BRIGANDS
Ussat est un petit village du département de l'Ariége , situé h une heure de Tarascon, sur la rive droite de la rivière. Ce chétif assemblage de chaumières a donné sou nom à l'établissement thermal qui en est voisin et dont les toits revêtus d'ardoises bleues, les murailles d'un jaune sale et les contrevens verts se montrent à travers les arbres sur la gauche du voyageur qui remonte l'Ariége en suivant la grande route de Toulouse à Ax. Les baius et leslogemens des baigneurs sont établis sur une plage et dans un défilé si étroits, que, pendant les crues, les eaux de l'Ariége montent jusqu'au seuil , et que, si des rochers qui menacent la maison adossée à leur base, un fragment se détachait , les toitures , et les planchers seraient enfoncés comme sous la chute d'une bombe.
Les bains d' Ussat doivent leur origine à une pieuse fondation. Le iils d'un seigneur du voisinage ayant trouvé la guérison d'une grave blessure dans le marécage boueux dont les eaux croupissantes n'avaient lavé jusque-là que les membres noircis et la peau tannée des paysans malades et infirmes, la reconnaissance du père lit construire dans ce lieu quatre ou cinq caveaux. Aujourd'hui encore , ces caveaux , qui se font remarquer par leurs toits pointus , leurs portes basses , leurs voûtes noires et cintrées, partagent, avec d'autres bâtimens d'une construction plus récente, l'honneur de servir de cabinets de bains à l'essaim de jeunes ei jolies femmes qui, chaque saison, viennent éinousser dans les eaux d'Ùssat l'excessive sensibilité de leurs nerfs irritables. L'hospice de Pamiers , devenu parla suite propriétaire de l'établissement, a la charge d'y baigner et d'y nourrir toute l'année douze pauues malades, s'acquitte encore de cette pieuse obligation imposée per le vœu et la volonté du fondateur.
Devant les bâtimens qui contiennent, au rez-de-chaussée, ies cuisines, la salle à manger, le billard et le salon de conversation , au premier et au second étage les chambres des baigneurs, un bras détourné de l'Ariége promène sur le sable le murmure de ses eaux limpides et fraîches. Ou
(1) L'auteur interdit absolument la reproduction de ce roman qui va paraître cbez l'éditeur Souverain, 2 vol. m-s<
a planté d'arbres le terrain sablonneux compris entre ce bras de l'Ariége et la rivière elle-même, dont les eaux verdâtres bordent la grande route qui se déroule blanche et poudreuse sur la base de la montagne opposée. Ce bosquet percé d'allées ombreuses et bien entretenues forme une promenade délicieuse. Chaque jour les baigneurs y cherchent un doux abri contre les chaleurs brûlantes que verse le soleil de juillet dans cette gorge étroite, et qu'augmente encore l'ardente réverbération des rochers voisins. Fort heureusement le vallon est si enfoncé entre les hautes montagnes qui l'entourent et le pressent, pour ainsi dire, entre leurs flancs arides , qu'aux plus longs jours le soleil se couche pour lui dès trois heures de l'après-midi et permet alors à ses habitans de parcourir les rares promenades des environs.
Le genre de vie (pie l'on mène à Ussat est tout différent de celui qui esf adopté dans les autres bains des Pyrénées. Le grand bâtiment dont nous avons déjà parlé, beaucoup plus long que large, élevé de deux étages au dessus du rez-de-chaussée, partagé dans toute sa longueur par un étroit corridor, sur lequel s'ouvrent, comme dans un monastère, les petites portes d'une infinité de cellules construites en sapin, sert d'habitation aux baigneurs.
Voici l'ameublement de ces chambres : une mauvaise petite table eu sapin, deux ou trois chaises, quelquefois un vieux fauteuil couvert d'une toile bleue ou rouge à carreaux , une antique commode dont les flancs arrondis et bombés gardent les traces d'anciennes dorures arrachées depuis long-temps; enfin, dans un coin, deux tréteaux portant sur quatre planches un sommier de crin de l'épaisseur d'une galette, plus un matelas garni de quelques livres d'une laine depuis long-temps durcie sous la pression des milliers de corps humains , jeunes ou vieux , beaux ou laids, qui l'ont foulée.
Quand on vous introduira dans ce boudoir, quand on vous mettra en possession de ce mobilier, épargnez-vous la peine de témoigner votre surprise et votre dégoût ; subissez courageusement , gaîmeut si vous le pouvez, la loi du pays; couchez-vous, tachez de dormir et consolez votre amour-propre et votre délicatesse en faisant vous - même cette réflexion par laquelle on ne manquera point de répondre à vos plaintes : « Madame, des baronnes, des comtesses, des marquises, des princesses et même des femmes de banquiers , ont pourtant dormi sur ces lits que vous dédaignez ! »
Le lendemain matin la jeune et jolie dame qui s'est mise avec tant de répugnance dans ce mauvais lit se lève bien vite , impatiente de prendre son bain : elle se coiffe d'un frais bonnet du matin et d'une gracieuse capote négligée; elle s'enveloppe soigneusement de son riche manteau el garnit ses petits pieds de ses meilleurs brodequins, car les matinées sont fraîches, et le sable des allées est encore humide des rosées de la nuit. C'est fort bien; mais au lieu du cabinet propre et aéré, dans le silence duquel elle s'était promis de se livrer à ses molles et tendres rêveries, elle ne trouve qu'un obscur et sale caveau , où , par l'étroit grillage qui surmonte une porte si basse qu'une petite fille se courbe en y passant, pénètre tout juste la quantité d'air et de jour rigoureusement nécessaire pour conserver l'habitude de voir et de respirer.
Au lieu de la commode et riche baignoire de marbre dont les parois blanches et parsemées de veines bleues accueillent et enferment si gracieusement un beau corps , une fosse creusée dans la vase et le ^rawcr s'ouvre au fond du caveau; c'est là qu'il faut descendre, c'est la qu'il faut rester alougée comme dans un tombeau ! Si du moins l'eau était propre autant que salutaire ! mais vainement sa limpidité trompeuse permet de compter les cailloux du fond et de voir la vase molle et chaude qui tapisse les parois du bain : on sait ou l'on apprend que l'eau de ces espèces de baignoires ne se renouvelle que deux fois dans les vingt-quatre heures , et que hommes ou femmes , jeunes ou vieux , infirmes ou sains, six ou sept baigneurs ont agité le bain dans lequel on va descendre , tiédi de leur haleine l'épaisse et chaude atmosphère que l'on respire, mouillé le sol que l'on foule de^^dTun^J — Et cependant, prenez votre parti, madame, hàlczyrfjîis; car le teh'îfWecoule, et
dans trois quarts d'heure le son criard d'une crécelle vous avertira de taire place à votre successeur! — On a vu des femmes pleurer eu l'ace de ce supplice! 11 est rare cependant qu'elles ne se résignent pas à le subir, plus rare encore que leur aversion se prolonge au delà de deux ou trois jours.
Les repas se prennent en commun dans un vaste réfectoire ; c'est là que se nouent vite et facilement les relations qui naturellement se continuent, soit dans les allées du parc, soit dans les conversations, les amuseinens et les danses du salon. Cette nécessité de vivre tous ensemble établit entre les baigneurs une sorte de familiarité intime, pleine de charme et d'attraits, qui ue se retrouve guère dans les autres établissemeus thermaux.
Aussi, malgré les incommodités de l'habitation, le séjour dtlssàt est si agréable, les eaux qu'on y prend a contre les maux de nerfs des vertus si puissantes et si spéciales, que chaque saison y ramène de nombreux essaims de baigneurs et surtout de baigneuses; on y compte cinq ou six fois plus de femmes que d'hommes. Dans quelques années, lorsque l'établissement aura passé des mains des créanciers du fermier actuel, intéressés à ne faire aucune dépense afin de rentrer plus tôt dans leurs créances, dans les mains du nouveau propriétaire, T'ssat deviendra peut-être le rendez-vous le plus fréquenté des Pyrénées.
Les promenades sont peu nombreuses , mais on peut lier cependant quelques parties agréables; en remontant PAriége on trouve, à droite et à gauche , de beaux points de vjie et des ruines remarquables. La petite ville de Tarascon , et surtout le chemin de traverse qui conduit de ses murailles démantelées à T'ssat , présentent aussi des aspects variés et pittoresques. On fera bien encore d'aller voir, à cinq ou six heures de marche, les mines de fer de Vic-de-Sos, dont l'ingénieur fait les honneurs avec une complaisance parfaite. Enfin, on ne doit point oublier de visiter les grottes des Échelles et de Bédeyac; ce sont les vraies curiosités du lieu ; je n'ai point \u la dernière , qu'on assure être fort liclle et d'un accès facile, même pour les dames. Quant à la première, qui s'ouvre daus le flanc même de la montagne, presqu'en face de l'établissement, je l'ai visitée l'année dernière aviéc un grand plaisir; je n'ai point vu de cathédrale dont les voûtes fussent plus hardies et les nefs plus spacieuses; je ne connais point de palais dont les galeries soient plus vastes, plus sonores, plus régulièrement prolongées. Je me rappelle encore avec émotiou le moment où , parvenus quatre dans la [dus grande salle de cette grotte merveilleuse, chacun tenant une faible lumière dont les pâles reflets éclairaient à demi les blanches stalactites qui pendaient de la voûte, ou dressaient sur le sol leurs formes fantastiques, nous avons d'une voix creuse et lugubre entonné les premiers versets du Dies ira, puis chanté à pleine gorge l'admirable chœur du troisième acte de Robertk-Diable.
Cette excursion souterraine m'eût causé bien d'autres émotions, si, avant de la faire, j'axais su l'histoire suivante qu'au sortir de la caverne notre vieux guide nous raconta, tandis que, couchés sur l'herbe, nous prenions quelque repos avant de redescendre la montagne.
Iiansles premiers mois de l'année 1802, cette L-rolle, depuis longtemps fameuse parles curiosités qu'elle renferme, devint le repaire d'une baude de brigands aguerris, eomjiosée en grande partie de Conscrits réfractaires et commandée par un homme habile et entreprenant , originaire des frontières d'Espagne, sur lesquelles il avail long-temps exercé le métier de contrebandier. Bientôt il fui impossible de se hasarder sur la route de Foix sans s'exposer à être dévalisé. Les diligences furent souvent arrêtées, l'argent du gouvernement pillé plusieurs fois, et l'escorte qui l'accompagnait taillée en pièces; plusieurs vols furent commis avec une audace extrême dans les plus riches maisons di Tarascon, d' v.x et même de Foix; car, encouragée par le succès de ses premières déprédations, recrutée de quelques jeunes mineurs de la vallée de Sos, stimulée par la bravoure du chef et la confiance sans bornes qu'il inspirait, la bande, qui ne comptait pas alors moins de quarante hommes
déterminés et armés jusqu'aux dents, étendait ses excursions jusqu'à
dix ou douze lieues de la grotte qui lui servait de repaire et de forteresse.
M»s brigands eussent difficilement trouve une retraite plus sûre, et d'une défense plus facile: la bouche de la grotte est très spacieuse, et la première galerie dans laquelle on pénètre est d'abord lame de vingt à trente pieds et haute de quinze ou dix-huit ; mais, après quelques centaines de pas, elle s'abaisse vers le sol au point de le toucher presque et de laissera peine, en un seul endroit, la place nécessaire au passage d'un homme qui ramperait à plat ventre. C'est ainsi qu'on franchissait ce défilé, avant que M. de Mortarieu , l'un des préfets de l'Ariége, eût fait ouvrir dans le roc vif la tranchée par laquelle on pénètre maintenant dans la iirotte en prenant toutefois le soin de se courber beaucoup pendant une ou deux minutes. Cette disposition naturelle du lieu en rendait la défense infiniment aisée, et, pendant les absences de la bande, un homme ou deux suffiaient a garder les avenues de sa retraite.
Il y avait quinze mois environ que les brigands faisaient l'effroi du pays par l'audace et l'impunité de leurs entreprises ; la police n'était parvenue pour tout succès qu'a s'emparer du cadavre de l'un d'eux, ton i lie mort dans un engagement entre la bande et la gendarmerie, sur la grande route de Saint-Girons, lorsqu'enlin le préfet du département, déterminé à faire cesser ce brigandage , s'entendit avec les autorites militaires pour diriger sur Tarascon une escouade de gendarmerie et un bataillon du 65e de ligne , qui tenait alors garnison dans 1' Uriége. Pour trancher le mal dans sa racine, et s'emparer de la bande entière d'un seul coup, on résolut de surprendre les voleurs dans la grotte même où ils se retiraient. On plaça des espions dans les trous de rochers qui criblent la Montagne opposée a l'ouverture de la caverne, et l'on tint secrètement a Tarascon deux compagnies d'infanterie et une dizaine de cavaliers en armes et prêts à marcher au premier signal.
Deux jours après, à trois heures du matin, l'on des espions accourut en toute hâte avertir le commandant de la troupe (pic, cette nuit même, il venait de voir, à la lueur des torches qu'ils portaient, les voleurs rentrer dans leur repaire, chargés de sacs et de valises. Aussitôt les soldats se mirent en marche, silencieux, les armes chargées, la batterie des fusils couverte de leurs mouchoirs pour éviter la fraîcheur du brouillard, dont les flots roulaient sur les flancs des montagnes, les gibernes complètement t'arnies de cartouches.
Quand à la lueur de quelques lanternes sourdes, la première compagnie fut arrivée, à l'extrémité de la première galerie, a l'entrée même de l'étroite ouverture qui servait de passage aux voleurs, la troupe s'arrêta ; l'officier commandant forma en cercle les trente grenadiers qui composaient l'a van t-garde, et, a voix basse, demanda un homme de lionne volonté pour se hasarder le premier, à la suite dû guide, dans cette sombre et étroite caverne. Le danger pouvait bien ne pas être aussi grand qu'il paraissait; on savait que les brigands, enhardis par la longue impunité, faisaient d'habitude assez mauvaise garde; la bande venait de rentrer, il y avait deux heures a peine, d'une longue expédition : la fatigue I avait sans doute plongée dans un profond Sommeil; d'ailleurs on avait choisi pour cette importante expédition des soldats d'élite, jeunes, vigoureux, hardis; enfin on avait, avant le départ . distribué double ration d eaude-vîe; pour un homme que demandait l'officier, il s'en présent:) dix
on leur prescrivit d'observer un silence absolu pendani et après le
trajet, a moins que l'attaque de l'ennemi ne les obligeai d'appeler du seCOÙI» \ la sortie du boyau le long duquel il leur fallait ramper, chacun devait se relever doucement avec ses armes et se ranger de cote pour laisser le passage à ses compagnons,
i tes cent hommes qui remplissaient la première galerie, soixante-quinze
devaient ainsi pénétrer successivement dans l'intérieur de la grotte, les
vingt-cinq autres faire sentinelle , prêter l'oreille et se tenir préparés a
porter secours aussitôt que le bruit de la fuse rail entendre I il
une seconde Compagnie stationnée au pied de la inon'at-'iic devait
la gravir au premier sigual des sentinelles échelonnées de distance en
distance.
Le premier qui s'engagea daus l'ouverture fut un jeune garçon d'Amolac, village voisin dTssat , qui connaissait l'intérieur de la caverne, et qui devait servir de guide. Il se coucha tout, de son long et se mit à ramper comme un ver; bientôt on le perdit de vue; une minute après , un soldat le suivit, ses camarades l'imitèrent, et le silence et l'obscurité qui continuèrent à régner indiquèrent l'heureux succès de ces premières tentatives. La crainte secrète qui avait fait battre plus d'un cœur fut bientôt remplacée par un sentiment d'exaltatiou et de gaité dont l'officier fut même obligé de comprimer plusieurs fois la manifestation.
.Soixante-seize hommes mirent ainsi plus d'une heure à pénétrer l'un après l'autre dans cette caverne silencieuse, dont les échos allaient bientôt sans doute répéter les rugissemens de la fusillade et dont les ténèbres devaient s'illuminer de l'explosion de la poudre.
Depuis une demi-heure le dernier de ces braves avaient disparu, et le même silence continuait à régner : l'officier qui commandait les vingtcinq hommes restés dans la galerie s'en inquiétait déjà, lorsqu'une décharge de fusils, suivie d'une seconde, puis après quelques momens d'une troisième, lui fit croire que l'affaire était engagée. Les sentinelles en donnèrent avis en bas de la montagne, et pendant que la seconde compagnie, transie par le brouillard et l'inaction, la gravissait au pas de course, deux gendarmes partis au grand galop portaient la nouvelle à Tarascon , et les vingt-cinq hommes demeurés à la garde de l'ouverture s'y glissaient un à un, impatiens de porter secours à ceux dont ils entendaient par momens les décharges.
Une heure après la fusillade avait cessé, et, sauf une trentaine de fusiliers restés avec un sergent à la garde du passage, la seconde compagnie avait tout entière suivi le chemin de la première.
Il était huit heures du matin, les paysans des alentours étaient assemblés par groupes au pied de la montagne, lorsque le colonel du régiment lui-même, à la tète d'une troisième compaguie, arriva au fond de la première galerie. C'était un homme dur au commandement, haut de taille, maigre de figure, sobre de paroles. Quand il eut appris du chef du poste comment les choses s'étaient passées, le nombre d'hommes déjà entrés dans la caverne, et le peu de temps qu'avait duré la fusillade, il fronça le sourcil, et un nuage sombre couvrit sa figure. Uue demi-heure, une heure entière se passèrent dans l'attente, et le plus morne silence continuait à régner. Au bout de ce temps , le colonel , sans faire part à personne de ses craintes et de ses pensées, ordonna qu'un des voltigeurs présens prit de nouveau la route périlleuse qu'avaient franchie le matin cent cinquante de ses camarades; lui-même le suivit de près, et de manière à toujours toucher ses pieds ; au bout de deux minutes on entendit Je. colonel, dont on apercevait encore les bottes dans l'obscurité, appeler à haute voix : personne ne répondit de l'intérieur à ses cris; un moment après on le vit sortir à reculons, seul et très pâle.
— Que personne ne bouge, dit-il à l'officier qui commandait la petite troupe, et qu'on aille sur-le-champ chercher h Tarascon deux maçons; qu'ils apportent leurs truelles , du plâtre , de l'eau et tout ce qu'il faut pour bâtir.
Ce peu de mots glaça de surprise et d'effroi ceux qui les entendirent.
Les maçons arrivèrent, mais le colonel n'eut pas l'air de s'apercevoir de leur présence ; il se promenait sombre et pensif.
Enfin, à six heures du soir, douze heures après l'entrée des deux compagnies dans l'intérieur de la grotte , pas un coup de fusil, pas un cri, pas un gémissement, pas un soupir ne s'était fait entendre ; sur un signe du colonel , les maçons se mirent à l'ouvrage. Une demi-heure après, l'orifice du souterrain était solidement muré ; vingt hommes eu gardaient les approches, et des sentinelles espacées le long de la route, jusqu'au logis du colonel à Tarascon se tenaient prêtes à donner l'alarme.
Les choses restèrent dans cet état trois jours entiers : le quatrième au matin le receveur général du département de l'Ariége, à Foix, trouva en se levant sa caisse ouverte, la serrure brisée, et à la place des piles d'ar-
gent qui la garnissaient la veille , ces mots lisiblement écrits sur une feuille de papier blanc : Les brigands de la grotte d'Vssat.
Dire l'effroi que répandit dans la ville et dans les environs la nouvelle de cette aventure, raconter les commentaires absurdes et superstitieux, les explications étranges et merveilleuses dont s'accrut en passant de bouche en bouche le récit de cette prouesse nouvelle de gens qu'on croyait claquemurés dans leur souterrain , ce serait chose trop longue et trop difficile. La seule explication naturelle, c'était l'existence d'une autre issue que celle que l'on avait murée et gardée à vue , soit qu'elle existât naturellement, soit que les voleurs eussent entrepris de se frayer une route à travers les flancs de la montagne, dans l'intérieur de laquelle ou croyait les avoir emprisonnés. Mais comment découvrir cette seconde issue ? Vainement fit-on venir les vieillards les plus âgés du pays, aucun ne se rappelait avoir ouï dire que la grotte des Échelles, bien connue d'eux tous, eut une autre bouche que celle par laquelle on avait l'habitude de s'y introduire. A la fin cependant on découvrit un homme qui avait plus de cent dix ans, paralytique, à moitié sourd et presque aveugle, qui, autant qu'on put comprendre les paroles échappées de ses lèvres, déclara se souvenir qu'en son jeune temps on avait pénétré dans la grotte par une seconde entrée beaucoup plus difficile que la première ; il ajoutait que depuis longues années un éboulement de terre et de rochers en avait rendu le trajet à peu près impraticable.
C'était bien là un renseignement précieux ; mais où était situé l'orifice de cette ancienne issue de la grotte ? Comment la retrouver ? La chose paraissait d'autant plus difficile qu'on avait en vain battu la montagne dans toutes ses faces , fouillé les moindres anfractuosités de ses rochers, coupé toutes les broussailles qui croissaient sur ses flancs, et que les indications du vieux paysan, décédé quelques jours après les avoir données, étaient trop vagues pour qu'il fût possible d'y puiser aucune lumière. On prit le parti d'entourer la montagne d'une sorte de cordon sanitaire, et de disposer sur ses flancs et sur son sommet des postes nombreux et rapprochés. Il fallait bien avec le temps que les brigands finissent par se laisser apercevoir.
Quinze jours entiers ce blocus fut sans résultat , et cependant durant ces quinze jours deux vols, de peu d'importance à la vérité, commis à Tarascon et à Saint-Girons, furent généralement attribués aux voleurs dTssat.
La troupe irritée commençait à murmurer du service fatigant et pénible auquel on l'assujettissait inutilement; la superstition des paysans expliquait par une intervention surnaturelle l'inviolabilité qui semblait protéger l'asile et la personne des brigands ; les gens plus sensés prononçaient tout bas les mots de connivence et de trahison.
La montagne qui renferme la grotte des Échelles se termine au nordouest sur un petit vallon que remonte la route de Vic-de-Sos et que descend un torrent qui vient se jeter dans l'Ariége , entre Ussat et Tarascon.
Un soir, le lieutenant qui commandait le poste chargé de surveiller cette partie de la montagne, accablé par la fatigue, la chaleur et l'ennui, avait été s'asseoir dans un petit îlot couvert d'arbrisseaux, de rochers et de broussailles, situé au milieu même du torrent qui borde la route, à cinquante pas du bivouac dont les feux allumés commençaient à briller; il s'était assis sous uue touffe de noisetiers et adossé contre une large pierre tapissée de mousse ; les branches épaisses des arbrisseaux qui s'étaient ouvertes avec peine pour lui livrer passage s'étaient refermées, et couvert tout entier de leur ombre, la fatigue, l'agrément du lieu, la fraîcheur et le murmure voisin des eaux le portèrent insensiblement au sommeil.
11 allait y céder, lorsqu'il crut tout à coup entendre tout près de lui une voix sourde et qui paraissait sortir de la pierre contre laquelle il avait appuyé sa tête.
Son attention, réveillée un instant, allait de nouveau s'assoupir, lorsque le froissement des branches lui fit ouvrir les yeux ; alors il aperçut très distinctement une personne se lever de terre , se dresser doucement
au milieu du taillis, porter avec précaution ses regards dans toutes les directions ; puis, assurée sans doute de n'être pas vue, faire quelques pas, descendre dans le lit même du torrent, le suivre quelque secondes, toujours cachée par les arbres et les rochers ; puis enfin, année à l'autre bord, rabattre son pantalon, chausser une paire de souliers, et marcher dans le costume complet des paysans de 1' Vriege sur la roule de Tarascon.
Quand cette singulière apparition se fut éloignée, le lieutenant se leva, fit le tour de la pierre contre laquelle il était appuyé, et, à son grand étonnement, découvrit entre cette pierre et le rocher voisin l'entrée d'un boyau souterrain fort étroit , mais assez large cependant pour donner passade à un homme.
I>es traces nombreuses , quoique cachées avec le plus de soin possible, l'herbe foulé, quelques branches cassées aux abrisseaux qui croissaient sur l'ouverture même , indiquaient qu'elle devait être fréquentée par un ou plusieurs habitans. Après avoir soigneusement remarqué l'endroit , le jeune lieutenant regagna son poste et se hâta de faire son rapport.
La nuit même un fort détachement d'infanterie, commandé par un otfioer d'une valeur et d'une prudence éprouvées, s'engagea dans les détours tortueux du souterrain; la caverne s'enfonçait d'abord presque perpendiculairement; elle passait sous le lit même du torrent, et se relevant en suivant une pente brusque, elle pénétrait par une montée rapide dans les flancs de la montagne. Les soldats marchaient en silence, avec précaution, dans une obscurité presque entière, à peine éclaires par la lueur tremblante d'une lanterne sourde. 11 leur importait d'arriver sans être découverts dans un lieu OÙ la caverne, moins resserrée, permit au détachement de déployer un front de quelques hommes; car dans ce boyau tortueux, étroit et obstrué, un petit nombre d'hommes détermines eût facilement arrête une armée tout entière.
Il y avait quelques minutes que la troupe suivait cette route dange reuse, lorsque en tournant un des coudes formés par les angles du rocher, on vit briller une lumière, dont les pâles reflets étincelaient sur le canon et la platine d'un fusil; un homme se dressa de toute sa hauteur, et barrant de son large corps le passage dont il occupait le dernier défilé, cria d'une voix haute :
— Qui va là ?
La question resta sans réponse ; seulement la tète du détachement précipita sa marche; le fusil du brigand s'abaissa, sa tête s'inclina dans l'attitude d'un homme qui va tirer; un grenadier courut sur lui la baïonnette haute. Au même instant on entendit le bruit delà pierre contre la batterie ; mais par un bonheur inespéré le coup ne partit point, et avant que le brigand eut eu le temps de jeter un seul cri d'alarme, la baïonnette de son adversaire l'avait cloué mort contre les parois de la grotte.
La troupe pressa le pas, et quand les hommes qui la composaient se virent dans une galerie assez large pour que vingt d'entre eux pussenl aisément s'y ranger en bataille, ils eurent tous bon espoir ,i sentir monter à la tète l'ivresse qu'excite l'approche du dan
La lueur flamboyante des torches avertit bienti t les brigands île I > \ site qu'on venait leur rendre ; leurs cris retentirent de toutes paris, et une vive fusillade s'engagea.
' ùt un spectacle épouvantable, mais magnifique, guerre
d'extermination que des bot livraient à li torches, des
l'eu dont les soldats et. lient munis et de la fusillade, lies stal < tites énormes tombaient delà voûte par gros quartiers, écrasaient d leur chute ceux-là mêmes qui l'avaient provoquée; les billes rel saient contre les rochers et rayaient les parois de la grotte; les des explosions roulaient au loin dans les profondeur: erne, ré-
| • par le tonnerre de mille échos.
Inférieurs en nombre, les brigands avaient sur la troupe 1' connaître les détours, les anfractuosités, les issues sera êtes 1 1 multipliées de la grotte; à chaque pas, celle-ci trouvait uue nou . uscade;
tireurs habiles et déterminés, les voleurs se plaçaient en des lieues inaccessibles, d'où, abrites par les saillies du rocher, ils fusillaient a plaisir leurs adversaires, sans que ceux-ci pussent répondre à des coups qui semblaient partir des rochers mêmes suspendus sur leurs tètes. Les brigands n'étaient que trente-six, mais leurs forces étaient centuplées par l'avantage (les lieux ; il fallait occuper, sur les derrières de la route, tous les postes dont on les débusquait, afin de n'être point pris par eux entre deux feux : et si les soldats n'avaient reçu des renforts continuels, qui permettaient à la limie qu'ils formaient de s'alonger toujours sans se rompre, la victoire fut peut-être restée douteuse.
Enfin, après quelques heures de combat, après la perte d'un grand nombre d'hommes tombes dans les rangs des soldats, sans que les brigands eussent beaucoup souffert, on parvint à traverser un petit lac qui se trouve à moitié de la caverne Les voleurs avaient une nacelle pour le passer; mais les soldats lurent obligés de le franchir sous un feu meurtrier et les jambes enfoncées jusqu'il mi-cuisse dans l'eau et dans la vase. Chassés alors de poste en poste, les brigands se trouvèrent bientôt acculé dans l'endroit même ou les curieux qui visitent aujourd'hui la grotte sont obligés de confier leur vie au frêle édifice de deux échelles attachées l'une à l'autre, et sans lesquelles il serait impossible de monter de la première partie de la grotte dans la seconde.
Qu'on se figure (\vu\ grottes se faisant suite dans la même direction, mais situées a des hauteurs différentes, en sorte que l'orifice de la seconde se trouve a cinquante pieds environ au dessus du sol de la première. Entre les deux, à mi-hauteur, esl une plate-forme étroite, glissante, sur laquelle huit ou dix personnes ont grand'peine à se tenir; cette plateforme est terminée par un précipice d'une profondeur inconnue, dont la paroi verticale sert de fondation et de support à la grotte supérieure , plus élevée d'une vin-laine de pieds. Dans un rocher glissant qui l'orme saillie en dos d'âne, deux entailles creusées de main d'homme re< oivent les deux pieds d'une longue échelle dont la tète va s'appliquer au sommet de la muraille qui se dresse en face. C'est le long de celte frêle machine qu'il faut se hisser avec le soin de se pencher tantôt à droite, tantôt a gauche, suivant les indications du guide, au risque de se précipiter, par un faux pas, par une oscillation de l'échelle, par la rupture d'un échelon, au fond de l'abîme dont on découvre au-dessous la noire profondeur.
Les brigands, poussés par les soldats, venaient d'arriver sur le bord de cette muraille ou paroi verticale; chasses de toutes les parties de la grotte supérieure, ils espéraient encore trouver un refuge dans la partie nférieure; ils éteignirent toul d'un coup leurs lumières et mirent le feu 'a un tas de paille humide, dont la fumée épaisse et puante remplit en un moment la galerie supérieure. Pendant que les soldats s'arrêtaient dans cette subite obscurité, a demi asphixiés et tachant en vain d'éteindre la paille qui brûlait lentement, les voleurs se laissèrent a la hâte L'Iissrr le long de l'échelle, et quand la lumière reparut sur le haut du rocher, les premiers soldats accourus pour saisir leur proie virent avec étonnement le dernier de leurs ennemis s'enfoncer dans le me et disparaître comme un fante s dans le précipice ouvert sous leurs pas
i i i lit ici le passage le plus difficile; la troupe s'étail bien munie de longues et tories échelles, mais comment les descendre et les assujettir sur une plate-for glissante ci obscur? La fusillade s'engagea de nouveau, mais avec le plus grand désavantage | r II car pendant
qu'une dizaine de brigands occupaienl dans l'ombre I plati foi me sur laquelle il fallait nécessairement appuyer le] * leurs ca-
s, descendus dans le bas de la grotte el à l'abri de toul i éril, s'é- ? ur les rochers el sur les saillies des stalactites eur qui leur pei metl m de netl un feu bien nourri l'entrée de la grotte supérieure; en
sorte qu'il devenait impossible de se tenir sur le boni du préi Bientôt effrayés d'avoir affaire i des ennemis invisibles, dont la présence n'était signalée que par la mort qu'ils i un ii ni 1 1 par l'éclair qui venail illuminer un instant le point de l'espace ténébreux ou ils se te.
liaient radies, les soldats commencèrent à plier el à se ranger contre les deux parois de la grotte.
Alors, après avoir, au péril de sa \ie, Lien examiné les aeeidciis ilu terrain , étudie la position de l'ennemi, les difficultés du passade, visité tous les eoins et recoins, le eoinniandant lit éteindre toutes les torches ; il prit les vingt meilleurs tireurs de la troupe, les >is des encoi-
gnures de rochers, placés de telle sorte qu'au signai dençé ils pussent facilement tirer sur les brigands qui occupaient la plate-forme. A la i'a- \ eur de l'obscurité qui ne permettait plus a l'ennemi que de tirer au hasard, des hommes s'approchèrent en rampant jusqu'au bord du précipice, traînant après eux plusieurs échelles qu'ils se. tinrent près à planter. Quand chacun lut à son poste et toute chose en état, l'officier lança lui-même sur la plate-forme un pot à feu. Lue lueur subite et rouge éclata dans les tendues comme la flamme d'un volcan, et mil en relief, sur l'obscurité qui les environnait, les dix hommes qui gardaient la plate-forme. Feu! cria l'officier. Au même insla.nl, vingt coups de fusil partirent. Blessés ou morts, les brigands glissèrent tous les dix de la plate-forme dans i'abinie. Trois échelles dirigées par des bras vigoureux s'appliquèrent sur le roc glissant ; trente grenadiers se précipitèrent sur leurs échelons. Des cris de rage partirent d'un côté, des bourras de victoire éclatèrent de l'autre, et malgré le feu terrible des brigands qui à la lueur du pot à feu ajustaient les hommes à mesure qu'ils glissaient le long des échelles, malgré la rupture de l'une d'elles, qui cédant sous le poids se brisa et entraîna des soldats dans le précipice, un quart d'heure suffit aux assiegeans pour se rendre mailres de la place.
Le combat se prolongea quelque temps encore dans les vastes s..iies et dans les longues galeries qui forment la première partie de la grotte: mais les munitions des brigands étaient épuisées; plus de la moitié étaient morts ou grièvement blessés; les dix fia douze qui restaient durent par se rendre ou par tomber de vive force entre les mains de la troupe.
En ce moment un cri d'horreur partit de l'extrémité de la galerie qui conduit à la sortie par laquelle on débouche en face des bains d I , .... La foule des soldats se précipita de ce coté, et à mesure qu'ils arrivaient un effroyable spectacle les glaçait d'épouvante : cent quarante-six corps et autant de tètes séparées de leur tronc gisaient sur le sol; une odeur de putréfaction emplissait l'atmosphère; partout la pierre était rangée; des mares de sang lige dans les interstices du sol expliquaient le sort des malheureux soldats entrés dans la grotte quinze, jours auparavant, et attestaient la froide barbarie des brigands, qui, l'une après l'autre, avaient en silence coupé cent quarante-six tètes.
A la lueur des torches, les soldats reconnaissaient parmi les cadavres leurs camarades et leurs amis ; la douleur de la surprise fit f. dans leurs cœurs à une rage de vengeance que l'autorité des chefs eut grande peine a modérer. Un garrotta les douze voleurs dont on emparé, on les traîna au grand jour tout souillés de sang et de sueur, tout noirs de boue et de fumée ; un immense concours de peuple les escorta jusqu'à la prison de F'oix. Trois mois après ils furent tous exécutés publiquement sur la place du Marche. Quant aux vingt-quatre autres, on ne retrouva dans la caverne que douze corps; on conjectura qu'ds avaient roulé dans les précipices, qu'eu se cachant dans les l'entes des rochers, ils étaient parvenus à s'évader. Quoi qu'il en soit, on n'entendit plus parler d'eux et le pays recouvra la tran
Sans compter les cent quarante-six homme la perte qu'essuya le régiment fut deux ou trois fois plus considérable. La grotte porte encore en maint endroit les vestiges des scènes nage que nous venons de raconter, et la quantité de crânes et d'ossejnens humains dont le sol, en certains endroits, . i, prouve
que malgré le soin qu'on mit à recueillir et à ira. iu dehors les
restes des yiçtiu es de cette sanglante exj di m, leur nombre lut si considérable que beaucoup ont échappé à toutes les recherches et pour tombeau le lieu même ou elles avalent perdu la vie.
(Ce urritr Francqù.) j i les JIetjun i