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SCIENCES PHYSIQUES

Des taches observées dans le soleil. — En fixant son attention sur de certaines taches qu'il voyait simultanément le même jour et en mesurant leur position avec tout le soin possible, puis exécutant les calculs fastidieux par lesquels on déduit des taches les élémens de la rotation et de la position du soleil, M. Laugier a constaté que deux taches différentes ne donnent pas les mêmes élémens solaires. Les nombres auxquels on arrive ainsi font varier de un ou deux jours la révolution du soleil sur son axe; l'inclinaison de l'équateur solaire sur l'écliptique varie aussi de plusieurs degrés ; la longitude du nreud , par une suite nécessaire ; varie d'une quantité beaucoup plus considérable.

M. Laugier démontre ensuite que ces variations, conclues des observations de taches différentes, sont de beaucoup supérieures aux erreurs des mesures, c'est-à-dire qu'on ne peut les attribuer à des inexactitudes soit des calculs, soit des instrumens. La seule induction qu'on en puisse tirer, est que les taches du soleil ont un mouvement propre en vertu duquel elles se déplacent d'elles-mêmes et d'une manière très sensible, dans le cours d'une révolution du soleil, qui est de vingt-cinq jours environ.

M. Laugier s'est appliqué à rechercher le sens de ce mouvement remarquable; il pense l'avoir trouvé en étudiant les variations de latitude des taches, c'est-à-dire leurs changemens rapportés à l'équateur du soleil. Il a trouvé que la partie des élémens de deux taches, qui varie d'une manière constante, est leur distance au pôle solaire; d'où il faut conclure qu'affectées de variations sensibles dans leur mouvement transversal, elles sont toutes une tendance égale à s'approcher du pôle. Les taches du soleil seraient donc comme une escadre de navires naviguant de conserve,. et s'approchaut continuellement du pôle de ce globe inimmense.

D'après cette découverte, les taches du soleil seraient toutes animées d'un mouvement de translation commun. Nous ne voulons point entamer ici une discussion sur les changemens brusques et multipliés que M. Laugier, et tant d'autres astronomes , ont souvent vu arriver sous leurs yeux dans les taches solaires. Mais le mouvement propre de ces corps singuliers , nous semble devoir les faire considérer comme d'immenses corps flottans. Le phénomène constaté par M. Laugier, se concilie fort bien avec la supposition de quelque chose dans le genre de scories flottant sur cet océan de feu, qui, chassées par l'immense force centrifuge de l'équateur de ce globe, se réfugieraient plus près des pôles où cette force est amoindrie. L'idée de WiUiam llerchell, que les taches seraient des abîmes qui laisseraient voirie corps opaque du soleil, se trouverait dès lors ébranlée.

D'autres phénomènes d'apparences diverses paraissent aussi combattre cette hypothèse. Mais, en général, on peut cependant soutenir que dans l'immense majorité des cas, les taches se présentent comme des traits ou des fentes^ vers les bords du soleil, el qu'elles affectent une forme nettement ronde seulement vers le milieu de l'astre , ce qui est le plus fort argument en faveur du système du célèbre astronome anglais.

Amplitude et profondeur de l'oscillation des vagues. — Le mouvement des molécules d'eau, dans une mer agitée , n'a jusqu'à ce jour été déterminé expérimentalement par personne. Plusieurs savans ont, il est vrai, présenté sur ce sujet o es théories plus ou moins sédui-

santés i «ois elles pèchent toutes par un point capital, par le défaut

d'expériences. Cependant la connaissance de ce genre de phén mes

est d'un intérêt réel pour les ingénieurs chargés de constructions dont les fondations sont placées dans le sein de la mer.

M. Aimé, professeur de physique au collège d'Alger, n'a pas i de traiter le problème dans sa généralité : il a commencé par en examiner plusieurs cas particuliers, et il adresse aujourd'hui le détail de ses expériences dans la rade d'Alger. 11 résulte de ses expéril nces . que le mouvement des vagues dans la rade d' Uger se fait sentir jusqu'à la profondeurde 40 mètres; que les molécules d'eau ont un mouvement d'oscillation horizontal. Jusqu'ici rien n'a montré où il a lieu. 11 a un mouvement oscillatoire au fond ; mais cette oscillation existe-t-elle depuis le fond jusqu'à la surface? A-t-elle même amplitude partout? Enfin, se produit-elle en même temps dans toute l'étendue de la verticale? Or, M. Aimé a reconnu que les amplitudes d'oscillations sont égales à différentes protondeurs au dessous de la surface liquide; qu'il y a peu de différence dans l'amplitude de l'oscillation horizontale au fond et a la surface, ou au moins que le décaissement a lieu d'une manière peu sensible.

L'instrument dont s'est servi M. Aimé pour obtenir ces données est de la plus grande simplicité : qu'on se figure une planche recouverte d'une lame de plomb ; au milieu de la planche est attachée une toupie au moyen d'un bout de corde, lonu de quelques pouces, noue autour du fer de la toupie : la partie la plus lame du cône de ce jouet d'enfant, a ete garnie de pointes tout autour, de manière que quand la mer esl agitée, la toupie est soulevée, et en retombant les pointes font des marques sur la lame de plomb, lesquelles indiquent dans quelle direction le mouvement a eu lieu.

Phénomènes électriques. — Un officier du génie militaire employé à l'année d'Afrique, communique à 1' icadi m ques observations électriques, qui, bien qu'elles ne soient pas neuves, ont paru cependant assez intéressantes.

Le .»•") septembre îsio, pendant un violent orage, il a remarqué que les armes en faisceaux ne manifestaient aucune phosphorescence, tandis que les armes portées au bras par des soldats marchant à un ou deux mètres au plus les uns des autres, brillaient par la pointe de leurs baïonnettes sur une longueur d'un pouce environ. 11 ne se dégageait pas d'etincelles.

Les gouttelettes de pluie qui restaient à l'extrémité des poils des sourcils et surtout des moustaches , étaient phosphorescentes ; il n'y avait aucun feu; la nuit était tellement sombre qu'il fallait attendre un éclair pour avancer de quelques pas, et pour reconnaître la direction dans laquelle on se trouvait. Eu essuyant les sourcils et les moustaches le phénomène cessait, pour se renouveler aussitôt que quelques gouttelettes s'étaient de nouveau fixées à l'extrémité du poil.

Pluie observée a Constantini sois in ciel sans nuage. — M, Neveu, capitaine d'état-major, membre de la commission scientifique d'Algérie, adresse à l'Académie des sciences une lettre relative à un phénomène de ce genre.

Dans V Annuaire du bureau des Longitudes pour 1840, on lit un article concernant la pluie par un temps serein Ce phénomène n'a pu être observé par MM. les officiers de la Vénus pendant leur séjour daus les parages où M. le capitaine Becchey l'avait remarqué. M Neveu apporte un nouveau témo onDrmer 1

lité du fait.

■ Le G octobre 1810, à midi et vingt minutes, passant dans u rues de la ville, je sentis, dit M. Neveu, quelques gouttes de plu sur mes mains; je levai la tète pour voir don elles provenaient, et je n'aperçus pas de nuages au ciel. Voyant le pavé mouillé, je ne pus douter qu'elles ne provinssent des régions supi rit un s de l'atmosphère . et pour mieux m'en assurer encore, je me rendis en toute bote dans un

lieu d'où je pouvais voir le zénith de la ville et tout l'horizon, sans être incommodé | ar les bàtimens.

Je remarquais que le ciel était parfaitement découvert; il n'existait que quelques petits nuages blancs à l'horizon, dont le plus rapproché était au moins à 80° du zénith de la ville, distance fort considérable. Pendant un instant la pluie continua de tomber, et le vent était si faible que la direction des gouttes était presque perpendiculaire.

Ces gouttes étaient de moyenne grosseur et forl espacées Le thermomètre à l'ombre indiquait 24 80, le baromètre 0,71 15 , l'hygromètre 78,00. »

Nouveaux cimens et pierres \hiii icielles. — Combiner directement la chaux avec la silice pour produire artificiellement des matériaux de la plus grande importance industrielle, tel est le problème chimique dont M. Kulilniann a trouve la solution. Le résultat gênerai de cette découverte est la transformation des chaux en mortiers hydrauliques,

et celle des calcaires tendrt-s en cimens et en pierres artificielles douces des plus belles propriétés industrielles.

(.est ainsi qu'entre les mains de M. Kubluiann la chaux grasse se combine par calcination ou par voie humide et sous l'influence des alcalis avec la silice hydratée, et donne naissance à dis mortiers hydrauliques dont on peut faire varier les propriétés à volonté, et qui se conduisent comme les chaux hydrauliques naturelles.

Sa méthode permet de ne rendre hydrauliques que les parties extérieures des ouvrages destinés à être immergés, et il sutïit pour cela d'arroser le revêtement en chaux grasse avec des solutions de silicate alcalin.

En mettant en contact, même a froid, la craie avec une solution de ers silicates, on opère un échange d'acide entre les deux sels de la craie en poudre ainsi transformée partiellement en silicate de chaux donne une pâte acquérant peu à peu ii l'air une dureté plus grande que celle des meilleurs mortiers hydrauliques. C'est une véritable pierre artificielle avant la propriété d'adhérer très fortement aux corps sur lesquels on l'a appliquée. Os matériaux seront applicables à la restauration des monumens publics, à la fabrication des objets de moulures, etc.

Lorsqu'au lieu de présenter à la dissolution des silicates alcalins la craie en poudre, on la présente en pâte naturelle ou artificielle suffisamment consistante, il y a également absorption de silice dans les proportions qu'on juge convenables; Us pierres augmentent de poids, prennent un aspect lisse, un grain serre et une couleur jaunâtre. Les immersions peuvent avoir lieu a froid et a chaud, et quelques jours d'ex] a l'air suffisent pour transformer la craie en un calcaire siliceux d'une mu augmente graduellement par le séjour a l'air. Trois ou quatre pour cent de silice absorbée donnent déjà une très grande dureté a la craie. Les pierres, ainsi préparées, sont susceptibles de recevoir un beau poli; leur durcissement, d'abord superficiel, pénètre peu îl peu jusqu'au

( In comprend II s applications dont ce procède est susceptible pour les travaux de sculpture et d'ornementation les plus délicats Les cs-ais laits par l'auteur pour appliquer ces pierres à l'impression lithographique lui promettent le succès le plus complet.

Cette méthode de transformation des calcaires tendres en calcaires siliceux est Sans doute une très précieuse acquisition pour l'art de bâtir; on obtiendra ainsi des ornemens inaltérables a l'humidité et d'une grande dureté, et un simple badi eounage fait avec une dissolution de silicate de potasse pourra servir à préserver d'une altération ultérieure iens ii u ns construits i i r et en calcain s tendn

I. 'auteur a reconnu que sa n él i i icatisalion pouvait s'étendre

a beaucoup d'autres substances, telles que les i . de bai vie, de

strontiane, de m etc.

Le plâtre est susceptible de recevoir, par la même voie, une transformation (dus prompte em - coup plus c troplète que celle de la

craie. Le plâtre moulé, mis eu contact avec la solution de silicate de potasse, prend une grande dureté et un aspect lisse très remarquable; mais il est nécessaire d'agir avec des solutions faibles, et de rendre le plâtre plus poreux par l'interposition de matières étrangères.

Le manuaiiésiate de potasse exerce sur la craie et le plâtre une action non moins remarquable. La craie s'imprègne d'une grande quantité d'oxide de manganèse, et acquiert à l'air une dureté considérable.

L'invention de M. Kulilmann a vivement excité l'attention de l'Académie des Sciences,

PvPIER BITtJMINB, PRÉSERVATIF COXTRE L'HUMIDITÉ. —Ce nouveau produit qui intercepte complètement l'humidité est d'un usage excellent et facile pour la conservation des bibliothèques placées contre les murs des étages inférieurs. Les feuilles ont un mètre de long sur cinq décimètres de large, et on les attache aux murs au moyen de petits clous, en ayant soin que les bords se superposent d'un centimètre. Lorsqu'on a la précaution de placer une réglette de bois sur les jointures, l'application est plus intime, et l'exclusion de l'humidité la plus complète possible. Par cette méthode, quelques feuilles de ce papier, et une dépense des plus minimes, garantissent beaucoup mieux que les plus coûteuses. Le bitume s'applique chaud avec un pinceau des deux côtés de la feuille du papier.

L'arbre safomfèrb et le coussotier. — M. Rocher a fait, en 1 839, un long séjour dans les pays situés sur les côtes de la mer Rouge, dans le pays d'Adel, le royaume de Choa et autres contrées de l'Abyssinie. Il a rapporté des semences de deux arbres qui présentent des propriétés remarquables. L'un est l'arbre saponifère, appelé indote par les indigènes; il atteint cinq à six pieds de hauteur et vient en buisson; aux rameaux pendent une multitude de grappes allongées de fruits qui affectent la forme d'un pentagone régulier et qui sont divisées en cinq petites gousses oblongues, dont chacune renferme une amande recouverte d'une pellicule noire. Lorsque ces fruits sont à maturité , on les récolte pour les faire sécher; pour s'en servir, on les pulvérise dans un mortier, et avec cette poudre on forme une pâte employée à laver le linge; cette pâte produit une écume semblable à celle du savon, et blanchit très bien sans endommager les couleurs.

L'autre arbre est le Coussotier (Banksia abyssinica); ses (leurs ont la vertu d'expulser le ver solitaire. L'auteur affirme que tous les Abyssiniens sont affectés du tcenia, ce qu'il attribue à l'usage immodéré d'alimens pimentés à l'excès et au pain de telf qui est très mucilagineux. Dès l'âge de quatre ans, les enfans commencent à prendre des fleurs de cousso, en quantité de quatre gros, et réduites en poudre, que l'on délaie dans un demi-litre d'eau froide ; on boit cette décoction en une seule fois, et, dans les selles abondantes qui s'ensuivent, le ver est évacué en grande partie ; mais comme ordinairement la tête du ver demeure dans le corps de l'individu, on fait généralement usage de ce remède tous les deux mois, et il est d'usage dans le pays de se mettre de compagnie pour cette cérémonie. L'auteur a fait obtenir l'évacuation totale du ver solitaire en prescrivant une deuxième dose de poudre six heures après la première.

TRIBUNAUX

POZilCE COKRECTIOWKEUE,

Un jeune homme propriétaire d'une physionomie insignifiante et d'une paire de gants jaunes est prévenu dit port d'une arme probibee. Après avoir repondu aux questions d'usage sur ses noms et qualités, il met le pied gauche en avant, tire de la poche de son habit une feuille de papier, et lit ce qui suit :

Ma défense par devant le Tribunal de police correctionnelle, présentée par moi-même le 14 mai l&'il.

« Messieurs les magistrats et juges, avant de tomber dans le gouffre que mon ineonsidération elle a creusé sous mes pas, oserais-je me faire l'amitié de me permettre de vous colloquer juridiquement les actions de ma personne dans la journée du 10 mai, jour dont la nuit a porté un coup fatal à mon caractère pacifique et personnel.

« Le matin, de grand bonne heure, j'ai été déjeuner chez un ami à la barrière des Martyrs; nous avons mangé du gras-double...

M. le président. — Passez, passez les détails de votre déjeiiner; arrivez au soir.

Le prévenu. — Ah! au soir; oui M. le juge président. Le soir, nous avons dîné avec le même ami, une entrecôte, une omelette au lard et

M. le président. — Rien , bien ; vous avez diné, vous avez quitté votre ami à une heure fort avancée de la nuit, ef vous avez été arrêté.

Le prévenu. — Pardon, pardon, pardon, pardon, M. le président juge, je n'ai pas été arrêté.

M. le président. — Soit, mais vous avez été mis au corps de garde; vous avez été fouillé et on vous a trouvé un couteau- poignard.

Le prévenu. — Non, non, ce n'est pas comme ça que ça s'est passé, M. le juge-rapporteur, laissez-moi reprendre ma petite défense.

M. le président. — Non pas, elle est trop longue et ne roule que sur des faits indifférais à la cause.

Le prévenu. — Oh ! que non, vous allez voir, je vas reprendre presque à la fin, à minuit, minuit un quart. (Il reprend sa lecture.)

« En ce moment, les fumées des solides et des liquides pris dans les intervalles de la journée m'ayant monté à la cervelle, je me trouvai fatigué et pas trop rassuré sur mes jambes; je résolus de me faire la propo. sition de monter dans un omnibus. Dans cette intention manifeste, j'arrivai à la place Cadet où se stationnent les Hirondelles ; je les croyais encore en roulement, et je m'étais assis sur une borne pour attendre la première, mais il ne vint pas de première, vu que la dernière était rentrée, ainsi que me l'a dit le sergent du poste de la place Cadet, un aimable homme qui est venu converser avec moi et même qui m'a dit : Jeune homme vous me paraissez un particulier bien éduqué, vous êtes un peu dans l'influence du vignoble, faites-moi l'amitié d'accepter d'entrer une heure ou deux au corps-de-garde, vous vous reposerez et après vous me ferez l'honneur de vous eu aller chez vous. » — Mais pour répondre à la politesse de ce militaire gradé je le suivis au poste oii il me fit l'honnêteté de m'offrir une chaise.

M. le président, — Puis un agent de police est survenu, vous a fouillé, et a trouvé sur vous un couteau-poignard.

Le prévenu. — Je suis flatté d'entendre de la bouche même de M. le juge-suppléant le nom de baptême de mon couteau ; mais sur ce couteau, j'ai quelque chose à dire; permettez-moi de reprendre ma petite défense à cet endroit. (Il reprend sa lecture.)

« Mon ami de la barrière des Martyrs, flatté du plaisir que je lui avais procuré par la journée d'agrément que nous avions traversée ensemble, me dit le soir en m'en allant : Onésyme, en mémoire de ce que je t'estime, je veux te faire un cadeau d'amitié ; fais-moi le plaisir de daigner accepter ce couteau, qui te servira a tes repas et que tu penseras à moi en coupant ton pain. — Moi, touché de sou procédé, j'accepte le couteau sans penser que mon ami m'avait mis le poignard à la main.

M. le président. — Ainsi, vous prétendez n'avoir pas acheté ce couteau ; au reste le délit n'est pas de l'acheter, mais d'en être porteur, et on l'a trouvé sur vous.

Le prévenu. — Permettez-moi de reprendre ma défense à l'endroit,

M. le président. — Non, non, répondez.

Le prévenu, — seulement trois lignes,

M. le président. — C'est inutile; vous ne niez pas avoir été porteur du couteau-poignard; tout le délit est là.

Le prévenu. — Il n'y avait pas deux heures que j'en étais le propriétaire porteur, ainsi que le mentionne ma défense, page I, quinzième ligne.... M. l'huissier, faites-moi le plaisir de passer nia défense à mes magistrats.

Mais la défense n'a pas le temps d'arriver à son adresse qu'Oncsv me est condamné ii seize francs d'amende et à la confiscation du cadeau d'amitié de son ami de la barrière des Martyrs,

(Droit).

JUSTICE DE PAIX

G" AurvOMiissEMiivr.

(Présidence de M, Duval.)

Léocadis est un dandy parisien, type exceptionnel qui sort de la classe efféminée des lions. C'est une trie chaude, un batailleur dans toute ['acception du mot. Malheur a qui parlerait mal de la danseuse qu'il préfère, du café qu'il patronise! I □ coup d'épée ferait justice de ces témérités!... 11 est également fort au pistolet, a l'espadon et au Deuret : c'est un \ entaille Coniminges, moins la plume et la beauté.

rendant cinq ans. en dépit des mœurs et de la Cour de cassation, Léocadis a constamment traîné sur le terrain, chaque semaine, un homme qui l'avait insulté. . Dieu sait quel a été le nombre de ses victimes!... Lussi tout le monde tremblait à son approche; les femmes dont il avait tue les amans lui restaient fidèles par peur; les hommes lui prêtaient de l'argent et n'osaient jamais le lui demander... il s'était fait un Eldorado avec la pointe de sa flamberge.

D'où vient donc que Léocadis, ce gai et élégant cavalier qu'un admirait, il y a quelques mois, sur le boulevarl de Gand, est aujourd'hui sale, presque misérable... C'est que le père Patience s'est mêlé de ses affaires... Ne pouvant forcer le père Patience a se battre avec lui, ne pouvanl par conséquent le tuer, Léocadis, furieux, l'a assigné devant le juge de paix.

Léocadis, — Cet homme me poursuit comme une ombre... je le rencontre toujours au moment même où je désirerais le moins sa visite.

Le spadassin, en pronoçanl ces mois, montre au doigt un beau vieillard, à la tête magnifique, aux cheveux de neige, el qui sourit bouté : c'est le père Patience.

Le juge. — M. Léocadis, que reprocbez-TOUS a ce brave homme.

I ' ocadis. — De se jeter dans mes jambes, quand j'ai une affaire importante; .s'il n'avait pas été si vieux, morbleu ! je l'aurais tué...

i.e père Patience, — Mon ami, patience, patience, je vous éviterai bientôt cette peine, allez... je marche v< rs la mort...

Léocadis. — Vous saurez que l'autre jour, il y a trois mois, ma foi, j'eus une difficulté avec un choriste de l'Opéra, qui prétendait que Maywood dansait mieux que la grande Fitzjames ça s'échauffe, il m'appelle polisson, je lui reponds qu'il est un cuistre; tout ux du monde. Rire général.] Nous convenons de nous rencontrer au bois de Boulogne le lendemain : j'arrive, je trouve mon gaillard; on m. les pas; nous nous mettons en garde, nous allions nous tuer le plus proprement possible, quand un vieillard se jette devant nous et nous crie ■ Rengainez vos épées, Messii urs, vous ne vous battrez pas.

Le père Patience. — Eh ben, oui, c'était moi; au fait, c'était mage... deux jeunes <iens capables d'être quelque chose, de servir leur pays, je n'ai pas voulu qu'ils se battissent.

I i ocadis. — Comment on ne pourra se tuer tranquillement !..,

Le père Patience. —Eh! patience !... patience !... la mort

viendra assez vite.

Le juge. — Comme i ieillard a empêché la ri

Léocadis. — Non seulement celle-là, mais toutes les autres affaires

que j'ai eues depuis Toutes les fois que je suis allé au bois, il s'est fait le champion de la paix, malgré h a t. moins, malgré mes représentations.

Le père l'aliénée. — c'est vrai : patii ace, patience, la guerre vient asite pour ne pas l'appeler.

Léocadis. — Voyant cette obstination d'intervenir partout, j'ai vingt fois été avi c mes adversaires au bois de Boulogne, a la barrière de l'JSti île, aux buttes Montmartre, dans les lieux h s plus agrestes.., eh bien, le père Patience arrivait malgi I au moment de la bataille... je ne sais pas comment il faisait.

I.e père l'aliénée. — Eh! eh!... patience! je vais vous le dire, je moulais den (iacre. Rire gi i rai

Le juge. — Pourquoi empêchez-vous les rencontres de M. Léo< adis ?

Le père Patience. — .le n'empêche pas les siennes seulement , mais aussi toutes celles dont j'ai connaissance,

Le juge. — Pourquoi cela.

Le père Patience. — Parce que c'est mon métier. J'ai soixante ans, 600 lianes de pension ; c'est trop pour mourir et pas assez pour vivre, \iieien soldat, je n'avais pas d'état, je m'en suis fait un.

Léocadis, avec humeur. — Celui d'empêcher tous les duels.

i e père l'alience. — Oui, monsieur, je me porte au bois de Boulogne de six ii neuf heures du matin, et la je remplis ma mission île paix. J'ai évité bien des malheurs déjà, je m'en flatto,

Léocadis, en colère. — El qu'est-ce que cela vous rapporte?

I.e père l'alience. avec bonhomie. — D'excellens déjeuners rire relierai . de plus, de nombreux amis; e;ir ou estime toujours celui qui \n;is empêche de faire une sottise, el le duel en e.-l une. .le le dis, quoique vieux soldat : autant il esl glorieux de mourir pour son pays, autant il esl déplorable de succomber sous le fer d'un duelliste

Le juge, au père l'alience. — .Monsieur, quelque singulière que Soit

la profession que vous avez choisie, elle esl utile, elle esl même honorable, elle esl digne d'un \ieu.x brave tel que vous. Je n'hésite pas a reconnaître que votre intervention d ins les affaires du plaignant a été légale, et je !.■ déboute de sa plainte à votre égard ; et, puisque vous cherchez dis amis, quoique je ne me batte jamais en duel, je nie croirai honoré si vous daignez m'accorder ce titre en disposant de moi en toute on, Les paroles de M le juge de paix sont accueillies par un murmure approbateur, et le vieux l'alience sort suivi de l'auditoire entier, dont lie les sympathies en sa faveur.

[L'Audience,)

TABLETTES DES CINQ JOURS

Fait* divers»

iv — La cour d'à uen vient de prononcer la pi

un meurtrier. C'est un tout jeune homme, qui a dcclari avait été saisi tout a coup du désir frénétique de tuer quelqu'un. Il avait d'abord eu la pensée de tuei me. sou lils ci sa

avant changé d'idée, il avait résolu d'assassiner la veuve Toussaint, que s née faisait i mère dis or|

ne, ii vola 33 iV, a sa actinie, el alla les dédu Havre. Ferry c'esl Ii' ii du ci a raconté ces d c un sang-frid im-

perturbable, et a dit: ie courais citez la veuvi : al aveejoie;

il me pour moi un jour de fête. Il a ironie sa

. el est sorti de la salle d'un pas fern 10.— \u v janvier 1841, le nombre des coi

donl l'j.o'ii hommi unes, Sur ce noi

17,.". a avaient des fixes, io,03; n'en avaient pas,

17. — Ou s'entretient depuis quelques jours, à Paris, de l'enlèvement d'une jeune princesse espagnole par un polonais, le comte Ignace Gcrowski.

Voici ce que raconte un journal à ce sujet : ^ « C'est au manège que l'infante avait t'ait connaissance du jeune étranger, et la famille, pour couper court à cette intrigue naissante, avait envoyé la jeune princesse au couvent des Augustines du faubourg Saint- Jacques, où elle a eu naguère l'honneur de recevoir une auguste visite. Mais les relations entre le jeune comte et la princesse n'auraient pas été tellement rompues qu'un enlèvement n'ait pu être concerté et effectué. »

Sur les ordres donnés immédiatement par l'autorité, on a pu se mettre sur la trace des deux fugitifs, qui ont été arrêtés à Namur.

L'Indépendant, de Bruxelles, donne les détails suivans sur cette arrestation :

« Un comte polonais, M. Ignace Gorowski, a enlevé la princesse Isabelle-Fernande, lille de l'infant don François de Paule, qui habite Paris depuis environ deux ans, et qui est, comme on sait, l'oncle de la jeune reine d'Espagne. M. Gorowski et la jeune infante, accompagnés d'un seul domestique, ont quitte Paris et se sont dirigés vers la Belgique.

« A peine leur départ a-t-il été connu, que le télégraphe a joué dans toutes les directions, et la police a recherché la trace des fugitifs. La police belge ayant été prévenue, se tenait aux aguets, et c'est par ses soins que le comte et l'infante ont été arrêtés à Namur dans la journée d'hier.

« Ils étaient arrivés lundi dans cette ville et étaient descendus à l'hôtel d'Harscamp. Leur voiture s'était brisée en route et avait exigé une réparation qui a nécessité un travail de plus de vingt-quatre heures. C'est à cette circonstance qu'est due leur arrestation, autrement ils auraient eu le temps de traverser le territoire belge sans être découverts.

o A leur arrivée à l'hôtel d'Harscamp, on leur avait donné deux chambres communiquant l'une avec l'autre, mais ils se sont fait donner deux chambres complètement séparées.

« Quand la police s'est présentée pour leur demander leurs passeports, le comte Gorowski a présenté un passeport portant un nom supposé, et ayant été prie de signer ce nom, il n'a pas su en mettre l'orthographe.

« Il a été retenu prisonnier avec l'infante, dans l'hôtel même, et la police de Namur a donné aussitôt au gouvernement avis de cette arrestation.

« Des ordres sont partis aussitôt de Bruxelles pour que la princesse soit ramenée à Paris. Le comte Gorowski sera probablement traduit devant les tribunaux pour avoir fait usage d'un faux passeport.

■< La princesse Isabelle touche à sa vingtième année. »

18. — M. Ignace Gorowski est arrivé en poste à Bruxelles, chez l'administrateur de la sûreté publique, accompagné d'un officier de gendarmerie.

« Nous apprenons, dit l'Indépendant , que M. le comte Gorowski et l'infante Isabelle ont déclaré aux autorités de Namur qu'ils s'étaient mariés devant un prêtre avant de quitter Paris. En attendant la solution de cette affaire, la princesse a quitté l'hôtel d'Harscliamp et est aile loger chez M. le bourgmestre de Namur. «

Ou ne dit pas encore à Paris les intentions de la famille de la jeune infante. Un prompt mariage plus sérieux que celui dont parle l'Indépendant de Bruxelles finira sans doute le roman dont M, Gorowski est le héros.

La princesse Isabelle-Ferdinande, arrivée vendredi à Bruxelles , a repris le 15, dit le Courrier Belge, la route de Paris, accompagnée de deux de ses frères, récemment descendus a l'Hôtel garni, boulevart du Régent.

— La Gazette des Tribunaux raconte un hideux drame de prison. Quatre détenus de la maison de Loos avaient voulu changer la vie des maisons centrales pour celle du bagne, en obtenant, une condamnation

nouvelle pour tentative d'incendie de leur prison. Leur peine fut aggravée , mais on leur refusa la faveur du bagne. Béintégrés à Loos, trois d'entre eux assassinèrent le quatrième avec les circonstances les plus horribles , qui , devant le jury, sont devenues des circonstances atténuantes.

— Par une coïncidence bien bizarre , voici qu'après la perte des deux steamers appelés le Président , qu'après la mort du général Harrison, président des États-Unis, la résidence de ce dernier, à North- Bend , dans l'Ohio , a été la proie des llammes dans la nuit du 1 1 avril, presque au même moment oii son propriétaire rendait le dernier soupir à Washington.

— Espartero, duc de la Victoire et de Morella, régent d'Espagne, a prêté devant les cortès le serment voulu par la constitution.

19. — L'Eclair annonce que M. le comte Gorowski a été remis en liberté, sur la nouvelle, dit-on, que l'infant don François de Paule consentait à son mariage avec la princesse sa fille.

Voici, d'un autre côté, ce que nous lisons dans l'Echo du Nord : « L'infante Isabelle, dont nous avons anoncé la fuite et l'arrestation en Belgique, est arrivée à Lille dans la nuit du 15 au 16, et a été remise par la maréchaussée belge entre les mains de l'autorité française. Elle est repartie peu d'instaus après pour Paris, sous l'escorte d'un officier de gendarmerie appartenant à la compagnie du Nord. »

— Nous apprenons la mort de l'une de nos célébrités médicales, de Mml! veuve Boivin, docteur en médecine, auteur de plusieurs grands et beaux ouvrages sur les accoucbemens, sur l'anatoinie pathologique et sur les maladies des femmes.

Cette dame avait été surveillante en chef de l'hospice de la Maternité et de la maison royale de santé à Paris ; elle était décorée de l'ordre du mérite civil de Prusse; elle avait été honorée du titre de correspondant par plusieurs sociétés savantes françaises et étrangères, après y avoir remporté des prix. Née en 17/4, elle vient de succomber à une dernière attaque d'apoplexie. Elle était retirée depuis quelques années à Versailles, au sein de sa famille.

Olivier Cromwell, drame historique , en cinq actes et en vers, par M. Léon Bertrand, auteur de Laurent de Médicis, est en vente chez Tresse, libraire au Palais-Royal, Galerie de Chartres, n. 2; chez Delaunay, libraire au Palais-Royal, péristyle de Valois, n. 182, et chez Bohaire, libraire, boulevart des Italiens, n. 10. Prix : 3 fr.

— Eludes hygiéniques sur la santé, la beauté et le bonheur des femmes ; par V. Raymond, docteur en médecine de la Faculté de Paris. Lin vol. grand in-18. Prix : 3 fr. Influence de l'éducation, de la position sociale, des tempéramens, des saisons, des climats, de la nourriture et de la toilette. Équilibre des droits et des devoirs; satisfaction harmonique de l'ame, de l'intelligence et du corps. Moyens propres à prévenir et à guérir toutes les maladies nerveuses, les palpitations, les gastrites, la constipation, les maladies héréditaires, l'embonpoint, la maigreur, et tout ce qui peut nuire à la beauté de la peau et à celle des formes.

—En vente chez Charpentier, libraire, Palais-Royal, G alerie d'Orléans, n. 7, La Boussole des mariages ou t Art poétique de Boileau, revu et détérioré par un vieux Romantique, avec douze gravures de Poret.

Modes. — Les magasins du Minabet, boulevart Poissonnière, n. 1 1, qui comptaient déjà au premier rang des mieux assortis de Paris, et où l'on trouvait, des leur apparition, les étoffes les plus nouvelles, les dessins les plus originaux et du meilleur goût, viennent d'être considérablement agrandis. Les dames apprécieront les excellentes dispositions qui ont de adoptées pour la convenance des acheteurs. Nous ajouterons que les magasins du Minaket ont la primeur des plus gracieuses nouveautés, et que c'est de ces magasins que sortent les toilettes les plus

élégantes.

' Le Gérant, TAQUARD.

Paris. — Imprimerie ci lithographie de MAULUE et IlENOU, me Bailleul, y ci n, prés du Louvre.

12» Année. — N° 29.

Mardi 25 Mai 1841.

£ittcratuvc.

SCIENCES, BEAUX-ARTS, MŒURS

MEMOIRES ET VOYAGES

HISTOIRES ET NOUVELLES

DEIX ClUVlias DE UuuE ET IN DESSIN l'Ait MOIS.

On S'ABONNE A Paris, rue du Hasard-Richelieu, | n» 9. Dans les déparlemens, chei les Directeurs des , Postes, 1rs Libraires, et auv bureaux 'i' s Mi -- ige- "«-T^r-^ rus rujali-s, et des Messageries Laffllteel Caillard.

ou oe reçoit que les lettrée affranchie».

JOURNAUX, 1IVB.ES, tkéathes MODES ET HÉL.VNGKS. ClIROMOli: DES TUIBCNICX.

EXTRAITS im'VVKv ,[< INÉDITS ET Sul'\LU'ï.

ET IE CERCLE RÉUNIS

GAZETTE DES FAMILLES

li Cabinet de Lectgiu paraHtousIcs cinq -jours

-J —1-';, les 5, 10, 15, :!U , 25 cl 50 il- chaque mois, l'un:

~'~j:-s-*~' 15 fr. |>mir troi lis , 25' fi pour >u nmis ,-i ',\ir.

■ ~~ ~r~r~Ï£S' pour l'anaéo. — Pour l'étranger, ti tr. en su* par au.

AUU0UCC8 -m 'i c-niu uni-- ; 75 ie n 1 la II- u«

SOMMAIRE

Tiorre Landais [suite), par M. Emile Solyestre, — Les brigands, [Kir M. Jules Metman. — Les prisons de l'aris. — Le soldat anglais.

— Voyage en N'orwège, par M. Rlsseger. — Pendu rappelé à la vie.

— Tribunaux : Conseil de discipline de la uarde nationale. — Théâtre : Théâtre du Palais-Royal, les Secondes Mures, par MM. Mélesv ille et Cahmolciie. — Tablettes des cinq jours ; Faits divers.

FIEBBX LANDAIS.

(Voir les numéros du 30 avril, du lô et du 20 mai.)]

Ivon referma après eux la porte avec force traverses de bois, éteignit le feu, compta sa recette en faisant sonner au fer du comptoir quelques cens douteux, et monta enfin dans la chambré qu'il occupait.

A peine avait-il quitté la salle coramiraé que la porte dérobée "donnant sur la Loire s'ouvrit doucement, et qu'un homme y paroi I caché sous le pan de sou manteau une lanterne de corne : c'était Jacques Guibé.

Il s'avança avec précaution jusqu'au milieu de la salle, éleva la lumière ponr mieux voir, et. retournant enfin a la porte qui était demeurée entrebâillée, il introduisit Pierre Landais.

— Il n'y a personne? demanda celui-ci eu regardant autour de lui.

— Personne, messire, le couvre-feu a chasse les buveurs.

— Et h on ?

— Je l'entends au-dessus.

— C'est bien... détourne a la barque avec tes gens, et accourez au premier signal.

Guibé disparut par la petite porte. Landais allait monter lorsque le tavernier parut au bas de son escalier.

\ l'aspect du trésorier, il recula épouvanté.

— Pierre! s'écria-t-il.

— Tu ne m'attendais pas, dit Landais en souriant; mais puisque tu ne viens plus me voir, il faut bien que je fasse les avances.

Ivon regarda de tous côtés.

— Par où diable es-tu entré? demanda-t-il stupéfait.

— Par le même chemin qu'autrefois.

Le cabaretier se frappa le front.

— Je l'avais oublié, dit-il... tu as gardé la clef de la petite porte.

— On croirait que tu en es marri, dit Landais eu le regardant fixement.

— Moi... qui te le fais penser ?

— Je sais que tu me boudes depuis long-temps, compère; on dit même que tu m'en veux.

— Comment?

— Oui, tu amuses la noblesse du récit de mes premières misères; elle aime a l'entendre raconter que j'ai porté des baillons, que j'ai eu froid et faim On me rappelle mes souffrances comme une honte, de peur que je ne les oublie. C'est pourtant chose imprudente aux bourreaux de se montrer en riant les cicatrices de leur victime, quand celle-ci tient ,i son tour la corde de la potence.

[▼on balbutia quelques excuses embarrassées; Landais lui posa la main sur l'épaule.

— Tu oublies trop, compère, dit-il d'un accent incisif, que la Loire es) profonde derrière ta taverne, et qu'il suffiraient d'un sac de cuir .i la taille pour te rendre aussi muet que les poissons.

Cosquer (il un brusque mouvement de terreur; mais Je ministre le rassura d'un geste.

— Je te dis cela comme sujet de méditation pour l'avenir, continua-t-il ; quand au passé, Dieu seul t'en demandera compte; je sais qu'il faut être indulgent pour un ami : aussi ne t'ai-je point gardé rancune, et je viens te le prouver.

— Comment cela J demanda Ivon.

— .N'est-ce pas aujourd'hui la fête de saint Pierre, notre ancien pa-

tron ? J'ai pensé que c'était pour deux compères l'occasion de se réconcilier et je suis venu, comme au bon temps, faire réveillon avec toi.

— Réveillon ! répéta le tavemier pensant tout à coup aux gentilshommes qu'il attendait.

— Cela te dérange-t-il ? demanda Landais avec un regard scrutateur; tu atteuds peut-être quelqu'un ?

— Nullement, s'écria Ivon.

— Alors nous souperous ensemble.

— Soit ! tu es seul ?

— Tu le vois.

Ivon venait de réfléchir que l'arrivée des conjurés, loin d'être un danger, devenait uu coup du ciel. Le trésorier allait, en effet, se trouver sans défense en leur pouvoir, et le hasard les servait mieux que n'auraient pu le faire les plus habiles combinaisons. Recouvrant donc toute sa liberté d'esprit, il s'empressa d'approcher une table et de tout préparer.

— Surtout pas de vins de Coulanges, dit Landais dont l'intention était d'enivrer son hôte, afin de le faire parler.

— Voici un petit rouget de Gascogne qui se boit comme eau de roche, répliqua Ivon, qui, de son côté, eût voulu mettre le trésorier sous la table pour attendre les gentilshommes.

— J'ai une soif de templier, compère.

— Et moi je suis prêt à te rendre rasade pour rasade. Tous deux s'assirent et remplirent leurs tasses.

— A notre réunion ! dit Landais en portant le verre à ses lèvres. Ivon profita de ce mouvement pour vider à terre son gobelet d'étain;

puis, le levant vivement, il feignit de boire. Le trésorier saisit à son tour ce moment pour jeter le vin qu'il s'était versé.

— Sans vanité, c'est du pur hvpocras, dit l'aubergiste en faisant claquer sa langue contre son palais.

— Les caves ducales n'en renferment pas de meilleur, répliqua Landais.

— Encore un coup alors.

— Volontiers.

Les gobelets furent remplis de nouveau et vidés comme la première fois.

— S'il continue, je l'aurai bientôt à discrétion, se dit Ivon.

— Le vin va le faire parler, pensa Pierre.

— Tout deux se frappèrent joyeusement dans la main, et s'accoudèrent l'un vis-à-vis de l'autre avec une intimité familière.

— Eh bien ! compagnon, dit Landais, comment sont allées tes affaires depuis que je ne t'ai vu?

Le tavernier soupira.

— Doucement, bien doucement, compère; nous vivons dans un temps où il est aussi malaisé de gagner sa pauvre vie que d'aller en paradis.

— Tu as pourtant la pratique des gentilshommes , et les moines doivent entrer ici comme à l'église.

— Je ne dis pas ; mais les nouvelles ordonnances sent la mort des cabaretiers. Foi d'honnête homme I si je continue le métier, c'est par dévouaient.

Le trésorier sourit.

— Ta taverne est cependant placée à miracle , dit-il ; avoir d'un côté trois couvens qui ont fait vœu de tempérance, et de l'autre la rivière...

— Il faudrait avec cela une exemption de droits, Pierre,

— îs'ous en reparlerons, compère.., Mais ton gobelet?

— Et le tien ?

Tous deux feignirent encore de boire. Landais appuya son front sur sa main et promena les yeux autour de lui.

— Ah! j'envie ton sort, dit-il d'un air pensif; tu vis tranquille ici, loi, n'ayant à t' occuper que de l'aire fortune,

— C'est Mon ami, inuwmp i ih dUrnr,

— Que serait-ce donc, s'il te fallait défendre celle des autres? Tu travailles pour toi seul, tandis que moi, je travaille pour tout le monde. Les écus d'or s'entassent dans ta main, et moi, les malédictions s'entassent sur ma tête. Hélas ! les hommes font [ainsi le lot à chacun, selon leur haine ou leur envie. J'espère que Dieu reverra un jour les partages!

— Il ne déraisonne pas encore, pensa Yvon en remplissant le gobelet de sou hôte, qui s'empressa de remplir également celui du tavernier.

— Du reste, reprit Landais en s'approchant d'un ton de confidence, bientôt je n'aurai plus rien à craindre de mes ennemis ; j'ai découvert leurs complots.

Ivon tressaillit.

— Ah ! tu as découvert ? balbutia-t-il déconcerté.

— Aujourd'hui même.

— Et tu sais... les noms? demanda le tavernier de plus en plus inquiet.

— Les lettres trouvées sur Claude Kerru en renferment la liste. Cosquer fit un brusque mouvement ; le trésorier lui versa à boire.

— Et que comptes-tu faire ? demanda Ivon d'un accent précautionneux.

— Ecraser jusqu'au dernier ceux qui ne se seront point repentis.

— Et si quelqu'un se repentait ?

— Je lui accorderais tout ce qu'il me demanderait.

Le tavernier réfléchit un instant; mais ses regards, en se levant, rencontrèrent ceux de Landais, qui semblaient l'observer.

— C'est une ruse , pensa-t-il ; il ne sait rien.

— Comprends-tu ? demanda Pierre.

— Très bien, maître ; ta tasse est vide.

— La tienne aussi.

— A ta fortune .'

— A ta puissance !

Tous deux levèrent leurs gobelets; mais Landais, qui suivait de l'oeil tous les mouvemens du tavernier, replaça subitement le sien sur la table.

— Tu ne bois pas ! s'écria-t-il,

— M toi, répliqua Ivon, qui l'avait également observé.

— Ainsi, tu me tendais un piège ?

— Et toi, tu voulais me sonder ?

Landais se leva brusquement.

— Eli bien ! oui, dit-il ; aussi bien, la feinte est superflue ; il faudra toujours que tu parles, car je le veux.

— Je n'ai rien à dire, répliqua Cosquer en cherchant à gagner l'escalier.

Mais le trésorier prit une clef d'argent suspendue à sa ceinture, et siffla. Presque aussitôt la petite porte s'ouvrit, et Jacques Guibé parut suivit de quatre archers.

A cette vue, Cosquer recula épouvanté.

— Tu vois que tu es en ma puissance, dit Landais ; songe donc à répondre.

— Que voulez-vous ? demanda le cabaretier tremblant.

— Tous les détails du complot qui a été tramé chez toi par les gentilshommes.

— Un complot ! s'écria Cosquer en joignant les mains avec une feinte surprise; Seigneur Dieu ! est-il possible? C'est vous qui me l'apprenez, messire.

Landais ne répondit pas, mais il fit signe, et un des archers déroula tranquillement un sac de cuir de la grandeur d'un homme, tandis que les deux autres s'avançaient vers Ivon. Celui-ci frissonna de tout son corps.

— Attendez, attendez, balbutia-t-il; je dirai ce que j'ai entendu; mais, aussi vrai que je suis chrétien, je ne suis pas de l'affaire,

— Quels sont les chefs ? demanda froidement Landais.

Cosquer les nomma, non sans hésitation, Le trésorier apprit ensuite

•ici

que le but des conjurés était de s'emparer de lui par un coup de main, et d'imposer au dm- de nouveaux conseillers.

— Et quel est le jour choisi pour l'exécution? deniauda-t-il enfin.

— Je l'ignore, répondit Cosquer.

L'archer ouvrit le sac de cuir. Ses comparons firent de nouveau un pas vers le tailleur. Celui-ci tomba à genoux.

— Aussi vrai que je suis chrétien, dit-il, le jour de l'exécution n'est point encore connu; ils devaient le fixer ce soir.

— Ce soir? reprit Landais, ils se réunissent doue ?

— Oui, messire.

— Où cela ?

— Bientôt ?

— \ ers minuit.

Landais parut réfléchir.

— Dans deux heures environ, murmura-t-il. C'est plus de temps qu'il n'en faudrait. . . Oh ! si je pouvais eu finir avec eux d'un seul coup, les surprendre réunis, armes, avec la preuve du complot!..,

Il appela Guibc, et le prenant à l'écart :

— Retourne au château, dit-il vivement, rassemble les archers sans bruit et divise-les en deux bandes. La première, sous les ordres du capitaine Clartière, occupera les prairies des deux côtes de la route, laissant entrer ici tous ceux qui se présenteront, mais arrêtant quiconque voudrait sortir ; la seconde, conduite par toi, prendra toutes les barques qui seront au port, et arrivera par le llcuve au pied de l'escalier de bois. Tu m'avertiras de ta venue en frappant à cette porte.

— Oui, messire.

— Songe surtout que tu n'as guère plus d'une heure.

— C'est assez, dit Jacques en gagnant h petite porte. Il lit signe à ses archers, qui disparurent avec lui.

Resté seul avec le laveruier, Landais songea à se prémunir contre toute surprise. Quelques uns des conjurés pouvaient devancer l'heure. 11 prit les clefs des mains d'Ivon, s'assura que l'entrée principale était solidement fermée, et examina les lieux en détail.

Comme il achevait cette perquisition, un bruit d'armes et de pas se fit entendre au dehors.

Ce ne pouvait être déjà les archers. Il prêta l'oreille, surpris et inquiet; le bruit était devenu plus distinct : c'était celui d'une troupe qui mardi; I ilkm. Elle s'arrêta devant la taverne de Saiut-

F.fllam, et l'on frappa à la porte en criant d'ouvrir.

— Ce sont les gentilshommes, dit Landais qui s'était glissé avec précaution jusqu'à la lucarne sans volet qui éclairait l'escalier.

— Déjà ! répondit Cosqui r étonné.

— Tu m'as trompé sur l'beure de leur venue, malheureux !

— Que Dieu me punisse si je les attendais avant minuit ! répondit Ivon d'un ton de bonne foi qui ne permettait point de doute.

On frappa de nouveau en app uer.

— Que faire ? dit ie cabaretier. Ils vont briser le contrevent.

— Et nul moyen de fuite ! murmura Landais en regardant autour de lui.

— Jésus! ils escaladent la lucarne, messire !

Une ombre venait en effet de paraître derrière les châssis de toile cerne. Landau courut à la petite porte pour s'assurer si la barque était mais an même moment, la lucarne s'ouvrit brusquement, i! i se laissa tomber au milieu d'eux.

Il recula de deux pas ;i la vue du trésorier.

— \ous ici, messire.'

Landais lui imposa silence d'un Lrstc.

— Fuyez, ajouta le jeune homme rapidement ( basse, une troupe de gentilshommes me suit ; le duc est en leur pouvoir.

— Le duc ! répéta le trésorier Stupi

De nouveaux coups retentirent, et Je nom d'Albert fut répété au dehors avec impatience.

— Au nom de Dieu ! messire, fuyez ou cachez-vous, reprit le jeune homme troublé,

Landais regarda autour de lui ; ses veux s'arrêtèrent sut l'entrée dérobée.

— Derrière cette porte, dit-il.

— Ilàtez-vous, messire, hâtez-vous !

Le minisire lit un mouvement'; mais se ravisant tout à coup, il s'é* rança vers Ivon.

\ nus, dit-il, tu me trahirais, toi.

Et, l'entraînant de force, il dispamt avec lui par la porte secrète. Albert courut ouvrir aux gentilshommes.

Le duc entra vivement, suivi d'Etienne, du vicomte de Rohan, et de plusieurs autres qui semblaient s'efforcer en vain de l'apaiser. Il jeta avec colère son chapeau sur la première table qu'il rencontra, et s'assit. Le vicomte voulut s'approcher.

— Laissez-moi , messire , dit François , laissez-moi , ceci est une vio« lence dont je vous demanderai un jour terrible compte.

— Nul de nous ne croit avoir oublié le respect qu'il doit à Monseigneur, dit révérencieusement messire de Rohan.

— Et que faites-vous donc? reprit François? pourquoi ce guet-apens que voulez-vous de moi enfin?

— Justice, Monseigneur, répondit Etienne. Le duc se détourna brusquement vers lui.

— C'est donc toi qui est le chef, niaiiie fou? dit-il ironiquement ; et depuis quand, s'il te plaît, as-tu recouvré la raison ?

— Depuis que j'ai rebouclé le ceinturon , Monseigneur, répliqua Etienne en frappant sur l'épée qu'il avait au cdté.

Le duc fit un mouvement de colère.

— L'exemple de votre frère ne vous a point profité, messire, dit-il avec menace.

— Au contraire, Monseigneur, reprit Etienne ; il m'a appris (pie la seule loyauté était une mauvaise sauve-garde à la cour, et qu'il n\ avait d'innocens que ceux qui savaient se défendre.

— Oisi. s'écria François, c'est une révolte ouverte?

— 'Non, Monseigneur, c'est une requèie telle que doivent la faire des gentilshc-mhies persécutés, le chapeau d'une main ci l'épée de l'autre. 11 y a dix ans que la noblesse réclame ses droits un crenou en terre. \ ous

■ujours passé sans l'écouter; elle s'esl enfin relevée, et eDi parle debout, afin que vous puissiez mieux l'entendre.

— El que veut-elle?

Le vicomte de lioban tira de son sein un parchemin,

— Voici l'exposé de ses griefs et de ses demandes, dit-il.

— La liste des demandes est longue sans doute? observa François ironiquement.

— Moins que l'autre, M r, répondit gravement Éliennc.

— Que réclame-t-elle?

De Rohan ouvrit le parchemin et lut :

— Prêts à nous n • les vasseaux fidèles de Monseigneur, nous le supplions auparavant de jurer sur les saints Évangiles qu'il rétoutes les ordonnai us portant atteinte à nos pri-

et dont l'indication suit. »

— Ainsi on me fait des conditions ! s'écria le duc indigné.

— .Nous le prions en outre, reprit le vicomte sans se troubler, de rétablir dans leurs biens et honneurs] innés. >

— Jamais! interrompit François.

— « PCous demandons enfin . i • ' donl la vois

que messire Landais nous soit livre pour- être juge et puni selon Ses crimes. »

— Est-ce tout? demanda le duc.

— Tout, Monseigneur.

— Et si je refuse ?

— Alors Dieu décidera.

— Qu'il décide doue, car je n'accorderai rien, rien, messires; entendez-vous? Vous avez oublié que je suis votre maître, je vous en ferai souvenir. Parce que le hasard et la trahison m'ont fait tomber entre vos mains, me croyez-vous donc sérieusement votre prisonnier ? Pensezvous que l'on puisse enlever ainsi un duc de Bretagne dans ses propres états? Maison me cherche déjà sans doute; vienne le jour, et mes archers accourront ici pour m'anacher à vous.

— Je le sais, Monseigneur, répliqua le vicomte ; mais le jour venu, il sera trop tard.

— Que voulez-vous dire ?

Si nous sommes venus dans cette taverne, Monseigneur, c'est que

dans quelques instans les plus braves gentilshommes du duché s'y trouveront réunis en armes et prêts a vous servir d'escorte.

— Et ou pretendez-vous me conduire?

Quelque dépouillée et appauvrie que soit la noblesse, il lui reste

encore assez de villes et de châteaux à l'abri des archers pour qu'elle puisse offrir un asile à Monseigneur.

— Ah ! c'est de la trahison et de la félonie, s'écria le duc.

— C'est de la nécessité, Monseigneur.

François promena sur les gentilshommes un regard irrité.

— Sortez , messires, dit-il avec hauteur ; mais rappelez-vous que je me vengerai.

11 saisit une escabelle et s'y assit les bras croisés. Il y eut une pause ; enlin Etienne s'approcha doucement, et d'un accent tristement respectueux :

— Pardon, Monseigneur, dit-il; encore un mot. Ce qu'a fait la noblesse, elle l'a fait avec regret ; loug-temps elle a attendu, espéré. Habituée à porter l'armure d'acier, elle a souffert avec autant d'humilité et de patience que si elle eût porté le froc de bure. Écoutez enfin notre prière, Monseigneur ; nous vous demandons de choisir entre nous qui sommes une partie de votre force et de votre gloire, et ce mendiant qui s'est abrité à votre ombre afin de frapper tout ce qui était noble. Qu'a-til fait pour vous, Monseigneur ? Le haut rang ne peut servir qu'à rendre plus heureux. EU) bien ! depuis qu'il vous conseille, êtes-vous plus joyeux, étes-vous plus tranquille, êtes-vous plus aimé ? Il est venu ici comme Satan dans le paradis terrestre , vous promettant la puissance et le bonheur ; qu'y a-t-il apporté? La haine et la guerre!... Monseigneur, ce sont tous vos gentilshommes qui parlent par ma bouche, qui tombent à vos genoux ! Ces promesses que demande leur desespoir, signez-les, signez-les; et si leur audace d'aujourd'hui doit être expiée, eh bien! que mou saug cimente l'alliance entre vous et votre bonne noblesse.

En parlant ainsi , Etienne s'était jeté aux pieds du due et lui tendait le parchemin renfermant les demandes des gentilshommes; François jiarut ébranlé.

En lui rappelant les ennuis dans lesquels la lutte engagée par son trésorier l'avait entraîné, messire Etienne venait de toucherai! point sensible de ce cœur sans énergie; sa main s'avança comme instinctivement pour prendre le parchemin; mais à peine l'eut-il saisi qu'il parut avoir boute de sa faiblesse. Messire Chauvin comprit ce mouvement.

— Kous nous retirerons pendant que Monseigneur consultera sa prudence, dit-il.

Et faisant signe aux autres gentilshommes, il monta avec eux à l'étage supérieur.

Le duc demeura long-temps à la même place, les bras croisés et l'air rêveur. Les dernières paroles d'Etienne l'avaient frappé.

— Le fou a raison, se dit-il, à quoi me sert plus d'autorité s'il faut l'acheter par plus de soucis? Qu'est-ce que la puissance qui ne tourne pas au profit du plaisir? Par le Christ, il semble que je sois le seul homme raisonnable de mon duché. Je ne demande qu'a régner gaiment, tn laissant les choses aller connue le vent oui passe et Je fleuve qui

coule; point, ou veut que je gouverne, que j'aie un plan : eh! vive Dieu, que mes gentilshommes et mon ministre s'arrangent; que m'importe?... Après tout, c'est la faute de maître Landais si j'ai été surpris et si je suis au pouvoir de la noblesse ; c'est à lui d'être puni de sa négligence. Si je résiste, d'ailleurs, ils m'emmèneront. en otage ; ils l'ont dit. Ce sera alors une guerre civile , une lougue captivité peut-être. Et qui sait ce qu'il faudra souffrir. De nos jours, Charles VII, prisonnier de ses vassaux, n'est-il pas mort comme un mendiant en demandant du pain ! Et quand je pense qu'il suffirait, pour éviter tout débat, que mon nom fût écrit au bas de ce parchemin !

Il s'était levé, tenant l'acte remis par Etienne, et tout eu le parcourant des yeux il s'approchait insensiblement du comptoir où se trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire.

— Que faire, se demauda-t-il avec anxiété , la main à demi étendue.

— Signez, Monseigneur, répondit une voix.

Il releva vivement la tête ; Landais était devant lui et lui présentait la plume avec un ironique sourire.

— Toi ici ! s'écria François stupéfait.

— Signez, continua tranquillement le ministre ; mais choisissez en même temps votre place dans un cloître, car ceci est votre abdication.

— D'où viens-tu, et qui t'a fait entrer? demanda le duc qui regardait le trésorier avec une sorte d'épouvante.

— JVexige-t-on pas de vous ma tête pour rançon? répondit ironiquement Pierre ; je viens vous l'apporter.

— Tu sais donc ce qui se passe ?

— Oui.

— Eh bien ! quel parti dois-je prendre ? Comment leur échapper ? As-tu quelque moyen de salut? Parle, mais hàte-toi, car ils sont là, ils attendent et peuvent revenir à chaque instant.

Landais sourit, et retournant le parchemin sur lequel les gentilshommes avaient écrit leurs prétentions.

— Mettez-vous là, Monseigneur, dit-il, et écrivez.

— Comment ? dit le duc étonné.

— Écrivez , répéta Landais avec impatience. François s'assit, prit la plume, et le ministre dicta.

— Ordre d'arrêter messire le vicomte de Hohau... Le duc s'arrêta stupéfait.

— Écrivez, reprit Landais: Ordre d'arrêter le maréchal de Rieux, messire de Clisson...

— Mais tu n'y songes pas, s'écria le due.

— Pour Dieu! écrivez toujours, Monseigneur, interrompit Landais vivement. Messires Etienne Chauvin, de Rochereul, de Sévigné. Signez, maintenant... C'est bien.

Il prit le parchemin et le plia.

— M'expliqueras-tu enfin ce que cela signifie? demanda François eu se levant.

Avant que le trésorier eût pu répondre, trois coups furent frappés à la petite porte; Landais poussa une exclamation de joie.

— Qu'est-ce que cela ? demanda le duc.

— Cela, Monseigeur, s'écria Landais, c'est la couronne de Bretagne que l'on vous rapporte.

Et, courant ouvrir la petite porte, il montra l'escalier plein d'archers : Jacques Guibé était à leur tête.

— Messire Clartière est-il embusqué avec ses gens sur la route du Poitou? demanda le trésorier au capitaine.

— Il y est, répondit Jacques; le temps d'approcher le sifflet de vos lèvres, vous le verrez paraître.

— Voici les gentilshommes qui descendent, interrompit François. Landais referma la petite porte.

— Qu'ils viennent, dit-il ; ce ne sera plus uu prisonnier, mais le duc, tjui les recevra.

A la vue du trésorier, les conjurés s'arrêtèrent stupéfaits.

D'où sort-il, et qui l'a amené? demandèrent-ils tous à la fois.

— Je suis venu de mon plein gré, messires, répondit le trésorier.

— Alors e'est Dieu qui a voulu ton jugement, s'écria Etienne eu courant sur lui L'épée haute.

Le vicomte de Rohan l'arrêta.

— Un tel sang souillerait les mains d'un gentilhomme, dit-il; laissez le bourreau faire justice.

Landais promena sur les conjurés un regard pénétrant.

— Je vois que ma perte est décidée, dit-il lentement ; songez pourtant, messires, que les chances d'une lutte comme la nôtre sont journalières. Vaincu aujourd'hui, je puis l'emporter demain. La géuérosité est aussi de la prudence, et vous ne serez pas sans merci pour un ennemi que la fortune a livré à votre discrétion.

— Point de merci pour les traîtres! s'écria Etienne.

— Je n'oublierai pas ces mots, messire, répliqua Landais avec un regard profond.

— Tu n'auras pas à te le rappeler long-temps, reprit le fou.

— Et s'avançant vers le duc qui avait jusqu'alors suivi tout ce débat avec une distraction nonchalante :

— Monseigneur! s'écria-t-il, nous pouvous faire bon marché de tout le reste, mais il nous faut la vie de cet homme; au nom de la justice et de votre paix, signez l'acte que nous vous avons remis.

— Le voici , dit Landais en développant le parchemin ; Monseigneur y a apposé sou nom, écrit ses voloutés, et c'est moi qui les exécute.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire, mes gentilshommes, qu'au nom du duc ici présent, je vous arrête tous.

— Nous?

— lai voici l'ordre tracé au revers même de vos propositions insolentes; les chances sont tournées, vous le voyez, messires, — Vos épées !

— Viens les prendre si tu peux, s'écria le vicomte de Rohan en tirant la sienne du fourreau.

Tous l'imitèrent ; mais Landais venait de courir à la fenêtre, un siffle* ment se fit entendre, et, presque au même instant, les gentilshommes qui gardaient l'entrée au dehors se précipitèrent dans la taverne, poursuivis par Clarliere et ses archers.

Jacques Guibé parut également avec ses troupes à la porte dérobée.

— Que Satan me prenne, nous sommes livres, s'écria Etienne en brisant son épée avec rage.

— Point de merci pour les traîtres, repondit Landais amèrement ; c'est vous qui l'avez dit, messire Ktienue.

Kt se tournant \ers son neveu :

— Guibé fait ton devoir, ajouta-t-il froidement.

Celui-ci commença, avec ses archers, à désarmer les révoltés. Pendant cette opération humiliante, le doc s'approcha.

— Je vous avais avertis que vous jouiez un mauvais jeu, messires, dii-il ironiquement. Nous le voyez, je vous ai rendu surprise puni- surprise, et nous sommes quittes. Quand aux gentilshommes qui manquent encore au rendez-vous et qui devaient me servir d'escorte, disiez-vous, ne craignez rien, nous les attendrons, et mes sénéchaux en rendront bon compte.

Les nobles se regardèrent déconcerti s

— Comment les prévenir? dit tout bas de Rohan à Etienne.

— N'est-on point convenu d'un signal en cas ded

— lue lui

Les yeux d'Étii rentsurlal urde de Guibé, posée

à terre; il la saisit et la fil passer de main en main jusqu'à la fenêtre

oii elle fut plai ■

Dans ce moment Landais aperçut Albert qui se tenait à l'écart avec les porte-flambeaux, et l'appela par son nom.

— Ce jeune homme n'est point des nôtres et n'a pris aucune part a la révolte, dit vivement Etienne; nous l'avons rencontre par hasard et forcé à nous suivre, de peur qu'il n'allât révéler ci1 qu'il avait mi; mais, par la justice de Dieu! il ne peut être tenu pour responsable de notre entreprise, ni traite par vous comme ennemi.

— Je le sais mieux qu'un autre, messire, répondit Landais en souriant, car je lui ai peut-être du la vie aujourd'hui.

— A lui ?

Le trésorier apprit aux gentilshommes comment il se trouvai! .' la taverne de Saint-F.fllam et quel service lui avait rendu le jeune orphelin d'Auray en gardant le secret sur sa présence.

— Ainsi, s'écria Ktienue, nous l'avons eu la sans défense en notre pouvoir, et ce malheureux ne nous a rien dit.

— Je n'avais garde de Ihrer un homme seul à la fureur de tous, répondit Albert d'un ton ferme.

Ktienue étendit vers lui ses deux poings fermés avec une énergie sauvage :

— Et c'est toi qui l'as sauvé, dit-il, toi...

— 11 s'arrêta comme s'il eût fait un effort violent, croisa ses bras sur sa poitrine avec un mouvement de fureur douloureuse et b.usvi la tête.

— Je vois que messire Ktienue connaît l'orphelin d'Auray, dit le trésorier en promenaut un regard scrutateur du jeune homme au vieillard.

— Il est vrai, répondit Chauvin avec dédain ; c'est moi qui l'ai ramassé à terre et fait nourrir au couvent; mais celui qui l'a sauvé n'a plus à compter sur ma protection.

— Aussi ferai-je en sorte qu'il puisse s'en passer, répondit Landais. La place de mon second secrétaire est vacante, je la lui donne, et s il plaît à Dieu, mon bon vouloir ne s'arrêtera point la.

— Kt moi, quelle sera ma récompense, mon bon sire.1 s'écria tout ;i coup la voix doucereuse d'hon.

Landais se détourna et aperçut le tavernier blotti dans un coin, sous: la garde de deux archers.

— Pardieu ! j'oubliais mon compère, dit-il en souriant ; approche.

Cosquer se redressa d'un air de triomphe et lit signe aux archers il'? lui faire place.

— Messire n'a point oublié que c'est moi qui lui ai donne tous les détails, dit-il d'un ton capable

— Non plus que le moyen qui m'a servi h t'y déterminer, continua le. trésorier: il est juste, maître, que tu sois récompensé selon tes mérites. Kt d'abord, comme, a ton propre dire, tu continues h- métier de tavernier par pur devoûment, je le reprends le privilège qui t'avail été ai cordé de suspendre ,:i ta porte la touffe de lierre.

— Comment! balbutia [von stupél lil

— De plus, comme lu pourrais rencontrer ici quelques anciennes [iratiques doni la connaissance serait gênante, j'exige que lu rel 'lies avant

trois jours dans noire bunue * die de \ unies ou lu as Lusse de si honnêtes souvenus.

— Moi!

— Enfin, continua Landais, Je te sais tout dévoué a Monseigneur cl

prêt à tout pour son service; je chargerai d< les collecteurs de rece

voir de toi, au profil du ^w, une gomme de quatre cents cens.

— Quatre cents écus! s'écria le tavernier les yeux é

— N'est-ce point assez? demanda 1 nous en mettrons cinq cents.

[uer tomba h genoux.

— Messire, s'écria-t-il hors de lui, prenez pitié d'un pauvre hoi qui n'a d'autre fortune que les nu rite • du '

— Allons, dit Landais doucement, épargne-toi les mensonges et les

jongleries , compère : nous nous connaissons de long-temps ; si tu ne trouves poiut la somme dite, je la ferai chercher ici par les sergens.

— C'est inutile, dit vivement Cosquer ; je l'aurai, fallût-il vendre mon ame.

— Tu as heureusement des valeurs plus sûres. Du reste, prends ton temps; je le donne jusqu'à demain pour payer et partir.

A ces mots il tourna brusquement le dos au tavernier et s'approcha du duc, qui s'entretenait avec son capitaine des gardes.

— Les autres gentilshommes tardent bien à venir, dit-il à ce dernier.

— Ils ne viendront pas, répondit vivement François.

— Que dites-vous ?

— Clartière m'apprend qu'une porte de la ville leur a été ouverte et que tous se sont enfuis.

— Dieu! mais qui a pu les avertir?

— Moi, messire, dit tranquillement Etienne.

— Et comment? demanda le trésorier.

Chauvin montra en souriant la lanterne qui brillait encore à la fenêtre; Landais fit un geste de surprise et de dépit.

— Ainsi ils nous échappent, murmura-t-il.

— Oui, répondit Etienne triomphant ; et ne vous réjouissez point trop de votre victoire; car tout à l'heure il n'y avait qu'un complot, aujourd'hui c'est la guerre civile !

EMILE SOTTVESTHE(l).

{Revue de Paris, — La suite au numéro prochain.)

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