‹ Le cabinet de lectureChapitre 63 sur 249 · X.E FRERE DE 1A MERCI · texte numérisé non relu

X.E FRERE DE 1A MERCI

El/.eardes Anbiez, frère de l'ordre sacré, royal et militaire de Kôtn Dame de la Merci, rédemption des captifs, venait en effet de paraître sur le pont de la galère.

Les esclaves acciieillaieul sa présence avec un murmure de contentement el d'espérance; car il avait toujours quelques paroles de c imi

scration pour ces malheureux.

ta discipline établie sur la galère était si sévère, si immuable, d'une

si rigoureuse justice, que le père l.l/.ear, maigre le tendre atlachemenl

qui l'unissait à son frère le commandeur, n'aurait pas ose lui dem 1er

là grâce d'un coupable ; mais il n'épargnait jamais ses enconragemens m si s consolations a ceux qui devaient subir quelques punitions

Le père Kl/ear s'avança d'un pas lent au milieu du passage droit qui séparait les deux rangées de bancs de la galère.

11 portait l'habit de son ordre; une longue soulanelle blanche, avec un camail de même étoffe rabattu sur ses épaules; une corde ceignait ses reins, et, malgré le froid, ses pieds nus reposaient sur le cuir de ses sandales... Au milieu de sa poitrine, on voyait les armoiries de l'ordre, un écusson paille d'or et de gueules surmonté d'une croix d'argent fascée

Le père Kl/car ressemblai! a Raymond \ . Ses traits était nobles, majestueux; mais les austérités, les fatigues d.' sa pénible et sainte profession, leur imprimaient un caractère de souffrance habituelle.

I e sommet de son crâne était rase; une couronne île cheveux blancs entourait sou front vénérable.

Sa figure pâle, amaigrie, ses pommettes saillantes, disaient paraître

(dus grands encore ses veux noirs d'une sérénité parfaite; Ul rire dOUX et triste donnait a sa physionomie une expression d'adorable bonté.

II marchait un peu voûte, comme s'il eût contracte celle habitude a force de se baisser vers les captifs I

Ses poignets débiles portaient de profondes, d "ineffaçables cic:

Pris dans un des nombreux voyages qu'il faisait de France en Barbarie pour le radial des esclaves, il avait été mis .1 la chaîne, el si

cruellement traite. qu'A conserva toute sa vie les marques de la barbarie des pirates

Racheté par les soins de sa famille, il reprit i ..loutairemeut la chaîne pour remplacer au bagne d'Alger un pauvre habitant de la GÔtat, qui ne pouvait paver sa rançon, et qu'une mère mourante appelait en France.

Depuis quarante ans, il avait racheté plus de trois mille esclaves, soit avec l'argent de son patrimoine, SOil .<\f- le fruit de ses quêtes.

•, 1 exception de quelques mois passes tous les deux ou trois ans dans la maison de son frère Raymond S le peu Elzéar, noble, instruit, riche, ayant une fortune indépendante qu'il affectait à la rédemption des esclaves, était sans cesse en voyage, soit sur terre pour recueillir des aumônes, soit sur mer pour aller d< livrer les captifs

ti ment voue a eetie pieuse et rude mission, il avait toujours I les grades que si naissance, que ses vertus, que son couraj angélique piété lui pouvaient assurer dans son ordre

Son abnégation, sa simplicité, dhn ur antique, fo :

tous les esprits de respect et d'adini ration .

Hun esprit élevé, il avait tendu toutes les facultés de son .une vers

tl but, celui de donner a son langage une irrésistible pu

de cor soit

Aussi, quel triomphe pour lui lorsque sa parole, émue et pénétrante, rendait un peu décourage el d espérance aux pauvres esclaves enchal

nés ,1 leurs 1 es. lorsqu'il voyait leur veux, dessèches pu le descs, '

se tourner vers lui mouilles des douces larmes de la reconnaissance '

on reste coni lu d admiration quand on réfléchit ■ istences

ainsi obscurément vouées a une des plus s,- t, une des plus admi-

missions de l'humanité! Quand on songe à l'opiniâtreté

de ces hommes toujours volontairement placés sous le sahre des pirates, de ces hommes qui risquaient chaque jour leur vie pour aller dans les bagnes ehxorter à lapatience, à la résignation, les esclaves que lesbarhares accablaient de travaux et de coups.

Ne fallait-il pas, enfin, aux frères de la Merci une bien admirable abnégation pour aller racheter, au milieu des plus grands périls, au prix de sacrifices énormes, des gens qu'ils ne devaient revoir jamais!

Au moins le prêtre, au moins le missionnaire jouissent-ils, pendant quelque temps, de la vue du bien qu'ils ont fait, de la reconnaissance de ceux qu'ils ont instruits, secourus ou sauvés ! Mais le rédempteur d'esclaves , à peine connu de ceux qu'il délivrait , les quittait pour toujours, après leur avoir donné le plus précieux des biens.... la liberté.

Pourtant c'était un beau jour pour les frères de la Merci que celui où leurs rachetés débarquaient à Marseille, et se rendaient solennellement à l'église pour remercier le ciel de leur délivrance.

De petits enfans vêtus de blanc, tenant à la main des palmes vertes, les accompagnaient, et leurs faibles mains délivraient les captifs de leurs fers ; touchant symbole de la pieuse mission des frères de la

Merci

Lorsque le père Elzéar parut sur le pont de la galère, tous les esclaves enchaînés se tournèrent vers lui par un mouvemeut simultané. A chaque pas qu'il faisait , les captifs Maures ou Turcs, s'avançant hors de leurs bancs, tâchaient de saisir ses mains et de les porter à leurs lèvres.

Quoique le père Elzéar fût habitué à recevoir ces marques de respect et d'attachement, il ne put retenir une larme qui brilla dans ses yeux.

Jamais peut-être sa pitié n'avait été plus excitée. Le temps était froid et sombre, l'horizon chargé de tempêtes, la rade sauvage, solitaire... et ces malheureux pour la plupart habitués au soleil chaud d'Orient, étaient là frissonnant de froid, demi-nus, et pour leur vie peut-être enchaînés à leurs bancs.

Quoique la commisération du père Elzéar fût égale pour tous, il ne pouvait s'empêcher de compatir davantage au sort de ceux dont les douleurs lui semblaient plus désespérées.

Depuis son départ de Malte , où il était venu rejoindre son frère avec dix captifs qu'il ramenait à la Ciôtat, il avait remarqué un esclave maure de quarante ans environ, dont la physionomie expressive révélait un chagrin incurable.

Nul homme de la chiourme ne remplissait sa pénible tâche avec plus de courage, avec plus de résignation. Mais une fois le moment du repos arrivé, le Maure croisait ses bras vigoureux sur sa poitrine, et passait ainsi dans un sombre silence les heures pendant lesquelles ses camarades tâchaient d'oublier leur captivité.

Le cap-de-mestre de la galère, sachant l'intérêt que ce captif d'un caractère doux et tranquille inspirait au père Elzéar, s'approcha du religieux et lui apprit avec regret que le Maure allait subir une punition exemplaire pour une faute grave contre la subordination.

Le matin même, le Maure plongé dans sa profonde et habituelle rêverie, n'avait pas répondu aux ordres du comité.

Ce dernier lui adressa une vive réprimande ; le Maure resta immobile.

Outré de cette indifférence, qu'il prit pour une insulte ou pour un refus de service, le comité asséna un coup de nerf de bœuf sur les épaules de l'esclave.

Le Maure bondit, poussa un rugissement sauvage et s'élança sur le comité de toute la longueur de sa chaîne, a\ ec une telle rage qu'il le renversa; sans plusieurs mariniers et soldats qui survinrent, l'esclave étranglait le comité.

Le captif qui portait la main sur un des maîtres de la galère était passible d'une peine terrible.

On retendait à demi-nu sur le plus grand des cinq canons placés dans les rambades, nommé le Coursier, puis deux hommes armés de lanières aiguës le frappaient sans relâche jusqu'à ce qu'il eût perdu tout sentiment.

Cette peine avait été prononcée le matin contre le Maure par le commandeur.

Connaissant le caractère inflexible de son frère, Elzéar ne songea pas d'abord à demander la grâce du coupable ; il voulut seulement tâcher d'atténuer le cruel effet de la sentence en l'apprenant lui-même au captif.

Le Maure nouvellement embarqué ignorait complètement le sort qui l'attendait ; le père Elzéar craignait qu'en l'instruisant sans ménagement de l'affreuse peine qu'il devait subir, il ne se livrât à un nouvel accès de fureur et n'encourût ainsi une peine capitale.

Lorsque le père Elzéar s'approcha de l'esclave , il le trouva plongé dans cette sorte de torpeur dont il ne sortait que pour se livrer à de pénibles travaux.

11 portait comme les autres esclaves forçats un capot d'herbage gris à capuchon et un caleçon de toile ; un cercle de fer entourait une de ses jambes nues ; la chaîne qui s'y rattachait pouvait glisser le long d'une barre de fer de la longueur du banc ; son capuchon rabattu par dessus le fez ou bonnet de laine rouge qu'il portait, jetait une ombre transparente sur sa figure basanée ; il tenait ses bras croisés sur sa poitrine ; ses yeux fixes et ouverts semblaient regarder sans voir ; ses traits étaient doux et réguliers ; dans son extérieur rien n'annonçait un homme habitué à la fatigue et à de durs exercices.

Le père Elzéar, comme la plupart des frères de la Merci, parlait parfaitement l'arabe; il s'approcha doucement du captif, et, lui touchant légèrement le bras, il le tira de sa rêverie.

En reconnaissant le père Elzéar, qui avait toujours eu pour lui de consolantes paroles, le Maure sourit tristement, prit la main du religieux et la porta à ses lèvres.

— Mon frère est toujours absorbé par ses chagrins ? dit le père Elzéar en s'asseyant sur l'extrémité du banc, et en prenant les deux mains de l'esclave dans ses mains tremblantes et vénérables.

— Ma femme et mon enfant sont bien loin, répondit le Maure d'un air sombre ; ils ignorent ma captivité... ils m'attendent.

— Il ne faut pas que mon cher fils perde tout espoir, tout courage; 1 )ieu protège ceux qui souffrent avec résignation, il aime ceux qui aiment les leurs; mon frère reverra sa femme et son enfant.

Le Maure secoua la tête ; puis, d'un air tristement expressif , il leva lentement vers le ciel l'index de sa main droite. Le père Elzéar comprit ce geste muet, et dit :

— Non, ce n'est pas là-haut que mon frère reverra ceux qu'il regrette. Ce sera ici... sur la terre.

— On meurt trop vite loin de sa femme et de son enfant, mon père... je n'aurai pas le temps de les revoir.

— On ne doit jamais désespérer de la miséricorde divine, mon frère. Bien des pauvres esclaves disaient comme vous : Jamais je ne reverrai les miens... A cette heure ils sont auprès des leurs, tranquilles, heureux. . . Souvent les galères de la religion échangent leurs captifs contre des Francs; pourquoi mon frère ne serait-il pas un jour compris dans ces échanges ?

— Un jour !.. Peut-être ! . . . Voilà donc mes seules espérances , dit le Maure avec accablement.

— Pauvre malheureux , que serait-ce donc, s'il fallait dire... jamais!

Mon père a raison. . . . jamais. . . jamais. . . Oh ! ce serait horrible. . . Oui. . . peut-être... un jour...

Et un douloureux sourire effleura les lèvres du Maure.

Le père Elzéar hésitait à lui faire la fatale confidence... Pourtant l'heure approchait ; il se résolut à parler.

— Mon frère avait jusqu'ici bien mérité de tous par sa douceur et par

.son courage; pourquoi faut-il que ce matin... Le père Elzéar s'interrompit Le Maure le regarda d'un air étonné.

— Pourquoi faut-il que ce malin, mon frère., au lieu d'obéir aux ordres du comité, l'ait frappé.

— Je L'ai frappé, mon père, parce qu'il m'a frappé sans raison.

— Bêlas! vus étiez sans doute, comme tout à l'heure, absorbé dans vos regrets; ils vous auront empêché d'entendre les ordres du comité.

— Il m'avait donné des ordres? demanda le Maure d'un ;iir surpris.

— Pat deux fois, mon frère; il vous a même réprimandé de ne pas les exécuter. Prenant enfin votre silence pour un outrage, alors il vous a frappe

— Cela doit être comme vous ledites. mon père. Je me repens d'avoir frappe le comité. . Je ne l'avais pas entendu... \ force de songer au

. j'étais parvenu à oublier le présent... Je revoyais ma pauvre maison .1 Gigery; mon petit Acouh venait ;i ma rencontre ; j'entendais sa voix, et, en levant les yeux, je voyais sa mère voilée à demi et écartant les stores de notre balcon...

Puis, faisant a cette pensée un retour sur sa position, le Maure baissa la tête avec accablement, deux larmes coulèrent sur ses joues bronzées, et il dit avec une expression déchirante : — Et plus rien... plus rien...

A l'aspect de cet homme déjà si malheureux, le religieux frémit en songeant à ce qu'il devait lui apprendre; il fut sur le point de faiblir devant cette pénible mission, mais il reprit courage

— Je regrette bien que mon frère ait été si absorbe ce matin , car il a volontairement, je lésais, frappe le comité... .Mais, hélas! la discipline veut qu'il soit puni.

— (Juemon père me pardonne, mais je n'ai pu réprimer mon premier mouvement. Depuis ma captivité, c'était le premier rêve heureux que je faisais... Les coups qu'on m'a donnes m'onl arraché à ce songe ehéri; j'étais furieux , non de douleur... mais de regrets... D'ailleurs quêtait cela! je mus esclave ici,je dois souffrir; je souffrirai la punition.

— M, lis cette peine est cruelle... pauvre infortuné. . ! Elle esl Si cruelle,

que je ne vous abandonnerai pas... pendant votre supplice. Elle est si cruelle, que je serai près de vous... que je prierai pour vous, et au inoins mes mains amies presseront vos mains crispées par la douleur.

Le Maure regarda lixe ni le père Elzéar; pins il dit . avec un accent

de résignation presque indifférente:

— J'aur;ii doue a souffrir beaucoup?

Le religieux, sans lui repondre, serra plus fortement ses mains dans les Siennes, et attacha sur lui ses yeux humides de larmes.

— J'avais pourtant fait mon devoir d'esclave le mieux possible. Mais qu'importe ! dil le M, une en soupirant; Dieu vous bénira, mon père, de ne pas m'abandonner Et quand dois-je souffrir?

— Aujourd'hui... tout a l'heure...

Q 1e faire, fou vieillard? Supporter, et bénir Dieu de ce qu'il vous a envoyé pies de moi dans ce fatal moment.

— Pauvre créature! s'écria le père Kl/car, profondément touché de cette résignation, vous ne savez pas. hélas! ce que vous mirez à souffrir !

1.1 dune voix tremblante, le religieux lui expliqua en peu de mots qu'elle était la peine qu'il devait subir. 1 e Maure frissonna légère ot,et dit seulement :

- vu moins, ma femme et mon enfuit n'en sauront rien

\ ce moment le cap-de-mestre et quatre soldats portant d,-, casaques

de feutre noir à croix blanches, s'approchèrent du banc auquel le Maure

était enchaîné.

— Hughes, dit le père Elzéar 1 ap-de-mestre, suspende/, je vous

prie, l'exécution, jusqu'à ce que j'aie [ arlé à mou frère.

1 1 discipline établie sur la galère était si absolue, que le

ean lier regarda le religieux d'un air ind

qu'inspirait lepère Elzéar, il n'osa lui refuser sa demai

Lepère se rendit en toute hâte 1 mot lire de la galère,

pour intercéder auprès du commandeur en faveur du Maure.

Iprès avoir traversé l'étroit couloir qui conduisait au logement de son frère, le religieux vit la clef «le sa porte enveloppée d'un crêpe.

Ce signe, toujours respecté, annonçait que le commandeur défendait absolument et à tous l'entrée de sa chambre.

Néanmoins le Maure inspirait tant d'intérêtau père Elzéar que, bien qu'il fût a peu près convaincu d'avance de l'inutilité de sa démarcha . il

voulut tenter un dernier effort.

Il entra chez le commandeur.

Page 1