LES AVOIR FAIT SUFFISAMMENT E0T1B
Une distance de huit lieues sépare Marrah de Hamah, la route va du nord au sud. A deux heures de Marrah, à une demi-heure à droite du chemin, gisent, sur un vaste plateau, des pierres de taille, des murs à demi enfouis dans la terre , des colonnes brisées, des chapiteaux, des corniches d'un beau travail ; un portique orné de deux pilastres corinthiens s'élève au milieu de ces débris d'une antique cité ; point d'arbres, point d'eau, pas un brin d'herbe, pas une habitation humaine parmi ces ruines; partout la solitude et le silence. En arrivant au milieu de cette ville désolée, je vis un grand aigle fièrement posé sur le faite du portique ; ses ailes étaient à demi déployées, comme si l'oiseau avait voulu se tenir prêt à remonter dans l'espace ; il arrêta sur moi ses pénétrans regards, avec je ne sais quelle menaçante expression. Le grand aigle semblait me reprocher d'être venu troubler la paix de ces ruines dont il s'était fait comme le gardien.
Je n'ai pas trouvé, dans mes souvenirs, le véritable nom de cette ville et mon guide n'a pas su me dire non plus la dénomination que les gens du pays ont donnée à ces débris. j\e pourrions-nous pas croire que ces restes ont appartenu à Albar ou Albari, cité mentionnée par les chroniqueurs de la première croisade? Guillaume de Tyr place Albar à six milles de .Marrah, et cette dislance convient précisément à la situation de ces ruines. Un fait de la première croisade se rattache à Albari : Tandis que les chefs de l'armée chrétienne soumettaient, après la prise d'Antioche, plusieurs villes de la Cilicie et de la Mésopotamie, Bohémond, comte de Toulouse , jaloux aussi , dit le chroniqueur, de ne pas s'engourdir dans l'oisiveté , partit d'Antioche avec un grand nombre d'hommes armés , et vint mettre le siège devant Albar. Cette ville , occupée par les Turcs, était très fortifiée, mais les croisés l'attaquèrent avec tant de vigueur, que les habitans furent bientôt forcés de se rendre. Pierre de Narbonne , confesseur du prince Raymond , devint évêque de la ville d' Albar, et l'église de cette ville fut élevée à la dignité de
(1) DibHolhéi[ue des Croisades, première partie.
LE CABINET 1>E LECTCTŒ.
métropole. Pierre de Narbonne l'ut, selon Guillaume de Tyr, le premier évêque latin donné à l'Orient, depuis que les croisés avaient pénètre dans
ce pays (1).
.le continuai nia route vers llaniah ; à droite, à une distance de deux lieues, apparaît une longue chaîne de montagnes, habitée par des Ansarieus; à gauche, c'est le désert, avec sa physionomie monotone; on rencontre de temps a autre, sur le chemin, des villages détruits par l'armée égyptienne en (833. Trois heures avant d'arriver a llaniah. ou laisse à gauche un caravansérail appelé Mian-Schi-Mian, habité par une lienlaine de familles musulmanes.
Hamah, l'ancienne Kpiphania, esl une charmante ville assise au penchant de deux collines, formant une large vallée toute plantée de l>eau\ arbres fruitiers. La vallée de Hamah, ouverte a l'Orient et a L'Occident, esl traversée par l'Oronte. appelé \*sis le Rebelle) par les L'eus du pays. L'Oronte divise Hamah en deux parties; quatre pouls jeté sur le lleuve joignent les deux parties de la cité, Un grand nombre d'aqueducs se montrent sur les deux rives de l'Oronte. La ville de Hamah étant plus haute que le lleuve, elle est abreuvée au moyen de grandes roues hydrauliques, dont l'une a jusqu'à soixante-dix pieds de diamètre. Ces roues élèvent l'eau à cinq ou six pieds au dessus de leur hauteur, et la versent dans les aqueducs, qui la portent dans les divers quartiers de la cite. Ces machines hydrauliques font, en tournant, un bruit d'enfer; ce bruit est insupportable pour les étrangers qui n'y sont pas habitués. Mais ces immenses roues, ces longs aqueducs, ces eaux perpétuellement agitées, les maisons, les kiosques de Hamah, mêlés aux grenadiers à la Heur écarlate, aux pommiers, aux cerisiers, aux abricotiers de la vallée, produisent des paysages délicieux et pleins d'originalité. Contemple la ville de Hamah et ses eaux répandues sur différens points, a dit un poêle arabe; le fleuve Rebelle fait tourner de nombreuses machines dont le mouvement est soumis à ses lois. »
Hamah compte plusieurs bains publics, des khans, des bazars bien approvisionnés, des mosquées. Ses maisons sont construites en terre et en briques rouges cuites aux feux du soleil. La population de llaniah est de vingt-quatre mille habitaus, dont six cents chrétiens; le reste est musulman. Les habitans de cette ville ont la réputation d'avoir beaucoup d'imagination; ils sont, dit-on, tous poètes, et on les a surnommés les oiseaux parlons. C'est à Hamah que les badjis de Stamboul et de l'Anatolie achètent la toile pour faire \esihrams ivoiles péuiteutiels, employés pendant le saint pèlerinage de la Mecque.
Nous remontâmes à cheval le 17 octobre, à midi. Au bout de cinq heures de marche , nous traversâmes l'Oronte sur un vieux pont en pierres. Le lleuve coule ici entre deux collines dépouillées d'arbres et très rapprochées l'une de l'autre. Au sommet de la colline occidentale apparaît un petit village appelé llostan ; il occupe une partie de l'emplacement de l'antique Aréthuse, où fut. martyrisé Marcus, évêque de cette ville. Saint Grégoire de Nazianze a décrit les horribles tourmens que le peuple d'Aréthuse lit subir au vénérable évêque. Marcus avait livré à l'incendie et à la destruction un temple païen cher au peuple d' Xrethuse. La multitude lit éclater sa colère contre Marcus. Celui-ci songea d'abord à prendre la fuite pour se dérober au courroux du peuple; ce n'était point par lâcheté, mais il se rappelait ces paroles de l'Évangile : « Quand on vous chassera d'uue ville, allez dans une autre pour y enseigner la parole de Dieu. » Cette fuite ne fut pas longue. Marcus revint à Aréthuse, et s'offrit au peuple. L'arrêt fut bientôt prononcé; l'empereur Julien ne lit rien pour arracher l'evèque des mains de la populace, quoiqu'il put se ressouvenir que Marcus l'avait sauvé, à l'âge de six ans, de la vengeance de Constance , qui l'avait condamné a mort, ainsi que son frère Gallus. L'évéque d1 tréthuse fut traîné sur les places publiques; chacun lui adressait un outrage ou lui infligeai! une torture. Cette sanglante tragédie devint comme le passe-temps de la populace aréthusiemie. \ la lin, on enduisit son corps de miel, ou l'éleva
(I) Guillaume de Tyr, loin. I, cb. vit.
sur un pieu, et le vénérable évêque resta ainsi exposé a l'affreuse piqûre des guêpes et des abeilles, sous les ardeurs du soleil de midi. l'as une plainte ne s'échappait de la bouche «lu martyr; il gardait sa sérénité au milieu des tourmens. Du haut de l'arbre de douleur où il était attache, Manus contemplait paisiblement les colères de la foule, et lui pardonnait. Celte calme résignation des martyrs dans les supplices est un bien touchant et bien magnifique spectacle de ces premiers temps de l'église naissante. Tertullien nous a explique cette grandeur sublime des martyrs : Quand l'âme est aux cieux , nous dit ce grand homme, le corps ne sent plus la pesanteur des chaînes; elle emporte avec soi tout l'homme!
Sepl heures de marche conduisent de Rosian à Homs, cité hàtie au milieu d'uue plaine dépouillée d'arbres; Homs, l'ancienne I .messe , est enfermée dans l'enceinte d'une muraille dont la circonférence est d'environ trois milles. Bonis n'occupe pas tout l'espace entouré de murs; le CÔté oriental de la cite ne présente que des décombres. l'oKoKe a dit que les murs de Homs avaient été construits par les chrétiens de la première croisade, c'est une erreur Homs n'a jamais appartenu aux croisés;
on ignore l'époque précise de la fondation d'Émesse. Méhé d-Ébid,
auteur du Livre des Prières, rapporte que Homs ou Uams fui bâtie par llams, Qls de Mehr, de la tribu des Vmalécites, qui lui laissa son nom. Le même auteur ajoute que Homs est un lieu de bénédiction, et Vunt des cités du paradis. Ce titre aurait mieux convenu à Hamah, ville b.itie au milieu de jardins délicieux, qu'à lloms, entourée d'une plaine sans fleurs et sans ombrage. Les musulmans de l'antique Kmesse disent qu'il v a dans la citadelle de cette ville uu exemplaire du Koran écrit de la main même d'Omar, le célèbre lieutenant du prophète de la Mecque. Lorsqu'on Ole le livre saint de l'endroit oit il est plan', chose fort rare d'ailleurs, une pluie aussi abondante que celle du déluge tombe dans les terres de Homs; aussi est-il prouvé et reconnu de tout le monde que dans les temps de sécheresse on a recours a ce livre. Dieu fait descendre les eaux du ciel (1).
Sous les derniers Césars, Kmesse était une ville très importante, très peuplée et bien fortifiée. Ces hautes tours, qui s'écroulent maintenant , brillaient de loin sous les rayons du soleil ; de magnifiques palais, des temples s'élevaient de toutes parts. Kmesse, connue Héliopolis ou Balbek, adorait Baal , le dieu Soleil ; il n'est pas r«sté pierre sur pierre de re fameux templejl'Émesse, dont le faite, d'après le poète Avanius, égalait en hauteur les cimes du Liban.
Les habitans d'Émesse étaient célèbres par leur esprit et par leurs richesses. Aujourd'hui encore, quoique la race ne soit plus la même, la population de cette ville passe pour une des plus belles et des plus spirituelles de la Syrie. « Les femmes, dit Mehciiied-Lbid , ressemblent ù des anges par leur beauté et par le charme de leurs manières. Sur ce dernier point, un voyageur qui passe ne peut guère juger par lui-même; car les dames de Homs, couvertes de la tête aux pieds par leurs lougg voiles blancs, ne montrent pas leur figure. On parle aussi de la coquetterie et de la corruption des femmes d'Émesse.
On compte a Homs quinze nulle musulmans et cinq nulle chrétiens. Les principaux revenus des habitans sont les grains, le tabac et le raisin. On y fabrique des étoffes de soie, et les manteaux syriens en lame ravir qu'en appelle ablm . \iiisi que Hamah, lloms est fréquentée par les Bédouins du désert, qui viennent y faire leurs provisions de l'année.
Méhémet-Réchid-Pacha , général en chef de l'armée ottomai 1832, avait jugé que la vole de lloms était la seule place de Syrie d'où il pourrait arrêter l'invasion d'Ibrahim-Pacha. Le fils de Méhémet-Ali parut sous les murs de lloms au moment où les lures l'y attendaient
le moins. Celait la première lois que (les troupes dressées a la manière européenne, les i.nes a Stamboul, Ici autres au (.dire, se trouvaient I u présence L'année du vice-roi était moins nombreuse que celle du sultan ;
I vMiéineil-Edib, litre <iei J'nèrct.
mais quelle différence sous le rapport delà tactique! L'armée ottomane était mal disciplinée et n'avait pas un seul officier instruit: les régimens de FÉsvpte auraient pu être comparés à des régimens européens, et plusieurs chefs possédaient une bonne instruction militaire. Ibrahim n'eut pas de peine à vaincre une pareille armée. La déroute des Osmanlis fut complète; ils laissèrent sur le champ de bataille deux mille morts, et au pouvoir des vainqueurs trois mille prisonniers et douze pièces de canon. La victoire ne coûta aux Egyptiens queceut deux morts et cent soixantedeux blessés.
Le lendemain de notre arrivée à Homs était un jour de foire; les portes de la ville avaicut ete ouvertes de meilleure heure que de coutume, pour laisser entrer les habitans des campagnes qui venaient vendre les productions de leurs terres. Vers les dix heures du matin, la cité de Homs était remplie de monde, et l'activité était grande. Au moment où les vendeurs et les acheteurs se livraient paisiblement à leurs affaires, les portes de la \i'le furent soigneusement fermées, et la moitié d'un régiment d'infanterie vint fondre toute à coup sur le peuple. Le désordre le plus complet régna alors dans Homs; on aurait dit une ville prise d'assaut, envahie par un ennemi furieux. Jeunes gens, vieillards, chrétiens, musulmans, tous étaient saisis, garrottés et traînés dans les rues par des soldats armes de pied eu cap. Ils s'emparaient des marclu. "'s dans leurs boutiques, des menuisiers, des bijoutiers, desarmuriers, des s<..':ers, tranquillement livrés aux travaux de leurs ateliers. Les cris, les gémissemens des femmes, des jeunes filles, se faisaient entendre de toutes parts; elles se meurtrissaient le sein, se déchiraient le visage, frappaient les murs des maisons avec leur tète, .le vis, a coté de notre logement, une belle jeune femme arabe assise sur une pierre .avec deux petits enfaus: c'était une femme à qui on avait enlevé son mari ; elle s'arrachait ses longues tresses noires, et disait en sanglotant : > Ou m'a pris mon maître, mon ami, le père de mes enfans ! c'était lui qui les nourrissait! Que deviendrez-vous mes pauvres petits agneaux, maintenant que votre père n'est plus la pour vous donner du pain.' Et la jeune femme, désespérée, serrait contre son cœur ses deux, enfans nus.
Ce spectacle déchirant, cette complète désolai iou de toute une ville n'était autre chose que le recrutement ordonné par le vice-roi d'Egypte. Quand Mehemet-Ali veut augmenter son armée, il profite de quelque grande fête, de quelque foire importante, et même au besoin, il réunit le peuple pour une cérémonie religieuse, et le fait cerner par un corps de troupe sur lequel il peut compter. Les soldats, comme nous venons de le voir, fondent sur les hommes assemblés et les entraînent avec violence sans leur donner le temps de revoir les lieux qui les ont vus naître, de dire un dentier adieu à leur mère, à leurs enfans, à leurs épouses et à leurs sœurs. Tous les hommes qu'on saisissait dans Homs étaient traînes dans la cour d'une caserne; là, on s'empressait de faire le triage : les vieillards et les chrétiens étaient renvoyés, mais tous les musulmans eu état de porter les armes étaient garrottes et emmenés eu Egypte par un détachement de soldats, comme des galériens en France. Tous ces pauvres jeunes gens n'ont pas l'espoir de revoir leur terre natale, car ils sont soldats à vie ? Cette violation des saintes lois delà famille et des lois éternelles de la justice est la cause en Syrie d'une grande misère et d'une grande corruption. Les terres, privées des bras qui les cultivaient, sont en friche et ne produisent plus rien ; les jeunes femmes d'Antioche, de Damas, de Beyrout, de Hamard, de Homs, d'Alep, à qui on a pris leurs maris, se dévouent a l'infamie pour un peu d'argent ; elles achètent, au prix de leur honneur, le pain de leurs jours, le pain de leur famille : horrible effet du despotisme égyptien qui pèse sur la malheureuse Syrie !
Un de mes plus grands désirs de voyageur était de contempler les vastes ruines de Palmyre. .l'ai pu remplir la tâche que je m'étais imposée; mais que d'ennuis, que de peines, que d'efforts pour arriver jusque-là ! Plus j'avançais vers le but de cette grande excursion, plus les difficultés et les craintes se multipliaient sur mes pas, et Palmyre semblait se dérober à l'ardeur de mes vœux.
Depuis la conquête de la Syrie, par Ibrahim-Pacha, il y a dans Ce pays une cavalerie irrégulière formée des Bédouins de la Libve et de la Haute-Egypte, dette cavalerie se compose de trois mille hommes ; elle est destinée à la surveillance des routes, à courir après les déserteurs ; en temps de guerre, c'est elle qui va en avant de l'armée régulière pour éclairer sa marche. Chaque cavalier reçoit, par mois, une paie de cent piastres (vingt-cinq francs), mais il est tenu de fournir son cheval, ses vètemens et ses armes. Le général en chef actuel de cette 8a. valerie se nomme Madjoun-Bey ; il nous donna, à Alep, une lettre pour le gouverneur de Homs, dans laquelle il lui prescrivait de mettre ,< notre disposition douze de ses cavaliers. L'escorte nous fut accordée ; un Turc appelé Hassan-Aga, qui dans l'armée irrégulière a le titre de lieutenant, en était le chef. Hassan-Aga s'engagea sur sa tête à nous accompagner dans le désert jusqu'à ce que nous eussions trouvé la tribu arabe d'Abechdali, gouvernée par le sclieik Mahmoud, un des chefs les plus puissans des Bédouins. Hassan-Aga était porteur d'un billet de Madjoun-Bey ou le général priait son noble ami le vénérable sclieik Mahmoud, de nous donner quinze hommes de sa tribu pour nous conduire à Palmyre et nous ramener ensuite à Homs. Hassan-Aga ne devait nous quitter que lorsqu'il aurait obtenu du sclieik Mahmoud l'engagement formel de repondre de nous sur sa vie. Nous louâmes trois chevaux pour les douze ou quinze jours que devait durer notre course, et nous emportâmes des provisions pour aller jusqu'à Palmyre. Le trajet de Homs à Tadmor est de trente lieues.
Nous partîmes de Homs le 20 octobre, à neuf heures du matin , avec nos dix cavaliers commandes par Hassan-Aga. Nous nous dirigeâmes vers le sud-est. Au bout d'une heure de marche, nous laissâmes adroite un petit village appelé Zeïdel ; une heure plus loin, un autre bourg du ucm de Soukaraah ; puis nous ne vîmes plus que le désert, qui, dans son immensité, nous offrait l'image de l'infini. Ce désert de Syrie a quelque chose d'effrayant, quelque chose qui accable l'esprit et le jette dans une tristesse profonde. Figurez-vous, sous un ciel ardent, des plaines immenses, sans maisons, sans arbres, sans ruisseaux, des horizons à perte de vue. Le sol, stérile et dépouillé, ne présente que de rares herbes épineuses qui semblent croître à regret. Des troupeaux de gazelles, des sauterelles, des belettes, des rats, des sangliers, un Bédouin qui passe sur sa jument en soulevant des tourbillons de poussière, c'est tout ce qui trouble parfois le profond silence de ces vastes solitudes Les Arabes ont donné au grand désert le nom de Babaar (la mer); il y a dans cette dénomination arabe une poétique image dont chacun peut saisir la vérité. B-ieu en effet ne ressemble à la mer comme cette vaste et uniforme étendue qui n'a de bornes que l'horizon. Au milieu du désert, comme au milieu des solitudes de la mer, l'homme n'a pour toute ressource que ce qu'il emporte avec lui.
Nous marchâmes toute la journée du 20 octobre sans rencontrer aucune figure humaine. Nos cavaliers allaient les uns après les autres à la découverte ; ils se plaçaient sur des monticules pour chercher des tentes: mais ils n'apercevaient que la plaine morne et silencieuse. Quand la nuit eut enveloppé le désert de ses ombres, nous dressâmes notre tente au pied d'uu mont de sable, et nous primes notre repas avec les provisions que nous avions apportées de Homs.
Le 21, à la pointe du jour, notre tente était pliée, et nous nous acheminions vers l'orient. J'avais admiré le beau spectacle du lever du soleil en pleine mer, mais le spectacle du lever du soleil en plein désert m'a semblé plus majestueux, plus sublime. Je n'espère pas retracer la magnificence de ce spectacle ; on crie d'admiration à cet aspect, et c'estrefroidir sou impression que de chercher à décrire un tel tableau. Co m ment montrerais-je, au point de l'horizon où le soleil va se lever, ces innombrables petits nuages traversés par des rayons lumineux semblables à de longues (lèches? Peu à peu les rayons deviennent plus ardens, les bords du ciel resplendissent, des gerbes de feu montent dans l'espace, et l'extrémité orientale du désert s'illumine. Tout à coup le large disque du soleil semble sortir du sein des sables et apparaît à l'horizon
comme le cratère d'un volcan; le désert paraît tout de feu : on dirait qu'un immense incendie enveloppe la terre et le ciel. Puis toutes ces splendeurs s'effacent lentement, et le soleil recommence sa course.
ÎNous avancions toujours du côté de l'est. En cheminant dans ce désert, ou j'apercevais de temps a autre des traces de camps de Bédouins. mes yeux cherchaient des sépultures de ce peuple nomade: mais rien qui put ressembler a un tombeau ne se montrait a nous.
— On donc les Bédouins enterrent-ils leurs morts? dis-je a Hassan- Aga qui marchait à cote de moi.
— L'Arabe, me repondit Hassan, ne s'inquiète pas plus de savoir le lieu ou il dormira de sou dernier sommeil, qu'il ne s'inquète de savoir le lieu ou il dressera sa tente ; il ensevelit ses morts partout ou il se trouve, et si, dans ses campemens divers, il revenait à la place ou il a dépose les restes d'un pere, d'un frère ou d'une épouse, il ne trouverait plus rien : car un jour un vent impétueux se levé, il creuse la terre cl, avec la poussière du désert, il emporte et disperse la poussière des ossemens humains.
i n incrédule (pu entendrait les paroles que tu viens de prononcer, dis-je a Hassan, rirait si tu lui parlais ensuite de la future résurrection des morts ; il te dirait que c'est folie de croire que ces cendres perdues au milieu du sable puissent se rassembler et redevenir, sans se confondre, ces mêmes corps vivans tels qu'ils étaient avant la mort.
— L'incrédule qui ne se comprend pas lui-même, répondit Hassan- Aga, voudrait-il comprendre les mystères de la Providence ? Le prophète a dit : Dieu qui a lire les miaules 'du chaos, Dieu qui a tout créé, manquerait-il de puissance pour faire revivre lis morts?
On peut faire cette remarque, qu'il n'y a pas de tombeaux chez les Bédouins; ils n'ont jamais connu le charme mélancolique qu'on éprouve sur le sépulcre d'un père ou d'un ami, ils n'ont jamais prête l'oreille au doux et plaintif murmure d'une ombre, ils n'ont jamais médite, aime, espère autour d'un funèbre monument, L'Arabe du désert, qui n'a pas connu la paix d'une demeure Bxe pendant sa vie. ne connaît pas la paix de la tombe après sa mort ; sa froide dépouille devient errante comme le fut sa propre vie. Ii est dans la destinée du Bédouin de ne rien laisser de lui eu ce monde. I.e Bédouin se pose sur la terre comme les oiseaux du ciel, mais ne s'y attache pas ; après son trépas, le vent mêle ses cendres au sable qui tourbillonne, et vous ne pourrie/, pas plus trouver son sépulcre que celui du milan, du vautour ou de l'epervier.
Bumisi i \ Toi JOl lu.
(Revue de Paris. — La suite au prochain numéro.)
1ES CAIDJIS, BATELIEBS M en \s I v \ 1 1 NOPLE.
Suite. — Voir le numéro du 10 février.)
Les caïdjis sont généralement de très beaux hommes, unissant une grande force à beaucoup d'agilité , un peu amaigris par l'état de transpiration continuelle dans lequel ils vivent, sans que pour cela leurs traits laissent paraître aucune trace de souffrance; habituellement réfléchis. mais plutôt gais que tristes; sobres, braves et pas querelleurs, si ce n'est quelquefois par hasard pour arracher une pièce de plus a un passager peu généreux.
Ils forment une corporation nombreuse, qui a ses chefs, son conseil municipal, ses statuts, ses lois et ses coutumes. A chaque échelle réside un kiahia batelier maître' , ehargé de défendre leurs droits, de mettre des bornes à leurs exigences, de punir leurs infractions, en un mot, un capitaine du port au petit pied, remplissant tour à tour les fonctions de commissaire de police et déjuge de paix; conciliateur quand on réconte ou qu'il est de bonne humeur, mais armé d'un bâton et sachant en faire
tisane, si le caïdji se montre récalcitrant, ou si lui-même esl en proie à quelque contrariété domestique. Comme tout fonctionnaire asiatique, l< kiahia jouit (l'une autorité sans bornes . dont il fait le plus souvent un usage paternel, mais dont il abuse aussi de temps à autre pour augmente! ses prolits; d'ailleurs dévoue a ses camarades, bienveillant pour le publie cl naturellement brave homme, il esl la providence du débarcadère
Les caïdjis des grandes maisons, bien habillés el bien nourris, ont un salaire suffisant pour entretenir leur famille el mettre de côté quelques épargnes l <• prix auquel la course est taxée permet aux caïdjis de louagi de gagner une trentaine de piastres par jour, environ sept francs, somme arec laquelle ils vivent dans l'aisance, font vivre leur femme «m leurs enfans , el se ménagenl des ressources pour la vieillesse; quelques uns trouvent encore le moyen d'acheter une esclave. Dans la belle saison e à CODStantinople la belle saison dure presque huit mois, ils fonl des journées de dix à quinze francs. Lorsque le bateau leur appartient, c'est un bénéfice à peu près net, car les droits à acquitter sont peu de chose et, dansée pays barbare, on ignore toujours l'invention des impôts in directs qui ont pris chez nous une si grande extension On voit doue que le métier de batelier a Constantinople esl plus lucratif que beaucoup d'états plus relevés a l'aris \ussi les caïdjis sont-ils très jaloux de leurs privilèges, et le sultan Mahmoud avait-il encouru les disgrâces de l'impopularité pour avoir ose. en dépit de leurs réclamations, jeter un ponl de bois entre les deux rives de C.alata et de Stamboul Ce malheureux pont Dottant, d'ailleurs si léger, si gracieux ci si nécessaire, puisqu'il sépare l'arsenal <\u reste du port . a rendu bien des partisans a l'ancien régime, a reveille dans bien e\ff, cours le vieux levain janissaire
Les caïdjis Ont une aversion encore plus prononcée pour les bateaux .< vapeur (pie pour les ponts. En effet, les ponts diminuent seulement b nombre des passagers, tandis que les bateaux a vapeur, empiétant Mi, les attributions des caïdjis, sont pour leur corporation îles eoiieiirrens d'autant plus redoutables qu'ils rament eux-mêmes, et avec un avec une rapidité qui délie toute puissance humaine.
i ae compagnie anglaise ayant obtenu du sultan Mahmoud la permis
sion d'établir un service de bateaux a vapeur sur le Bosphore, les caïd
jis s'opposèrent à la marche des nouveaux navires, menacèrent de les m eendier si on ne se hâtait de révoquer la concession, el, en attendant s'ingénièrent d'attacher avec des câbles les roues de ces calques de feu. tel esl le nom qu'ils leur donnent. Le gouvernemenl turc compril et qu'il y avait desacre dans les plaintes d'un si grand nombre d'hommes, menaces dans leur existence, et il eut le bon esprit de céder
Les qualités dominantes chez les caïdjis, sont le courage, la persévé rance, la sobriété, l'économie, la résignation, un certain esprit de socia bililé. et des manières affables: celte prévenance, mais aussi celte fierté de l'homme qui, tout en ayant besoin des autres pour vivre, ne compte cependant que sur son travail ; l'amour de la liberté, une vue admiration pour toutes les grandes scènes de la nature, un fond de loyauté el de religion. Aussi bien que leurs qualités, leurs défauts sont un mélange de ceux de l'agriculteur el du manu rien n'égale leur ignorance el leui superstition ; toujours en mouvement comme le navigateur, ils ont néan moins cela de commun avec le paysan, qu'ils ne connaissent pour la plupart que le lieu qui les a vus naître Ennemis de tout changemeni par insouciance autant cpie par système , ils agissent eoiuine agissaient leurs pères; la routine est devenue leur philosophie; dénués de tout esprit d'intrigue, ils ne manquent pas de cette finesse qui se gagne daosli commerce des hommes ; habitués l lutter contre les flots el les venta ces deux grandes forces de la nature, ils redoutent peu la puissance bu m. une. qii ils voient si souvent échouer contre la tempête
I ils sont les principaux traits par lesquels les caïdjis de Coiist.uilmr. ■ ple se ressemblent ; mais leur grande famille offre aussi de nombreuses variétés, xinsi les bateliers des calques a plusieurs paires de rames ont une allure plus militaire, comme il convient ,, dis hommes exerces aux manoeuvres d'ensemble et soumis aux lois de la discipline, ("eux des
«niques à une paire de rames, au contraire, ont plus d'abandon et de bonhomie : ce sont nos cochers de cabriolet, avec leur humeur liante et leurs privautés. Du plus loin qu'ils vous aperçoivent , ils vous appellent en criant :
„ Capitan, capitan, bana-bak (l). Capitaine, capitaine, regardemoi. »
Si vous hésitez, ils ajoutent :
.. — Capitan, viens à moi ; mes bras sont de ter, mon caïque est léger comme un oiseau. »
Ne tardez pas à jeter votre dévolu, car il viendra une nuée de caïdjis autour de vous ; celui-ci vous tirant par un bras, celui-là par l'autre, un troisième par votre habit ; tous parlant ensemble, vous accablant de politesses et vous empêchant de faire un pas. Eu pareille circonstance il faut pour se tirer d'embarras s'adresser au kiahia, qui les écarte avec sa baguette et vous conduit lui-même au caïque du plus adroit ou du plus ancien, suivant que vous avez besoin d'un bon rameur ou d'un homme deconliance. Lorsque le kiahia a désigné le bienheureux, tous se taisent et se retirent en applaudissant à son choix.
Le mieux, lorsqu'on s'embarque souvent, c'est de prendre toujours le même caïdji. A votre arrivée, il vous fait du coin de l'œil un petit signe d'intelligence , et pendant que les autres se fatiguent à vous vanter leur talent et la supériorité de leur caïque, lui prépare le sien en souriant, l'amène à l'échelle, vous accueille gracieusement à son bord , puis , se bâtant de donner le premier coup de rames, il lile en disant d'un air de triomphe à ses camardes : « Bou, bénim muchteri! Celui-là, c'est mon hôte ! » Après cela, il redevient grave, et c'est à vous d'obéir à son commandement, lorsque, vous étant allongé dans le caïque, il vous fait signe de ne pas remuer ainsi , ou vous ordonne d'appuyer tantôt à droite, tantôt à gauche , jusqu'à ce qu'il ait trouvé le point d'équilibre qui doit le plus favoriser la marche de la nacelle. S'il se trompe, tant pis pour vous; d'un mouvement de tête impérieux il vous avertira qu'il faut vous déranger de nouveau. Une fois bien aligné, parlez,' fumez, riez, chantez, si bon vous semble, mais ne bougez pas : la moindre secousse agite tellement la frêle embarcation que le contre-coup se fait sentir à la main qui tient la rame, et lui cause quelquefois une vive douleur. Le caïdji ne redeviendra aimable que lorsque toutes ses mesures seront prises, et que, tout en ramant tantôt d'une main, tantôt de l'autre, il auraôté successivement son turban, sa veste dorée et ses bas. Alors il vous dira : El mi, capitan? (Est-ce bien, capitan?) Il liera conversation; voudra savoir s'il y a en Europe une ville aussi belle que Constantinople ; si le sultan des Français a d'aussi beaux calques que le Grand-Seigneur; si la mer est aussi bleue à Paris que dans le Bosphore , et une foule d'autres choses du même genre.
Naturellement questionneur, il aime peu à répondre au questions qu'on lui adresse. Lui demandez-vous si la journée sera belle , il répond :
- BU men (je ne sais pas).
Ou bien, poussé dans ses derniers retranchemens , il se risque à dire :
- Allah bilir (Dieu le sait).
Avec sou Dieu le sait, il ne redoute aucune indiscrétion, surtout en matière politique.
• — Le sultan est-il aimé de son peuple, caïdji? •• — Dieu le sait.
(I) Capitan veut dire capitaine ; c'est le nom que les Turcs donnent aui l^uropeeus quand ils ont intérêt à llatter leur amour-propre : alors même ils se font scrupule de nous accorder le litre d'effendi, qui correspond à notre mot moniteur, et qu'ils n'échangent avec plaisir qu'entre musulmans. Lorsqu ils tiennent peu à nous plaire, ce qui arrive souvent, nous ne sommes pour eui que des ijiaour ou îles kiopeck, cesl-à-dire des infidèles ou des chiens, expressions nynonymes dans leur langage.
t — Croyez-vous qu'il soit sincèrement dévoué aux Russes ?
" — Dieu le sait.
« — Mais enfin, pensez-vous que les Turcs, si bons musulmans, ne se révolteront pas un jour contre le protectorat des Russes, qui, à leurs yeux, ne sont que des giaours?
« — Dieu le sait. »
Il faut qu'il ait une bien grande confiance en vous pour répondre : Ich Allah (plaise à Dieu).
C'est que le massacre des janissaires est toujours présent à sa mémoire, et qu'il n'ignore pas qu'en Orient les têtes ne tiennent pas bien sur les épaules. Mais, direz-vous, lorsqu'il s'agit de savoir si la journée sera belle, pourquoi répondre encore : Je n'en sais rien, ou Dieu le sait. — Pourquoi ? Parce que tout musulman , et particulièrement tout caïdji est imbu de la doctrine du fatalisme ; parce qu'il se croirait impie s'il se permettait de lire dans les signes extérieurs que la Providence étale cependant avec bonté aux yeux du marin, pour qu'il puisse présager le calme ou la tempête. Le despotisme est tellement dans les mœurs des Orientaux, qu'ils font de Dieu lui-même un despote, et qu'ils s'imaginent que, pour le plaisir de manifester son omnipotence, il changerait tout à coup le beau temps eu pluie, s'ils osaient, après avoir observé l'état du ciel, émettre une opinion quelconque. Il en est beaucoup qui poussent cette disposition si loin, qu'à leurs yeux les horloges et les montres sont une invention du diable; ceux-là, quand un chrétien, leur voyant une montre, a la naïveté de leur demander quelle heure il est, répondent pieusement: Dieu lésait! (Allah bilir !)
Si donc vous tenez à causer avec votre caïdji, évitez tout ce qui touche à la politique et à la religion; n'entamez pas non plus le chapitre des mœurs des peuples musulmans, il se croirait insulté. Parlez-lui des usages des nations chrétiennes, il vous suivra avec plaisir sur ce terrain; il ne manquera pas de rire à chaque malice que vous lui direz, et il vous étonnera plus d'une fois par le bon sens, la finesse et la malice de ses réparties. Il deviendra aussi liant que le cocher de cabriolet de Paris ; mais cependant avec de meilleure» manières , saus jamais dépasser les bornes du respect, sans jamais se manquer à lui-même: cette supériorité vient en grande partie de ce qu'il ne fait par usage de boissons spiritueuses; l'éducation religieuse y est aussi pour beaucoup; en aucune occasion, son métier de caïdji ne lui fera oublier qu'il est homme, qu'il est mahométan. Au terme de la traversée, s'il vous chicane sur le prix convenu, dites-lui sans colère, et plutôt avec une froideur dédaigneuse : « Je croyais les mahométans des hommes droits (doghrou adamlar). •> Tout à coup ses exigences ridicules feront place à des dispositions honnêtes; sa dignité d'homme a repris le dessus.
Nous nous sommes trop longuement étendu dans cet article sur le compte des bateliers turcs pour parler en détail des bateliers grecs, des bateliers arméniens et des bateliers juifs; nous nous bornerons à dire un mot des uns et des autres. Les caïdjis grecs ne le cèdent eu rien aux Turcs pour la force et la souplesse ; ils leur sont infiniment supérieurs pour l'intelligence et l'audace : les caïdjis turcs ne sont que de bons bateliers; lescaïdjis grecs sont de véritables marins. Les Turcsn'aiment que médiocrement la mer, et ne luttent guère contre elle qu'avec la rame; ils se fout bateliers parce qu'ils y trouvent du profit; mais ils se ressentent toujours de leur origine de nomades , et ils n'ont de solidité que sur la terre ferme. Les Grecs, vrais fils de Neptune, semblent nés pour glisser sur les flots, et préfèrent la voile qui demande de l'intelligence à la rame qui n'occupe que les bras. Aussitôt que la brise commence à souffler, le batelier grec hisse le mât et déploie les ailes du caïque; plus le vent fraîchit et devient impétueux , plus il lui offre de voile; l'œil tantôt sur le ciel, tantôt sur les vagues , il se sert d'une de ses rames en guise de gouvernail , et dirige avec orgueil la course aventureuse de sa nacelle, qui semble toujours prête à s'abîmer et qui surnage toujours. Sur mer, les Grecs sont toujours libres, toujours rois; il n'y a qu'à terre qu'ils sont esclaves et qu'ils reconnaissent les Turcs pour maîtres. Quant aux
caïdjis arméniens et aux caïdjis juifs de Constantinople, aussi timides que maladroits, ils ne peuvent supporter en rien la comparaison avec les Turcs et avec les Grecs; ils ne sont ni rameurs ni marins.
(Magasin Pittoresque.
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