MATSYS
v\l < DOTE ni \\ su Cl I
La grande cloche de Saint-Pierre sonnait une heure après minuit , tandis qu'une barque légère glissait rapidement sur le Tibre. Elle contenait deux pers es. le batelier el un jeune homme assis sur l'avant
et enveloppé dans un large manteau Ses traits étaient d'une beauté remarquable; ses longs cheveux murs flottant sur ses épaules, son bonnet ,i la Génoise, surmonté d une plume que retenait un diamant, el surtout la longueur démesurée de ses souliers brodés annonçaient un i du quinzième siècle.
Le bateau B'approcha silencieusement des murs d'un palais dont la façade éclairée par la lune se reflétait dans leseaux agitées du fleuve l.e jeune homme sauta légèrement à terre el chemina avec précaution le lonu du rivage, il avait fait à peine quelques centaines de pas lorsque trois hommes, sortant d'un portique à colonnes où ils s'étaient tenus cachés, lui barrèrent le pass r e débarrassa vivement de son manteau el tira son épée ponr repousser l'attaque de se! trois assaillans couverts de cottes de mailles et arrnésde longues rapières, suivant l'usage
des '■rnn de cette époque. i.ppuyé contre un mur, il se défendit longtemps avec courage : mais au moment où le c I plus anime.
la lame de son épée se brisa; c'en était l'ait de lui! quand tout à coup i!\it tombera ses pieds l'un de ses adversaires frappé par une main invisible.
Ce coup imprévu mit fin au combat. Les compagnons du bless sis de terreur, se hâtèrent de le relever el disparurent dans l'obscurité
— Par saint Lue ! dit le jeune lininme en s'adressant a l' inconnu qui
était venu si à propos à son secours, si vous étiez arrivé une seconde
plus tard, il est probable que je n'aurais pas maintenant le plaisir de
VOUS demander il qui je suis redevable d'un aussi grand service.
La personne a laquelle il parlait était unjeune homme d'une haute stature: ses cheveux bl 1s et la blancheur de son teint indiquaient as^v
qu'il n'elail pas ne sous le eiel ardent de l'Italie. In justaucorps d |
étroitement serré dessinait des membres bien proporl ués; à le voir
en ce moment immobile, la tête liante, et appuyé sur sou épée, ■
dit l\nr belle Maille antique,
Je m'appelle Quintin Matsys, el suis armurier d'Anvers, répondit-il. Quanl aux remerciemens que vous croyez me devoir, je nous en dispense , car véritablement cela n'en vaut pas la peine. J'ai vu trois misérables
attaquer lâchement un hom seul ; je suis accouru etj
avant que je nie fusse aperçu que mon épée avait quitté son fou Maintenant que j'ai satisfait votre curiosité, je serais charmé de connaître a ii tour le cavalier qui sail assez bien manier son épée i our noir tenu
tête aussi long-temps à trois assassins qui Cet tes De le mi navraient pas,
— On me nomme t ri 'épondil celui ci, en prenant la main du
jeune llainand. Je m'estimerais beureu\ de pouvoir vous être Utile.
v, .ms ri' - étt inget peul i tre oe connaissez-vous personne .1 Rome, el H 8'ai ,,ii en ietanl un regard sur les vétemens plus que modestes de
S donl le Iront se couvrit d'une sul.He rougeur.
La bourse de l'armurier d'Anvers, répondit
aussi lourde que lorsqu'il forgeait les armes r!cs princes el des
m s de son pays : ma s, '-race a sainl Nicolas, elle n'i si pas em-i re qu'il ait !>• rir à celle d'un im
— Je le crois, seigneur Quintin Matsys, répliqua Urbin en souriant ; aussi n'est-ce pas à votre bourse que je prends la liberté d'offrir nies services. Mais, dites-moi, mou ami, car ce titre est bien dô à mon sauveùr, qui peut vous conduire ici? .l'aurais cru que vos bourgeois d'Anvers avaient plus besoin de bonnes armures que nos paisibles citoyens de Home. Est-ce un vœu d'amour en l'honneur de quelque belle aux blonds cheveux? Auriez-vous, pour la fléchir, entrepris un pèlerinage à Notre-l)anie-de-Lorette ? Vous souriez... j'ai deviné.
— Par saint Hubert, vous avez presque touché la marque, et vous vous rirez peut-être de moi si je vous avoue que j'ai laissé la mon bon métier et mon pays parce, qu'il s'est trouvé une jeune fille qui avait de beaux yeux bleus et un sourire d'ange. Vous allez en juger si vous voulez bien écouter le récit de mon aventure.
— Très volontiers ; rien ne me plaît tant à entendre qu'une histoire d'amour. Mais remettez votre, épée dans le fourreau. Elle vient de. travailler de manière à ôter à nos Vravi l'envie de venir nous interrompre.
— Je n'abuserai pas de votre patience ; quelques mots me suffiront. Nous avons à Anvers un peintre fameux, nommé Michel Flors, dont vous avez peut-être entendu parler. '
— Sans doute. Ses ouvrages sont parvenus jusqu'ici, et on le regarde comme un artiste d'un grand mérite.
— 11 a une fille aussi célèbre par sa beauté qu'il l'est lui-même par ses pinceaux. Je l'aime avec passion, et je puis dire, sans trop me (latter, qu'elle partage mon amour. Nous serions depuis long-temps le couple le [ilus heureux d'Anvers, sans la maudite obstination de son père. L'orgueil, ou le diable, lui a mis dans la tête de regarder mon honnête métier avec mépris ; il a juré par tous les saints du calendrier que je ne l'appellerais jamais mon père, à moins que je ne vinsse à bout de l'égaler dans son art.
— Et c'est pour cela que vous venez à Rome ? repartit en riant le jeune Italien. Voilà, certes! une singulière aventure. Je ne sais lequel des deux est le plus fou, soit dit sans trop vous fâcher, du vieil artiste qui veut qu'un forgeron quitte son enclume pour devenir un grand peintre, ou de vous qui acceptez bravement la gageure; sans compter que tandis que vous courez ainsi le monde , il peut se faire que quelque vieux bourgeois bien laid, mais bien riche, vous enlève la main de votre belle.
— Seigneur Urbin, puisque c'est là votre nom, répliqua l'armurier, apprenez à parler un peu mieux de nos belles flamandes. Elles sont fidèles, et on ne les gagne pas aussi aisément que vos dames romaines.
Il dit ces mots en jetant les yeux sur la ceinture de son interlocuteur, d'où pendait un gant de femme richement brodé.
— Vous pouvez avoir raison, répliqua celui-ci; cependant, si les gages d'amour de nos dames s'obtiennent quelquefois sans peine, on ne s'en pare pas sans danger, témoin la lame de mon épée que vous voyez à mes pieds. Mais laissons là ce badinage, ajouta-t-il d'un ton plus sérieux : franchement, mon ami, votre voyage me semble un peu hasardé; on aurait quelque peine à me croire si je disais que vous venez de si loin pour apprendre à votre âge le grand art de peindre.
— N'importe, vous avez promis de m'être utile. Tenez votre promesse, et je vous jure que , si vous avez jamais besoin d'un bras pour quelque entreprise périlleuse et que je sois là , vous me verrez toujours prêt à frapper comme ce soir. J'ai entendu dire que plusieurs de vos peintres tenaient des écoles ; faites-moi recevoir comme apprenti...
— Votre main est vigoureuse , mais elle est un peu rude ; je la crois plus propre a forger une cuirasse qu'à tenir les pinceaux.
— C'est bien, repondit L'armurier en s'éloignant avec humeur, Quintin Matsys n'est pas accoutumé à recevoir une plaisanterie en retour d'un service. 11 est aujourd'hui moins disposé que jamais à servir de risée à un étranger.
Urbin le retint avec peine.
— Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un peu enclin à la raillerie, mais vous ne nie trouverez pas ingrat.
Il ajouta, en remettant son manteau sur ses épaules : — Suivez-moi. Les difficultés ne m'ont jamais arrêté. Si vous voulez vous fier à moi, ami forgeron, vous verrez ce que peut la reconnaissance.
Le jeune flamand hésita d'abord, se mordit un moment les lèvres en réfléchissant, puis frappant tout à coup de sa main dans celle d'Urbin avec une force qui fit retentir le portique sous lequel ils se trouvaient, il le suivit résolument, et ils pénétrèrent tous deux dans l'intérieur de la ville.
Trois années après, la ville d'Anvers était dans une étrange rumeur. Une multitude de curieux se pressait aux abords et dans l'intérieur d'un vaste édifice situé sur la place de la cathédrale. Le centre en était occupé par une salle immense dont les murs étaient couverts d'un grand m mine de tableaux qui faisaient le sujet des conversations les plus animées, lu homme d'une soixantaine d'années se promenait d'un air grave , tantôt interrogé avec respect par la foule, tantôt la questionnant lui-même. Cet homme était Flors, le célèbre peintre flamand que Matsys nous a déjà fait connaître. La condition qu'il avait imposée à l'armurier n'était qu'une ruse pour se débarrasser de ses poursuites. Il avait demandé l'impcssible, espérant que le temps et la réflexion éteindraient dans le cœur de sa fille une passion extravagante qu'il regardait comme un pur caprice.
Il n'en fut pas ainsi. Lestelle avait conçu pour le jeune artisan un attachement profond que les tourmens de l'absence ne firent qu'accroître. Trois années s'écoulèrent pendant lesquelles elle refusa les plus riches partis de la ville. Cependant Matsys ne reparaissait pas; personne n'avait entendu parler de lui. Lestelle, persuadée que son amant l'avait oubliée, et vaincue par les instances de son père, consentit enfin à prendre de si main un époux dont le choix lui importait peu, puisqu'elle devait renoncer à celui qu'elle aimait. Le vieux peintre, fort embarrassé lui-même, prit une résolution tout-à-fait conforme a son enthousiasme pour son art. 11 fit un appel à tous les peintres, sans exception de genre ni de pays. Celui dont l'ouvrage serait jugé, le plus parfait, devait obtenir la main d ■ Lestelle, avec une dot qui aurait pu, au besoin, lui tenir lieu de beauté.
Ce tournoi d'une nouvelle espèce, avait attiré un grand nombre d'artistes; le public était accouru comme juge du camp. Flors attendait que la voix populaire se fit entendre, taudis que Lestelle, le cœur gros de soupirs, comptait, tous les instans avec une douloureuse anxiété, espérant encore que Matsys viendrait la disputer à ses rivaux. Vain espoir! le jour commençait a baisser, et tous les suffrages s'étaient réunis sur un charmant tableau de fleurs au bas duquel on lisait le nom de Van Béer. Le concours allait être fermé ; déjà Flors tendait les mains à son futur gendre, lorsque la foule s'ouvrit devant un homme d'une taille élevée, portant sur ses larges épaules un tableau couvert d'un voile, qu'il posa devant celui de Van Béer, l'objet de l'admiration générale.
Cette action hardie excita de violens murmures et mille voix s'écrièrent à la fois :
C'est Matsys ! Matsys l'armurier! Que vient-il faire ici ?
Mais Matsys, sans répondre un seul mot, découvrit le tableau et se perdit dans la foule.
Aussitôt tous les yeux se portèrent sur le tableau, et un nouveau cri, niais un cri de surprise et d'admiration, sortit de toutes les bouches. Rien n'égalait la beauté de cette composition, sous le rapport de la pureté des formes et de l'harmonie du coloris.
Les peintres s'interrogèrent du regard, et bientôt, d'une voix unanime, ils déclarèrent qu'un seul homme était capable d'avoir produit ce dhefd'œuvre; qu'on y reconnaissait à chaque trait le génie de Raphaël.
— Raphaël! s'écria Flors, les larmes aux yeux, l'illustre Raphaël aspirerait à la main de ma fille? Qu'il vienne; qu'il vienne ! Que l'heureux Flors meure de joie dans ses bras !
— Le voici, dit Matsys, d'une voix forte et s'avançant vers Michel Flors.
— Toi ! répondit Flors avec dédain. Toi, l'auteur de ce chef-d'œuvre,
sur lequel le génie a empreint son cachet inimitable ! L'imposture est trop grossière. Retire-toi, retourne à ta forge. Ton i ur insensé t'a
fait recourir a cette ruse ; niais n'espère pas tromper des yeux aussi exercées que les miens.
Matsys s'apprêtait à répondreà cette vive apostrophe, mais les bruyantes clameurs qui s'élevèrent de tous les coins de ia salle l'en eni] êchètent. v chaque mot qu'il voulait dire, des rires moqueurs Muaient lui couper la parole.
— Fais-nous voir les marteaux qui ont peint ce tableau.' lui disait l'un.
— Va chercher tes outils, ajoutait un autre; il y manque encore quelques coups cle lime.
— Combien de temps as-tu mis à forger ce chef-d onn re ' s'é i troisième.
i de nouveaux éclats de rire partaient à chaque quolibet. Enfin, poussé à bout , il répondit par une gounnade au premier plaisant qui lui tomba sous la main. Des ee moment, ia salle n'offrit plus qu'une scène de confusion, et le malencontreux forgeron poussé, chassé, honni, eut besoin de sa force d'Hercule pour échapper des mains de la foule i n fureur.
ademain, Matsys. que cette aventure avait rendu la risée de la ville, se présenta d'un air résolu chez Michel Flors. Il le trouva assis près de Lestelle en larmes. Le mauvais succès de la ruse de son amant lui enlevait tout espoir, et la pensée de devenir l'épouse du prince des peintres, dont son père flattait sa vanité, ne pouvait la consoler.
— Que viens-tu faire ici? dit Flors en allant au devant de Matsys, au moment où il le vit entrer.
— Je viens chercher Lestelle.
— Toi! penses-tu me trouver ici moins en garde contre le mena
— Je n'ai point menti. Ce tableau que vous appelez, un chef-d'œuvre de moi, de moi seul.
— Matsys, dit doucement Lestelle, n'irritez pas plus longtemps mon père; quoi qu'il en soit, je vois que vous n'avez pas cessé de m'aimer et je suis heureuse de cette pensée. Recevez la promesse que je unis tais de n'appartenir jamais à personne, pas même a l'auteur du tableau...
— Je ne recois pas votre promesse, répondit Matsys, car vous serez a moi; je vous ai gagnée Tout ce que je demande, c'est qu'on m'accordi un délai de vingt-quatre heures, pour prouver que je ne suis pas un imposteur.
En disant ces mots il prit une vieille toile dans un coin de 1 de 1 lors, sur laquelle était peinte une Ggure de cardinal, el il sortit.
Le délai que Matsys avait demande était a peine expire lorsque les portes de la salle où s'était passée la scène de la veille s'ouvrirent de nouveau au public. A côté du tableau, cause de sa mésaventure, était suspendu un pori, ail de femme, dont ia Ggureet lesprincipaux accessoires étaient seuls ternîmes on voyait que le temps avait manque an peintre;
mais partout a. i la touche gracieuse et la pureté <\>- dessin
qu'on avait admirées dans le tableau d ce portrait, on l'a déjà
deviné, était celui ■!• i '-telle; le peintre était Matsvs.
— I.b bien, dit-il, en s'adressant a la foule émerveillée et confuse, i Stce encore Raphaël, qui a peint ce portrait?
— Si ce n'est lui c'est le diable, s'écria Michel Flors. il n'y a que lui qui puisse imiter a ce poinl ce que nous regardons tous comme inimitable.
— En ce cas, répliqua Matsys, s, maître Flors, qui lui avez fourni la toile; car celle-ci sort de votre atelier.
aussitôt il enleva vivement la couleur encore fraîche d.' la pari terminée du portrait, et il mit à découvert la ban. 1 1 la moitié
de la figure du cardinal.
— A moins que ce ne soit la le diable dont Vous voulez parler
nua Matsys, je vous jure qu'il n'esl pour rien dans cette affaire, l'amour
seul, cet amour qui eiait toute ma vie et que vous avez dédaigné,
ce que vous regarde/, comme un prodige, u\ais ee prodige n'est pas aussi
grand que vous le pense/.: si ce n'est [lis Raphaël qui a peint ces deux tableaux, faibles reflets de son génie, c'est à lui que je dois de connaître i art, en retour d'un service que je lui ai rendu ; trois 3 d'un travail sans relâche el une volonté inébranlable oui reste; maintenant pronone
Des applaudissemens, des bravos frénétiques, répondirent à ces paroles. Michel Flors, hors de lui, pressai! kl us ses bras en l'appel
(ils. Peu d'instant apri s on \ il cette même foule qui la veille avait acca-
blédemépris le peintre-forgeron, leporteren tri , i la demeure
de l'heureuse lestelle.
Plus de trO léS depuis ce jour ci Matsys
est encore révéré dans sa patrie i , orains lui élevèrent un t •
beau que les voyageurs remarquent dai s la cathédrale d'Anvers, ou l'on admire aussi un de ses tableaux qui est regardé comme son chet-d'o u\ re. , i .m bas duquel on li! celle inscription :
Conjugalis amor demulcib ' m. •
D'un forgeron l'amour lit un \.pelle.
Jl sil\ lavMin