PROMENADE D'ATHÈNES A ELEUSIS (I
Le voyage d' Athènes à Eleusis est un des plus courts qu'on puisse entreprendre dans la Grèce, et c'est peut-être aussi celui qui offre le plus d'intérêt par cette foule de réminiscences qui s'y pressent ,i chaque pas et qui tiennent a l'histoire , à l'art et à la religion des Athéniens. La route que l'on parcourt suit presque toujours la direction de l'ancienne Voie sacrée, en sorte que l'on y marche presque partout sur le terrain, cl, pour ainsi dire, à la suite même de la pompe des fêtes de CérèS (elle vine et.nl bordée, des deux cotes , de inonuilieilS de toute espèce, temples, autels, tombeaux, qui ont disparu, mais dont on reconnaît encore la place; et l'on n'a presque rien a faire pour les y retrouver par la pensée, dans chaque débris d'antiquité, dans chaque iniiiiveinenl (le terrain. .Nulle part, peut-être, dans la Grèce, il n'est aussi facile de suppléer par la mémoire et l'imagination a ce qui manque ici dans la réalité. La solitude même a des charmes, en des lieux qui furent autrefois témoins d'un si grand [concours d'hommes et de fêles d'une civilisation si brillante; car on n'y est distrait par rien d'étranger et d'actuel des impressions du site et des souvenirs de l'histoire.
Ce fut un jour du mois de juin que je partis pour faire cette excursion. M. Pittalvis , l'inspecteur, ou, Comme "il parle a Whci . Véphore des antiquités, avait bien voulu me servir de .unie jusqu'à Eleusis, mon intention étant de poursuivre seul mon voyage dans la direction de M'égare, d'où je comptais revenir par l'île de Salamine.
Nous sortîmes par un endroit de la ville moderne, qui doit corres-
I lie au site de la porte antique Oipylon el qui se trouve place entre.
ces deux monceaux de cendres inégaux de forme et differens d leur, tristes monumens sans doute des désastres de la dernière guerre.
le site de cette porte, dont la détermination est un des points les plus importans de la topographie ancienne d Athènes, ne saurait en efiet s'éloigner beaucoup de la localité que je riens d'indiquer Nous savons d' manière certaine qu'on se rendait a 1' Icadémù par la porte
Dipylon, qui s'appelait aussi la Port : iroe qu'elle conduit til
a Eleusis. Or, le petit sentier qui mène encore aujourd'hui au lieu où tiit ['Académie, et la route que j'ai prise pour aller a Bleu i . partent l'un et l'autre de l'endroit on je crois pouvoir placer la porte I>i/>ij>»ii.
i cet article, extrait du journal d'un voyage que m Raoul Rochelle a fait en Grèce et dans le Lcv anl, a été lu pat ce savant dans la dernière séance an-« nucllc des uu'i académies réunies,
J'ai d'ailleurs un autre motif qui me paraît très grave en faveur de rette détermination; c'est qu'il existe tout près du lieu dont il s'agit une vieille chapelle byzantine nommée Hagia Trias, la Sainte-Trinité, et que la porte Dipylon était aussi connue sous le nom de porte Thriasienne, parce qu'elle menait à la plaine de Thria, voisine d'Eleusis. Or, ce fut un usage presque sans exception chez nos premiers chrétiens, d'ériger à la place des anciens sanctuaires, et le plus souvent avec leurs débris, des églises ou des chapelles dans la consécration desquelles ils se plaisaient à rappeler la dénomination antique, de manière à continuer, sous un nom chrétien, la foi religieuse et la croyance populaire attachées à ces localités. Ce n'est pas ici le lieu de constater par des exemples la vérité de cette observation qui trouverait à Athènes plus d'applications peut-être que partout ailleurs. Je me contenterai d'en citer un qui se rencontre précisément sur ma route.
A très peu de distance du second monceau de cendres que je viens de laisser à ma gauche, s'élève, sur un rocher à la face brute, mais à la forme régulière, une petite chapelle byzantine dédiée à saint Athanase. Ce rocher a été évidemment taillé pour servir de piédestal à quelque ancien monument. Effectivement, nous apprenons de Plutarque qu'il exista en ce lieu le tombeau du héros Chalcodon, qui devait être surmonté de sa statue; et c'est sans doute ce monument qu'avait en vue Pausanias, lorsque, entrant à Athènes par la porte du Pirée, la plus voisine de la porte Dipylon, il indique, en dehors de la première, un grand tombeau qui portait à son faite la statue d'un héros debout près de son-chevat, en ajoutant qu'il ne pouvait dire quel était ce personnage, mais que la sculpture était de Praxitèle. Maintenant, la raison qui me détermine à croire que la chapelle de saint Athanase occupe la place du monument de Chalcodon, quand tous les rapports de lieu et de convenance s'y trouvent d'ailleurs réunis, c'est que les Grecs modernes d'Athènes donnent encore à ce vieux sanctuaire byzantin le surnom de Chalcouri; en sorte que l'ancienne tradition du héros Chalcodon s'est perpétuée sur ce rocher à la faveur du culte chrétien rendu à lHin des héros du christianisme; et il en est de même presque partout à Athènes.
A partir de là , l'on se trouvait sur la Voie sacrée, oùles monumens étaient si pressés qu'un des anciens historiens de l'art, Polémon, avait fait* un livre de la description des monumensde la\Yoie sacrée; aujourd'liuijil ne reste pas une seule ligne de ce livre, ni un seul de ces monumens. Tout ce que nous savons, c'est que plusieurs des plus grands citoyens de la république d'Athènes, Thrasybule, Phormion, Cbabrias, Périclès, avaient leurs tombeaux dans l'étroit intervalle qui séparait la route de l'Académie de celle d'Eleusis; et j'aurais voulu, en interrogeant à chaque pas ce terrain sacré, pouvoir partager l'illusion de mon guide athénien, qui croit avoir retrouvé le site de ces tombes augustes. Ce qui est du moins certain, c'est que tout le sol, des deux côtés de la Voie sacrée, est rempli de tombeaux taillés dans le roc, et que ces tombeaux, appartenant la plupart à des gens d'une condition commune, fournissent tous des objets intéressans pour l'antiquaire et précieux sous le rapport de l'art, particulièrement des vases peints et des statuettes d'argile, des jouets d'enfans et des bijoux de femmes.
On traverse ainsi le vaste champ de sépultures attiques, autrefois nommé le Céramique extérieur, livré aujourd'hui à une culture imparfaite, dont la récolte des antiquités forme le principal produit, où la dépouille des morts fournit à l'entretien des vivans; et, à un mille d'Athènes environ, l'on atteint le bois d'oliviers qui a été si cruellement mutilé dans la dernière guerre et dont les troncs clair-semés, ces troncs séculaires qui viennent des rejetons plantés dans les derniers âges de la république, sont aussi, comme tout ce qui couvre le sol attique, des débris de l'antiquité. A l'entrée de ce bois se trouve une maison neuve, entoura d'une vigne toute récente et d'un jardin potager, dont la verdure réjouit ici, plus que partout ailleurs, la vue fatiguée de l'aridité monotone de la campagne et des montagnes de l'Attique. Mais cette maison d'un simple particulier de la moderne Athènes intéresse encore
plus, par le souvenir qui s'y rattache, l'homme civilisé de tous les pays, qu'elle ne plaît au voyageur par sa verdure et son ombrage; car elle occupe précisément la place de l'ancienne Académie; et, comme aux jours où Platon avait là son habitation, c'est encore le site le plus agréable et le plus frais des environs d'Athènes. .l'ai visité cette maison, dont le propriétaire était absent, mais que j'ai trouvée, je puis dire, toute peuplée des ombres de tant de beaux génies de l'antiquité, qui vécurent à cette même place dans les loisirs d'une existence douce et modeste, entièrement vouée à la contemplation des merveilles de la nature et à la culturede facultés de l'esprit. Il y avait là, sur le sol, quelques fragmensde sculpture provenant peut-être du petit temple des Muses de Platon, et plusieurs inscriptions qui venaient d'être retirées de la terre en remuant la vigne, et que je copiai pour emporter quelque souvenir de l'Académie. Quelques jours plus tard, je devais assister dans cette maison à un banquet célébré pour fêter le premier anniversaire de la fondation de l'université d'Athènes et je formais le vœu que cette école, ainsi rattachée aux traditions de l'Académie, répondit à la gloire de la Grèce antique et à l'espérance de la Grèce nouvelle.
Presque en face de l'Académie s'élève une éminence rocailleuse, qui attire d'abord l'œil par sa forme escarpée et qui attache encore plus l'esprit par son nom poétique : c'est ce Colone si célèbre, qui rappelle par ce nom seul l'épisode mythologique immortalisé par un des chefs-d'œuvre de Sophocle. Cette colline n'a pas changé d'aspect depuis qu'elle servit d'asile au proscrit théhain; elle est encore telle qu'elle s'offrait aux regards de Cicéron, qui ne manquait presque jamais de s'y arrêter lorsqu'il se rendait à l'Académie; seulement, à la place du petit temple de. Neptune Hippios qui en couronnait le faîte du temps de Platon, il n'y a plus qu'une vieille chapelle chrétienne dédiée à saint Démétrius; et ici encore on reconnaît cette attention ingénieuse du christianisme de choisir dans son Martyrologe le saint dont la légende le rapprochait le plus de la forme d'un Neptune équestre. Je ne m'arrêtai point à rechercher les vestiges du bourg de Colone, du temple des Euménides et de l'autel de Prométhée; mais j'aurais bien voulu retrouver au moins quelques faibles indices de ce Chemin de bronze dont parle Sophocle, ne fût-ce que pour pouvoir montrer à notre siècle, si fier de l'invention de ses chemins de fer, quelque chose d'analogue sur le sol de la Grèce antique. Malheureusement, ce Chemin de bronze, qui devait se trouver tout près de Colone, et par où l'on supposait que Thésée et Pirithoùs étaient descendus aux enfers, n'existe. plus aujourd'hui que dans quelques vers de Sophocle; et peut-être sera-t-on d'avis que c'est là un terrain trop poétique pour un chemin de fer tel que les nôtres.
A peu de distance de l'Académie est une grande maison turque dont le jardin est entoure de murs; on la nomme encore Pyrgo-lladgi-Aly, et elle est construite sur la place, peut-être même avec les débris de la Tour de Timon le misanthrope, qui existait eu cet endroit. Un des derniers Vaivodes d'Athènes, qui en avait fait son habitation d'été, y fit élever un pavillon au moyen de dalles provenant du pavé du temple de Thésée. Voilà comment ou a toujours traité les monumens antiques de ce pays! Et ce ne sont pas seulement les Turcs qui ont commis ces actes de barbarie; car les derniers débris des longues murailles du Pirée, de ces murailles élevées par Thémistocle et par Cimon, et respectées par tant de Barbares dans ce qui eu avait échappé à tant de tyrans, viennent de disparaître sous la main des ingénieurs bavarois, pour servir à construire la nouvelle route du Pirée. Mais je me hâte de rentrer dans le domaine de l'antiquité, c'est-à-dire dans la route d'Eleusis, où j'espère du moins, en marchant sur un terrain antique, ne rencontrer aucune œuvre des ingénieurs modernes. A quelques pas de cette maison délabrée, on passe le Céphise; mais on le passe dans le lit même du fleuve, où il n'y a pas, en cette saison de l'année, une seule goutte d'eau. Le Céphise est pou.'ant le plus considérable des deux grands fleuves de l'Attique, et, en cet endroit même de la plaine d'Athènes, il se divisait en plusieurs branches, que l'on traversait toutes sur des ponts de marbre. Le premier de ces ponts, dont on aperçoit encore quelques débris infor-
mes sur le terrain, avait acquis, surtout à raison de ce qui s'y passait durant la marche de la procession d'Eleusis, une grande célébrité. C'était là que se tenaient des femmes à qui il était permis de lancer la raillerie et le ridicule à la face des plus grands citoyens, de s'attaquer à la ri publique elle-même dans la personne de ses chefs; on (icul dire qu'a la faveur des mystères de Cens, il n'y avait alors rien de sacré pour la démocratie. Je n'ai pas été surpris de ne rien retrouver de ce pont du sarcasme, espèce de tribune populaire ouverte, pour un seul jour, .1 tous les mécontens d'Athènes. Les hommes, même sous la république, n'ont pas trop de raisons d'aimer et de respecter les lieux où l'on peut leur dire en face et impunément des vérités piquantes. Mais quant à l'eau même du Céphise, j'aurais pu m'étormer qu'elle se fût évanouie tout entière, comme celle de Yllissus, si je n'avais été déjà dans le cas de remarquer qu'à di faut des anciennes fontaines, aujourd'hui taries ou perdues, la ville et la campagne d' Athènes ue s'abreuvaient plus qu'à l'aide de dérivations qui, tirées du lit de ces deux fleuves, le laissent complètement à sec c'est donc à la faute des hommes, et non à la nature, qu'il faut s'en prendre de la disparition du Céphise et de Yllissus, qui a fait perdre à la campagne attique le principal charme qu'elle avait, même aux yeux d'un philosophe tel que Platon. Quand je repassais dans ma mémoire a t en- «Jn.it du Phœdre de Platon, où il exprime avec tant de grâce le plaisir qu'on éprouvait, au fort de l'été, à suivre les bords fleuris de Yllissus, en humectant ses pieds dans son onde si limpide, si fraîche et si pure; et quand je me rappelais ce passage, un jour du mois de mai, où je traversais à pied sec le lit de Yllissus, dont les Ilots poétiques s'étaient comme transformés en autant de cailloux, je ne pouvais accuser Platon de mensonge, ni ma mémoire d'infidélité; j'accusais les modernes habitans d'Athènes, Grecs et Turcs, qui ont conspire à l'envi par la destruction de Yllissus, comme par celle de tous les monumens d' Athènes, a anéantir tout ce que la nature et le génie de l'homme avaient l'ait pour l'ornement de ce pays.
Quand on avait passe le Céphise, on trouvait la maison de Phylalus^ ee citoyen de l'Atliqite qui avait donne l'hospitalité a Cens el a qui la déesse avait enseigné la culture de Gguier. Près de cette maison, on avait bâti un temple a Cires et a Proserpine, et il y avait la aussi un figuier contemporain de Yolivier de Minerve, celui-là même dont on rapportait l'apparition à Céres et à l'ombre duquel la procession d'Éleusis faisait une station. Le figuier a disparu ainsi que la maison de Phytalus; mais le temple de (éres existe encore, transformé en une petite église de Sainte-Saba, toute construite des fragmens de marbres antiques, .l'aurais dû trouver dans le voisinage, mais j'y aurais cherche vainement, un monument que Pausanias indique aussi en cel endroit, l'ancien autel de Jupiter Milichios, où Thésée s'était purifié des meurtres patriotiques c ois par lui sur les brigands qui infestaient F Vttique.
Cet autel, consacré par un pareil souvenir, eût bien menti' d'être respecte par les maîtres de l' \ttique, chrétiens ou musulmans: et ce fun ni des Barbares, quels qu'ils fussent, ceux qui ont l'ait disparaître ici l'autel d'un dieu débonnaire et le nom d'un grand citoyen. Quelqui pas plus loin, on rencontre près de la mule les restes d'une construction antique, qui peuvent avoir appartenu à un petit temple de Racchus Cyamitès, que Pausanias indique dan- cette situation et à peu près à cette distance; et l'on passe devant une vieille chapelle byzantine dédiée à sniut Illaise, qui doit avoir hérité |ici du culte de Bacchus. Ce monument tombe en ruine. À partir de làj Pausanias semble n'avoir rencontré que des tombeaux , des deux côtés de la 1 que je pouvais suivre ici, son livre a la main, sur de grandes dalles qui sont encore en place, <t qui gardent d en distance leur disposition primitive. Il n'y a plus de traces du t nnbeau de l liéodecte, le célèbre poète ti 1gique, ni de celui de M cet endroit | ir Pausianas; mais le sol est semé à droite el à gauche de petits monticules qui cachent certainement autant de tombeaux ; et l'on voit encor , à droite de la route, les restes d'un mur d'eue, inte qui entourait un de ci i tombeaux, ouvert il y a quelques années par M. Fauvel. Ce sépulcre, taill -
le roc, avait son ouverture fermée par un couvercle de marbre ; , ce couvercle, et l'on trouva le cercueil encore en place; il était de ». avec des traces nombreuses de la couleur bleue dont il avait été peint, e. avec un encadrement travaille en ivoire et incrusté dans le bois. Dans ce sarcophage reposait lesqueletted'une femme,dout la tête était ceinte d'une couronne de myrte, qui était celle des initiés d'Eleusis; cette femme avait a son côté une jolie baguette, avec un instrument de musique qui ressemblait à une g uilare. Ses souliers étaient presque intacts, de même qu'un petit peigne double place dans ses cheveux : tel fut le résultai de cette fouille. On s'attendait a trouver dans ce tombeau les restes de quelque grand poète tragique avec sa lyre; on n'y recueillit que ceux d'une petite-maîtresse d'Athènes avec sa -uilare. Mais, du moms. l'antiquaire n'avait pas été tout-à-fait trompé dans son attente, el il 1 5t seulement à regretter que le cabinet de M. Fauvel n'ait pas su mieux garder 1 que le temps avait si bien respecté dans une tombe ; car toul ce qui en est sorti est aujourd'hui perdu pour lascie
Rien de plus morne, de plus sévère, que la solitude qui comme à
partir de ce lieu, et qui doit répondre à ee que les anciens appelaient YEntrée mastique C'est un désert, où pas la moindre trace de culture n'indique la | ri si née de l'homme el ou la seule végétation qui couvre la nudité du sol consiste en quelques plantes sauvées. Dans ce désert, qui
s'ouvre si près d'Athènes et qui a quelque chose de si menaçant pour elle, je n'ai pas regretté de ne trouver aucun vcsti-e du somptueux monument de Pythonice, ce monument qu'un auteur ancien, Dicéarque, S'indignait de voir élevé précisément a cet endroit de'la route d'Eleusis, d'où la ville de Thésée et I' acropole de Minerve se découvraient inopinément aux regards, au sortir des mystiques horreurs de la Voie m" n 1 . C'était le tombeau d'une courtisane célèbre, bâti par un officier infidèle d'Alexandre, qui avait employé à corrompre les Grecs les trésors qu'il avait volés à son maître, et qui, devenu assez riche ûu fruil de ses larcins pour acheter même Démosthène, n'avait pas craint d'étaler dans le monument d'une courtisane le scandale de son opulence et la preuve de sa propre limite. Ce tombeau de Pythonice. élevé par llarpalus dans un lieu oii il bravait tout ce que la Grèce avait pu conserver de croyances et de vertus antiques, subsistait encore intact au temps de Pausanias; et c'était, on est fâché de le dire, le plus grand el le plus beau des monumens de la Foifi sacrée. Alors, ce ne pouvait plus être que le cultede l'art qui protégeât ce monument de la corruption des Grecs contre les scrupules du patriotisme et de la morale, et il est étonnant que les Chrétiens ne l'aient pas respecté, ne fêit-ce que pour en faire a leur profit un sujet de leçon pour leurs disciples et de réprobation pour leurs adversaires. Mais le fanatisme est aveugle dans toutes les opinions : et il a détruit ici le monument de Pythonice, la courtisane, comme il avait renverse, a quelques pas de là, celui de Pc ricles. le grand citoyen.
On entre bientôt dans une gorge plus sombre, plus sauva-.' encore que tout le reste de la route, OÙ l'on n'a plus même, pour recréer sa vue, l'aspect lointain de l'Acropole, et, pour élever son esprit, le fronton brise du Parthénon. Ici, toute image, toul reflet d' îthènes manquent à la fois, el l on a ■> plus sous les yeux que iU-^ champs couverts de ronces, entre deux chaînes de rochers hérissés de pierres. Dans l'antiquité, la sévérité de ee paysage s'ennoblissait du moins par la magie des idées religieuses el des traditions héroïques, au point de devenir intén
jusque dans sa nudité', l 'ne fiction lieureus • était attachée à chaque c
il-, un souvenir patriotique imprime sur chaque rocher; et la OÙ l'aridité du sol m- pouvait se couvrir d'un arbuste, la m. un de l'homme avait . rigé un autel. Mais aujourd'hui toul esl morne el muet dans cette
allée de verdure; les n - poétiques ont disparu; les autels
sont détruits ; et la nature, en repren 1 droits, n'a recouvré que des pierres. Cette nature ipre el sévère semble pourtant s'adoucir un
peu dans un endroit ou la gorge elle-même s'élargit, au pied .l'une
de ■ ollines détai liées du mont Parnis ; el c'est là que se trouve
une ruine des plus impos mtes, qui tienl à 1 . fois à la mythologie • 1 au
christianisme, le monastère de Daphné, dont la caducité, au sein de ce
mystique paysage, y ajoute encore une teinte plus mélancolique. Je n'aurais pas eu besoin d'être averti par Pausanias qu'il avait dû exister là un temple, en y voyant une église; mais quand je lis dans Pausanias, que ce temple, bâti par les descendais de Céphale, fut d'abord consacré à Apollon, et que je trouve le nom de Daphnè imposé à ce monastère, je ne puis m'empêcher de voir, dans ce rapport de noms, un témoin du monument antique, en même temps qu'un trait d'une politique chrétienne. En examinant l'édifice, on acquiert de plus en plus la preuve de ce procédé des Chrétiens qui mirent à profit, pour la construction de leurs églises, les matériaux aussi bien que les traditions du paganisme, qui se servirent de tout, pêle-mêle, des idées comme des colonnes. L'église était précédée d'un cloître, où sont encore des colonnes antiques debout dans la muraille, et entourée d'une enceinte formée en grande partie d'assises antiques, d'un appareil admirable. Une de ces colonnes, d'ordre ionique, d'une forme et d'un style qui annoncent une belle époque de l'art, est restée apparente dans la construction byzantine ; et, je ne sais comment elle ne se trouve pas au Musée britannique avec les trois chapiteaux ioniques et leurs bases que lord Elgin fit enlever ici par ses agens en 1800. .S'il ne se rencontre pas quelque autre amateur'de l'antiquité comme le noble lord écossais, cette dernière colonne du temple d'Apollon ne tombera qu'avec la dernière pierre du monastère de Daphné : tant les destinées de l'un et de l'autre, comme leurs noms mêmes, semblent être éternellement liées ensemble !
C'est, du reste, un objet bien curieux de contemplation et d'étude que cette église byzantine, si noble par son origine et si intéressante encore dans sa décadence actuelle. Bâtie par l'impératrice Eudoxie, femme du jeune Théodose, et demeurée à peu près intacte dans sa forme primitive, elle est certainement un des types les plus anciens et les plus^ originaux de l'architecture chrétienne de cet âge. Elle était encore dans tout son éclat à l'époque où quelques gentilshommes français qui s'étaient faits, par leur épée, seigneurs de la Morée, marquis de Thèbes et ducs d'Athènes, étranges successeurs sans doute des Épaminondas et des Thémistocle, placèrent là leurs tombeaux, dont l'un s'y voit encore avec son écusson presque effacé : noble souvenir de la France, qu'on est fier de retrouver dans la Grèce rendue naguère à elle-même par les armes delà France! Plus tard, il n'y restait plus que quelques pauvres moines , qui en étaient chassés de temps en temps par des corsaires; mais ces vieux cénobites, comme ces bandits de passage, laissaient l'église antique s'affaisser lentement sous le poids des siècles, sans aider eux-mêmes à sa ruine. C'est seulement de nos jours que les événemens de la dernière guerre amenèrent, dans ce cloître depuis longtemps vide d'anachorètes et oublié des corsaires, toute une armée ennemie. Alors, les mosaïques a fond d'or dont l'église était décorée sur toutes ses parois furent détruites en grande partie par le feu allumé au pied de ces murailles, sous la fausse idée que cet or, qui reluisait de toutes parts, allait se détacher, par la fusion des murs qui en paraissaient tout incrustés ; et c'est par cette raison que ces murs, jadis si resplendissaus de peinture et de dorure, se montrent aujourd'hui dépouillés et noircis, et qu'a peine quelques lambeaux de mosaïque, avec leur fond d'or terni et enfumé, apparaissent au sommet dee voûtes, là où l'action du feu n'a pu s'exercer d'une manière aussi destructive. Tel est l'état où se préseute cette basilique chrétienne, ornée avec toute la splendeur du siècle de Théodose, aux dépens des monumeus de celui de Périclès; plus tard, ennoblie par les chevaliers de la France et respectée par les Barbares du moyen-âge; livrée enfin ;; l'abandon le plus complet, dans la solitude la plus sauvage, où il ne vient plus personne, même pour prier, et oii il n'entre, de loin en loin, que quelques voyageurs qui s'y arrêtent à peine pour dessiner. M. de Chateaubriand, qui passa devant cette église en se rendant à Jérusalem, ne trouva en présence de ce grand débris du christianisme, au lieu de paroles de consolation et de pitié, qu'une réminiscence profane à lui adresser, de loin encore; et moi qui y venais dans l'ère nouvelle de la Grèce rendue à la religion et à la patrie, je n'y rencontrai même pas les seuls hôtes qu'on
y connaisse, quelques pauvres pâtres qui s'y retirent la nuit avec leurs troupeaux.
Au sortir du monastère de Daphné, la gorge se resserre et le passage devient si étroit que la route ancienne a dû être en partie taillée dans le'roc. On la suit ici presque partout à la trace des ornières antiques, et l'on regrette qu'en plusieurs endroits, ce sol, consacré par la procession d'Eleusis, ait été aplani sous les pas du voyageur ; car ces ornières-là n'étaient pas indignes d'être respectées par la civilisation moderne. En des temps plus anciens, ce passage, qui s'appelle encore aujourd'hui Kaki-Skala, le mauvais chemin, était le théâtre des brigandages qui se commettaient sur les frontières du petit état d'Eleusis et de celui d'Athènes. La Palœstre de Cercyon n'était pas éloignée de cet endroit de la mute, et la caverne de l'rokruste se voit encore à quelques pas d'Éleusis. Telles sont les images dont on a l'esprit involontairement frappé et le cœur ému, en parcourant ces lieux mythologiques, mais, en se trouvant tout à coup au débouché de ce sombre défilé, sur le rivage de la mer, et en face de l'île de Salamine, l'œil et la pensée se dilatent à la fois; le paysage s'agrandit, comme la scène même des événemens, et l'on éprouve, au bord de cette mer qui vit la victoire de Salamine, à l'aspect de cet île qui porte encore la base du trophée de Thémistocle, au pied de cet .Egaléon qui reçut à son sommet le trône de Xercès ; on éprouve, au sein de cette superbe nature, où les montagnes sont si belles, les eaux si bleues, le ciel si brillant, et où l'histoire même est aussi poétique que la fable, une sensation extraordinaire, quelque chose qui doit répondre à l'effet que produisaient, sur les yeux éblouis des initiés d'Éleusis, ces révélations soudaines qui leur faisaient apparaître, au milieu d'une obscurité profonde, toutes les merveilles de la nature, toutes les scènes de 1 Olympe, illuminées de toute la clarté des cieux, une de ces impressions, enfin, qui ne se rencontrent qu'une fois et qui ne se perdent jamais.
Nous arrivâmes bientôt à Eleusis, dont nous avions aperçu, à l'instant même où nous sortions du défilé de Kaki-Skala , les misérables cabanes, groupées sur un monceau de ruines, où gît enseveli tout entier le temple de Cérès et peut-être aussi le secret de ses mystères. J'étais trop ému de ce que je venais de sentir et trop occupé de ce que j'allais voir, pour donner beaucoup d'attention aux détails de la route. Je passai le long de deux petits courans d'eau salée, qu'on appelait dans l'antiquité les Rhcili, et dont les poissons sacrés formaient la nourriture privilégiée des prêtres d'Eleusis. En traversant la plaine de Thria, cette plaine si fameuse par sou antique fertilité, qui avait été le royaume de Krokon et l'héritage de Triptolème, et que je trouvai couverte d'un chaume d'orge récemment récolté, aujourd'hui presque la seule culture de l'Attique, je ne m'arrêtai point à rechercher la place du tombeau d'Eumolpus, ni les restes du monument d'Hippothoon. Je remarquai seulement, avec une douloureuse surprise, que sur toute cette partie de la Voie sacrée, où YVhéler, voyageant en 1G76, avait trouvé beaucoup de raines d'églises ou de temples, dont quelques débris existaient encore en 1807. quand M. de Chateaubriand se rendait d'Eleusis à Athènes, il n'y a plus aujourd'hui le moindre vestige même de ces ruines ; l'âge de la civilisation n'a donc rien à envier ou à reprocher, en fait de ravages, aux âges de la barbarie! Un seul monument s'est conservé sur toute cette route; c'est un tombeau, dont l'inscription gravée eu beaux caractères grecs sur une architrave de marbre, ne porte qu'un nom obscur, celui de Straton, et qui nous laisse ainsi, en présence d'un monument antique, le regret que le sort ait si mal choisi le seul qu'il ait épargné. Je traversai ensuite, sur un méchant pont de construction moderne, le Cephise de la plaine d'Eleusis; et à quelques pas de plus, j'étais arrivé à Eleusis, et je mettais pied à terre devant une vieille chapelle byzantine, dédiée à saint Zacharie, si délabrée et si pleine de fragmens antiques, qu'elle semble n'avoir plus rien de chrétien que le nom qu'elle porte. Elle est doue ainsi, sur le sol même d'Eleusis, un monument sacré d'une double caducité.
Raovi Rocheiie.