X.' AMOUR D'UNE FEMME
1 n l'an de grâce 1762, la dix-septième année du règne de madame de Pompadour, une jeune femme en vertugadins el un jeune homme poufrimas, voyageaient tendrement dans un carrosse couvertdepous m. i.- \[.i-i s .noir traversé Bâle, ils se dirigeaient vers Lncerne. La jeune femme était le type du joli : ses yeux étaient pleins de coquettes œillaes ir.uis il'. -111.1111. aux lignes arrondies, semblaient dessinés pai la main de Boucher; son visage était printanier; c'était une rose de mai, mais une rose qui mettait du rouge végétal: ses joues étaient enluminées de carmin et Bernées de mouches; sa robe, i larges bouquets, flottaitsurdes paniers de baleine, et sa jolie tête, artistement poudrée, était anche comme une boule de neige. Un capucliuu baleiné . connu sous
le nom de calèche, la garantissait de la fraîcheur de l'air, el un long mantelet de taffetas noir couvrait ses épaules.
Le jeune homme, assis près d'elle «'luit un séduisant cavalier. Les et les bureaux d'esprit en étaient affoles. On vantait à Versailles sa distinction el sa parfaite élégance : nul ne portait (les jabots de plus riche mabnes, des habits de velours ou de lampas mieux lu-odes d'or ou d'argent, cl de la poudre plus parfumée d'ambre. Nul ne perdait au lansquenet avec plus d'insouciance, el ne prenait avec plus de grâce les
navettes d'écaillé îles belles marquises, pour les aidera faire des QODI ds
Ses manières, élégamment impertinentes avec les hommes, se faisaient
moelleuses et assouplies avec les femmes. Noble et lier autant que galant, a la moindre insulte il tirait du fourreau la riche épée de ses pères, avec autant d'aisance qu'il ramassait un éventail Sun esprit était léger, papillonnant, el taille a pointes de diamant. Disciple de Dorai el
de Bernis, il ne dédaignai! pas la Ivre d'Apollon, comme on eut dit alors, et il rimait tour à tour de galans madrigaux et dis chansons satiriques sur la favorite et les petits cveiieinens du jour.
Le mystère dont s'entouraient les voyageurs, les regards amoureux de l'un et la rougeur de l'autre, tout annonçait un enlèvement. Quel! donc cette Hélène du dix-huitième siècle, et quel était ce brilli risj Etait-ce un premier Liini il 1 1< iiiinic de la chambre enlevant la Dubois, mi la piquante Ulard, et laissant sa l'en livrée a sa douleur
ou a ses consolations ' I tait-ce un marquis a talons rouges entraînant
i belle duchesse qui abandonnait pour lui son du.- légitime ' toutes
ces suppositions pouvaient être une réalité , car. .1 relie époque de pc-
,.|„.s conjugaux, le diable apposait sa griffe au bas de tous les contrats ,le mariage. Cette fois pourtant il s'agissait d'un enlèvement di nu,, h, noble et charmante Julie «le Cernée venait de quitter furtivement une vieille parente qui lui servait de mère, pour suivre le chevalier de Savannes, gentill ordinaire du roi. Elle le connaissait i
peine pourtant, ne l'avait vu que dans les salons, it ne le rencontrait
que ,1, puis quelque ti mps soit >u jeu de la reine, soit aux soupers de
me Geoffrin . m 1 ition ai m été prompte et 1
chevalier était devenu son idole 1 1 sou dieu terrestre.
La conversation des deux amans était tendre, brillante et insaisissable : elle se composait comme un nocturne à deux voix, de paroles d'amour, de soupirs et de demi-soupirs.
— Le chevalier jetait à Julie un regard incendiaire.
— Julie lui rendait.un regard velouté.
— Le chevalier lui prenait la main.
— Julie avait une palpitation de cœur.
Le chevalier comparaît sa divinité, non comme aujourd'hui à tous les anges du ciel, mais à toutes les déesses de la table; et les deux amans échangeaient de douces phrases parfumées à la rose comme un madrigal, et tendres comme une élégie.
— Je vous aime, disait-il.
— Je vous aime, disait-elle.
— Vous êtes mon Hébé, ma Vénus, c'est de vos yeux seuls qu'est parti le trait qui m'a blessé, disait le chevalier qui avait lu Dorât et Gentil Bernard.
— Votre amour, c'est ma vie, reprenait Julie qui ne lisait que dans son cœur. Je sais qu'il y a folie à moi de vous suivre, mais je me laisse conduire dans l'abîme parce que j'aime la main qui m'y ((induit; si au lieu d'être un noble et brillant gentilhomme, vous étiez un coupable, un proscrit, je vous dirais encore : Je vous aime et je vous suis.
Tout à coup Julie pâlit; ses regards tixés sur le chevalier devinrent moins caressans, et une profonde expression de tristesse et de désenchantement passa sur son visage.
— Qu'avez-vous donc, mon adorée? s'écria le chevalier.
— Ce n'est rien, dit Julie, c'est ce vent qui me glace. Qu'avait-elle donc en effet , que venait-elle d'apercevoir sur le front
de son bien-ahué? Etait-ce le signe de réprobation de l'ange déchu la marque d'un fer rouge? Rien de tout cela ; c'étaient quelques mèches de cheveux en désordre , défrisées , hérissées. Une bouffée de vent venait d'en enlever la poudre comme les fleurs des abricotiers, et cette poudre fine et blanche était parsemée pittoresquement sur le front et sur l'habit de lampas. Tout cela donnait au pauvre amant un certain air négligé et mal peigné qui changeait son expression. Or, il faut un cadre élégant aux tableaux humains; il n'y a que ceux de Raphaël qui se passent d'ornement. La passion d'une femme -d'ailleurs est essentiellement petite-maîtresse ; la moitié de son amour appartient à la personne aimée, mais l'autre moitié revient de droit à la coupe de l'habit à celle des cheveux, à l'eau de Portugal et au savon à la vanille. O Frivolité, ton nom est femme ! va-t-on s'écrier. Mais cette frivolité, c'est la délicatesse; le luxe et l'élégance, c'est la'poésie visible,, et celui qu'on aime ne saurait être entouré de trop de prestiges. La jeune fille eût donc un serrement de cœur : dans les cercles elle avait toujours vu le chevalier sortant des mains de son coiffeur et de son valet de chambre1 sa coiffure à la Rampônneaû formait autour de son visage un demicercle artistique', ses manchettes de Malines ou de point d'Angleterre étaient d'une blancheur irréprochable.
Julie ne connaissait en lui que l'homme du monde, et cet homme-là est charmant et d'une parfaite distinction. Il fait avec grand soin la toilette de sa personne et de son esprit, et avant de dire au laquais : Annoncez, il prend le temps de poser un sourire et du miel sur ses lèvres, du lustre et du clinquant sur sa conversation, de donner un coup d'œil à sa coiffure , et de secouer sur son habit le plus léger atome de poussière. Mais Julie ne songeait pas que tout homme du monde cache l'homme intime ; l'homme intime qui use chez lui jusqu'à la corde de ses vieux habits et ses vieux défauts, qui se peigne mal, et ne met guère de pommade sur ses cheveux ni de moelleux- dans ses paroles, qui répond brusquement, bâille à grand bruit, met ses pieds dans de vieilles pantoufles et ses coudes sur la table.
Heureusement le chevalier, par une merveilleuse inspiration et par un
nstiiu-t d'élégance, .porta la main à sa coiffure, et la sentant dérangée
a rajusta avec adresse. Julie oublia bientôt l'impression de désenchan-
tement qui était venue l'attrister; elle retrouva son irrésistible chevalier, et le souvenir de sa déception s'effara peu à peu.
Cependant les chevaux trottaient avec une rare émulation, et bientôt ils entrèrent à grand bruit dans la ville de Lucerne..
— C'est ici que nous allons nous arrêter, dit le chevalier. Regardez donc, ma Julie, comme cette ville suisse est charmante et coquette. Elle se mire dans son lac comme une belle duchesse dans son miroir.
En vérité, le miroir est vaste, reprit Julie, et le cadre en est quelque peu sauvage. Ce lac des quatre cantons est tout bordé de hautes et blanches montagnes. Dites-moi, mon ami, est-ce que nous ne tenterons pas quelque ascension?
— Sans doute, ma toute belle; nous nous élancerons vers quelque haut sommet, et, près de ma Véuus toute montagne me semblera l'Olympe.
Après ce compliment mythologique , il voulut prendre galamment le bout des doigts de Julie pour les porter à ses lèvres ; mais , dès qu'il avança la main, elle retira la sienne par un mouvement de répulsion : Vénus venait de s'apercevoir qu'Adonis avait les mains sales. Horreur, horreur! se dit-elle intérieurement à l'imitation de Shakespeare. Il était cependant naturel de penser que les soucis et la poussière d'un voyage sont ennemis de l'entière blancheur; mais son amant lui semblait un demi-dieu; ses mains devaient rester blanches et parfumées , sans recourir aux soins vulgaires. Adonis lavait ses doigts dans la rosée , et non. pas avec du savon à l'œillet; la senteur qui en émanait c'était assurément ni de l'essence de musc ni de l'extrait de vanille, c'était un parfum qui leur était inhérent comme celui des fleurs. Mais, hélas ! toutes les illusions de la jeune fille devaient s'effeuiller en chemin : dans un voyage où l'on vit côte à côte, le prosaïsme de l'existence ne tarde guère à se dévoiler. La pauvre Julie eu était à peine aux premières pages de son roman, et déjà le chapitre des déceptions commençait.
Deux jours après leur arrivée à Lucerne , les deux voyageurs gravissaient péniblement la grande Scheidek. Ils suivaient un chemin ascensionnel, raideet élevé comme l'échelle de Jacob, mais plus fréquenté par les chèvres que par les anges. Le vent était glacial et cinglant ; le sol était perlé de gouttes de neige qui semblaient sur l'herbe verte de petites pâquerettes blanches. Peu à peu la neige devint plus épaisse, et finit par couvrir le petit sentier, les grands pins et l'immense cordon de ruchers qui murait un côté du chemin. Les roses des Alpes seules montraient cà et là leurs têtes vermeilles, et la vallée qui se dessinait en bas apparaissait encore avec toute la verdure et le luxe de fètë.
Les deux amans avaient le frisson; le pauvre chevalier grelottait : la neige argentait son surtout, et le vent lui caressait amoureusement les jambes. Pendant que la passion lui montait à la tête , [un rhume lui montait au cerveau, etjil mêlait des éternuemens à l'harmonie du ranzdes-vaches.
Après avoir tremble de froid, bientôt Julie trembla de peur; le chemin presque aérien se trouvait suspendu sur un torrent , et devenait à chaque pas plus étroit et plus glissant. Tout à coup, un bruit semblable à un coup de canon se fit entendre; Julie leva la tète et vit une avalanche qui se détachait d'un flanc de la montagne. Epouvantée, elle voulut se réfugier près de son hien-aimé; mais à peine eùl-elle jeté les yeux de son côté, qu'elle poussa un cri et détourna la tête
Deux heures plus tard, elle était dans la plaine , montait en carrosse, et reprenait seule le chemin de Taris.
Quelque temps après une foule turbulente et bariolée obstruait la petite impasse de la Court-Orry, qui menait a l'Opéra, et débordait dans la salle encore située au Palais-Royal. C'était une nuit de bal masqué : on accourait avec plus d'empressement que s'il se lut agi d'entendre l'opéra de Dardanusou celui de Castor et Pollux. Le plancher craquait sous des milliers de pas; la salle était éblouissante; les ignobles chai-
deltas en avaient disparu depuis 1719, et des gerbes de bougies illumiminaient Les lustres et les girani
i ne jeune femme en chauve-souris était arrêtée contre une colonne entourée de fleurs. Elle regardait autour d'elle avec inquiétude, et semblait chercher quelque objet perdu: un frère, un éventail ou un mari.
\ quelques pas d'elle, un groupe de Gemme entourait un domina, perroquet, aux yeui flarohoyans sous Bon masque.
Je sais le passé, (e présent et l'avenir, s'écriait-il, je vais vous dire à toutes votre histoire : approchez, ma toute belle, qui vous racliez sous un domino noir; vous êtes madame de Vian Le ciel vous a douée d'une ravissante ligure, et d'un mari laid, roux et borgne Sa majesté
qui a deux beaux yeux bleus, dont la charge spéciale est de remarquer
- femmes, tourne déjà ses regards de votre côté; mais vous êtes
aussi chaste que belle; Louis W ne sera jamais que votre royal ami, et vous resterez Gdèle à la laideur maritale Fous, spirituel domino bleu, yous êtes mademoiselle de l'Espuytsse, el le comte de Uara, Gis de l'ambassadeur d'Espagne, s'est déclare votre attentif. Et vous, mystétérieuse chauve-souris, dit-il en se tournant vers la jeune femme appuyée l.i colonne, ne \oulez-\ous pas écouter aussi quelque chapitre de i te?
Elle lit un pas pour s'éloigner; mais il se précipita vers elle, lui la main, et la ramena dans le cercle.
— Je sais ton nom. charmante dame lui dit-il. en Uxanl sur elle des regards sataniques; ton enveloppe de chauve-souris, qui cache ta gracieuse personne ne te déguisé pas si bien que je ne te devine Ecoute donc le domino magicific
— Laissez-moi, lui dit-elle, je ne crois pas à la ma
— l-'.t pourtant j'en VOIS dans les yeux. Mais pourquoi donc es-tu si pressée de téebapper? Ta chaise de poste t'attendrait-elle à la porte. S'agtt-il d'un autre voyage en Suisse avec un nou\eau chevalier de Sav aunes?
— Grand Dieu ! que dit-il ! s'eeria-t-elle avec effroi.
— Mes belles jeunes femmes qui m'entoure/, itinua le domino,
\ous allez savoir la conduite de cette femme, et vous verrez s'il faut l'absoudre. Or, écoutez, mon gracieux parlement qui portez des bouquets de Heurs au lieu de mortiers a double galon d'or et de chaperons fourrés d'hermine, écoutez et jugez: Le chevalier de Savonnes....
— Ce mauvais sujet, dit une femme.
— Ce papillon de salon, dit une autre,
— Oui, Mesdames, ce papillon de salon s'était laisser brûler à la
flamme de i\vu\ beaux veux. 1 ne jei fille le fascinai: et si mbl.'it ellemême finalise,- Or, un jour, le papillon et la demoiselle aifx ailes d'azur prirent tous deux leur vol vers la Suisse. Le voyage fut délira visita l'.ale ei i.iieerue. on gravit la grande Scheidek: il bien un
peu froal; sur la montagne c'était la température de janvier, mais dans le coeur des amans c'était le mois de juillet , cela faisait équilibre. Ils avançaient donc tous deux, en se jetant îles regards de llamme el en soufflant dans leurs doigts, lorsque une avalanche se détacha d'un flanc di la montagne; la jeune Bile jeta un cri, descendit en toute liût
la plaine, retourna seule à Paris, ef quelques
premier eeuver (le la reine. On'i tait-il-done arrivé, a son bien-aime ?
— L'avalanche l'avait entraîne, dit une jeune femme.
— Non, madame, on l'aurai! pleure on en aurait fait une idole.
— Il avait pris un faux nom. dit ! autre La jeune Glle avait découvert que ce n'était pas le chevalier de Sa vannes, mais un chef de brigands,
un lils de .Mandrin, que sais-je!
—C'eût été r anesque: on l'aurait suivi, et l'on se serait dévouée
Mais ses crimes étaient sans pardon pendant le voyage, ses chevi
talent ébouriffés, el la poudre s'en elail envol,, -.ni vent; ses mains s'é-
taieut salies comme celles d'uu manant; et, enfin, quand la jeune fille
poussa un cri d'indignation, il venait de se coiffer d'un bonnet de soie noir.
— Quelle horreur! s eeneren! 1 es les femmes.
— Comment, mesdames, c'est la votre jugement ! \ nus ne rond; e/
pas l'infidèle jeune filb
— Nous l'acquittons a l'unanimité.
I> us ce moment, un jeune homme s'approcha de la pauvre Julie, encore stupéfaite et tremblante.
— Enfin, vous voila, ma chère ! dit-il en lui prenant familièrement le
bras; quètcs-volis donc devenue depuis que cette foule malencontreuse nous a sépares, .le vous cherche depuis une denu-heure
— C'est au mari de madame que j'ai l'honneur de parler ' dit Te domino.
— Sans doute.
— Permettez-moi, Mon i ni de vais donner un conseil si vous désirez
; ncr le cœur de voile femme
— Monsieur, je trouve étrange..
— Laissez-moi achever. Si vous désirez, dis-je, être LOUJOUrs ail votre femme, avez pour elle îles e-ards. de la sollicitude, el servez-vous d'eau de Portugal; soyez plein de dévouement, el BOJgnez bien vos cheveux; munissez-vous de séductions • i de poudre a l'ambre; soyez aimant.
sovez fidèle, cl ne portez pas de hounel de soie noir » est le , onseil que vous donne pour adieu le chevalier de Savauues
En disant cela, il disparut, laissant son auditoire dans la stupéfaction
( In ne sait si le mari Suivit son conseil,
v \ vis SBC vl vs