LE SERMENT
Suite et fin. — Noir notre dernier numéro).
— Monsieur de la Saussaye! s'écria M Duport.
— Oui, madame, c'est moi; moi qui adore votre lille. el qui espère être aimé d'elle... Moi qui vous demande sa main a l'ciioux.
— Mais ce sang !.., son sang qui coule1 dit Eugénie alarmée
La mère el la lille s'empressèrent auprès de M «le la Saussaye, qui, comme nous l'avons dit, n'avait qu'une blessure légère : on rerail l'appa-
reil, et la frayeur des deux di s apaisée, la douleur du jeune homme
calmée, ou paria d'affaires. M"" Duporl avail été de I foi, on lui
avait demande la main de sa lille el elle l'avait accordée, sauf pourtanl l'assentiment d'Eugénie; de façon qu'il était facile de retirer sa parole
sans manquer à ce qu'on devait h un non honnête el qui, quoiqu'il
se dit très amoureux, faisait néanmoins plutôt un mariage de convenance que d'inclination. La paix fui bientôt rétablie entre les deux amans, la Messure de M. de la Saussaye passa pour être le résultai d'une de ces querelles ridicules qui ne manquent jamais a un jeune homme di
cinq ans, et M. de la Saussaye retourna chez lui, certain d'épouser celle
qu'il aimait el emportant dans sa poche le double de s -ouïrai de in; -
ni n'était encore qu'en projet. Il avail demandé le secrel jusqu'au
poui d( s raisons qui n
également les deux familles, ei il savail que M Duporl n'avait point commis d'indiscrétion. I n malin, se promenant dans son parc, h réfléchissail à sa conduite et s'avouait à lui-même le tort qu'il avait envers celle donl il attendait maintenant tout son bonheur; mais cepei pendant une chose le blessait, c'étail l'intervei le M Jérôme: pourquoi cet homme s'était-il jeté au travers de ses affections ' de quel droit prétendait-il lui dicter ses devoirs, lui imposer, même ce qui pouvait le rendre heureux, l'épél a la main:' L'orgueil, le ressent inienl lui faisaient désirer une nouvelle rencontre avec ce singulier M. Jérôme, que personne ne connaissait dans le pays et qui paraissait introuvable.
— Il faut (pie nous nOUS mesurions encore une fois avanl m >;;-
riage, il faul que son sang coule et qu'il sache qu'en épousant Eugénie je ne lui obéis pas... Il ne sera pas toujours heureux' les armes sonl journalières; il manie l'épée mieux que moi, mais le choix des ami s misera permisse l'espère; le pistolel égalisera toutes les chances
M île la Saussaye parlai! haut, comme un homme unie el qui se croil seul 'l'uni d'un coup M Jérôme se présenta devant lui ; on etll dit qu'il sortait d'un arbre, tellement son apparition fui subite M de a saussayi recula d'un pas. incertain si son adversi avail ou
tendu ses paroles; ra\i néanmoins de trouver l'homme donl il voulait M-
venger ileroisa s bras sur sa poitrine, et sans calculer le dar erqn courait, il entama G remenl la conversation.
— Monsieur, dit-il, vous arrive/ à pi ongeais îi vo
Hélas ' monsieur, répondil M Ji rôme, depuis noire promit ■ contre, vous i tes L'objet secrel de mes méditations continuel i pasi e pas d heure sans prier le ciel pour votre bonheur, fûl ce aux di du i u
— Parfaitement, monsieur, répondil M de la Saussaye en fixant tir lui un regard hautain, nous venez ici avec l'espérance de me donner un coup d'épée pour mon bon 11
M. Jérôme baissa les yeux, et sa figure ordinairement pâle rougit légèrement.
— Monsieur, vous m'avez blessé aux deux bras; et vous devez sentir que, l'épée à la main, vous auriez trop d'avantages sur moi. Nous aurons des pistolets.
— Un duel! monsieur! un duel ! s'écria M. Jérôme. Ali ! monsieur, oin de nous un si grand crime; ne transgressons pas les lois divines et humaines. Un bon citoyen ne doit jamais s'armer contre un compatriote, contre un Français comme lui ; il doit compte de son sang au pays, el du sang de son semblable à Dieu: ne l'oublions jamais.
— Voila une morale excellente, dit M. de la Saussaye, mais vous savez que ce n'est ni la vôtre ni la mienne.
— Vous me pardonnerez, monsieur, j'ai toujours pensé ce que j'ai dit.
— Même il y a un mois, quand vous avez tiré l'épée contre moi?
— Oui, monsieur.
— Même il y a quinze jours, quand vous avez recommencé le même
jeu-
— Hélas! oui, monsieur.
— Monsieur, s'écria M. de la Saussaye, vous tous êtes mêlé de mes affaires malgré moi; deux fois vous m'avez force à un combat pour une cause qui vous était étrangère, et après avoir agi avec moi comme un duelliste de profession, et même comme un spadassin , vous venez me débiter aujourd'hui des maximes contre le duel; à moi blessé deux t'ois de votre, main, vous venez faire une morale évangélique ! C'était bon, il y a un mois, monsieur; aujourd'hui il faut que vous me rendiez compte, le pistolet à la main, du sang que vous avez versé... J'espère que vous êtes prêt, monsieur:1
— Non, monsieur, non, vous ne me forcerez jamais à un acte aussi condamnable ; jamais ma main ne se lèvera sur vous... Non, monsieur, non, je ne me battrai pas.
M. de la Saussaye réfléchit un instant, puis il dit à M. Jérôme :
— Monsieur, lui demanda-t-il , quand avez-vous vu Mme Duport ?
— Monsieur, répondit M. Jérôme, je vous ai dit que je n'avais pris l'honneur de connaître cette dame, et j'ajoute que depuis deux mois je ufciivu personne de cette famille.
— Soyez franc, M. Jérôme, vous savez que mon mariage avec M"e Eugénie Duport est arrête.
— Oui, monsieur, répondit M. Jérôme en baissant les yeux, el je l'ai appris aujourd'hui même.
C'était précisément ce que craignait M. de la Saussaye. M. Jérôme savait son mariage, et il ne manquait pas sans doute de s'en attribuer le : et de penser que la crainte de duels toujours renaissans avait seule modifié ses dispositions. Le jeune homme aussi vit une ironie dans la modération nouvelle de M. Jérôme, et il résolut à tout prix de prouver par un nouveau duel qu'il agissait librement et qu'il n'était pas la dupe d'une modération hypocrite.
— Monsieur, dit-il à son adversaire, vous vous êtes permis sur M"e Eu-
: mport, sur celle que je vais épouser, des allégations fausses ; vous avez prétendu que je l'avais compromise ; vous avez même été plus loin : à vous en c : lire, un mariage serait devenu nécessaire pour reparer son honneur; en parlant ainsi vous en avez menti.
— Monsieur, répondit M. Jérôme, personne n'estime plus que moi M"- Eugénie Duport, et s'il en était besoin, je me porterais garant de ses bonnes qualités et de ses vertus. Du reste, si je me suis permis quelques imputations ou allégations qui vous déplaisent, je les retire monsieur, je vous prie de les-oublier, et je vous demande pardon.
— \ ous êtes un impertinent, dit M. de la Saussaye.
— J'ai sans doute été trop loin, monsieur, répondit M. Jérôme.
— Vous avez calomnié Mlle Eugénie, et il n'y a qu'un homme sans honneur, qu'un lâche, qui puisse descendre jusqu'à calomnier une femme.
— Vous avez raison, monsieur, j'ai toujours pensé ainsi.
— Eh bien ! monsieur, je dis, moi, que vous avez calomnié Mlle Duport; vous devez comprendre quel est le nom que je vous donne.
— Monsieur, sans convenir que je mérite d'aussi odieuses qualifications, veuillez de nouveau accepter mes excuses.
— Ah ça! monsieur, quel homme êtes-vous? vous venez ici me provoquer deux fois au combat, moi qui ne vous avais jamais vu, moi qui ne vous avais jamais nui en aucune façon, et aujourd'hui je vous insulte, je vous donne les épithètes les plus injurieuses, et vous reculez !
— Monsieur, ma modération doit du moins vous satisfaire.
Mais M. de la Saussaye, dont la colère s'était augmentée de tout le calme de M. Jérôme, dit avec violence. :
— Voulez-vous crue je vous fasse le dernier outrage, monsieur ? Et il leva la main.
Si dans de pareilles circonstances on pouvait voir juste, M. de la Saussaye aurait facilement remarqué le tremblement nerveux qui s'empara de M. Jérôme ta l'aspect de cette main levée : la pâleur du front, les lèvres qui devinrent livides, l'œil qui lança des flammes, tout aurait frappé le jeune homme, qui aurait alors deviné quel combat violent se livrait à lui-même l'homme qu'il insultait. Mais M. de la Saussaye ne vit rien, et M. Jérôme se contraignit assez pour repondre tranquillement:
— Un philosophe dont vous ne nierez pas l'autorité a mis avec raison au dessus de tous les livres du monde l'Evangile, au dessus de toutes les morales la morale de ce livre divin, et vous savez qu'on trouve dans ce code éternel de toute justice : Si on frappe une de tes joues, présente l'autre... Frappez, monsieur, frappez encore, mais pardonnez-moi ma violence passée. Par deux fois, j'ai commis un crime dont il me faut le pardon pour que mes jours et mes nuits soient sans remords.
En parlant ainsi, INI. Jérôme baissa la tête et s'humilia devant le jeune homme, qui le toisa d'un air dédaigneux et dit en prenant le chemin de son château :
— Cet imbécile s'est fait capucin.
Cependant le mariage, jusque-la secret, devint public ; on fit à la mairie du village les inscriptions ordinaires, les bans furent publies et le contrat passé; encore une nuit et M"8 Eugénie devenait Mmo de la Saussaye. Le futur époux ne se retira ce soir que long-temps après le départ de toute la compagnie, et restant seul avec sa fiancée et celle qu'il nommait déjà sa belle-mère, il leur confia tout ce qui s'était passé depuis deux mois, tort qu'il avait eu de s'éloigner d'une femme charmante et qu'il aimait , et cela par une aberration d'esprit qu'il ne pouvait pas expliquer, les deux visites de M. Jérôme et les deux duels qui les avaient suivies.
— C'est un homme extraordinaire, dit-il, auquel je confesse que je dois la vie, car deux fois il ne tenait qu'a lui de me percer de son i
il ne l'a pas fait ; enfin, une troisième fois , il a refusé tout duel , toute rencontre. Cet homme m'a ainsi montré la plus grande bravoure et la
plus grande lâcheté; il a été avec moi AchUle et Thersite Quel est
cet homme, s'il vous plaît ? sans doute un de vos parens? Je m'attendais à le rencontrer ici ce soir.
— M. Jérôme? demanda M111"-' Duport.
— Oui, M. Jérôme ; c'est le nom qu'il s'est donné.
— Je ne le connais pas ; nous n'avons ni parens, ni amis de ce nom.
— Vraiment.
— Je vous l'assure.
— A la bonne heure.
M. de la Saussaye sortit de la maison de sa fiancée , et le lendemain , à dix heures, il était marié à la mairie.
— Maintenant, dit-il, partons pour l'église.
La noce entière monta en voiture, et au bout de quelques minutes, passa devant la modeste paroisse.
— Cocher, arrêtez donc, cria M. de la Saussaye en voyant qu'on dépassait la porte de l'église.
— Laissez-le faire, mon gendre, dit Mmc Duport, il a ses ordres.
M. de la Saussaye tenait les mains d'Eugénie dans les siennes; la femme qu'il aimait était a Jui, Ja loi venait de sanclionuersou union, et
il attachait assez peu d'importance à une cérémonie qui ue lui semblait ajouter aucune force m un elle à ses droits. Ce ne fut que long-temps après lorsqu"il entendit crier la grille de fer d'un beau jardin, qu'il mit la tète à la portière et qu'apercevant le perron d'un château, il dit :
— Où allons-nous donc, ma belle-mère?
— \ ous marier, mes enfans.
On descendit de voiture, on traversa le jardin, et au bout d'une longue allée, on trouva une chapelle dont les portes étaient ouvertes b deux battans; le sanctuaire était éclairé de mille bougies, et sur les marches de l'autel était un prêtre qui attendait les nouveaux époux. M. de la SauSSaye entra en tenant sa femme par la main, et il n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur le ministre qui l'attendait, qu'il s'écria :
— M. Jérôme!
— Qu'avez-vous, mon ami, lui demanda Eugénie?
— Kien, ma bonne amie ; dites-moi seulement si ce prêtre qui va nous marier est votre confesseur?
— Lui? M. DufresnO) ? pas le moins du inonde... mais que parlezvous de M. Jérôme ?
— Oh ! ce n'est rien, j'avais cru voir une figure... mais je nie trompe. T.a cérémonie s'acheva avec le calme et la dignité convenables \prcs
la bénédiction nuptiale, .M. Dufresnoy lit aux nouveaux époux un discours paternel et chrétien. Sa parole était douce et suave, une onction
> lique se faisait sentir dans toutes ses phrases; il prêcha aux nouveaux époux la paix, la charité, le support mutuel et cette fidélité, source précieuse, dans le mariage, de tout bonheur et de tout repos, La voix du prêtre tremblait d'émotion, ses veux paraissaient humides de larmes, tandis que ses traits austères conservaient leur impassibilité; M. Du-
13 était d'une taille avantageuse, il avait leneste imposant; et M. de la Saussaye remarqua sous le linon de sou surplis le ruban rouge et l'étoile brillante de la LégioU-d'Honneur.
— Je me trompe, pensait le jeune homme, ce u'est pas lui; mais la ressemblance est frappante.
On quitta bientôt la chapelle, on se répandit dans les jardins en attendant le déjeuner somptueux que M. Dufresnov devait offrir aux convies. M. de ia Sausssye ne revenait pas de sa surprise: des serres magnifiques, des Heurs rares, des bouquets d'arbres artistement placés et séparés par des jets d'eau; partout un luxe bien entendu, et de tous les cotes |,s arbres d'un parc magnifique, qui encadraient un oasis, ou on avait rassemblé toutes les beautés naturelles qui flattent l'œil.
M. de la Saussaye et sa femme admiraient, lorsque, au détour d'une allée, ils se trouvèrent face a face avec l'abbé Dufresnoy.
— Madame, dit-il d'un air galant a la nouvelle mariée, soyez a~s.v. bonne pour me céder un instant votre mari ?
La jeune femme s'inclina avec un sourire, et l'abbé s'empara (\u bras du jeune homme
— Qu'est-ce que vous pensez, monsieur, d'un homme de paix, d'un ministre du Seigneur tel que moi, qui a levé deux fois un ter homicide contre son prochain ? Ah! monsieur, vous devez me trouver bien coupable !
— Je pense . répondit M. de la Saussaye, dont tous les doutes étaient éclaircis, que m. Dufresnoy porte la tonsure, M. .brome la croix d'honneur, et que...
I ^ÔUtez-moi : je suis le dernier rejeton d'une famille riche, et j'avais vingt ans ,1 une époque ou l'on ■ ■ , faire un prêtre,
SOUS le consulat ; moi-même je n'en avais nulle envie. Je me lis soldat.
.1 entrai dans un régiment de cavalerie en même temps qu'un jeune homme de mon âge et dont la famille avait de I.. fortune comi mienne, c'était Duport, le père de votre femme. Nous devînmes frères
d'are
Le hasard qui unit les destinées aussi bien qu'il les sépare, nous réunit au début de m,;, militaire el voulut que pendant q
nous ne nous quittassions pas un instant. Kou 1 idiers
a la même affaire, puis sous-lieutenans , lieuteuans, capitaines et eulin
chefs d'escadron. Nous méritâmes la crobi sur le même champ de bataille. Cependant il y eût bientôt entre nous une différence ; il se maria et je continuai à rester garçon. J'ai toujours pensé, monsieur, ipi il v avait dans ce monde deux conditions dans lesquelles il COnvenail de m. pas prendre femme. Ces soldats du Christ et ceux de Mars ne doi-
venl p. 's. seli loi, avoir d'autre famille que celle que leur donne le
sanctuaire ou le drapeau. Nous riez, monsieur.
— Pardon, dit M de la Saussaye.
— Je suis prêtre, continua M Dufresnov . et il ne faut pas l'oublier. Duporl quittait le régiment quand il le pouvait pour passer quelque temps avec s.i femme. 11 a eu trois enfans. c.etie petite famille commençait à croître, son dernier enfant était né quand la campagne de Frai resserra de nouveau autour de l'Empereur L'ennemi avait envahi le sol ,1,. |;i patrie, on se battait sur des champs de bataille français. \ Cham-
paubert, Duporl fui atteint d'une balle à la poitrine, il tomba dans mes
uras- et le moment où cel ami mourant me jeta le dernier regard qu'il
ait jeté sur un être humain dans ce monde, fut pour moi l'instant le plus solennel de ma vie.
— Mon ami. me dit-il, je laisse <]<'ux Mlles; elles seront belles, elles restent sans protection; il faut qu'elles trouvent en vous un appui et au besoin un vengeur; si elles sont jamais insultées, il faut que vous vengiez leur honneur... Me le promettez-vous:1
Je lis ce serment, je jurai de mourir plutôt que de souffrir que la moindre insulte hit faite a ces .1.11, enfans. el ce serment achevé, mon ami expira dans mes bras. A ous savez le malheur de la i le pays fut envahi, il tomba sous des maîtres nouveaux. Je quittai le service et je m'établis à Paris. J'étais jeune et riche. Je devins amoureux d'une veine aussi riche que je l'étais et plus jeune que moi de quelques années Je l'aimais avec tant d'ardeur, (pie cet amour me lit un peu oublier la perte de mon ami l'étais aune, monsieur; mais sur quoi faut-il compter dans ce monde' I ne maladie violente enleva, en peu de jours. Celle que j'allais épouser h ce dernier coup, il me sembla que Dieu m'abandonnait; j'avais perdu mon ami, j'avais perdu ma maîtresse, je ne tenais plus à rien dans 1. m. nde, je résolus «l'en
sortir. *
— Vous avez sonsé à un suicide, monsieur l'abbé
— Je m'étais fait, continua M Dufresnov, tous PeS raisoniiemens (pie se font les malheureux qui veulent quitter la vie; j'étais, me disais-je, une sentinelle fatiguée qu'on a oublié de relever, parce que le qu'elle occupe est devenu inutile; je pouvais le quitter sans compromettre l'armée. Déjà j'avais fait mes dernières dispositions, déjà j'avais chargé l'arme fatale; lorsque je me rappelai mon serment... et les filles de du] d tj'a ondu a leur père mouranl ! L'arn
de mes mains, je ne sentis pas le besoin, mais la nécessite de vivre. Je m'y résignai; cependant la vie m'était insupportable, et Dieu me toucha... Vous riez, monsieur '
— Pardonnez-moi, dit M. de la Saussaye, mais vous devez comprendre, .
— Pourquoi vous comprendrais-je , puisque vous ne me comprenez
pas 1 s, je pensais une- vous, si je n'él appelez
ironiquement dévot, me s Moi riche, jeune encore
honorable dans l'armée, il me fallut une conviction bieE vive, un détachement bien excessif des du
. , p0UI vivre Mes yeux se tournèrent vers le ciel, et vou8 v je suis devenu, un prêtre, un serviteur d'un plus
que César,que Sapoléon Eb l ' sieur, voussavez maintenant quel est M h
— Pas du tout, lui répondit M de la Sat prêtre,
rien de mieux; votre détachement ihi monde, vos convictions parlicu- | j, prendr( ,, ! monsieur, n'avez-vuns pas
abusi devotreposi - Commi fait-il qu'un secrel qui
que de deux personnes, dont aucune u'a parlé, soil tombé dans votre
oreille?
Malheureux ! s'écria M. Dufresnoy, que voulez-vous dire ?
Franchement, dit M. de la Saussaye, quand sur les marches de
l'autel j'ai reconnu ce monsieur Jérôme qui a bien voulu me donner deux coups d'épée, je me suis penché vers Eugénie, et je^lui ai demande quel était l'homme...
— Qui la confessait? dit vivement M. Dufresnoy.
— Hélas i oui, dit M. de la Saussaye.
— Et voilà comme les passions aveuglent tous les hommes et comment ils se figurent qu'on se sert contre eux des choses les plus sacrées... Parce que M. de la Saussaye trompe une jeune fille, il faut qu'un prêtre devienne parjAe et sacrilège ! Non, monsieur, la religion n'est pour rien dans tout ceci; elle ne s'est point mêlée de vos désordres; et si une femme (comme je l'ignore) a fait l'aveu de sa faiblesse, elle ne pouvait pas être trahie, elle ne l'a point été. C'est moi, monsieur, moi qui ai tout fait. Vous voyez que ma propriété n'est pas fort éloignée de celle de Mme Duport. fine nuit, je veillai, et las de pensées qui me poursuivaient, le hasard nie conduisit devant cette maison qui renferme la famille de mon ami... Je vis une fenêtre s'ouvrir; une femme, Eugénie, que vous venez d'épouser, se montra d'abord, puis un jeune homme survint... c'était vous... La fille de mon ami était perdue; et moi, qui avais promis, non de veiller sur cette famille, mais de la venger si elle était déshonorée, je me rappelai mon serment et les obligations nouvelles que j'avais contractées; vous pouviez vous conduire avec honneur; mais, soit hasard, soit que la faute d'Eugénie vous détournât de tenir vos promesses, vous vous éloignâtes de cette famille, et celle que vous aviez trompée dut comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer de vous.
Alors mon devoir commençait; il fallait agir ou m'avouer à moi-même que j'étais un parjure, et que je pouvais me croire honnête et vertueux, et manquer à la parole que j'avais donnée à un ami mourant. D'un autre côté, j'étais prêtre, et des sermens contraires au premier m'engageaient. Je consultai un prêtre comme moi, et il frémit d'horreur au seul récit de mon projet. J'avais rompu avec le monde, je servais un maître qui ordonne à celui qui veut le suivre, de quitter son père, sa mère, d'abandonner ses enfans, et qui délie des sermens les plus saints, quand ils offensent sa sainte loi. Je n'avais plus de sommeil, et si mes paupières se fermaient un moment, je voyais Duport mourant dans mes bras et attendant, pour rendre le dernier soupir, cette promesse que j'hésitais à remplir. Mes habitudes de toute ma vie remportèrent; je courus chez vous... passons sur ces deux malheureuses rencontres; lorsque j'appris enfin que votre mariage était décidé, je retournai dans ce parc qui m'avait vu deux fois l'épée à la main, mais cette fois pour m'humilier devant celui que j'avais vaincu, pour entendre nier mon courage et pour qu'un soldat de Napoléon se vît malmener par un jeune homme qui n'a jamais vu le feu d'un bataillon. Je suis allé chez vous pour tuer le vieil homme.
— Mais si j'eusse toujours refusé d'épouser Eugénie, dit M. de la Saussaye, qu'auriez-vous fait, M. Dufresnoy?
— M. Jérôme vous aurait tué, et le prêtre vous aurait pleuré toute
sa vie.
Maec Pebmn. (Le Temps.)