ii jour vingt-quatre sous,
Encore aura-t-il, sur le tout, droit à -un morceau de pain, un coup à boire au malin et à deux fagots.
— Rallume donc ce feu, ajouta le voyageur; fais remplir mon verre, et prends ce que je te donne.
Il jeta sur la table les vingt-quatre sous bourgeois, puis se rassit près du foyer.
Ivon s'éloigna.
— Toujours messire Landais, grommela-t-il; tout le monde maintenant connaît les ordonnances. Ou ne veut payer que ce que l'on doit; il n'y a plus moyeu pour les honnêtes gens de vivre...
Messire Trégus, qui avait écouté le débat, se tourna vers lui.
— Pardieu! maître, dit-il, le ministre est universel! il a donc fait aussi un règlement pour aider à la conscience des aubergistes ?
Ivon trembla que les gentilshommes ne voulussent également payer d'après le tarif.
— Oui, messire, balbutia-t-il, oui; mais la noblesse n'y a jamais pris garde; payer les prix indiqués par le trésorier, ce serait avoir l'air de lui obéir: nos seigneurs se respectent trop pour cela.
Et se rapprochant:
— Voyez -vous, messire, ajouta-t-il confidentiellement, c'est contre moi que cette ordonnance a été faite. Landais est mon ennemi ; il a voulu me ruiner!... et cependant nous avons travaillé dix ans sur le même établi! Mais Pierre est ingrat comme la vipère : donnez-lui de la chaleur, il vous rendra du poison.
— Ainsi il a rompu avec toi depuis son élévation ? demanda Trégus.
— Et il a rejeté toutes mes requêtes! répondit Ivon. Dieu sait pourtant si je lui en ai adressé. J'ai demandé tout ce qui pouvait être demande ; emplois, pensions, privilèges ! Savez-vous ce qu'il m'a toujours répondu ? Il faudrait avoir des droits. Je vous le demande, mes seigneurs, n'est-ce point la réponse d'un ennemi de la noblesse?
— Tout ce que tu dis là est vrai, interrompit le voyageur qui avait peu auparavant débattu le prix dû au tavernier : seulement, maître, tu oublies d'ajouter que le trésorier t'a enrichi de sa fortune privée.
— Moi? dit Ivon.
— Qu'il a payé deux cents écus d'or pour cette taverne,
— Comment !
— Qu'il a acheté, en ton nom, pour mille angelots, la pièce de terre qui te donne le blé que tu manges, et la prairie où tu envoies ta vache paître.
— Mais d'où sais-tu?...
— Qu'il a enfin secouru ta sceur que tu abandonnais, et fait dire des messes pour l'ame de ta mère, que tu laissais en purgatoire.
Ivon complètement déconcerté chercha à balbutier une réponse dans laquelle il s'embrouilla; les gentilshommes se mirent à rire.
— Pardieu ! maître, s'écria Trégus, il parait que cet étranger connaît ton histoire mieux que toi-même!
Le tavernier secoua la tète, et s'approchant des nobles.
— Silence, niessires , dit-il tout bas ; j'ai idée qu'il est prudent de ne ne point parler du trésorier devant lui.
— Pourquoi cela ?
— Un homme qui ne veut payer que d'après le nouveau tarif et qui calomnie les gens bien pensans comme moi, ça ne peut pas être grand'chose de bon.
— Quoi ? tu penserais?
[von lit un clignement d'yeux significatif.
— La Bretagne est pleine maintenant de gens qui ramassent les paroles de tout le monde, raumura-t-il.
— Que dis-tu? s'écria Trégus; ce serait un espion?
— Un espion! répétèrent vingt voix.
Kt de tous cotés les buveurs se levèrent.
L'étranger, qui était demeuré devant le foyer, les pieds étendus sur les immenses chenets, se détourna.
— Où cela, un espion? demanda-t-il.
Kt voyant tous les regards fixés sur lui, il se leva d'un bond.
— Moi? s'écria-t-il ; qui a dit cela?
Ses yeux rencontrèrent le visage inquiet du tavernier.
— Je gage que c'est toi fils de Satan !
— C'est lui , dit Trégus.
Le voyageur saisit avec une exclamation de fureur le penbat qu'il avait posé sur la table près de lui ; mais Ivon se réfugia derrière les gentilshommes.
— Ces seigneurs m'ont mal conquis, balbutia-t-il.
— Il l'a dit... Il a dit espion! répétèrent vingt voix. L'inconnu étendit vers l'aubergiste son poing fermé.
— Lâche! s'ecria-t-il; n'osant m'attaquer. il veut que d'autres m'attaquent!... Espion! parce que j'ai prouvé qu'il mentait. Mais lève la tète, serpent, si tu oses me regarder eu face, et tâche de me reconnaître : je suis Guillaume Kermor, le franc tenancier d'Elven.
— Kermor, répéta le tailleur eu levant les yeux... en effet.., maintenant je me rappelle.
Guillaume haussa les épaules, et passant à son poignet la courroie bariolée du penbas.
— Désormais avant de parler regarde autour de toi si nul ne sait la vérité, dit-il avec mépris.
l'ois, se tournant vers les gentilshommes et touchant de la main sou Iqrge chapeau :
— Dieu VOUS partie, messins, ajoula-t-il.
— Bon voyage, répandirent ceux-ci eu rianl
Ivon salua jusqu'à terre, et rangea avec empressement les escabelles devant le passage du franc tenancier; celui-ci l'écarta d'un Sicile.
— La Trinité vous conduise, murmura le tailleur d'un ton douo
— Que Satan te brûle! répondit Guillaume en sortant.
i gentilshommes devisaient encore de cette plaisante aventure, lorsque le couvre-feu sonna. Tous les buveurs fouillèrent ,i l'escarcelle pour régler leur c pte et gagnèrent la r
— Devons-nous rester ou partir? demanda Trégus i voix basse.
— Sortez avec les autres, pour ne point veiller les soupçons, répondit hou.
— Et l'on se reunit dans deux heures1
— A moins que vous ne voyiez a cette fenêtre une lumière | gnal ; auquel cas il y aurait danger.
— Messire de Kohan m'en a averti.
Les derniers buveurs se préparaient a partir. Les gentilshomnn > ordonnèrent à leurs serviteurs d'allumer les torches et quittèrent la taverne.
l.Mii.r Sot v isi nr.
^Revuc de Paris. — La suite au numéro prochain.)