NÉ POUR ETRE PEA'!)U
C'était chez les babitans les mieux avisés de la petite ville d'HompenficM une opinion bien arrêtée, que Christophe, ou plus particulièrement Kit Snub, cel ineon '< rat, était n \re pendu.
i i . trait delà Revue britannique.
m peu favorable semblait s'accréditer et pren
qu'il grandis,!,!, i te i
die consistance. On fut donc assez étonné de le voir parvenir, sans encombre, à sa dix-septième année. Suivant les calculs de probabilités ses par les fortes i. tes de l'endroit, l'h iroscope fatal aurait dû se réaliser un ou deux ans plus tôt. Personne, toutefois, ne changea d'avis; on ajourna seulement la prédiction jusqu'aux plus prochaines assises. Les fêtes de .\oél venaient, disait on, mourir ensemble les oisons printaniers et le jeune mauvais sujet. Quelques bonnes .unes s'en allli ;eaicnt par avance ; en effet, à part certaine hardiesse du regard et une mauvaise habitude de plaisanteries inopportunes, le drôle n'était pas méchant ; d'ailleurs, c'i le garçon le mieux tourné de la paroisse. Mais à quoi pouvaient servir co^, regrets anticipés ? Kit Snub était né pour être pendu.
A . rai dire, on regardait Kit comme le fléau de son bourg natal : il en était bien certainement le b tue émissaire. Venait-on à dévaster un jardin, à briser des vitres, ii d lantlanuit, l'échoppe d'un
table savetier, ou bien trouvait-on, des le matin, tous les poulaillers déle leurs œufs ? en constatant ces iniquités sociales (et nous n'en avons indiqué qu'un petit nombre', les pères et mères se frott;: mains. Certes, ce n'étaient pas leurs chères progénitures qu'on pouvait accuser de tels délits. « Pauvres enfans ! ils n'en avaient seulement pas le vrai coupable était facile à nommer. » Kit Snub se trouvait dénoncé de toutes paris. Plus on le fuisait noir, plus blancs devenaient les autres. Vous croyez peut être que li réprobation universelle empoisonnait l'existence de notre jeune 1113111111;' eh bien ! non ; il portait le fardeau de tous les crimes commis dans Hcmpenlicld depuis bien des années sans beaucoup s'en inquiéter. Précoce et profonde dépravation!
Auguste Doublcbrain, en revanche, était le plus gentil, le plus do êtres; un vrai chérubin en veste ronde; poli, paisible, obéissant; un modèle de tontes les vertus que comportait son jeune âge. On n'avait qu'un reproche à lui adresser, c'était de hanter cet odieux Christophe. Dès l'enfance tout était commun entre eux ; ils jouaient mêmes billes, lient le même cerf-volani et mordaient à la même poilhc... c'est-àdire lorsque les billes, le cerf volant et la poniuie npparienaie^i Christ -ontraire, revenant aux sentimens vertueux que sa mère se plaisait à reconnaître eu lui, Auguste Doublebrain jouait et mangeait bien loin de son indigne corrupteur.
Ainsi s'écoulait leurjeunesse, et telle était l'opinion générale sur le compte de Christophe Snub.
Vous vous en repentirez un jour ! disait au bedeau de la paroisse un pauvre jeune homme que celui-ci venait d'attacher aux ceps (2 ; car, voyez-vous, quoi qu'on puisse dire ou faire, l'innocence est toujours l'innée.
maxime usée ne produisit aucune impression sur l'impassible ministre de la loi : seulement ii parut surpris que l'on pût s'attendre à le voir revenir sur une de ons, lui, h: bedeau delà ville. Puis, cou
templant son prisonnier, il s'admira dans son œuvre. Ce prisonnier n'était autre que notre héros, l'audacieux Christophe Snub.
— Les temps sont bien changés ! dit enfin le bedeau en hochant 1 1 1
et d'une voix pleine de regrets; jadis ceci vous aurait valut le fouet, mon bon ami.
ris dis que je n'étais pas dans le cimetière ! s'écria Snub. — V01 plie, répliqua si'i impassible interlocuteur;
les ce t qu'une station sur le chemin de la potence. Je l'ai tou-
jours prédit, et je ne mourrai pas sans en avoir été témoin : Christophe .
bi( 11, vous serez pendu !
m regard furibond sur le prophète de malheur; mais il se calma sur-le-champ, et recommença l'air qu'il sifflotait depuis un quart-
— Votre réputali 10 rçon ; et plût à Dieu que vous
trament qui n'eiiite |/as dans ir ma-
fussiez avec voire réputation ! ce serait un bon débarras pour Henpenfield. Jouer au bouchon dans un cimetière!., mais c'est pire que Guy Fawkes!.. dit encore le bedeau.
— Pour la dernière fois, répéta Christophe, je vous disque je n'y étais
pas.
— Se servir des tombes pour un jeu profane ! réveiller les morts au bruit de vos infernales pratiques ! continua l'autre sans s'émouvoir de cette énergique protestation... que de circonstances aggravantes! Voyons, je voui suppose mort : seriez-vous bien aise que l'on vint ?. .
Kit se mit à siffler.
— Et s'associer, pour de telles infamies, à un chaudronnier ambulant, à un Bohémien ! N'avez vous donc conservé aucune pudeu-?
— 11 fallait les arrêter, répliqua vivement le prisonnier, vous auriez vu que je le connaissais à peu près comme la chouette du grand clocher me connaît. Mais c'est toujours la même histoire. On m'en a constamment voulu dans ce pays.
— Vous en vouloir, petit misérable ! c'est ainsi que vous qualifiez la justice sévère qui vous poursuit!
Sur ce, il se révoltait surtout à l'idée de subir un châtiment immérité, et le ressentiment de l'innocent opprimé devint plus poignant lorsque , vers six heures de l'après-midi, l'absence prolongée du bedeau lui fit craindre qu'on n'oubliât de pourvoir aux exigences d'un estomac remarquablement actif. Serait-il donc réduit à dormir en plein air et sans avoir soupe? C'étaient là des questions d'une haute importance ; Christophe les ruminait sourdement , lorsqu'il entendit les feuilles sèches crier sous uo pas furtif. Un instant après, Auguste Doublebrain était devant iui , les mains jointes et dans l'attitude de la plus vive commisération.
— Etait-ce donc ici que je devais vous revoir, mon pauvre Kitt ? s'écriat-il avec une intonation presque tragique.
— A ce qu'il parait, répliqua l'autre que l'arrivée d'un ami avait déjà animé; et il est heureux que vous y soyez venu me chercher , car j'ai un appétit...
— Comment pouvez-vous , en ce moment , songer à autre chose qu'à votre réputation perdue?... Car enfin, elle l'est, il ne faut pas vous le dissimuler.
— J'en irai chercher une autre loin de ce maudit village... et je la conserverai... peut-être... si j'ai la chance... Car, en fait de réputation, à ce que je vois , c'est là l'essentiel... Je vous disais donc , Auguste , que mon estomac...
— Ne tenez jamais de ces propos qui dénotent un cœur endurci, interrompit Auguste.
Le soir approchait. Lorsque Doublebrain fut au bout de ses conseils, il serra la main de son ami, le laissant au sein de l'infamie, et dans les meilleures dispositions du monde. Tète à tète avec son innocence, Christophe prêta l'oreille aux capricieuses fioritures d'un rossignol caché dans un bosquet voisin. Le bedeau l'avait-il simplement oublié ? Etait-ce une vengeance délibérée? Cependant l'ombre devenait à chaque instant pîusépaisse. Un vent froid s'éleva ; quelques gouttes de pluie, prélude d'un orage qui menaçait d'inonder le pays, vinrent mouiller les joues du prisonnier. Il frissonnait, il était gelé, il avait faim. En dépit d« tout, il voulut détourner ses pensées des souffrances qu'il éprouvait ; mais son imagination, que la diète exaltait, ne permettait pas un oubli aussi sublime.
.... Soudain un bruit se fit entendre?... Kit prête l'oreille... Il regardait avec persistance ; mais justement la lune venait de se couvrir d'un nuage... N'importe, c'est bien la marche pesante et mesurée du bedeau... c'est son pas officiel, son allure administrative... Plus de doutes possibles, bien certainement c'est lui.
Christophe se trompait quelque peu ; ce n'était pas le bedeau, mais simplement un âne égaré.
Cette bête — innocente, elle aussi, — s'approchant sans frayeur des terribles ceps, contempla Christophe d'un regard tranquille, Christophe, non moins intrépide, se mit à contempler l'âne..
Insensiblement même, il en vint à lui être reconnaissant de ce paisible regard, dans lequel il voulait à toute force lire une sincère compassion : aussi en le llattant de la main, lui adressait-il dt'S paroles véritablement fraternelles : « Nous avons faim toit-; deux, disait-il, tous deux nous avons froid... Nous sommes tous deux opprimés!!! »
A ce moment, l'âne dressa l'oreille, et Christophe entendit un bruit de pas; l'âne s'enfuit , mais pas assez promplcmcnt pour échapper à deux personnages doués d'une agilité peu commune, qui le rejoignirent et l'accablèrent de coups, en maugréant le ciel d'une étrange façon.
« Pauvre animal ! » s'écria notre héros. Les coups de bâtoD donnés à son nouvel ami avaient dans son coiur un écho douloureux.
« Qui est là? demanda vivement un des nouveaux venus.
— Une voix venir; des ceps, répliqua l'autre, qui s'avança, les poings sur la hanche, et partit d'un grand éclat de lire en apercevant Christophe.
— Dites donc, mon vieux , reprit ce gaillard si réjoui , qu'on reconnaissait à ses guenilles pour un chaudronnier ambulant , la prison est-elle pleine pour qu'on vous loge ainsi , et qu'on vous mct:e à l'engrais sur la lande communale ? Viens donc voir un peu par ici, Mite, » ajouta t-ii ; et son compagnon s'approcha.
Mike appartenait évidemment au genre bobêmc. Après avoir examiné Smib de la tête aux pieds, il ôla son chapeau de jiaille , se gratta le fron I , et non sans une légère amertume dans la voix : « Voilà doue, sv,c ia-t-il, ce qu'on appelle un pays libre !
■ — Voudriez-vous sortir rie là ? demanda le chaudronnier.
— Pensez-vous que j'y demeure pour mon plaisir! » répondit Christophe.
A l'instant même, et sans perdre plus de paroles , le chaudronnier se mit à l'œuvre. Sous ses doigts évidemment exercés, la serrure céda comme par enchantement ; et Christophe, les jambes libres, put s'étirer à son aise.
«Maintenant, qu'allez-vous faire?» lui dit son libérateur. Et jamais question ne fut plus embarrassante; aussi Snub ne répondit pas di-octement.
« Ce n'est pas ma faute, dit-il ; mais je crois ma réputation tant soit peu endommagée.
— Venez avec nous, on vous la ressoudra, » répliqua le Gipsy. Snub ne répondit pas d'abord à cette offre généreuse ; il doutait peut-être du talent de ses nouvelles connaissantes pour une besogne si délicate.
« Bien mieux, ajouta le chaudronnier, nous mangerons une oie à notre souper.
— Je me fie à vous, s'écria aussitôt Snub... Je suis des vôtres. »
Sans vouloir ici f.ure le panégyrique de notre héros, nous laisserons déterminer, par le lecteur, si la perspective d'une oie grasse, après sept heures de diète, ne dut pas contribuer pour beaucoup à étouffer en lui certaines répugnances morales. Quoi qu'il en soit, on le hissa sur Rose du Juin (l'âne se nommait ainsi) ; et grâce à une bas;onna;le à peu près continuelle, celle poétique monture le transporta, en une demi-heure, auprès d'une tente pastorale dressée dans un petit chemin vert; là brillait, attisé par une vieille femme, uu feu de favorable augure. Christophe huma i'air, et crut y saisir les émanations d'une volaille cuite à point. Illusion nouvelle ; car après quelques mots échangés :
« Damnation ! s'écria le bohémien, l'oie n'est pas arrivée ;
— Que diable fait-iï? ajouta le chaudronnier.» Et presque aussitôt, en guise de réponse, un jeune homme franchit une des haies qui bor. daient le sentier. De prime abord, les bâtons s'étaient levés sur cet intrus, mais lorsqu'on l'eut reconnu, l'intimité la plus grande remplaça ces soupçons hostiles. Christophe s'éloigna de quelques pas, afin de ne pas prendre part à une conversation qui semblait devoir être confidentielle. 11 vit seulement avec transport que ses prévisions étaient arrivées ; car, plaisantant et riant à qui mieux mieux, ses hôtes et le nouvel arrivé, ac -
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iroupis autour du feu, procédèrent à une opération préliminaire qui déi otait chez ces bohèmes un certain degré de civilisation. Elle consistait à dépouiller lu volaille de ses plumes avant de la 9're cuire. Les propos cependant allaent leur train ; cl Snub, couché sur ..erbe, y prêtait une attention machinale.
« Combien d'attrapés ' d< manda le chaudronnier. •
— Sept, répondit le dernier venu, et pour un peu j'aurais mis la main sur le vieux jars.
— Bravo! s'écria le bohémien , nous avions peur que vous n'eussiez oublié la manigance.
— Vous ne me connaissez guère, en ce cas. Mais je l'ai échappé belle dans le cimetière : la peur ne m'a passé que lorsque j'ai su Kit bien et dûment arrêté..
— Quel est ce Kit? demanda le Gipsy.
— Kit! c'est un grand nigaud!.. « Notre ami Snub, lorsqu'il entendit cette formule méprisante appliquée à lui ou à quelqu'un de ses homonymes, se leva aussitôt, et à pas de loup se rapprocha de la tente.
« Un vrai nigaud, continua une voix qu'il crut reconnaître. A l'école, je trouvais toujours moyeu de lui faire donner le fouet à ma place. Je ne serais pas étonné qu'on le pendît un de ces jours en expiation de quelque mienne fredaine. •
Cette idée parut assez comique à tous les auditeurs, moins un, et, encouragé par les rires qu'elle souleva, l'inconnu reprit :
« J'ai bien reconnu notre double destinée quand on m'a dit qu'il était happé ; mais le plus drôle de ceci, c'est que son chapeau a été eu effet retrouvé dans le cimetière. Et savez-voiis qui l'y a laissé ?
— Auguste Doublebrain !» s'eaia Christophe Snub d'une voix tonnante ; et cet insidieux personnage laissant échapper de ses mains la volaille dérobée, resta stupéfait en face de l'honnête garçon qu'il venait de railler si cruellement. Kit était, nous l'avons dit, d'un naturel doux et paisible '> mais à ce moment l'indignation le rendait presque fou, et il prit son ennemi i la gorge avec tant de fureur, que celui-là, la ligure déjà livide, pouvait à peine se tordre et se débattra lorsqu'on le retira des mains de notre héi os.
Le désespoir de Doublebrain paraissait à son comble. Il prit en pleurant les mains de Christophe ; et s'excusant comme il [pouvait, il jurait de mourir s'il n'était pardonné. « J'ai tout fait pour le mieux, » ajouta -t-il, sans trop se rendre compte du sens de ses paroles.
— Oui-dà ! grommelait Snub ; et les ceps?
— Pour le mieui, répétait son ami en pleurant de plus belle.
— Et ma réputation perdue? continuait le vertueux Christophe avec un redoublement de colère.
— Bah! interrompit le chaudronnier; qu'est-ce, je vous prie, qu'une réputation ?
— Est-ce une sauce aux canards? poursuivit le bohémien, ramenant les esprits vers un sujet de conversation plus intéressant à son avis et pius actuel ; voilà qui nous serait un peu utile... Voyons, voyons, continua-t-il, s'adressant à Doublebrain, que si rt de geindre comme un taureau en bas âge ? Asseyez-vous et plume/., morbleu !
— Plumez voj canards en homme de cœur, dit à son tour la femme. Jusque là, par miracle, restée silencieuse.
Quelque affecté qu'il parût, Doublebrain sentit qu'il devait à la société l'oubli momeutané de sa douleur. Il retint ses larmes et reprit sa noble lâche.
Le chaudronnier voulut engager Christophe à en faire autant ; mais il fut repoussé avec indignation.
• Eh bien! eh bien ! vous voilà furieux... reprit-il avec un calme parfait... On vous avait promis une oie, et on ne vous la donne pas ! Mais qu'y faire ! Est-il rien d'assuré en ce monde? Heureux, ici-bas, qui, pour uueoie manquée, attrape do moins deux canards! i
Celle philosophie sereine n'eut aucune influence sur les scrupules de Christophe, qui demeurait à part, appuyé contre un arbre, résolu à ne pas toucher aux canards volés, cl retenu cependant auprès d'eux par ujjc
irrésistible fascination. Le chaudronnier et le bohémien riaient à l'odeur du rôti. La vieille cuisinière rôdait, l'œil brillant, autour du feu. Doublebrain attachait sur les canards un regard encore humide, et la main sur le cœur, se laissait parfois aller à soupirer tristement, partagé entre le désir de manger et le regret de s'être aliéné un ami.
Bref, le souper fut servi. Christophe se rapprocha involontairement, et s'assit sur le gazon ; mais pour si vivement qu'on le pressât, il ne voulut point prendre sa part du repas illégitime.
« Ceci ne vous profitera pas, soyez-en certains, disait-il à ses compagnons, en les voyant tordre et avaler sans remords; ceci ne vous profitera pas ! »
Hélas ! combien de fois la vertu affamée, en face du vice bien nourri, n'a-t elle pas eu à se dire, pour toute consolation : Ceci ne vous profitera lias ! Et combien de fois aussi n'a-t-on pas vu, en dépit de cette prédiction sinistre, le vice engraisser et fleurir ; tandis que la vertu devait à son abstinence une maigreur chaque jour plus effrayante?
Christophe, sans se livrer à ces réflexions profondes, cédait à l'entratncment bien naturel d'un appétit que l'émulation des autres aiguillonnait de minute en minute. Pour la dixième fois il répétait sa menace providentielle, et sa main n'était déjà plus qu'à quelques lignes d'un canard dodu, lorsqu'une clameur soudaine retentit derrière lui. Un combat à coups de poing s'engagea presque aussitôt. Bien repus, les compagnons de Christophe parvinrent à gagner le large; mais le vertueux jeune homme se retrouva, le ventre vide comme ci-devant au pouvoir du bedeau et du constable.
Le vol des canards et la fuite de Christophe avaient été découverts en même temps, ce qui, par une conséquence naturelle, associait ces deux événemens. Suivis à la piste, le fugitif et les volatiles dérobés se retrouvaient ensemble sous la main des vigilans fonctionnaires d'IIempenfield ; comment douter, après cela, que Christophe Snub ne fût né pour être pendu ?
{La fin au numéro prochain.)
L'ENFANCE HE DESREES.
In jour du mois de septembre 1751, vers cinq heures et demie de l'après-midi, une vingtaine d'enfans, caquetant, se poussant, se culbutant comme une couvée de perdrix, sortaient d'une des écoles chrétiennes de (haï tics. La joie était doublement grande parmi la troupe délivrée d'une longue et ennuyeuse captivité : un accident sans gravité, arrivé à un des instituteurs, avait forcé de suspendre la classe une demi-heure plus tôt qu'à l'ordinaire, et, par suite du trouble apporté dans le corps enseignant, le frère chargé de reconduire à domicile les écoliers avait dû ce soir-l» renoncer à cette partie de son ministère. C'était donc d'abord trente ou quarante inimites gagnées sur le travail, et ensuite une liberté inattendue, sans contrôle, affranchie de la surveillance de ce maître rigide, qui maintenait la discipline dans les rangs : trente minutés ( un siècle à leur d'éclats de rire, de jeux, qu'ils avaient en perspective.
Chacun s'était engagé solennellement, et sous peine de punition sévère, îi rentre r au nid paternel tout droit et sans se laisser distraire ; mais l'air était frais et pur , et la campagne riait autour d'eux. L'école , ou , si l'on veut, la cage qui venait de s'ouvrir, était située à l'une des extrémités d'un des faubourgs de la ville, il n'y avait que quelques pas à faire pour se glisser sous un bosquet de bois où coulaient des eaux vives; et derrière lequel s'élevait un terrain accidenté, qui rompait la onie d'une vaste et féconde prairie. Comment ne pas désobéir, m pasci 1er à l'envie d'essayer ses ailes ? Le parfum des pré» monta i la tôle des plus sages et enivra les plus timides. Il fut résolu qu'on trahirait la confiance des révérends pères Jésuites, dût-on le lendemain , si la maraude était découverte, payer un instant de plaisir défendu par une ignoble correction.
Une volée de moineaux francs se fût précipitée *ec moins «retour-
derie dans le petit bois. Tous étaient à peu près du même âge ; le plus vieux avait neuf ans. On mit les vestes et les habits bas, et on déposa sur l'herbe les paniers, les cahiers, les dictionnaires et le* catéchismes. Pendant que cette cohue de tètes blondes et roses, de visages frais et sourians, délibérait en tumulte sur le jeu qu'il fallait choisir, un des enfans, qui n'avait pris aucune part à la gaîté générale, et que le torrent avait entraîné sans qu'il pût faire plus tôt retraite, se glissa sournoisement entre es arbres, et, proDtant d'un moment où il ne croyait pas être aperçu, s'éloigna à pas précipités.
Mais un de ses camarades le vit et s'écria :
— Voilà Antoine qui se sauve !
Deux des plus habiles coureurs de la hardie s'élancèrent à la poursuite du fuyard, qui, malgré l'avance qu'il avait sur eux, fut bientôt rattrapé , saisi au collet et ramené comme un déserteur.
— Où allais-tu? iui demanda-t-on.
— Je retournais, répondit l'enfant, chez mes cousines : il n'y a pas de mal à cela.
i — Tu n'es qu'un capon, un vrai cafard, dit en s'approcbantde lui et en lui mettant le poing sous le menton un des écoliers : tu allais nous dénoncer au maître.
— Pierre, reprit Antoine, tu sais bien que je ne mens jamais.
— Toi !... ce matin encore tu os prétendu que je t'avais pris un livre que tu as perdu, et ça pour me faire punir et te venger d'un coup de pied que je t'ai donné hier, et que tu n'as osé nie rendre.
Antoine leva les yeux au ciel, et croisant les bras sur sa poitrine:
— Mon bon Buttel, tu te trompes. On m'a toujours appris qu'il faut pardonner les offenses.
— Tiens , tiens , on dirait qu'il fait une prière ! crièrent ses camarades : et des épithètes injurieuses , accompagnées de gourmades , assaillirent l'enfant.
Pierre Buttel, qui exerçait une grande influence sur les autres, fit cesser les hostilités.
— Vois-tu, Artoine, lu es un mauvais cœur, c'est connu ça, un sournois, un hypocrite. 11 faut en finir. Ole ton habit et battons-nous. Si tu veux, nous nous battrons tous les jours, malin et soir, jusqu'à la fin du mois?
Des bravos accueillirent cette proposition, et déjà Pierre, les manches retroussées jusqu'au coude, s'apprêtait à joindre l'action aux paroles.
Le provocateur n'avait sans doute pas la conscience de ce qu'il disait : autrement, ce défi chevaleresque n'eût été de sa part qu'un acte d'insigne lâcheté. La victoire ne pouvait être douteuse entre les deux champions : l'un était un enfant à l'œil vif et lier, aux allures décidées, aux membres souples et nerveux, toute l'ébauche d'un homme vigoureux ; l'autre, au contraire, plus jeune d'ailleurs, était petit, maigre, d'une pâleur maladive et plombée : ii semblait qu'il n'y eût qu'à souiller sur lui pour le renverser. Ses bras et ses jambes grêles s'attachaient à son corps comme les pattes d'une araignée, ses cheveux étaient d'un blond tirant sur le roux, et sous sa peau blanche, on eût dit que le sang ne circulait pas. Le sentiment de sa faiblesse le rendait craintif et donnait à ses yeux une mobilité inquiète.
L'ensemble de ses traits était indécis; à ne regarder que son visage, on n'aurait peut-être pas su au premier coup d'œii à quel sexe il appartenait.
Celle confusion de deux natures, ce mélange de délicatesse féminine sans grâce, et de virilité avortée, marquaient cette physionomie d'un cachet indéfinissable. Le regard attaché sur cet être chétif ne pouvait aisément s'en détourner. S'il eût été doué de plus de force, il aurait exercé sur eux par la crainte l'ascendant que Pierre Buttel devait à son humeur joyeuse, à son ardeur infatigable du plaisir, car cette enveloppe cachait une puissance de volonté et de dissimulation extraordinaire. C'était par un instinct que les écoliers se groupaient autour de Pierre et lui avaient décerné le généralat : par instinct aussi, ils s'éloignaient d'Antoine, repoussés de lui par une impression de froid comme à l'aspect d'un reptile. lis évitaient son contact, à moins que ce ne fût pour abuser de leur supériorité
physique. Jamais il ne s'était mêlé volontairement à leurs jeux : bien rarement le rire avait desserré ses lèvres minces et sans couleur, et son sourire, à un âge si tendre, avait quelque chose de sinistre.
— Veux-tu te battre ? répéta Pierre.
Antoine promena autour de lui un. regard rapide. Il n'y avait aucun moyen d'échapper : un double rang d'écoliers le cernait de tous côtés. Accepter ou refuser la proposition, la chance était la même pour lui : il courait également risque d'être assommé, qu'il optât pour la paix ou pour la guerre. Quoique le cœur lui faillit fortement, nulle trace de crainte sur son livide visage. Un danger imprévu lui eût arraché des cris , mais il avait eu le temps de se recueillir, le temps de se mettre à l'abri derrière l'hypocrisie.
Dès qu'il pouvait mentir et tromper, il reprenait courage, et l'instinct de la ruse, une fois éveillé, dominait en lui tout autre sentiment. Au lieu de répondre à celte seconde provocation, il se mit à genoux et dit à Pierre :
— Tu es le plus fort.
Celte soumission désarma la colère de son antagoniste.
— Relève toi, lui dit-il : je ne te toucherai pas si lu ne veux pas te défendre.
— Pierre, reprit Antoine sans changer de posture, je te promets, au nom de Dieu et de la vierge Marie, que je n'allais pas vous dénoncer. Je retournais chez mes cousines pour étudier mes leçons pour demain, car tu sais que j'ai la tête dure. Si tu crois que je t'ai fait du mal, je te prie de me pardonner.
Pierre lui tendit la main et le fit relever.
— Veux-tu être bon camarade, Antoine, et jouer avec nous?
— Oui.
— Eh bien ! c'est convenu, et oublions lout.
— A quel jeu jouons-nous, dit l'enfant en se dépouillant de son habit. Un des camarades s'écria :
— Aux voleurs et aux archers.
— Bonne idée ! dit Pierre Buttel. Et par suite de l'autorité qu'il exerçait légitimement, il sépara la troupe en deux bandes, dix voleurs de grand chemin, qu'il se chargea de commander, et dix archers qui devaient les poursuivre. Antoine faisait partie de la maréchaussée.
Les malfaiteurs, armés de poignards et de fusil* de bois arrachés aux saules qui ombrageaient le bord d'un ruisseau, s'éloignèrent les premiers et gagnèrent en courant les gorges des petites montagnes derrièie le bois. Il avait été convenu que c'était une guerre sérieuse : tout prisonnier, de pari et d'autre, devait être jugé immédiatement. Les voleurs se séparèrent deux par deux, trois par trois, et allèrent s'embusquer dans les ravins. Quelques minutes après, les archprs se mirent en marche. Il y eut des rencontres, des surprises, des escarmouches; mais quand on allait en venir aux mains, les soldats de Pierre Buttel, habilemeut distribués, se réunissaient sur le même point à son coup de sifflet, et la gendarmerie était obligée de battre en retraite.
Depuis quelque temps cependant ce magique signal de ralliement ne se faisait plus entendre : les voleurs étaient inquiets e; restaient blottis dans leurs cacheites. C'est que Pierre, n'écoutant que son courage , s'était chargé de défendre seul l'entrée d'un passage dangereux et d'y arrêter toute la troupe ennemie. Pendant qu'il lui tiendrait tête, une moitié de ses hommes, embusqués à gauche, devait détourner le pied de la montagne et accourir au coup de siQlet : l'autre moitié, placée aussi à quelque distance, devait exécuter la même manœuvre sur les hauteurs.
Les archers, attirés dans le p'ége, auraient été pris en téteet en queue, et, dans la confusion de cette double attentes obligés de se rendre à discrétion. Le hasard, qui décide souvent du sort des batailles , déjoua cette habile stratégie. L'œil et l'oreille aux aguets, Pierre ne s'aperçut pas que, tandis qu'il regardait devant lui, les archers avaient suivi un autre chemin que celui qu'd avait assigné pour le succès de ses combinaisons. Ils tombèrent à 1 improviste sur son dos, et, avant qu'il eût le temps de tirer son silllet , ils lui fermèrent la bouche avec un mouchoir.
Six d'entre eux restèrent sur le terrain pour tenir la campagne et mettre en déroute la bande privés désormais de son chef; les quatre autres emmenèrent le prisonnier vers le petit bois. Les voleurs, n'entendant pas le signal convenu, n'eurent garde de bouger. D'après les coin. Mitions, Pierre Buttel fut jugé par les archers, transformés alors en cour de justice criminelle, et comme il avait été pris les' armes à la main, et qu'il dédaignait de se justifier, son pinces ne fut pas long : à l'unanimité, on le condamna à être pendu, et la sentence fut exécutée à l'instant sur la demande du chef de voleurs lui-même, qui exigea que la comédie fût jouée jusqu'au bout, et qui désigna l'arbre où ou pouvait l'accrocher par le cou.
— Mais, Pierre, dit l'un des juges, comment te tiendras-tu là?
— Que tu es bête ! reprit le condamné : pardine ! je veux être p< ndu pour rire. Tiens, tu vas voir. 11 prit et attacha plusieurs cordes qui liaient les livres de ses camarades , mit en tas les cahiers et les dictionnaires , monta sur cette base branlante, attacha , en se dressant sur la pointe du pied, un bout de la corde à une forte branche qui s'éloignait horizontalement du tronc de l'arbre , et passa son cou dans un nœud coulant , faisant toutes les grimaces d'un pendu véritable. Ce furent d'abord grands éclats de rire, et le pendu riait plus fort que les autres.
Trois des archers allèrent rejoindre leurs camarades pour leur montrer ce divertissant spectacle ; un seul, barrasse de fatigue, resta auprès du patient.
— Ah ça ! M. le bourreau, dit Pierre .en lui tirant la langue, les livres sont-ils solides ? 11 inc semble qu'ils remuent.
— Non, non! répondit Antoine. C'était lui qu'on avait laissé là. — N'aie pas peur, Pierre.
—A la bonne heure! C'est que s'ils tombaient, je crois que la corde n'est pas assez longe.
— Tu crois ?
Une pensée affreuse brilla comme un éclair sur la figure de l'enfant. La
jeune hyène venait de llairer le sang pour la première fois.
Antoine mesura de l'œil la hauteur de l'appui qui soutenait Pierre Buttel, et la compara avec la longueur de la corde depuis la branche jusqu'à son cou.
La nuit éiait presque arrivée : l'ombres'épaississait dans le bois, des traînées de lumière pâ!e glissaient sur le sol entre les arbres, les feuilles étaient noires et frissonnaient au vent. Antoine se tenait debout, silencieux et immobile, écoutant si quelque bruit résonnait autour d'eux.
— Les entends-tu revenir? demanda Pierre Buttel. — Je n'entends rien, répondit Antoine.
Lt un tremble ment nerveux agitait ses lèvres et tous ses membres.
— Ah ! bah ! tant pis ; ça m'ennuie d'être mort; je vais ressusciter et courir après eux. Tiens bien les livres, que je desserre le nœud coulant.
— Si lu bouges, les livres vont tomber; attends que je les retienne. 11 se mit à genoux et, rassemblant toutes ses forces, il leur imprima un
choc violent.
Pierre ht un mouvement pour porter les mains à son cou.
— Que fais tu donc ? cria-t-il d'une voix déjà étouffée. Antoine croisa les bras et répondit :
— Je me venge.
Il s'en fallait de plusieurs pouces que les pieds de Pierre l'.uttel touchassent le sol. La lourdeur de son corps, au moment où il avait perdu son point d'appui, avait fait un peu fléchir la branche, mais elle s'était relevée, elle malheureux enfant s'épuisait en eilurls inutiles : à chaque secousse les nœuds se serraient de plus en plus; ses jambes s'agitaient, ses bras cherchaient autour de lui un objet qu'il put saisir ; ni lis bientôt les mouvemens devinrent plus lents, les membres se raidirent, et les mains tombèrent le long du corps. Il ne resta plus de tant de vigueur, que le balancement d'un cadavre tournant et retournant sur lui-même.
Alors Antoine se mit a crier au secours, et quand ses camarade arrivèrent, ils le trouvèrent tout en pleurs et s'ai radiant les cheveux. Ses sanglots étaient tels, et son désespoir si grand , qu'à peine i'il put se faire
comprendre d'eux quand il leur raconta comment les livres s'étaient dérobés sous Pierre Buttel, et comment il avait essayé , mais en vain , de le soutenir dans ses bras.
Cet enfant, orphelin depuis l'âge de trois ans, élevé d'abord par un de ses pareils, et chassé de chez lui pour vol : recueilli ensuite par deux de ses cousines, qu'effrayait déjà sa perversité précoce, cet être pâle et chétif, voleur incorrigible, hypocrite consommé, et assassin de sang-froid, était prédestine à l'immortalité du crime, et devait prendre place un jour parmi les plus exécrables monstres dont l'humanité ait eu à rougir : il s'appelait Antoine-François Desrues, a. Arnould.
[Ecko franruis.)