LE VALET DE PIED DE LA REIAE
Appuyée sur le bras de son mari qui semblait prendre un plaisir extrême à la galté enfantine de sa compagne, une jeune femme parcourait les plus pauvres rues de Versailles dans la matinée du premier janvier 1780. Sept heures venaient de sonner; le jour seulement commençait à paraître, et cependant les deux promeneurs avaient depuis longtemps commencé leur excursion. Au sortir du cercle tenu la veille dans les petits appartenons du château , ils s'étaient mis en route sans autre suile qu'un valet de pied chargé d'un grand panier. Le poids d'abord excessif du panier avait peu à peu perdu de sa lourdeur; cette diminution du fardeau conOé au domes'ique, provenait des fréquentes visites que faisaient les deux promeneurs nocturnes aui maisons de pauvre apparence
qui se trouvaient sur leur passage. Le panier contenait des gâteaux, des bougies et des jouets que la jeune femme déposait sur la table des humbles logis, à la grande joie des petits enfans. Tandis que la mystérieuse fée jouissait de la joie causée par les belles étrennes, le mari glissait dans la main des mères un rouleau de pièces d'argent ; puis tous les deux disparaissaient suivis des bénédictions des pauvres gens à qui leur visite valait tant de bonheur et tant de joie.
Ils touchaient au ternie de leur excursion bienfaisante ; le panier de la jeune femme était vide, et il r.e restait plus d'or dans les poches du mari. — Maintenant, Marie, dit-il, nous pouvons aller dormir !
— l'as encore, répliqua-t-elle, car voici là bas un pauvre malheureux qui, par le froid qu'il fait, dort sans autre lit qu'un banc de pierre. Il faut qu'il ait aussi sa part des fétes du nouvel an.
— Ma bourse est vide, répondit le mari en souriant,
— François a sans doute de l'argent, il nous en prêtera.
Le valet de pied s'empressa de donner sa bourse, la jeune femme la mit tout entière dans la main du pauvre diable et elle se disposait à s'en aller, lorsque le dormeur s'éveilla. Il vit la bourse, il aperçut sa bienfaitrice et des larmes emplirent ses yeux.
— Vous venez de me sauver la vie ! Madame, s'écria-t-il; merci , car cette vie est nécessaire à une pauvre femme et à un enfant.
La jeune femme, qui se dérobait à la reconnaissance du malheureux, revint sur ses pas aux dernières paroles qu'il prononça.
— Ine femme ! des enfans ! répéta-t-cllc avec compassion.
—Hélas ! oui, madame ; le petit commerce de mercerie que j'avais rue des Cinq-Diamans me servait à élever ma femme. Mais des perles sont survenues j la maladie m'a frappé, et hier les huissiers m'ont chassé dema boutique. J'ai entrepris le voyage de Versailles dans l'espoir d'y trouver une petite place de commis chez un de mes païens... Il n'a point voulu même m'écoute--. 11 m'a chassé, et je n'ai point osé retourner près de ma famille, qui m'attend avec angoisse.
I a jeune femme essuva une larme; son mari partageait celte émotion.
— Lu bien! dit-elle, rassurez-vous, mon amil Itetournez ù paris, ras-
surez rotre femme et vos enfans. Ils sont désormais à l'abri de la misère. Y\ a-t-il point quelque place vacante au château ? demanda-t-elle en se tournant vers le domestique qui la suivait.
— Non, madame.
— Eh bien ! nous créerons une nouvelle place de valet de pied. Cet emploi vous conviendrait-il, mon ami?
— Je bénirais nuit et jour la main qui me le donnerait !
—Eh bien ! il est à vous; n'est-ce pas Louis? répliqua-t-elle , en demandant l'assentiment de son mari. Retournez à Paris et revenez demain avec votre famille prendre possession de votre emploi. Adieu.
— A qui dois-je ce bienlait, s'écria le pauvre homme. Oh ! ne me cachez pas votre nom !
—A sa majesté la reine ! dit le valet de pied à voix basse.
Le lendemain, l'ancien mercier arriva au château avec sa famille. Le surintendant avait reçu des ordres ; il donna à cet homme, qui se nommait Virlet, un joli petit appartement pour habitation. La reine avait voulu, en outre, que sa femme et ses deux filles fussent employées à la lingerie. De cette façon, la famille des Virlet passa tout à ;coup de la plus profonde misère à une heureuse aisance. On n'eut qu'à se louer des deux femmes ; elles se montraient laborieuses et reconnaissantes, mais il n'en était pas de même de l'ex-mercier. Il manquait souvent à l'exactitude de son service, quelque peu que l'on exigeât de lui ; il s'exposa à de justes et sévères réprimandes et deux fois même on voulut le chasser. Comme ce châtiment eût frappé sa femme et ses filles plus que lui, la reine, à laquelle celles-ci recoururent, insista pour qu'on n'en vînt pas à ce moyen extrême: et Virlet arriva donc à ne faire au château que ce qui lui plaisait.
Neuf années s'écoulèrent, amenant avec elle 3 bien fatals changeniens dans la destinée de Marie- Antoinette... Elle n'allait plus , durant la nuit du nouvel an, porter des bienfaits et recevoir des bénédictions... Car elle n'osait plus sortir du château. A chaque instant . de sinistres avis apportaient l'épouvante parmi le petit nombre de personnes dévouées au roi et qui se trouvaient encore près de lui. M"' Swenfburne avait prévenu , le ^7 octobre , Mme la maréchale de Beauveau que la populace, le lundi suivant, irait chercher le roi pour le ramener h Paris ; la terrible nouvelle était confirmée de toutes parts. Le roi ne voulut point croire néanmoins à tant d'audace, et partit pour chasser. A peine commençait-il à courre le cerf, qu'il lui fallut revenir promptement à Versailles. Les insurgés occupaient la place d'armes et attaquaient le château. Je ne veux pas vous répéter ici les détails de celte trop fameuse journée où les assassins demandaient la tête de la reine, en foulant aux pieds les cadavres des gardes du corps égorgés !
Au plus fort de l'effervescence du pillage et du massacre, le valet de pied Virlet, qui portait enpore une partie de la livrée royale, fut aperçu par la populace. On l'entoura, on l'interrogea, on lui fit crier : à bas le tyran ! Il cria et répéta tout ce que l'on voulut.
— N'importe, dit un de ces misérables qui le tenaient, tu as beau faire et beau dire, je ne crois pas un mot de tes paroles ; tu n'es qu'un faux patriote !
Et il brandissait le sabre qu'il tenait à la main. Virlet pâlit. Le lâche eut peur.
— Je ne suis pas un bon patriote ? dit-il, je ne hais pas le tyran ?
— Non ! puisque tu portes sa livrée.
— A bas le faux patriote ! hurla le groupe.
Alors le misérable, comme Judas, eut la pensée de se racheter en vendant son maître.
— Vous ne croyez pas en moi ? Hé bien ! je vais vous donner des preuves de votre erreur. Suivez-moi.
Il fit un détour , arriva près d'une petite porte dérobée qui donnait sur
la partie la plus reculée des communs du château, l'ouvrit et introduisit
les brigands qui l'accompagnaient en silence. Ils pénétrèrent ainsi de
cour en cour, de corridor en corridor, de chambre en chambre jusqu'à
'entrée d'une alcôve.
—Une hache! murmura Virlet à voix basse. Vous trouverez là la femme du tyran.
Aussitôt la porte fut brisée ; des cris de femme se firent entendre et les assassins se précipitèrent dans la chambre à coucher de la reine. Virlet, armé d'une pique, frappa dans le lit, avant de s'apercevoir que Marie-Antoinette s'était échappée.
— Elle n'est plus là ! s'écria-t-il avec rage ; n'importe, je saurai bien l'atteindre.
Et il se disposait à briser une autre porte , quand il se trouva face à face avec sa fille. Celle-ci barra, de ses deux bras étendus, le passage ouvert. Virlet hésita et recula.
Jeanne, va-t'en ! dit-il, va-t'en !
— Mon père, vous n'irez à la reine qu'en passant sur mon cadavre ! répliqua l'héroïque enfant.
Virlet voulut repousser sa fille ; un de ses compagnons vint à son aide ; il frappa Jeanne d'un coup de sabre. Elle tomba et la foule entraîna dans son. tourbillon Virlet qui foula aux pieds, comme les autres, le cadavre de sa jeune fille expirante.
A quelques pas de là. des gardes du corps barrèrent le passage aux factieux. Virlet , tandis qu'on occupait en face les défenseurs de la reine , tourna derrière eux au moyen d'une porte dérobée, les attaqua par derrière et les assassina.
— Suis -je des vôtres, maintenant ? dit-il, en foulant aux pieds les cadavres palpitans.
Et il continua son œuvre infâme d'assassinat et de destruction.
A la fin, il n'y eut plus personne pour défendre la famille royale. La populace triompha. Louis XVI et sa famille fuient ramenés en triomphe à
Comme l'affreux cortège se mettait en marche, deux hommes parurent et vinrent le grossir. Dans le premier, on reconnaissait l'homme à la longue barbe, le plus célèbre des égorgeurs de Paris ; l'autre était Virlet. Chacun d'eux tenait une pique, et au bout de cette pique se balançait une tête de garde du corps. La reine eut le courage de regarder l'horrible trophée. Elle vit deux de ses plus fidèles serviteurs, MM. de Miomandre et de Varincourt. Une larme coula sur ses joues qui n'avaient point pâli en face de la mort, et elle serra convulsivement contre sa poitrine le dauphin qu'elle tenait sur ses genoux.
Virlet cria :
— A bas les tyrans !
Ivre de peur, de carnage et de boisson, il proférait les plus horribles propos et s'était gagné les faveurs de la populace par l'ignoble gaîté qu'il montrait. Encouragé par les applaudissemens donnés à la manière dont il secouait la tête de M. de Varincourt, il aperçut, en traversant le village de Sèvres, les palettes d'un perruquier. Aussitôt il fit faire halte au cortège, planta sa pique en face du carrosse royal, et ouvrit de force la porte de la boutique que le barbier, plein d'effroi, avait fermée. Il ordonna au malheureux d'apporter dans la rue les instrumens de son métier. Puis, quand on eut bien ri de cet homme tremblant et qui se soutenait à peine :
— J'ai deux pratiques à te donner, dit Virlet ; tu vas les coiffer, les raser et les faire belles.
Il décrocha les deux têtes des gardes du cjrps, les posa devant le perruquier et obligea le malheureux à poudrer et à savonner ces débris sanglans. Il surveilla l'opération, fit refriser quelques boucles de cheveux qui ne lissaient pas bien, et voulut que l'on repassât les rasoirs pour enlever un peu de barbe qui restait. Pendant que le perruquier agonisant obéissait, Virlet mangeait ; il présentait du pain aux têtes, il leur plaçait un morceau de saucisson dans les dents, et il terminait cette abominable parade en barbouillant leur visage de crème et de vin. Puis , se tournant vers l'homme à la longue barbe :
— Voilà qui t'enfonce, n'est-il pas vrai? La nation me donne plus d'applaudissemens qu'à toi, citoyen !
L'homme à la longue barbe ne répondit point. Il se contenta de rire , mais ce rire fit pâlir tous ceux qui en furent les témoins.
Le cortège se mit en route.
Le soir, quand la reine fut rentrée dans ses appartenions des Tuileries, un homme se présenta pour la servir: c'était Virlet.
Marie-Antoinette se leva avec horreur, et, par un signe impérieux, elle ordonna au misérable de s'éloigner.
\ irlet ricana.
— Soit, dit-il, j'aurai une sinécure; mais avec des appointemens et les revenans bons.
Virlet resta, en effet, au château dont il devint la terreur.
Il buvait du matin au soir, ne sortait jamais d'ivresse, hantait les clubs et maltraitait plus que jamais sa femme, car celle-ci pleurait sa fille assassinée, et maudissait celui qui s'en était fait l'assassin.
Au bout de quelque temps de cette vie de désordre et d'abrutissement, dans laquelle il cherchai! e l'oubli de ses crimes, Virlet tomba
malade et se vit foiré de garder le lit. Sa femme eut la chrétienne résignation de venir s'asseoir au chevet de celui dont les mains dégouttaient en- • du sang de sa fille, et quand le 10 août arriva, Virlet commençait à entrer en convalescence.
Bientôt la populace s'empara du château : les détonations de fusil éclatèrent dans les appartenions même : tout à coup un violent coup de pied enfonça la porte de lachaml te où se tenait Virlet, demi-mort de peur. A la vue des êgoregeurs il cria :
— Vive la nation ! nus amis ! à bas le tyran ! Vois savez si je vous ai donné un coup de main à Versailles!.. Sans la maladie qui me tient cloué ici, j'aurais partagé votre victoire !
— H ment ! c'est un espion, interrompit une voix rude ! Et l'homme à la longue bai lie parut.
— C'est un espion, dit-il ; il feint de servir le peuple, et il le trahit. Mort au traître !
— .Mort au traître ! répéta la foule, mort aux traîtres !
— Tenez, voici sa femme. Je vous la livre, expédiez-la. '.loi, je me charge de lui. Dis do . penses-tu que ce tour vaille celui de Sèvres, ajouta- t-il ense penchant sur le lit où était étendu le valet de pied.
— Je suis un bon patriote ! cria le malheureux, pâle et demi-mort de peur. A l'aide! au secours!
'i a-t-il un barbier parmi v us ? demanda froidement l'homme à la longue barbe.
— Oui, répliqua quelqu'un, c'est mon état.
— Avance à l'ordre ! Rase-moi et poudre-moi ce gaillard-là. Voilà sur la toilette de monsieur tout ce qu'il faut.
Le perruquier obéit et Virlet se laissa faire, au milieu des sarcasmes des brigands , tandis que sa pauvre femme jetait des cris lamentables, qui se turent bientôt, car e:i peu de te i eut Gni avec elle !
aintenant, qui veut nie prêter une pique ? reprit l'homme à la longue barbe.
— Moi, cria quelqu'un ; prenez la mienne.
— Regarde, Virlet, voilà la pique au bout de laquelle va se balancer ta
■ mime celle du garde du corps Mioman'dre. Il il frappa de son saine Virlet qui tomba sanglant.
lémi-heure après, la tetc de l'ancien valet de pied de la reine, au bout d'une pique par l'homme à la longue barbe, parcourait aux cris de vive la nation !