TROIS FEMMES
Pendant une de ces chaudes nuits d'automne si communes sous le beau
ciel de l'Italie, un pâtre des environs d Albi raconti son histoire i
un jeune peintre, élève de Raphaël el nommé Lntonio BoltrafSo.
Le pâtre est nu homme étrange, il esl vêtu d'un habit de condottiere;
un manteau noir a la florentine Motte autour île lui comme un drapeau
déchiré, et s ipaisse chevelure brune est retenue sur le gomme) de sa
tête par un chapeau en feutre surmonté d'une pli ■ verte: il porte a la
main, en Lriii.se de houlette, une énorme épée à deux Iranehans connue sous le nom de Croix de Sienne, et une espèce de lyre a cinq cordes esl
i Les trui* nouvelles qui suivent sont extraites de la Fornarina. On trouve dans ce roman de M. Anu-dee île hasUtne peinture remarquable des ma-urs 'lu seizième siècle et des scènes d'un .t.ukI intérêt, 'i > < ■ I in-H . en vente chez l'éditeur 11. Souverain, rue des Beaux-Arts, rt. 5. — Prix : 15 francs.
jetée en forme de carquois sur ses larges épaules Cel homme, d une haute stature el d'une physionomie noble, sans être forl belle, paraît figé de trente ans...
Il s'e\pi'inie en ces tenues :
le suis ué à Rome; mon père exerçait dans cette capitale du monde
la profession de médecin, el l'éclat de sa réputation lui valut le titre de
premier médecin du pape Innocent \lll. La faveur du souverain | tife
et les bienfaits qu'il eu recul, le niirent en peu d'années a la tête d'une fortune considérable. Mon père m'envoya des l'âge de quinze ans à l'uni- \i rsité de Padoue : je terminais ma philosophie dans cette illustre Mlle, lorsque la mort de mon père me rappela à Rome Lt me per-
mettant pas d'entrer immédiatement en jouissance de ma fortune
i tstration de mes biens fut confiée au seigneur vgettino Cliigi, riche
banquier et le plus ancien ami de ma famille.
« l.a maison d'Agettino était alors ce qu'elle esl encore aujourd'hui, le rendez-vous de la plus brillante société de Rome Je ne tardai pas a y contracter des liaisons avec des jeunes -eus de la première qualité, avec des artistes el des poètes de toutes les parties d'Italie, .le me livrai
avec fureur au plaisir, el je me laissai emporter par le torrent dis passions: c'était sous le pontifical d'Alexandre VI; je ne pus mieux vous dire, seigneur artiste, que les mauvais exemples ne manquaient pas a la
jeunesse romaine, el que. pour devenir incestueux , parjure, incrédule
el empoisonneur, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la chaire de saint Pierre, déshonorée et souillée par les Borgia.
Je n'ai point, Dieu merci, a me reprocher d'actions infimes, et la providence permit qu'au milieu de mes plus L'iands e^aremens, je n'ou-
1 1 Is l' s préceptes salutaires qu'on s'était efforce, des mon*en-
fanee. de graver dans mon cœur; mais je m'abandonnai sans frein, comme
je vmiis i.- disais tout ■< l'heure, a la fougue de i tempérament Par
une faiblesse fatale, igettino Chigi me mit, à cette époque, en posi i dema fortune; un solide voluptés devint alors inextinguible , el mes
folles ] I e.ahiev, mes orgies infernales, mon luxe assyrien, étonnèrent
Rome, la nie des coin tis is et di s satrapes
a Je marchais à grands pas dans la voii de perdition, lorsqtn l< rd
me lii rencontrer dans le inonde une jeune fille d'une rare beauté. Padrilla Palacci, c'était son nom, était orpheline et n'avait pour appui qu'un oncle, prélat savant et distingué que le souverain pontife venait de nommer! Consultent- (U1 Saint-Office. Voir et aimer Padrilla ne fut pour moi qu'une même chose. J'abandonnai les plaisirs faciles qui jusque-là avaient fait toute mon occupation, et je me livrai à ce premier amour avec toute laideur et toute l'abnégation dont une ame de vingt-deux ans est capable.
I ,e dépit d'une passion mal récompensée ne doit point porter atteinte a la justice; j'avoue ici que l'amour inspiré par Padrilla me sauva, peutêtre de bien des dangers. I. ame candide et pure de Padrilla reflétait sur la mienne ses douces vertus; je devins un autre homme. L'orgie, cet le idole île boue et d'or de la jeunesse, n'avait plus d'attraits pour moi; la pourpre des courtisanes ne m'attirait plus sous leurs lascifs regards; le jeu nie trouvait insensible à ses poignantes tentations, et mes camarades de débauche allaient sans moi s'enivrer dans les tavernes de Tibur et de Tivoli. Un sourire, un regard de Padrilla me dédommageait au centuple de la perte de ces plaisirs perfides , et je croyais déjà participer aux joies du paradis, quand de ses lèvres pudiques s'échappaient timidement ces mots : Lorenzo, je vous aime!
« Sur de posséder le cœur de ma maîtresse, je ne pensais plus, je ne rêvais [dus qu'au moment d'unir mon sort au sien. Je résolus de la demander en mariage à son oncle, et j'appris à Padrilla ma détermination.
« Qu'allez-vous faire? me dit-elle; Lorenzo, vous savez que je n'ai pas de fortune et que je suis dans la dépendance d'un oncle qui ne consentira certainement pas à notre union. Vous aviez de grands biens, Lorenzo, mais vous avez dissipé scandaleusement les trésors amassés par votre père, et il ne vous reste plus aujourd'hui qu'un mince revenu qui suffirait à peine à l'entretien d'une famille bourgeoise. Je ne veux point me marier pour être malheureuse , et je le serais , car j'aime le faste, les divertissemens, les festins, les plaisirs, et vous ne pourriez pas, malgré tout votre amour, me donuer cette existence dorée à laquelle j'aspire. Vous êtes jeune, Lorenzo, vous avez de la naissance, des talens, de l'esprit, vous ne. manquez pas d'amis, de protecteurs; entrez, par la faveur de vos Mécènes, dans les fonctions publiques, conquérez une haute position sociale, et alors, je vous en fais ici le serment, ma main et mon cœur vous appartiendront.
•< Padrilla, lui dis-je, c'est de l'or qu'il vous faut, eh bien ! vous eu aurez; accordez-moi trois années, et si, d'ici à ce temps-là, je ne me mets pas en état de combler vos vœux, dites que je ne vous ai jamais aimée.
« J'allai trouver Agettino Chigi, mon vieux tuteur, et je lui racontai ce qui venait de se passer entre Padrilla et moi. Agettino qui ne m'avait pas vu sans chagrin me livrer à tous les débordemens d'une licence effrénée, me félicita du changement qui s'était opéré en moi. « Je savais bien, me dit-il, mon ami, qu'un amour honorable finirait par te détacher entièrement des coupables plaisirs qui ont absorbé ta fortune. La nièce du savant prélat raisonne sagement; lance-toi dans les affaires publiques, je serai trop heureux d'aplanir les premières difficultés qui se présenteront. Mais, mon ami, il faut préalablement t'instruire dans l'étude des ois: on ne peut arriver à rien sans cela.
— Je suis tout prêt à m'asseoir de nouveau sur les lianes de l'école, répondis-je a mon tuteur, indiquez-moi seulement la ville la plus stérile en plaisirs et la plus célèbre par la doctrine de ses maîtres. — Pise, me répondit Agettino. — Va donc pour Pise, m'éeriai-je; et huit jours après j'étais établi en cette ville, et je suivais, avec un zèle et une assiduité qui ne se ralentirent pas pendant deux ans, les cours des juriconsulles et des légistes les plus consommés.
« agettino m'écrivait souvent et m'engageait à faire quelques excursions à Rome, mais je travaillais avec trop d'àpreté pour céder à ses sollicitations. J'avais renoncé au monde, et je ne voulais rentrera Rome qu'avec les gages d'un établissement illustre. Le jour si désire de mon examen arriva enfin ; je soutins avec éclat mes thèses sur le droit ro-
main, et l'on m'accorda, devant une assemblée composée des hommes les plus savans de l'Italie, le bonnet de docteur.
« J'accourus à Rome aussitôt : Agettino me présenta au cardinal Julien delaRovère, quidevait monter quelques jours plus tard sur la chaire de Saint-Pierre; car Pie III, qui l'occupait, mourut au bout d'un mois de pontificat. « Je saisies triomphes que vous venez d'obtenir à Pise, nie dit le cardinal, et vos amis de Rome, les Borghèse et les Aldini, m'ont dit tout le bien imaginable de votre personne; patientez quelque temps, et je vous promets un poste digne de votre mérite et de vos talens. »
« Le 1er novembre 1503, le cardinal était élu pape, et le 15 du même mois j'étais nommé intendant général de la province d'Ombrie, avec le titre de. conseiller du patrimoine de Saint-Pierre. Cette place éminente m'assurait un revenu de trente mille écus romains.
« Je volai chez Padrilla, que j'avais retrouvée à mon retour de Pise plus belle et plus spirituelle que jamais. •• Réjouissez-vous, mon ange, lui dis-je, rien ne s'oppose plus à notre félicité. Le Saint-l'ère vient de fixer votre bonheur et le mien : je suis nommé intendant général de la province d'Ombrie. »
« Cette nouvelle ne causa pas la plus légère émotion à ma maîtresse, son visage resta froid et impassible. « Eh ! quoi, lui dis-je, est-ce donc ainsi que vous recevez l'augure de notre hymen que vous désiriez jadis autant que moi ! J'achète par trois années d'esclavage et de travaux assidus, une position brillante et enviée ; l'or, cet or que vous convoitiez naguère, va ruisseler dans mes coffres, et voilà que vous accueillez froidement la certitude de notre opulence et de mon élévation. Mais parlez, parlez donc, Padrilla, expliquez-moi cette bizarre réception, ou plutôt dites-moi si vous m'aimez encore.
>< Mon cœur n'a pas changé, repartit Padrilla ; oui, Lorenzo, je vous aime toujours, et j'ai su apprécier votre obéissance, à mes désirs ou à mes volontés ; mais la fantaisie des femmes est chose légère et capricieuse. Lorenzo, à l'instant même où le pape Jules II vous proclamait intendant de l'Ombrie, il nommait mon oncle cardinal...
« Votre oncle est cardinal ! m'écriai-je.
« Il est cardinal, reprit Padrilla, au titre de Sainte-Bibianne ; voilà donc cette fortune que je rêvais, ces richesses que j'ambitionnais, inféodées dans ma famille. Me voilà nièce d'uu cardinal, pour devenir peut-être un jour nièce d'un pape; Dieu seul peut savoirce qui peut arriver. Ce n'est donc plus, Lorenzo, le bonheur que donne l'or, l'éclat que donnent les richesses que je vous demande, c'est la gloire, c'est la renommée; c'est un nom tout resplendissant de trophées, un nom devant lequel le peuple s'incline, un nom comme la Rome des papes en offre à l'admiration du monde et au respect des nations.
« Vous m'aviez demandé, lui dis-je, une vie splendide, des plaisirs, de l'or; j'ai tente de vous satisfaire, et j'ai réussi, car le travail opiniâtre force l'or à croître malgré lui. Mais maintenant vous me demande/, de la gloire, et pour acquérir cette gloire, Padrilla, il faut être homme de génie, et le génie, Padrilla, est un magnifique don de Dieu, un don rare et sublime... Ou voulez-vous que je la trouve, cette gloire? — La gloire est comme la fortune, Lorenzo, répondit Padrilla, elle se donne a celui qui la poursuit avec persévérance; cherchez-la, vous m'avez entendu, ma main sera le prix de vos efforts.
« Padrilla, lui dis-je, votre tyrannie est grande, mais ma passion est aussi folle que votre tyrannie: j'obéis. Je vais essayer d'illustrer mon nom; peut-être, au lieu de la gloire, ne rencontrerai-je que la mort, n'importe! J'emporterai du moins dans la tombe la foi d'un amant et la résignation d'uu martyr.
« Je nie demis aussitôt desTonctions qui venaient de m'être conféi et je m'apprêtai a quitter Rome une seconde fois.
«La republique de Venise tenail alors une gue, contre le farouche Mahomet U, empereur des Turcs/ Hottes de la republique avaient éprouvées df grand Candie était sur le point de tomber entre les manj mânes. Je me rendis à Venise, et je nie présentai au 1
que j'inspirai m s.-iuit me lit donner le commandement d'un corps de soldats Esclavons qui devaient aller disputer aux armées de Bajazel le territoire d'oiitre-mer de la republique.
— Eh quoi! interrompit brusquement Antonio, seriez-vous ce Loi 'cnzo lamporriceM, ce capitaine si célèbre dont les exploits occupaient, il y a quelques années, en Italie, toutes les trompettes de la renommée?
— Je le suis, répondit «« dignité le patte 5 oui, roua avez devant vous rhomme que l'un mettait au rang des plus intrépides défenseurs de la chrétienté. Dieu, vous le savez, protégea les armes des Chrétiens? je livrai seize combats aux lieutenans de Itajazet, et seize t'ois l'étendard de Saint-Marc llotta victorieux sur les champs de bataille; Candie l'ut dét livrée, et l'armée turque, chassée bientôt de toutes les possessions vénitiennes, s'aperçut, mais trop tard, que l'ange fatal aux armées de Sennaeherih décimait encore, de son idaive de fer, les ennemis et les persécuteurs du peuple de Mien
«Je vins déposer aux pieds du sénat les trophées de mes victoires; Venise se leva tout entière pour venir saluer celui qu'elle appelait son libérateur; la république me lit un don de trente nulle sequins, et mon nom fut inscrit sur le livre d'or parmi les noms des princes, des poètes et des rois.
Ha mission semblait être terminée, j'avais trouve la gloire; mais je ne sus pas résister aux sollicitations du doge, qui voulut me confier le commandement d'une nouvelle expédition. 11 s'agissait d'aller purger les îles de l'Archipel d'un nombre prodigieux de pirates qui désolaient le commerce de Venise. Pour mon malheur, j'acceptai; et, moins favorisé des vents et de la mer que le grand Pompée, je ne parvins pas à extirper entièrement la lèpre meurtrière que je devais détruire.
« Les envieux ne manquèrent pas de saisir cette circonstance pour ébranler mon crédit et noircir ma réputation. On m'accusa en plein sénat d'avoir fait un pacte avec les forbans, et d'avoir reçu des sommes considérables de leurs chefs pour rendre l'expédition inutile. J'appris ces affreuses calomnies dans la rade de Syracuse, et aussitôt, remettant le souverain commandement au marquis de Spnletlc. mon lieutenant, je lis voile pour Venise, et demandai, eu mettant pied a terre, une prison et des juges.
« Mon procès fut instruit'par le conseil des Dix, et, après une enquête longue et minutieuse, mon innocence fut reconnue et proclamée a la face du peuple. <• Seigneur Lorenzo Lamporricehi, me dit le Doue après la prononciation du jugement qui me renvoyait absous, — la République vous rend sa confiance et son amour. — Et moi, seigneur, lui répondis? je, je lui rends son or et lui reprends mon nom. l'.t en disant ces paroles, je jetai sur les dalles du palais ducal les trente mille seqmns que
sa munificence m'avait accordes^ et de l'autre main j'effaçai sur la page
de velm du livre d'or mon nom qu'on v avait inscrit.
gtiè vous dirai-je de plus, mon jeune hôte? .le revins a Home; je revis Padri lia : Rome et l'adrilla me reconnurent a peine. Celle gloire qu'elle m'avait demandée, je ta lui rapportais, et elle feignit de ne pas la voir, ou plutôt elle pensa que Les calomnies en avait obscurci l'éclat, et elle se crut dispensée d'en recompenser la conquête. Mes amis suivirent l'exemple de ma inaitresse; ils me reconnurent à peine; et les mêmes hommes qui s'enorgueillissaient naguère des témoignageales plusfri voles d'intérêt du -encrai vénitien; détournaient les veux a mou pas pour n'être plus Obligés de sourire à l'ami dont l'épée s'était rotullce ,111 souflle impur dé la calomnié.
Mon ame s'est d'abord brisée an choc de tant d'ingratitude, de tant de perlidie, de tant de déceptions; mais j'ai invoque l'assistance de I >ii u et Dieu m'a envoyé ces deux Saintes cottpagnes des malheureux et des affligés, la résignation et la patience: je les ai accueillies avec amour. et je les conserve au fond de mon ame comme dans un tabernacle impénétrable.
■J'ai rassemble les dér/ris de ma" fmtune paternelle et j'ai acheté ■
quelques stades d'ici, une petite métairie ou je me suit établi. J'ai des vouerons pour cultiver ma vigne et des laboureurs pour préparer met
moissons; je me suis réservé la conduite du troupeau, et chaque uuit je viens au tombeau d'ÂSCagne méditer, comme autrefois Marins sur les ruines de Cartilage.
« Je cherche a nf expliquer la nécessité, l'origine, l'avenir de ce grand tout qu'on appelle le monde. La solitude est le refuge des anus blessées, des i sœurs meurtris; je me plais au milieu du silence et du calme des nuits, et les merveilles de la création semblent avoir pour moi ibs voix harmonieuses que l'oreille du vulgaire ne peut pas saisir Je marche ainsi vers la tombe sans regret et sans effroi, appuyé sur le mépris du monde et sur l'esperaucc d'une vie glorieuse au delà des limites de celle vallée de misères et de larmes, d'angoisses et de corruption. »
Le pâtre s'arrêta quelques moniens: puis passant sa main sur SOU large front déjà chargé de rides prématurées, il reprit ainsi :
« Je vous ai dit, seigneur, que mou costume était un mythe; il nie reste à vousjl'cxpliquer: ce manteau noir retrace l'inanité des passions de la jeunesse; il vole comme ont vole mes désirs; au moindre souille du vent, il s'enfle Comme une VOUE de navire, il murmure comme un vent irrite, il retombe bientôt comme un suaire. Ce bonnet , orne de cette plume verte, est. L'image de la science que je me suis efforcé d'acquerir; il grandit mon corps de quelques lignes, comme la science
agrandit mou intelligence de quelques degrés; mais L'aquilon survient,
le bonnet tombe, la mort arrive, l'intelligence s'evanouil, et science et bonnet se perdent dans L'Océan sans rivage. Cette épée... oh ! cette épée rappelle forgueil des jours de victoire, l'humilité des jours de détresse; teinte encore du sang musulman, elle a été comme moi prisonnière des décemvirs de Venise; comme ma renommée, couverte d'un voile funèbre, elle s'est rouillec dans les cachots de la République; sa lame aujourd'hui tient à son fourreau comme l'ame d'un lâche a son corps; mais qu'un cri d'indépendance et de liberté retentisse au sommet du Capitole, que l'Italie tout entière se réveille pour ressaisir le sceptre du inonde, cette épée sortira du fourreau pour n'y plus rentrer, et paraîtra
radieuse à la tête des Légions romaines, entre L'aigle de Romulus et le labarum de Constantin. »
Antonio lioltraflio , amant fidèle et délaissé de Julia Calaz/ani, surnommée la Foinarina, raconte a cette belle inaitresse du prince des peintres modernes les deux histoires qui suivent
Lucia de Manfredi était restée orpheline des l'âge de Seize ans. Ses grands biens, sa liante naissance, et surtout sa beauté attiraient dans le palais qu'elle habitait avec le commandeur de Saint- \nselme. son oncle et son tuteur, un nombre prodigieux de pielendans I .ueia en distingua
quelques uns. entre autres le prince de Strozzi et le comte Popoli. On
croyait généralement, à Milan, que le ChObt de la belle LUCla tomberait sur l'un de ces deux cavaliers, et on félicitait déjà le vieux Commandeur
sur l'alliance prochaine qui allait donner un nouvel éclat au blason de sa
famille, fout le inonde Se trompait.
Dans un tournoi donne par la noblesse milanaise au roi de France
Louis Ml, Lucia avait remarqué dans la foule un Homme étrange 1 ai li costume et la figure. Gel homme s'aperçut de l'impression qu'il produisait sur la jeune fille, se -lissa près d'elle, la charma sans doute par des paroles inouïes, bref s'en mi ahflfer; et si bien qu'il obtinl au bout dequi I
ipies jours îles laveurs que la vertu ne saurait accorder qu'a l'hymen
Strozzi et Popoli ne tardèrent pas a comprendre par le froid accueil qu'on leur taisait, au palais du Commandeur, qu'ils avaient un rival heureux I lie telle exclusion blessait leur amour propre: ils jurèrent de Se Venger, et pOUt ne rien abandonner au ba/ard, ils combinèrent aver goin let. iimvens de surprendre le secret dé l.ueia Ils si nièrent l'or à pleines
mains, ils corrompirent Les domestiques ; et leurs afjfidés, épianl les moindres démarches de l'amant, bientôt leur apprirent la véritable pfofi ion
du rival pielere
Ce sec rit une fois connu , Strozzi et Popoli viennent prier Lucia de leur accorder une dernière grâce. Celte dernière i'r;1ec consistai a ac-
cepter une fête dans le palais de Bombellini, à quelques lieues de Milan. La jeune lille, sans défiance, accepte ; le jour est indiqué par Popoli, et l'élite de la jeunesse milanaise est conviée à accompagner, dans une brillante cavalcade, la reine du carrousel.
Ce jour impatiemment attendu par les conjurés luit enfin. .Trois cents jeunes gentilshommes montés sur de superbes coursiers se rendirent au palais du Commandeur. Lucia monta dans une magnifique litière traînée par quatre mules blanches, et le cortège se mit en marche.
L'orgueil de Lucia était flatté de ce somptueux attirail; elle n'aimait aucun de ceux qui se pressaient autour de son char de triomphe , mais elle s'enivrait à l'encens, aux douces paroles, aux propos galans qui s'exhalaient autour d'elle. En vraie fille d'Eve, elle prêtait délicieusement l'oreille à l'éloquence du serpent.
Comme je vous l'ai déjà dit], le cortège de Julia , était très nombreux ; pour se déployer avec avantage, les conjurés prirent le plus long chemin. On passa devant la cathédrale Ambroisieuue, on longea la rue Ducale, les quais des Ottomans, les remparts du Clou-d'Or et de la Sezzerana ; tout cela au milieu d'un peuple immense. On arriva enfin sur la vaste place de Fur/urati. Là un échafaud était dressé , et le bourreau de Milan, vêtu de sa casaque rouge, et armé de son glaive luisant, se promenait avec calme sur les ais tremblans du fatal théâtre, en attendant qu'on lui amenât son pâle interlocuteur.
Les cavaliers qui entouraient la litière empêchaient Lucia d'apercevoir les apprêts du funèbre spectacle. La multitude inquiète murmurait cependant de cette espèce de défi jetée à la mort par la folie; maislesjeunes gens qui composaient la cavalcade appartenaient aux plus puissantes familles de Milan. Les murmures ne dégénérèrent pas en sédition.
La litière s'avançait toujours vers l'échafaud au milieu d'un escadron serré. Enfin quand on fut arrivéau pied du hideux théâtre, douze hommes, à un signal de Strozzi, s'élancèrent des groupes du peuple, et en un clin d'oeil, dételèrent les mules de la litière et la transportèrent sur l'échafaud. Jacobi, dit alors le comte de Popoli au bourreau, tu as négligé d'avertir hier ta maîtresse du tournoi dont tu dois aujourd'hui être le héros. Nous avons désiré te rendre un bon office, et nous t'amenons sur le théâtre même de tes sanglans exploits l'incomparable Lucia. Vois comme elle est noble et radieuse; les diamans qui scintillent sur son front, les perles qui s'échappent de sa chevelure la rendent semblable à une reine; fais-la reine, Jacobi ! fais-la reine de l'échafaud , elle est digne de ce trône d'ignominie, et son âme a deviné la tienne.
Ali! l'horreur! s'écria la Fornarina.
— Lucia avait reconnu son amant; Jacobi avait reconnu sa maîtresse. A sa vue le glaive lui avait échappé des mains, mais les paroles du comte de Popoli allumèrent sa fureur et sa rage, il reprend son arme d'une main ferme. Nobles tyrans de la Lombardie ! cria-t-il d'une voix terrible vous ne pouvez pas déshonorer le bourreau, mais vous avez déshonoré la faiblesse et la beauté, la justice a armé mon bras pour faire respecter les lois divines et humaines, je vais remplir ma mission : punir des traîtres et des perfides, c'est encore servir la société.
Et en disant ces paroles, Jacobi, du tranchant de son glaive et sans quitter l'échafaud fauchait des têtes comme des épis. Le carnage se serait trop long-temps prolongé si Strozzi qui s'était emparé de la hallebarde d'un soldat n'eût abrégé le scandale de cette lutte en portant à Jacobi un coup effroyable, le bourreau roula sur l'échafaud et alla tomber tout sanglant près de sa maîtresse évanouie.
— Et que devint Lucia? demanda Julia.
— L'infortunée fut par la charité du peuple ramenée au palais du Commandeur, mais ni les secours de la médecine, ni la tendresse de sa famille, ni l'affectueuse pitié de ses amis ne purent la sauver... Elle devint folle.
— Pauvre Lucia.
, — Sa folie était sombre et terrible; elle ne voyait, elle ne parlait que de glaives, que de sang, que de supplices... Un sobriquet, un horrible sobriquet vint se joindre à toutes ses tortures et empoisonner le peu de
momens que Dieu lui envoyait.:. On l'appelait la veuve du bourreau... Elle n'était pas même la veuve du bourreau, elle n'avait été que sa maîtresse!!
— Les comtes de Strozzi et de Popoli, faillirent périr à Milan : le peuple n'aime pas qu'on trouble ses plaisirs. Strozzi et Popoli se réfugièrent en France à la cour de Louis XII. Là ils se consolèrent sans doute de l'affront fait à leur amour, et de l'infidélité de leur maîtresse.
— Pauvre Lucia!! Quel châtiment et quel réveil... Elle est devenue folle!!.
— Folle, répéta Antonio, et sa folie est horrible comme l'a été son amour. Elle détruit tout ce qui lui tombe sous la main, une fleur, un oiseau, un insecte subissent le même sort. J'ai vu cette malheureuse se promenant entourée d'estafiers sur la terrasse du Commandeur, se pâmer d'aise à la vue de deux esclaves qui se battaient à coups de couteau. Le sang qui jaillissaient des blessures de ces misérables l'enivrait et la réjouissait jusqu'à la fureur. La folie, Julia, met à nu les plus vils instincts de l'homme.
Le sénateur Calpugi avait une fille' d'une éclatante beauté. Tullia, c'est ainsi qu'on la nomme, était célèbre à Venise par ses grâces, par son esprit et par ses talens. C'était à qui briguerait un sourire de sa bouche, un regard de ses yeux : elle était l'idole de sa famille, et son père aurait donné toutes ses dignités, toute l'illustration de sa race pour conserver auprès de lui celle qu'il appelait le soleil de ses vieux jours.
Tullia semblait vouloir exaucer les vœux du vieillard. A vingt-quatre ans elle avait refusé des partis considérables : des ducs, des comtes, des marquis et des princes s'étaient vainement agenouillés devant elle. On m'offre des couronnes et des titres, disait-elle au sénateur, mais ces hochets de l'orgueil pourraient-ils compenser, ô mon père, la perte de cette félicité dechaque jour que je goûte auprès de vous. Non, mon père, ajoutait-elle en embrassant tendrement le vieillard, votre fille restera toujours près de vous; elle ne demande à Dieu d'autre grâce que de persévérer dans me résolution qui fait son bonheur et le vôtre.
Sur ces entrefaites, le Doge, pour célébrer une victoire remportée sur les Turcs, donna dans le palais de Saint-Marc, une fête magnifique. Tullia y accompagna son père, et recueillit, comme d'habitude, les témoignages de l'admiration générale. Son triomphe fut complet, mais en revanche elle perdit son cœur, ce cœur qu'elle voulait conserver exclusivement à l'amour filial.
Un cavalier, arrivé depuis peu de temps à Venise, et qu'on disait appartenir à l'une des plus illustres familles des Abruzzes, dans le royaume de Naples, subjugua Tullia. Le comte de Gaëtano, sur un corps d'Antinous, avait la figure de Mars. Ses yeux, son langage, son attitude chevaleresque fascinèrent la jeune fille. Elle fut embrasée comme la fille de Sémélé et ravie comme les filles de Cérès. Quelques jours après la fête du Doge, le vieux sénateur Calpugi pleurait la disparition de sa fille chérie.
Le conseil des Dix fut aussitôt informé du rapt de Tullia. Partout les ordres furent donnés pour arrêter les fugitifs ; mais ni les récompenses promises par le sénat, ni les investigations des ageus de la république ne parvinrent à découvrir les traces de Gaëtano et de Tullia. Le Doge écrivit lui-même aux ambassadeurs vénitiens près les courschrétieimes; aucun ne put fournir la moindre lumière sur le sort de la belle vénitienne. On s'abandonna au temps et au hasard.
« Sept années s'étaient écoulées et le vieux sénateur Calpugi ne conservait plus d'espérance de revoir sa fille bien-aimée, lorsque, assis un soir devant le portrait de Tullia, dans une chambre qu'il avait nommée le cabinet des larmes, il entendit des cris sourds et étouffés qui semblaient partir du pied de son palais du côté du canal. Il prêta l'oreille.
« Mon père! ô mon père ! disait cette voix, ayez pitié de moi !! »
Ces accens lamentables firent tressaillir le vieillard.
« — Est-ce un jeu de mou imagination !... s'écria-t-il, cette voix qui
me pénètre jusqu'à la moelle des os me semble relie de Tullia... Hélas! la pauvre enfant expire peut-être en ce moment sur une plage inconnue et elle invoque son père... Hélas, ma fille, que Dieu te pardonne comme ton père t'a pardonne !!
„ O mon père ! exclama encore la voix, secourez-moi, ayez pitié de moi !! »
A ce nouveau cri de détresse Calpugi ne put réprimer sa curiosité ; il se leva, prit an flambeau, ouvrit la fenêtre du balcon et se pencha sur la balustrade en projetant la lumière sur les dalles du quai.
La ville de Venise était endormie, immobile comme un vaisseau à l'ancre: ses rues étaient désertes; les gondoles qui sillonnaient les canaux étaient amarrées dans leurs criques de pierres, et le silence de cette belle nuit, où les étoiles brillaient au ciel comme des gouttes de feu, n'était trouble que par le clapotement des eaux et les pas du Soldat Lsclavon qui se promenait lourdement, L'espingole sur l'épaule, autour de la colonne de Saint-Marc.
CJu 5 a-la. demanda le vieillard d'une voix cassée, et qui appelle ainsi son père.
« — O mon Dieu, je vous remercie ! i dit encore la voix, et aussitôt Calpugi vit s'élancer des degrés du péristyle où elle était accroupie, une créature humaine que des vèteinens sordides faisaient plutôt ressemblera un fantôme qu'à une femme.
« Mon père! s'écria la femme en se précipitant à genoux et en étendant ses bras vers le vieillard, c'est Tullia qui vient, avant de mourir, implorer votre pardon...
<> — Tullia! Tullia ! murmura le vieillard. Ah! cruelle enfant! viens, viens... ou plutôt attends, je vais aller te recevoir. »
Calpugi était en proie à la plus violente émotion : l'amour paternel lui donna pourtant la force de descendre sans bruit et sans lumière jusqu'à la porte secrète du palais qu'il ouvrit avec précaution. Ses domestiques étaient couchés, et il ne les appela point, car il ne voulut pas les mettre dans la confidence du retour de sa lille.
« Silence ! silence ! Tullia, dit le vieillard que les larmes suffoquaient aussi : attends, pour me payer les caresses que tu m'as ravies depuis si long-temps, que nous soyons seuls. d lit il la prit par la main et la conduisit jusque dans cette chambre qu'il avait consacrée au souvenir de son abandon.
« Tu vois, dit le vieillard en montrant à Tullia'son portrait, tu vois que ton père n'a pas pu t'oublier. Chaque nuit, je venais ici pleurer ta perte et ton ingratitude; chaque soir je venais ici t'appeler, te bénir. Ks-tu bien sûre, Tullia, d'obtenir ton pardon?
« — J'en suis indigue, mon père, j'en suis indigne, dit-elle en se jetant de nouveau aux genoux du vieillard.
«—Malheureuse enfant, repartit Calpugi en la relevant et en la pressant sur son sein, quand bien môme mon cœur se fermerait a L'indulgence, l'état où je te vois arrêterait sur mes lèvres le reproche et la malédiction Tullia, pauvre Tullia, mon cœur te reconnaît, mais en vérité mes yeux ne te reconnaissent plus. »
En effet, la belle Vénitienne n'était plus que l'ombre d'elle-même : ses traits amaigris, son teint basane, ses yeux, autrefois si limpides, maintenant ternes et blafards, la rendaient méconnaissable. La bizarrerie de ses vétemens ou plutôt des haillons qui la Couvraient, ajoutait encore à IVtrangeté de sa physionomie.
« Je ne puis douter en te voyant, continua le rieux sénateur, des malheurs que tu as sans doute éprouvés; mais, si tu en as le courage, ô ma fille, raconte-les-moi, je brûle d'en connaître l'étendue et La dur., i, voilà arrivée au port, pourras-tu biente résigner à la déception dn naufrage ? »
Je vous rapporterai en peu de mots, Julia, les aventures de la fille
du sénateur ; son discours fut long etcircnnst.ineie. mais elle p.irlait .1 un
père, et les pères nes'ennuientjamajadesodyssées dont leurs eufans ont
été les héros.
Tullia , éprise du faux comte dos Abruzzes, avait consenti à Je suivre
jusqu'à Gaè'te. Là, le ravisseur avait déclaré à sa victime qu'il n'etaii l>as de la noble famille dont il avait usurpé le nom... «Je ne suis qu'un marin intrépide, lui dit-il, j'habite l'île d'lschia,el toute ma fortune se compose de
trenie soldats braves et déterminés, d'un navire bien armé et d'une épée invincible. On m'appelle le Forban de l'Adriatique, et on ferait mieux dem'en appeler le roi, car je règnesur cette mer el jesouraets a mon pavillon tous les pavillons d'Italie. Vous partagerez, Tullia, ma puissance cl mon pouvoir, comme vous avez partagé mon amour. Les dépouilles des mitions seront vos revenus; un palais véritable sera votre résidence, ei je viendrai souvent me délasser auprès de vous des soucis du commandement el des fatigues de la victoire. A moi les combats, les tempêtes, les périls ; à vous les loisirs embaumés, les plaisirs et les fêtes. Tullia, je vous aime, et cette épée de forban, qui vous inspire peut-être une secrète horreur, se transformera un jour, soyez-en bien persuadée, en couronne de comte ou de marquis, car, dans notre chère Italie, tout s'achète, et les trésors amasses dans les cavernes d'Ischia , aplaniront le chemin raboteux des honneur» qui se vendent dans les chancelleries.
« Consentez-vous à me suivre, Tullia? car je veux vous posséder en femme libre et non en esclave. 0
Il était trop tard pour revenir à la vertu; la jeune lille consentit a suivre son ravisseur: l'amour effaçait à ses yeux la distance qui sépare la lille d'un noble patricien d'un misérable chef d'ecuineurs de mer.
Le forban couvrit d'or et de pierreries sa conquête, dans un palais de marbre; cet homme dont la vie se passait à faire des captifs devint le premier esclave de la belle Vénitienne: sa passion grandit avec les .innées , tous les instans qu'il pouvait dérober aux soins de son périlleux métier étaient consacrés à Tullia dout l'amour avait fini par subjuguer sa délicatesse.
Cependant elle pensait souvent à son vieux père qu'elle avait si cruellement abandonné, à sa pairie qu'elle aimait toujours. Quand les remords de ce double abandon pesaient trop sur son cour, elle suppliait son époux de renoncer aux honteux trophées de la piraterie. «Michaëli !
s'écriait-elle en se prosternant à ses ge ix. ne sois pas insatiable : tu
as de grandes richesses, tu possèdes d'immenses trésors, ne cherche pas ii les augmenter. Ton ambition, ta soif d'honneurs et de gloire ont fait de toi jusqu'à ce jour un homme voue a l'exécration des peuples ; conserve. Michaëli, conserve les jours qui te restent encore ,1 vivre pour le
repentir et l'obtention des indulgences. <> mon Michaëli! continuait-elle, nosenfans peuvent encore ignorer l'odieuse profession de leur pere. ils sont si jeunes ! profite de cette heureuse circonstance pour abdiquer un pouvoir coupable qui, se brisant par la force, ferait jaillir sur leur front une tache indélébile de honte et d'opprobre.
« — Etc'est précisément pour ces chères créatures que tu m'as données, ma Tullia, répondait le pirate, que je veux tenter la fortune pendant quelques années encore. Je t'ai laisse lire au fond de mon aine; lu COD nais mes projets ambitieux, Tullia je veux me réhabiliter a tes propres veux; je veux qu'une couronne, oui qu'une couronne splendide étincelle sur ton front; je veux que mes eufans puissent soutenir L'éclat de leur jeune blason par des poutres d'or et de rubis. Tullia, laisse-moi courir les aventures encore quelque temps, mes boisseaux de gequins ne sont pasencore tout-à-fait remplis... Apres cette dernière épreuve, Tullia, eh bien ! je te le promets, je jette au fond de la mer Adriatique cette épée qui te cause tant d'alarmes , je reviens auprès de toi , nous frétons un beau navire, et je te reconduis au milieu de eetie belle \ enise que tu regrettes, pour t'y faire asseoir sous un dais comme un doge, pour t'y faire encenser c me un Dieu.
Toutes ces somptueuses promesses ne rassuraient pas Tullia, mais le regard de Michaëli la fascinait si bien, ses douces paroles tombaient si d'aplomb sur son cœur qu'elle se résignait et laissait à l'amour le soin de sécher îles pleurs que l'amour avail fait COUler.
Cependant Le pirate avail appris que trois galions turcs chargés de ri
ehessis devaient se rendre a Naples pour le cpnipte. de plusieurs trafi-
quans d'Alep etd'Andriuople; Mieliaëli l'ait aussitôt ses préparatifs et se dispose à partir.
« Encore cette capture, dit-il à sa femme, encore cette capture, ma chère Tullia, et je renonce pour toujours aux périlleuses aventures. Prie Dieu, Tullia, pour le succès de. ma croisière.
« — Prier Dieu qu'il protège un vol et. peut-être des assassinats ! répondit
Tullia.
« —Préjugés ! repartit le pirate, ne t'ai-je pas cent fois dit, Tullia, que l'intention absout les moyens? J'enlève par la force des richesses, mais à qui? A des marchands cupides, plus dangereux que moi, puisque leurs vols sont en quelque sorte protégés par les lois; à des Arabes, à des Turcs, à des usuriers chrétiens, à des juifs dont les entrailles, sont plus dures que la caréné de leurs vaisseaux. Et que veux-je faire de ces richesses? Quel emploi ai-je le désir de donner à ma fortune? Le plus beau qu'on puisse imaginer : élever dignement ma famille, faire de mes enfans les premiers citoyens de l'Italie ; secourir et soulager les pauvres; honorer les arts, faire fleurir les lettres, l'agriculture, l'industrie. Sont-ce donc là, Tullia, les vœux, les projets d'un méchant homme? Et les millions dont je me serai rendu maître à la pointe de l'epée, ne seront-ils pas mieux entre mes mains qu'entre celles de cette poignée de misérables, qni, sous le nom de marchands, de banquiers, de traliquans, de commerçans, se rient de la misère de leurs semblables, spéculent sur les besoins, sur la faim même du peuple , et se montrent , au milieu de nos cités, plus insolens et plus orgueilleux que les descendans de ces nobles preux| qui ont versé leur sang pour la gloire et la liberté de l'Italie. Ma chère Tullia, les hommes que j'attaque ont des bras, un cœur, des armes comme moi , qu'ils se défendent : le butin sera le prix de la victoire. Ils n'en font rien ordinairement, tant pis pour eux : la puissance et les richesses du monde doivent appartenir aux plus braves.
« — Oui , Michaèli, répondit Tullia , mais le royaume du ciel ne peut appartenir qu'aux plus humbles et aux plus justes.
« — L'évangile nous apprend, repartit le pirate, qu'il faut s'emparer de vive force de l'héritage éternel. Commençons donc à nous emparer de cette façon des biens deîee monde. Il y a temps pour tout, et nous trouverons bien le moyen de nous laver de nos iniquités. Les clefs de saint Pierre ont une grande puissance, elles ouvrent facilement toutes les portes et il n'est pas impossible de les faire tourner à son profit dans les serrures éternelles. »
Après cette plaisanterie peu orthodoxe,Miehaëlipritcongédesafemme et. de ses enfans. Tullia, tourmentée sans doute par de funestes pressentimens, ne put s'empêcher cette fois de verser des larmes, quand, de la plage où elle était restée assise avec ses deux enfans, elle vit le vaisseau de son époux lever l'ancre, déployer ses voiles au vent, glisser rapidement sur les flots azurés, et enfin ne paraître bientôt à l'horizon que comme un lambeau de linceul , puis comme une tête blanche, puis comme un point.
Le pirate) courait en effet à sa perte: les galions turcs, dont on attendait l'arrivée à Naples, avaient pris à Gênes des vaisseaux de guerre napolitains, sous lesquels ils marchaient de conserve. Michaèli ne 's'aperçut qu'au moment de l'attaque de la présence de ces auxiliaires ; 'mais trop brave pour reculer, il ne pensa pas un instant à faire retraite.
n Mes camarades, dit-il à ses soldats, si je vous connaissais moins, je vous proposerais peut-être de laisser échapper la proie que la fortune nous offre, car ces marchands turcs se sont mis, comme vous voyez, sous la protection des espingoles des chrétiens; mais outre que ces vaisseaux ne sont que des navires napolitains, je crois, fussent-ils montés par le diable, que cent hommes comme nous doivent accrocher sans sourciller six cents hommes comme eux; un contre six, nous devons être encore les plus forts : qu'en pensez-vous ?
« — A l'abordage ! à l'abordage ! cria tout d'une voix l'équipage du pirate.
.< — A l'abordage ! c'est bien répondre, repartit le pirate ; je n'attendais
pas un autre cri de vos courages. Allons donc, mes enfans, en avantmais main-basse sur les turcs, grâce entière aux chrétiens ! »
Et un sabre entre les dents, un pistolet à chaque main, Michaèli sauta sur le vaisseau ennemi le plus apparent. Suivi de ses gens, il fit d'abord des prodiges de valeur, et refoula l'équipage jusqu'à la poupe; mais un gentilhomme français, qui servait en qualité d'enseigne sur le vaisseau attaqué, ayant ranimé le courage de ses matelots par ses paroles et par son exemple, ramena les vaincus à la charge. Le combat ne fut bientôt plus qu'une boucherie: les pirates opposèrent une résistance désespéréemais Michaèli ayant eu la tête fracassée par un coup de tromblon la victoire se décida pour les Napolitains. Les forbans se firent tous tuer sur le corps de leur chef; ceux qui parvinrent à s'échapper sur leur navire, furent capturés par le second vaisseau de guerre qui était venu prendre part au combat. Une heure après, le corps de Michaèli et de ses quarante matelots étaient suspendus au dessus des vergues des vaisseaux de guerre, qui continuèrent glorieusement leur route avec leur capture et les navires qu'ils étaient chargés de défendre.
Le bon mort, on ne craint plus ses griffes. Dès que l'on apprit à Naples la fin tragique de l'homme dont le nom seul était un épouvantail, ce fut à qui irait aborder dans l'île d'Ischia. Une escadrille, composée de quelques bâtimens légers et chargée de plus de gens de justice que de matelots, vint fondre sur cette île que naguère ils n'auraient abordée qu'en tremblant.
On pénétra dans le palais du forban, on pilla les trésors qu'il avait amassés, et on passa au fil de l'épée ses serviteurs; ses enfans même ne furent pas épargnés, et Tullia, l'infortunée Tullia, honteusement chargée de fers, couverte d'injures et d'insultes futjetée,grâceàla clémencede quelques juges moins sévères, surune mauvaise barquequi la laissa presque nue, sans argent, sans pain, et sans vêtemens, dans une petite île des environs de Venise, d'où la pauvre femme gagna péniblement la ville qu'elle avait quittée heureuse et le palais de son père.
Elle raconta ainsi sa lamentable histoire à son malheureux père, histoire dont je ne vous ai donné, Jidia, qu'une esquisse imparfaite; à l'aspect de tant d'infortunes et de misères, le vieillard se sentit désarmé, le courroux était mort depuis longtemps dans son cœur, le reproche expira sur ses lèvres:
« Pauvre fille, s'écria-t-il, pauvre Tullia! que tu as chèrement payé ton amour et ta faute. Dieu te pardonnera, mon enfant, car ton père te pardonue; il ne se montrera pas plus implacable que celui dont tu as par ta faute empoisonnée les derniers jours. »
Et le sénateur serra sa fille dans ses bras, et ils mêlèrent leurs larmes et leurs soupirs.
Mais ces effroyables aventures, cette apparition subite d'unefille chérie qu'on croyaitmorte etqu'on retrouve vivante, mais vivante avec une sordide auréole d'opprobe et d'infamie, brisèrent le cœur du vieillard. Trois jours après l'arrivée de sa fille, il allait demander à Dieu la récompense des peines qu'il avait endurées dans ce monde.
<. Tullia au désespoir, s'accusa d'avoir donné la mort à l'auteur de ses jours. Sa faute lui apparut dans toute sa hideuse énormité. Elle jura de s'en punir, et pour témoigner à la face du monde son repentir et ses remords, elle fit don aux pauvres de l'immense fortuue que lui laissait son père, et se retira dans un cloître, où, jusqu'au dernier jour de sa vie, elle pleurera les funestes résultats d'un amour insensé. »
« Amédée de Bast. »