A NOTRE-DAME DES SEPT DOULEURS
Nous abandonnerons pendant quelque temps la Maison -Forte du baron des Anhie/. et la petite ville de Ciôtat, pour conduire le lecteur a bord de la galère du commandeur Pierre des Anbiez.
La tempête avail forcé ce bâtiment a se réfugier dans le port de Folari,
situe .1 Test dU cap Corse, pointe septentrionale de 111e.
La cloche de la galère venait de sonner dix heures du matin.
Le temps était obscur, bas ; le ciel lugubrement voilé de nuages noirs les violentes et fréquentes rafales du vent du nord-ouest soulevaient une forte houle dans l'intérieur du port.
I le quelque côté qu'on se tournât, on ne VOJ ait que les arides et sombres
montagnes du cap Corse, au pied desquelles se creusait ls rade La mer était assez -rosse dans l'intérieur de ce bassin, mais elle em
blait presque calme si on la comparait aux lames énormes qui s'abattaient à l'étroite entrée du port, sur une ceinture rochers.
Ces brisans, presque entièrement submergés, étaient couverts d'une écume éblouissante qui, fouettée par le vent, jaillissait en poussière
humide et blanche.
Les cris aigus des mouettes et des goélands surmontaient à peine le l,nnl tonnant de ente mer en tune qui s'engouffrait dans le chenal qu'il fallait traverser pour entrer dans la rade de Folari.
Quelques misérables cabanes «le pécheurs, bâties sur la grève où leurs
bateaux a sec étaient amarres, complétaient ce site saïu.cjeet solitaire
Tourmentée par cette forte houle, la Soin- Dame du Sept Douleurs, tantôt s'élevanl sur les Unis, raidissait ses -unies i à les rompre , tantôt
.m contraire Semblail se creuser un lit entre deux lames
Rien de plus sévère, de plus funèbre que l'aspect de cette galère peinte en manière de cénotaphe.
1.0111:11. de cent Boixante-dix pieds, large de dix-huit, étroite, élancée. s'élevanl à peine au dessus du niveau de la mer. elle ressemblait à un nense serpent mur endormi au milieu des Ilots
, Mes, en terme de galère gumes.
A l'avant du parallélogramme que formait le corps de la galère, était ente un éperon saillant et aigu, de dix pieds de longueur.
A lanière du même parallélogramme, était entée une poupe arrondie, dont le couvert s'inclinait vers la proue.
Sous cet abri , appelé carrosse de poupe, logeaient le commandeur, le patron, le prieur et le roi des chevaliers (1).
Les arbres (2) de la galère, désarborés à son entrée en rade, avaient été placés dans la coursive, étroit passage qui traverse la galère dans son milieu et dans sa longueur.
De chaque côté de ce passage étaient rangés les bancs des forçats.
Au dessus du carrosse de poupe, attaché a une hampe noire, flottait I étendard de la religion, rouge, écartelé de blanc. Au dessous de l'étendard; un fanal de bronze désignait le grade du commandeur.
On comprend à peine, de nos jours, comment les esclaves composant la chiourme d'une galère pouvaient vivre enchaînés, nuit et jour, à leurs bancs.
En mer, couchant sur le pont, sans abri.
En rade, couchant sous une tente d'herbage (3) qui les garantissait à peine de la pluie et des friruats.
Qu'on se figure sur cette galère noire, par ce temps sombre et froid , environ cent trente galériens maures , turcs ou chrétiens, vêtus de vestes rouges et de cabans de laine brune à capuchons.
Ces malheureux frissonnaient sous le souffle glacé de la tempête et sous la pluie qui les inondait malgré le tendelet (4).
Pour se réchauffer quelque peu, ils se pressaient les uns contre les autres, sur les bancs étroits où ils étaient enchaînés cinq par cinq.
Tous gardaient un silence morne , et jetaient souvent un coup d'œil inquiet et craintif sur les argousins et sur les comités.
Ces bas-officiers, vêtus de noir et armés d'un nerf de bœuf, parcourraient la coursive , de chaque cote de laquelle étaient les bancs de la chiourme.
Il y avait treize bancs à droite, douze à gauche (5).
Les galériens formant la palamente (6) de la Notre-Dame des Sept Douleurs avaient été, selon l'habitude, recrutés parmi les Chrétiens les Maures et les Turcs.
Chacun de ces types d'esclaves avait sa physionomie particulière.
Les Turcs, indolens, abattus, paresseux, semblaient en proie à une apathie douloureusement contemplative.
Les Maures, toujours agités, inquiets, farouches, paraissaient continuellement épier l'occasion de briser leurs chaînes et de massacrer leurs gardiens.
Les chrétiens, soit condamnés, soit enrôlés de bonne volonté (7) étaient plus insouciansde leur sort ; quelques-uns même s'occupaient de quelques travaux de paille dont ils espéraient tirer profit.
Enfin les nègres, enlevés sur des bàtimens barbaresques où ils ramaient comme esclaves, restaient dans une sorte de torpeur, d'immobilité stupide, leurs coudes sur leurs genoux et leurs têtes dans leurs mains.
La plupart de ces noirs mouraient de chagrin, tandis que les Musulmans et les chrétiens finissaient par s'accoutumer à leur sort.
Parmi ces derniers, quelques uns étaient horriblement mutilés; ils appartenaient aux évadés repris.
Pour les punir de leur tentative d'évasion, ou leur avait, suivant la loi, coupé le nez et les oreilles; de plus leur barbe, leur crâne et leur sourcils étaient complètement rases; rien de plus hideux que -ces visages ainsi défigurés.
(1) Le plus ancien des chevaliers de Malle embarqué.
(2) Arbres, en terme de galère; les mâts. 3) Grosse étoffe de laine.
(■'<) Tente ou tendelet.
(5) La cuisine ou fougon occupait à gauche l'espace d'un banc.
(G) Palamente armement de rames ou corps de rameurs.
{7) On appelait ces derniers des Jtuorpoglies, de l'Italien Momoglio,
Enfin, à l'avant de la galère, et retranchés dans une espèce de corpsde-garde appelé rambade, on voyait en batterie les cinq pièces d'artillerie du navire.
Là se tenaient les soldats et les canonniers.
Ceux-là ne faisaient pas partie de la chiourme (1); ils composaient, ■ si cela#se peut dire, la garnison du bâtiment auquel les rames des forçats imprimaient le mouvement.
Une vingtaine de mariniers, libres aussi, étaient chargés du maniment des voiles, du mouillage et des autres manœuvres nautiques.
Les soldats et les canonniers, considérés comme frères laïcs etservans , portaient des casaques de buffle, des chaperons et des chausses noires.
Abrites par le toit des rambades , les uns , assis sur les canons, nettoyaient leurs armes; d'autres dormaient couchés sur le pont, enveloppés dans leurs cabans; d'autres enfin, chose rare, même parmi les soldats de la religion, faisaient quelques pieuses lectures , ou disaient leur rosaire.
A l'exception des forçats, l'équipage de cette galère, soigneusement choisi par le commandeur, avait une physionomie grave et recueillie.
Presque tous les soldats et les mariniers étaient d'un âge mûr; quelques uns même touchaient à la vieillesse. Aux nombreuses cicatrices dont la plupart de ces gens étaient couturés, on voyait qu'ils servaient depuis long-temps.
Plus de deux cents hommes étaient réunis sur cette galère, et il y ré- ' gnait un silence claustral.
Si la chiourme restait muette par la terreur du fouet des comités et des argousins, les mariniers et les soldats obéissaient à de pieuses habitudes, religieusement entretenues par le commandeur Pierre des Anbiez.
Depuis plus de trente ans qu'il commandait cette galère de la religion, il avait tâché de toujours conserver le même équipage, remplaçant seulement, à son grand regret, les hommes qu'il perdait.
On connaissait à Malte la rigidité de la discipline établie à bord de la Notre-Dame des Sept- Douleurs. Le commandeur était peut-être le seul des officiers de la religion qui exigeât la stricte observance des règles de l'ordre. Sa galère, , à bord de laquelle il ne recevait que des gens éprouvés, devint une sorte de couvent nomade, rendez-vous volontaire de tous les marins qui voulaient faire leur salut, en s'astreignant scrupuleusement aux rigoureux devoirs de cette confrérie militaire et hospitalière.
11 en était de même des officiers et des caravanistes.
Ceux qui préféraient mener une vie joyeuse et hardie (et c'était l'immense majorité), trouvaient la plupart des capitaines de la religion très disposés à les accueillir et à oublier avec eux , tout en se battant braveiiieni contre les infidèles, que leur mission de moines-soldats était à la fois sainte et guerrière.
Au contraire, le très petit nombre de jeunes chevaliers qui aimaient pour elle-même cette vie pieuse et austère, mêlée de grands périls, recherchaient avec empressement l'occasion de s'embarquer sur la galère du commandeur des Anbiez.
Là, rien ne choquait, rien n'alarmait leurs religieuses habitudes. Là , ils pouvaient se livrer à leurs saints exercices sans craindre d'être raillés ou de devenir assez faibles pour rougir de leur zèle.
Le maître canonnier, ou cap-de-mestre de la galère, vieux soldat basané, portant une jaquette de feutre noir à croix blanche , était assis dans le corps-de-garde de l'avant, ou rambade, dont nous avons déjà parlé.
11 causait avec le maître des mariniers de la Notre-Dame des Sept Douleurs. ^Ce dernier se nommait maître Simon; le premier se nommait
(1 ) La cbiournie ««.composait absolument des rameurs esclaves et des Buonvoglicï.
maître Huches. Ainsi que son compagnon, il avait constamment navigue avec le commandeur des Anbiez.
Maître 1 limites fourbissait avec soin un hausse-col de maille d'acier , maître Simon regardait de temps en temps à travers l'ouverture de la rambade, pour interroger le ciel et la mer. et pouvoir pronostiquer ;la lin ou le redoublement de La tempête.
— Frère, dit Hughes, a Simon, la tramontane souffle bien fort , et de quelques jours imus n'arriverons pas à la Ciotat. I.a tête de Noël aura passé, et le frère commandeur sera chagrin.
Maitre Simon, avant que de répondre a son camarade, consulta de nouveau l'horizon, et dit d'un air grave :
— Quoiqu'il ne convienne pas a l'Iioinme de chercher a deviner la volonté du Seigneur, je crois que nous pouvons espérer de voir bientôt la lin de cette tourmente: les nuages semblent moins bas, moins pesans. l'eutêtre demain notre ancien compagnon, le vieux guetteur I du çajj de l'Aigle, signalera-t-il notre arrivée dans le golfe de la Ciotat.
— Et ce sera un jour de joie dans la Maison-Forte de Raymond \ 2 . dit maitre Hughes.
— Et aussi à bord de la \"/re-/>i7//<<' ilts Sijil Douleurs, dit maître Simon, quoique la joie y paraisse aussi rarement que le sideil pendant le vent d'ouest.
— Voici ce hausse-col fourbi, dit le canonnier en regardant son ouvrage d'un œil de satisfaction. C.'esl étrange, trere Simon, comme le sang est tenace sur l'acier:' J'ai beau frotter, on distingue toujours les taches noirâtres sur les mailles!
— C'est ce gui prouve que l'acier aime le sang comme la terre aime la rpsée, dit le marinier en souriant tristement de sa plaisanterie.
— Sais-tu pourtant, dit Hughes, qu'il y a bientôt djx ans que le frère commandeur, recul cette blessure dans sou combat contre Mourad-Revs, le corsaire d \l-er
— Je me souviens si bien de cela, frère, que d'un coup de hache d'armes j'abattis le mécréant qui avait presque brise sou kangiar sur la poitrine du commandeur, heureusement défendue par cette maille de fer. Sans cela, Pierre des \niue/ eiait mort.
— Aussi tient-il beaucoup .1 ce hausse col... et je vais le lui porter...
— Arrête! dit le marinier en prenant le bras du canonnier. le moment est mal choisi, le frère commandeur est dans ses mauvais jours.
— Comment ?
— Le maitre cuver m'a dit tout-à-1'heure que, le frère Elzear avait voulu entrer dans le gavon, mais que le crêpe était sur la porte...
— Je comprends... je comprends ce signe en effet subit pour que personne n'ose entrer dans la chambre du commandeur avant qu'il n'en ait donne l'ordre.
— Ce u'esl pourtant aujourd'hui ni un samedi, m le dix-scplieuiejour du mois, dit maitre Simon
\ ce moment une sorte de sourde rumeur se lit entendre au dehors parmi la coiourme.
1 • brait n'avait rien de menaçant, il exprimait au contraire une de contentement.
— Qu'est-ce que c$9,? '^ !'' canonni
— C'est sans doute le révérend père Elzéai qui puait sur le pont. Rien qu'en le voyant, les eselayes se croient déjà moins malheureux
■ (I) Marin pl.ee en Vigie sur un poml élevé du rivage |Kjur surveiller, au moyen d'une longue vue, les li.Uimens en mer. (2) Baron des Aubicz, Ircrc du commandeur.