VOYAGE AUX RUINES DE PAIMYRÏ
(Suite. — Voir le dernier numéro.)
Nous partîmes d'Alep le 10 octobre 1837, à trois heures après midi ; nous nous dirigeâmes au sud. A notre droite s'étendaient de beaux vergers d'oliviers, de pistachiers, des plantations de vignes ; à notre gauche, le vaste et sombre désert de Palmyre. Au bout de deux heures et demie de marche, nous passâmes à Khan-Touman, grand caravansérail à moitié ruiné, où se reposent les voyageurs. De Khan-Touman à Marrai] on compte quinze lieues. On rencontre à mi-chemin un pauvre village appelé Sermin, entouré de nombreuses grottes creusées au ciseau dans ie rocher.
La ville de Marrah est située sur un plateau du haut duquel le regard se promène sur une plaine immense et déserte. Marrah, cité florissante au temps de la première croisade, ne présente aujourd'hui qu'un aspect désolé; elle n'est habitée que par quinze cents familles musulmanes. Les murailles , les tours , les bastions de Marrah ont été détruits de fond en comble par la guerre et les tremblemens de terre. Les fossés de Marrah, jadis si profonds, si redoutables, sont maintenant comblés.
M. Michaud a raconté, dans le troisième livre de son Histoire des Croisades, le siège et la prise de Marrah par l'année chrétienne. 11 a dit comment la possession de Marrah donna lieu à de graves querelles entre Raymond, prince d'Antioche, et Bohémond, comte de Toulouse, et comment le peuple croisé renversa la ville pour terminer les contestations des deux princes chrétiens. Mais il est des détails [curieux, louchant le siège de Marrah, qui n'ont pu entrer dans le récit de l'historien, et ces détails, je les rapporterai ici.
Guillaume de Tyr, voulant justifier les cruautés de l'armée chrétienne après la prise de Marrah, dit que les habitans de cette ville se montraient orgueilleux à cause de leurs richesses, et étaient devenus d'une extrême arrogance, depuis qu'ils avaient battu plusieurs chrétiens dans une rencontre. Mais ce qui excita surtout la colère des soldats de Jésus- Christ, c'est que les Sarrasins de Marrah avaient planté des croix sur les remparts de leur ville et avaient couvert de boue et d'immondices ces signes sacrés de notre rédemption. Les chrétiens eurent beaucoup à souffrir durant le siège de Marrah ; aussi usèrent-ils de la victoire avec toute la fureur de la vengeance. Le chroniqueur Robert , témoin oculaire, nous a laissé une horrible peinture du massacre des habitans, et le sang-froid du narrateur ajoute encore à l'atrocité des détails qu'il donne.
« Les nôtres, dit-il, parcouraient les rues, les places" publiques, les toits des maisons, se rassasiant de carnage comme une lionne à qui on aurait pris ses petits ; ils taillaient en pièces et mettaient à mort les enfans, les jeunes gens, les vieillards courbés sous le poids des années ; ils n'épargnaient personne, et, pour avoir plus tût fait, ils en pendaient plusieurs à la même corde. Chose étonnante ! spectacle merveilleux , ajoute le chroniqueur, de voir cette multitude si nombreuse et bien avinée se laisser tuer sans se défendre ! Les croisés s'emparaient de tout ee qu'ils trouvaient; ils ouvraient le ventre des morts (ô détestable amour de l'or!) et en tiraient des bysantins et des pièces d'or. Toutes les rues étaient jonchées de cadavres, et des torrens de sang coulaient de toutes parts. O nation aveugle et destinée à la mort ! croirait-on que parmi cette grande multitude d'hommes , il n'y en ait pas eu un seul qui voulut confesser la foi de Jésus-Christ? Bohémond fit venir tous ceux qu'il avait fait enfermer dans la tour du château, et ordonna de tuer les vieilles femmes, les vieillards décrépits et tous ceux que la faiblesse de leur corps rendait inutiles; il fit réserver les hommes vigoureux ; les jeunes filles furent emmenées h Antioche pour y être vendues (1) »
(1) Bibliothèque des Croisades, première partie.
Le siège d'Antioche, qui avait duré si long-temps, et plus tard le siège des autres villes de Syrie, avaient épuisé les ressources du pays. La plupart des habitans s'étaient sauvés dans les montagnes emmenant avec eux leurs troupeaux. La conquête de Marrah avait attiré de grandes misères sur les croisés. T)ès le commencement des belliqueuses opérations, la disette fut si grande, que plus de dix mille chrétiens erraient dans les champs comme des troupeaux, fouillant la terre pour trouver quelques grains de froment, d'orge, ou quelques fèves. La famine se fit surtout sentir après le siège ; les pèlerins en vinrent jusqu'à manger des cadavres de Sarrasins qui tombaient en putréfaction.
Les infidèles disaient alors : « Qui pourrait résister à cette nation de Francs, si obstinée et si cruelle ? Fendant un an elle n'a pu être détournée du siège d'Antioche ni par la famine ni par le glaive, et maintenant elle se nourrit de chair humaine ! >>
C'est ici que les réflexions des chroniqueurs sont beaucoup plus curieuses que les événemens qu'ils racontent.
« Chose étonnante et horrible à dire et à entendre ! s'écrie Albert d'Aix : non seulement les chrétiens mangèrent des Sarrasins, mais encore des chiens. »
Baudry, archevêque de Dol, dit qu'on ne doit pas faire un crime aux croisés d'avoir mangé des musulmans, parce qu'ils souffraient la faim pour la cause de Dieu, et que par ce moyen-là ils continuaient à faire la guerre aux infidèles avec leicrs mains et avec leurs dents.
Raoul de Caen rapporte que les chrétiens firent bouillir de jeunes Sarrasins et mirent des enfans à la broche; imitant les bêtes féroces, ils dévorèrent des hommes qu'ils avaient fait rôtir. Mais, ajoute Raoul, ces hommes étaient comme des chiens.
Enfin, Foucher de Chartres s'exprime de la manière suivante : Les croisés transportés de rage par l'excès de la faim, coupaient les cuisses des Sarrasins déjà morts, et les dévoraient d'une dent cruelle, sans