Z.ES PRISONNIERS SE GUERRE
En 1808, après la capitulation de Baylen, une grande quantité de prisonniers français restèrent à Santa-Maria ; j'étais du nombre. Le 26 janvier 1809, ces prisonniers, dont la plupart appartenait à la 5° légion, furent transportés sur le vaisseau le Castillan. Le lendemain, sept cents officiers passèrent sur le ponton la Vieitle-Castille. Je me rappelle y
avoir vu le génér; ! Dufour, qui depuis fut député du départenu
Lot.
la ] Ulle pouvait à peine contenir quatre cents hommes; il
devint doue impossible aux prisonniers; <Jb prendre en même temps le pii leur était si aécessaire. i e 28 janvier, je me décidai à quitter un instant, au risque de la perdre, la petite place dont je m'étais emparé. Le besoin de respirer un air pur, el le désir de trouver un ancien camarade, un ami du régiment, peut-être, parmi ces malheureux captifs, me firent \ isiter lentement tous les détours de nuire prison llotlanle. Presque seul debout dans ccttemassed'linmines d'élite. DOguère si riches d siasme, je me laissai aller a de bien tristes pensées. Il y avait la de jeunes et beaux capitaines qui naguère brillaient dans les salons de Paris après avoir brillé sur les champs de bataille de l'Allemagne; il) avait de vieux commandans, héros de l'Egypte el de l'Italie; il y avait des officiers de tous les -rades, de tOUS l( - -■ - el de toutes les positions sociales; chacun d'eux, avaient nulle fois bravé la mort, et les actions d'éclats de mes compagnons auraient suffi pour illustrer tout un siècle. Eh bien! ces hommes si braves à la bataille, si grands dans le danger, si robustes à l'assaut, ils étaient étendus, mornes, tristes, silencieux, ticcour. .
Quelle blessure avait donc sillonne ces fortes poitrines.' Quelle arme avait anéanti ces puissantes volontés? — De toutes les blessures, c'était la plus mortelle: de toutes les armes, c'était la plus impitoyable ; ces hommes, soumis aux privations physiques, étaient en proie aux tortures morales. On a vu de pauvres Indiens s'éteindre lentement au milieu du luxe de Baltimore et de Philadelphie, l'œil fixe, les lèvres serrées, le visage pâle et le corps amaigri; ces sauvag ai de vivre faute d'air
ou d'ombrages; leur existence était intimement liée à la vaste foret, à la
cabane de latauier. a la savanne déserte, a ces grandes images qu'ignore
presque complètement l'homme de la civilisation. Le souvenir tuait ces Indiens. De pauvres montagnards du Tyrol sont morts d'ennui a Londres ou ;'i Paris]; c'était le souvenir de la montagne qui les faisait mourir. Dans les armées, nous appelons cela le mal du pays, et les médecins
donnent a cette plaie morale le ncmi de nostalgie. Le n'est pas le pays
que l'on regrette, si par pays on entend les champs, les vallées ou les
monts; ce qui fait la douleur de celui qu'atteint le mal du pays, c'est la perte des habitudes, c'est la mémoire et surtout l'imagination ; or, l'habitude est l'assemblage de mille petits riens indéfinissables; c'est le costiinie de la contrée, l'idiome ou l'accent particulier du pays, les coutumes locales, les fruits mi les Ileurs de la vallée, le son de la cloche lointaine, les noms propres du hameau, le murmure de la cascade, l'oinlu vieil orme, que SaîS-je enfin? La perle de tOUt cela d • le
mal du pays; mais ce n'est pasle pays physique que l'on regrette, ci mes souvenirs de soldat m'en fournissent une preuve In isi:,. lorsque la paix fut si.nee, je revenais en France avec un petit fouiner de la Lorraine. Voyageant de com] ous causions chaque jour de son village penché coquettement, me disait-il. sur le bord d'une fraîche rivière. Chaque jour, au commencement del'étapejorsquelesoleildu matin égayait
nos premiers pas. mon jeune compagnon redisait avec bonheur les
merveilles de son hameau danses des jeunes filles, le diman-
che après vêpres; c'était le sermon du pasteur, fou vieillard aimé des pauvres; c'était le nid de i;! cigogne dans la ton, de l'antique manoir; c'était le clocher de l'église, dont i image tremblante se reflétait dans le cristal de l'onde; c'était aussi la grande aile.- de chênes séculaires, qui entourait le village d'une verdoyante ceinture. Mais le fourrrier aimait a se rappeler surtout le costume des jeunes filles, leur Cbrsage rou{ jupe courte et drapée par la nature tit fichu rebondi, leur pied
l leur caquet mutin ; sa prétendue d'autrefois, Jeanne, la belle Jeanne, était la plus belle de ton urrier me dit un joui
rin.— Bah! lui répondis-je, il j a de jolies villes en France
Lu lin. nous arrivai!
Mais, bêlas! l'ennemi avait passe par-la. Plus de danses pour la jeucar les femmes pleuraient; le pasteur cuit mort : la cigogne avait fui; la tour s'était écroulée ; l'église dépouillée restait di schênes
avaient alimente le feu d'un bivouac, el la belle Jeanne, ne repa-
raissait plus au pays. Depuis la marche îles Prussiens, un solennel silence régnait aux alentours. Le fourni esta] une semaine; puis il me dit tristement : Ce n'est plus là mon village, partons, retournons a Parmi e. le drapeau m'abritera. >■ Pauvre enfant, qui avait pris pour la réalité les beaux songes de la jeu- Mais ce songe l'aurait rir, tandis qu'il est aujourd'hui capitaine, et l'un des meilleurs de la garnison de Saint-Onu i
le disais doue que l'imagination est parfois une méchante compagne en cette vie, et que, dans la lutte éternelle entre le moral el le physique, le bon soldat doit prendre un vigoureux parti, et conserver le courage muet de l'aine, aussi bien que la bravoure brillante du corps.
Je faisais toutes ces réflexions, et bien d'autres encore, e pr e-
nant sur le pont du navire. Le lecteur accueillera ces souvenirs avec indulgence, s'il veut bien considérer cpie je ne suis aujourd'hui qu'un
pauvre et vieux capitaine, et qu'alors j'étais pris ier de guerre sur les
pontons.
Le découragement de mescompag is venait de ce que chacun embellissait les souvenirs du passé, ci jetait sur les espérances de l'avenir
les couleurs les plus sombres .le serais devenu général, lue disait un sous-lieutenant , tandis que je mourrai dans les prisons. — Non pas, non pas, lui répondis-je ; vous auriez été estropié à la première affaire, et vous
série/, mort a l'hôpital, tandis que dans quelques mois vous serez, libre,
ei dans peu d'années général de la garde. '
« Vous êtes philosophe, me dit un dragon du H)'. — lu peu, répondis-je; mais ma philosophie est simple, et j'en tiens le secret d'un pau v récure de campagne Regardez souvent au dessous de vous, quelquefois autour de vous, rarement au dessus de vous. Il a raison, s'écria le dragon du 10e, car l'ambition est une sotte maladie, qui dégém re enja lousie. et rend injuste' et malheureux.
« D'ailleurs la vie est un jeu de loterie, ajouta un housard du ir
Mais rentrons dans notre prison.
Le 30 janvier nous fûmes passés en revue parmi commissaire esp
Pendant celte opération, le commissaire tenait son uel ■ sous soe
nez pour éviter rôdeur Infecte qui s'exhalait du bord. Nos officiers supérieurs adressèn ni d'amères plaintes, qui demeurèrent , hélas! sans résultat.
Dénués de tout, manquant de vivres el d'eau, chaque jour le plus triste
spectacle venait s'otliira nos veux. Cependant une circonstance lue
révéla tout ce qu'il v a d'inexplicable dans le caractère de L'homme.
Le- 24 février, tous ces spectres Semblèrent se réveiller. Des l'aube du
jour, les conversations s'animèrent, puis ou quitta sa place, et enfin, presque sans transition, uni le, bruyante, saccadée, enivra tous
les prisonniers C'était le dernier jour de carnaval! \vec nos lambeaux
d'uniformes et nos guenilles espagnoles ts improvisâmes de
: ujsemens Les Parisiens firent la marche du bout -ras: un pauvre caniche maigre, précédé de l'historique cortège, défila sur le pont. Le soir, il v eui grand spectacle, bal masqué ci parade burlesque, avec ac-
( îpagnement de chants. Pendant la journée qui suivit, qui loues uns
moururent de faim!
i m: pourra jamais défin - ? me disait un vieux
[u d allait résoudre taul bien que mal l'inso-
lube problème, nous aperçûmes u nnbarcation qui nous parut être
celle du I les regards se fixèrent avidement >>r
barque, mai, un frisson -l.ui.il s'eni; , lorsque le bateau se
veux. Il était cil S nus cl de-
lois, on venait enlever a bord. Jusqu'à
r, ceux qui Succombaient étaient lances a la mer. qui les rejetait
sur le rivage, le Ion- de la chaussée île la isla i i i pagnols voulant éviter ce spectacle ûrenl ensevelir sur la plage les corps de leurs prison-
niers. Chaque matin la fatale barque accosta notre ponton, et jamais eile ne s'éloigna vide.
A force île réclamations, nos officiers supérieurs obtinrent du gouvernement espagnol l'établissement d'un hôpital à la Guardia, auprès de Cadix. Cet hôpital, desservi par des officiers et des chirurgiens fiançais, renfermait les prisonniers malades. Mais que de peines pour arriver jusque là ! Le malade, débarqué sur le rivage, attendait sous un soleil ardent que les infirmiers vinssent le chercher, et pendant deux mortelles heures il était, en butte aux insultes et aux mauvais traitemens des paysans.
Dans l'espace de cent vingt jours, plus de trois mille prisonniers français périrent sur les pontons. L'hôpital de la Guardia était donc l'objet de tous nos vœux .
Il y avait parmi nous le lieutenant de la marine impériale Mousseau, homme d'une énergie incroyable, et taillé pour le commandement. Mousseau, quoiqu'il ne fût pas le plus haut placé dans l'échelle des grades, était devenu par le seul ascendant du caractère, le véritable chef des prisonniers de la Ykille-Castille. Quelquefois il restait des journées entières à regarder la terre qui se dessinait à l'horizon ; souvent, il semblait passer une revue mentale de ses compagnons et adressait alternativement la parole à tous, interrogeant, répondant, et se livrant à une étude dont je ne tardais pas à deviner l'objet.
Un soir, Mousseau me dit tout bas, et le sourire sur les lèvres :« Fantassin, avez-vous envie de traîner toujours vos guêtres sur ces planches pourries ? — Non , parbleu pas ! — Eh ! bien nous filerons ensemble... »
Il ne m'en dit pas davantage. Les jours suivans je ne songeai qu'à l'évasion prochaine. Déjà je croyais revoir l'armée française, déjà j'oubliais nos malheurs. Mais nous étions loin de la terre, mais de toutes parts la mort nous menaçait et l'artillerie de terre venait en aide aux vaisseaux armés pour mitrailler et couler notre frêle ponton.
Toute délivrance semblait impossible. Une fois, pendant une tempête, j'abordai le lieutenant Mousseau, qui, seul sur'le pont, les bras croisés, promenait un regard calme sur les vagues écumautes , sur la ligne formidable de la Hotte anglaise et sur les batteries menaçantes du rivage espagnol. Le lieutenant me dit d'un ton calme et naturel : « Camarade, il y a quelque chose de plus fort que la tempête, que les canons, que les Hottes, que le fer et que le feu: c'est une tête d'homme bien organisée, c'est une aine de soldat bien trempée. » Et après quelques instans de silence il ajouta avec son sourire doux et bienveillant : <> Vous n'êtes pas aussi malade que vous le croyez ; on revient de plus loin ; ayez bon courage et vous reverrez notre armée, notre France. »
Le C septembre 1808, tous les prisonniers de la Vieille-Caslille furent transportés sur le ponton la Pa/onia. Sous prétexte que nous pourrions corrompre nos gardiens, une visite minutieuse fut faite sur chacun de nous. La plupart était parvenus jusqu'alors à dérober à l'avidité des Espagnols ces petits trésors de soldats péniblement accumulés. Vous dire les peines que j'avais eu à préserver ma vieille bourse en cuir des accidens de la guerre et du ponton, serait chose impossible. Le jour, la nuit, au bivouac et à la bataille, dans le sommeil aussi bien que dans la marche, la petite bourse reposait sur ma poitrine. Mes plus proches voisins ignoraient ma richesse. Et ne croyez pas que mou trésor fut mal acquis; ne croyez pas surtout qu'un soldat tel que moi eut l'horrible défaut qu'on nomme avarice : oh! non, j'aimais ma bourse de cuir parce qu'elle renfermait les débris de ma première croix d'honneur brisée par une balle, puis une papillotte blonde, souvenir de l'Allemagne, deux lettres de ma vieille mère, et encore, il faut bien le dire, cent vingt francs en or. Chacune de mes six petites pièces d'or était soigneusement enveloppée de papier, et j'aimais mon or d'un véritable amour, car pour moi prisonnier, il était le dieu qui peut endormir les geôliers et briser les fers.
Et les cruels prirent cet or!
.le me lamentai, je les maudis, tandis que mes compagnons riaient de
mon malheur. Un sous-lieutenant d'infanterie vint fredonner ces vers à mes oreilles :
J'aime l'esprit, j'aime les qualités, Les grands talens, les vertus, la science , Et les plaisirs, enfans de l'abondance ; J'aime l'honneur, j'aime les dignités ; J'aime un ami presque autant que moi-même; J'aime une femme uu siècle et par-delà : Mais dites-moi , combien faut-il que j'aime Le maudit or qui donne tout cela ?
« Le malheur est comme l'orage; quand il ne brise pas, il mûrit, » ajouta le vieux chef de bataillon.
Au diable la poésie et la morale! m'écriai-je ; mes six pièces d'or valaient mieux.
Après quinze mois d'une horrible captivité, je restai sans ressources. Cependant ils ne me privèrent pas de mon petit journal , où quelques mots tracés à la hâte devaient plus tard réveiller mes souvenirs.
Le 10 septembre, nous retournâmes sur le ponton la Vieille-Caslil/c, mais des changemens apportés à la constructions du navire firent augmenter le nombre des prisonniers, qui s'éleva à treize cents hommes environ, dont un millier d'officiers.
Jusqu'au 28 janvier 1810, notre existence fut sombre et monotone. Pas un seul événement ne vint apporter avec lui les sensations passagères qui mettent l'aine en mouvement et font oublier la vie matérielle. La prison est cruelle pour tous les hommes, mais elle pesé plus lourdement encore sur le soldat, dont l'existence tient à l'air libre, aux larges mouvemens, aux émotions profondes.
Le 28 janvier 1810, des officiers et des matelots auglais montèrent à notre bord. Tous les prisonniers furent bientôt sur pied et les bruits les plus étranges circulèrent. Nous sommes délivrés, disaient les uns ; nous allons en Angleterre, criaient les autres ; et cependant les Anglais refusèrent de répondre à nos questions. >
Les ancres levées, la Vicitle-Castille fut remorquée jusqu'à l'entrée de la rade. Nous apprîmes depuis que ce mouvement était occasionné par l'arrivée des Français en Andalousie. Le 29, notre ponton fut conduit dans la rade même vis-à-vis Cadix, et mouillé entre quatre navires anglais près du vaisseau vice-amiral.
Le 31 janvier, un convalescent qui revenait de l'hôpital , nous apprit l'arrivée des Français à Xérès, sous le commandement du maréchal Victor. Un magicien eût frappé le ponton de sa baguette, que le réveil n'eût pas été plus soudain. Des groupes se formèrent, des cris de joie se firent entendre, et bientôt ce fut de l'enthousiasme.
Une nouvelle peut-être hasardée, venue par un seul homme, nous rendait ivres de bonheur !
Le lieutenant Mousseau, qui depuis quelques mois se tenait à l'écart, fut ce jour-là le plus bouillant, je puis dire le plus fougueux. Il voulait évidemment exalter l'imagination des masses.
Les marins français prisonniers étaient sur le ponton la Rouf/tue, dou loin de la Vieille-Castille, et mouraient de misère et de faim. Le 2 février, nous fûmes assez heureux pour leur envoyer quelques vivres au moyen d'une corde amarrée d'un bord à l'autre ; mais notre secours fut insuffisant, car nous, officiers, étions dans un affreux dénùment. Le même jour, à quatre heures de l'après-midi, un officier anglais passait en canot non loin de notre ponton ; nous l'appelâmes , et le brave homme voulut bien s'arrêter. Une lettre pour son vice-amiral lui fut remise au nom des officiers prisonniers de la Yieillc-Caslillc. Nous sollicitions dans cette lettre l'intervention de l'Angleterre auprès du gouvernement espagnol, pour améliorer le sort affreux des Français emprisonnés sur les pontons. A six heures, nous reçûmes de l'eau, mais les vivres manquèrent ; le commissaire nous dit que ce qui nous était destiné venait d'être distribué à huit mille Espagnols arrivés le jour même à Cadix. Les autres pontons manquaient d'eau depuis trois jours!
Le 2 lévrier, cinq officiers moururent de faim i ; le :;. plusieurs chiens qui étaient ;i bord lurent tues et mangés
A neuf heures du matin, un matelot français, prisonnier .1 bord de la lioui/iiit'. se jeta à la mer et nagea vers le vaisseau amiral anglais. Tous les 1 rançais émus, le suivaient des veux, et le silence le plus solennel partout. A peine pouvions-nous, au milieu îles vagues, apercevoir le point noir qui était la tête de ce brave soldat; parfois une lame brillante l'élevail au dessus de l'horizon où se dessinait la moitié de son corps, mais a l'instant même un gouffre s'ouvrait, et le Français englouti disparaissait. Alorsquelques cris s'élevaient delà Rouffineel delà Vieille- Castille, et nous cherchions dans l'immensité cet homme qui se dévouait pour nous tous. Bientôt il reparaissait, mais de plus en plus éloigné, toujours ballotte, toujours entre la vie et la mort. Pauvre héros dont le
ne 'est pas même venu jusqu'à moi, qui doue t'a réc pensé sur la
terre de ton noble dévoilaient? Tu es mort sans doute, obscur, oublie, méconnu, et ta famille elle-même ignore ce <pie tu lis pour la France : Mais lu as accompli la mission du soldat, tu as honore ton pays.
I ne des chaloupes canonnières qui nous surveillaient envoya un canot a la poursuite du marin français. Quelques coups de fusil lui furent tires ; mais des matelots anglais se jetèrent dans une embarcation et retirèrent le prisonnier en présence des Espagnols. Bientôt il fui a boni du vaisseau amiral anglais, ou soldais et matelots lui pressèrent cordialement la main et lui distribuèrent du pain, du vin, des vivres de toutes Ainsi, par une de ces bizarreries si communes dans l'histoire des peuples, les Anglais protégeaient en Espagne les prisonniers français, tandis que les pontons de l'Angleterre acquéraient une horrible célébrité.
\pres avoir copieusement réparé ses forces, le Français remit a l'officier anglais les lettres de ses compagnons d'infortune, qui tous protestaient contre les traitemens odieux des pontons.
Les Anglais voulurent reconduire dans leur canot l'intrépide soldai. A peine était-il assis que les sabords du vaisseau se garnirent de matelots qui, à l' envi, envoyaient des vivres au brave Français. Puis, lorsqu'il s'éloigna, l'équipage anglais salua d'un triple hurrah le pauvre matelot prisonnier.
Ce fut peut-êlre la sa récompense: peut-être a cette heure solennelle. ce modeste marin comprit-il tout ce qu'il y a de grandeur et de majesté dans le ténia a tant de l'estime publique. Si l'Empereur n'était pas
là pour attacher sa propre croix d'honneur a la veste grossière du soldat. qui pouvait le récompenser, sinon le cri d'admiration d'un peuple riva] lie retour sur la Ruufjuic, l'aventureux matelot fut embrassé partons
ses ' pagnons, auxquels il offril ses richesses.
Cet événement lit époque sur les pontons. Le même jour, la Vieille- L'astille reçut ses vivres, mais les distributions n'eurent pas lieu sur les autres pontons.
\ sept heures du soir, un autre matelot français de ta Hoiifjtue vint a la nage accoster notre ponton ; il mourait de faim. Noos apprîmes par ce malheureux que quarante de ces camarades s'étaient aussi jetés à la mer pour aller demander des vivres aux vaisseaux anglais. Je n'ai jamais oublié la sensation douloureuse que j'éprouvai lorsque ce matelot nous dit : 11 y a huit nejns sur lu Rouffine, et s'il ne vient pas de vivres demain, on est décidé .1 les tuer el à les manger, v ces paroles, les prisonniers de la Vieille-Castille échangèrent un renard, mais personne n'éleva la voix.
I.e 1 février, un sergent espagnol monta, selon l'usage, a boni (le ht \ mil, I nsdll. pour prendre le rapport journalier. I.e lieutenant UoUS-
seau lit un signe a quelques officiers de marine qui se précipitèrent dans le canot espagnol, s'en emparèrent, et conduisirent le major de Grométy au vaisseau amiral anglais. Cet officier supérieur exposa au chef des for-
\j Les faits contenus dans ce récit sont de lapins évade virile. Nous avons sous les yeux le journal Ue l'officier prisonnier; écrilj >ir pai y>w. l'as un seul chiffre 11 est mudilic.
ces britanniques l'affreuse situation des prisonniers fiançais. L'amiral montra au major de Grométv une lettre du gouverneur de Cadix, qui écrivait que les plaintes des Français étaient sans fondement. Sans doute le gouverneur ignorait l'infidélité de ses agens; telle fut, du moins , la raison que donna l'amiral.
\ quatre heures du soir la barque chargée de vivres parut enfin. Nous l'attendions depuis quatre jours : mais la distribution fut faite pour vingtquatre heures seulement.
Le •"> février, nous eûmes encore une lueur d'espoir: les français avaient poussé une reconnaisance jusqu'à Santa-Maria.
La journée du .'> mars fut affreuse : un fort vent du sud-ouest souffla, et la pluie touillait par torrens. A une heure et demie, le m.it île beaupré
se rompit, ei .1 deux heures le grand ni.it s'abattit sur le pont. Les vivres manquaient depuis le 2. rendant la nuit du S au I'., la tempête devint de plus en plus violente, ei quelques uns île nos camarades succombèrent de misère et de faim. \u point du jour, le spectacle le plus triste s'offrit a notre vue ici, dis débris de navires couvrent la mer ; la, ce m. ni des bàtimens déniâtes qui errent a l'aventure; d'autres sont jetés a la ciUe... A sept heures, un brick anglais, entièrement démâté, s'engloutit sous nos veux. Quatre heures après, un vaisseau portugais de 7 1 . obligé de hier sur ses câbles, va échouer entre Santa-Maria et lort-lical. Partout on tire le canon de détresse lieux vaisseaux de guerre de 74, le Saint- Raymond et iePluton, et un vaisseau à trois ponts. /<i Conception, se jettent a la côte. \ deux heures, un bâtiment marchand américain vient briser son mât de beaupré contre noire ponton, et au même instant deux frégates échouent. Les hahitans de Cadix conserveront long-temps le souvenir de la tempête du li mars 1810. Le calme ne se rétablit que le '.1, et je comptai 27 bàtimens de diverses grandeurs victimes de l'ouragan.
I.e .S mars, à dix heures du matin, les Lnglais firent porter des vivres sur tous les pontons. Sans ce secours, une mort certaine nous attendait tous.
Dans ces épouvantables journées, près de mille hommes périrent ; une grande quantité d'Anglais et d'Espagnols furent faits prisonniers par nos troupes, en gagnant le rivage entre le Troeadéro et Port-Réal.
\ dix heures, nous eûmes le magnifique et triste spectacle d'un incendie en pleine nier: c'était un vaisseau portugais (pu. revenant du Brésil, avait pris feu.
I.e fournisseur espagnol apporta nos vivres le 9; il y avait sept jours que la distribution n'avait été faite.
1 ,es troupes françaises s'étaut emparées du fort de Motagordo, tous les pontons manquèrent d'eau. I.e nombre i\es malades devint effrayant, it sur quelques pontons il mourait jusqu'à trente prisonniers par vingt quatre heures Les officiers faisaient cuire leurs aliniens avec de l'eau de mer. et bientôt il fallut songer a mourir.
Pendant une profonde nuit, d'intrépides officiers se réunirent dans la cale autour du lieutenant MoUSSeaU . et l'évasion lut décidée, I.e mot d'ordre fut : Furie il silt itrr; on le répéta bien bas a son voisin, el ] uis
chacun de non, se glissa dans l'ombre. Nous étions dix-sept conjurateurs
résolus jusqu'à la mort a faire la loi a QOSOnze cent cinquante-sept compagnons d'infortune, et à braver les canons espagnols et anglais.
En nous séparant, MouSSeau dit \ demain, mes anus, et vivent les braves! »
Le 13 mai 1810, le lieutenant de vaisseau Mousseau nous lit le signe convenu pour la réuni les conjurés t le ne fui pas sans peine que dixsept prisonniers purent éviter la surveillance de la garde < spagnole el des nombreux compagnons de captivité dont l'indiscrétion pouvait faire évanouir le projet d'évasion.
Cependant les dix-sept conjurés se groupèrent dans l'obscurité de la cale, elle plan d'exécution fut bientôt arrêté Soyez prêts à tout entreprendre a mon premier signal, arine/-vous de vos pi ignards, I ' | • rj sons tous a la France, à la gloire el à la liberté T< I fut le discours dq
VIOU -eau.
Nous fabriquions depuis long-temps des poignards avec des cercles
barriques, à l'aide de deux limes que j'étais parvenu à me procurer comme cambusier du ponton, sous prétexte d'aiguiser les scies pour débiter le bois. Sous le même prétexte, j'avais eu six haches pour le fendre. Quatre marins de la garde avaient construit dans la cale, au moyen de ces outils, une petite nacelle et deux rames, que je cachais au milieu de mon bois.
Pendant la nuit nous devions attaquer la garde espagnole, la désarmer et la renfermer dans la cale. Deux sous-officiers, l'un du 19e cuirassier porteur d'une hache, et l'autre, sergent de la garde, armé d'une scie, étaient chargés découper les câbles. Tous les conjurés ne quittèrent plus les postes divers qui leur étaient assignés à bord, à tribord et en avant du vaisseau. Après nous être emparés des armes et des munitions des cinquante espagnols de garde, nous devions faire une vigoureuse résistance contre les soldats anglais ou espagnols qui, des autres vaisseaux, seraient dirigés sur la Viei/le-Castille. Un des sous-officiers de garde avait été gagné.
Depuis le 1 0 jusqu'au 1 5 mai nous fûmes sans cesse aux aguets et dans un état fébrile impossible à décrire. Le 1 4, le ponton ne reçut ni eau ni vivres. Le 15, le brave Mousseau nous réunit encore dans la cale. Là, nous trouvâmes les quatre marins de la garde et le chef d'escadron du l-le dragons, qui proposèrent un parti dont l'adoption fut unanime. Aussitôt que les câbles seraient coupés, le commandant Fressard se précipiterait dans la nacelle et, conduit par les quatre marins, chercherait à gagner le rivage pour prévenir le maréchal Victor et le général Laval, dont la division était au Trocadéro. Nous pensions avec raison que dans une aussi périlleuse tentative il fallait demander assistance et secours à l'armée française. Le lieutenant dejvaisseau Mousseau et le commandant Fressard donnèrent leurs dernières instructions et nous firent prêter le serment de garder le secret. « Si le vent continue, qu'on se tienne prêt pour la brune, » dit le lieutenant.
Des cordes furent préparées pour manœuvrer le gouvernail, et deux colonels s'occupèrent, dans le bûcher, à coudre des couvertures et une quinzaine de sacs pour servir de voiles.
11 fallait traverser trente et un vaisseaux anglais ou espagnols, désarmer cinquante hommes,|et faire la loi à onze cents prisonniers qui étaient ctrangersau complot, et pour tout cela, nous étions dix-sept! mais comme disait le lieutenant, Dieu protège les braves.
A 8 heures du soir, le vent étant propice et se maintenant au S.-O., nous nous rendîmes sur le pont au nombre de neuf officiers. Nos poignards étaient à peine cachés sous les guenilles de la prison.
On se promena silencieusement, Mousseau et Fressard causèrent quelques minutes à voix basse. Ils firent un signe imperceptible, et cinq ou six d'entre nous, feignant de se poursuivre en jouant, s'approchèrent des hommes de garde, presque tous endormis. Un léger coupde sifflet se fait entendre, les poignards brillent en l'air, et les Espagnols sont désarmés. « Si vous résistez , si vous jetez un cri, vous êtes tous morts, » leur dit d'une voix saccadée le lieutenant Mousseau. Les malheureux surpris dans leur sommeil se précipitèrent à nos genoux. S'emparer de leurs armes, de leurs cartouches, et les conduire à fond de cale fut l'affaire d'un instant.
Pendant que nous terminons cette expédition, d'autres conjurés coupent les câbles. Les coups de hache troublent le silence solennel du bord, et bientôt les prisonniers éveillés se précipitent en foule sur le pont : les uns crient : <> Nous] sommes perdus! » les autres veulent connaître et arrêter les auteurs du désordre; enli;i le tumulte est à son comble. Les deux sous-officiers employés à couper les câbles laissent leurs haches et se mêlent à la foule. Tout notre projet pouvait être anéanti par cette force d'inertie qu'opposent toujours les masses timides. Tout à coup, en présence de plus d'un millier d'hommes, un brave capitaine d'infanterie (dont j'ai le regret d'avoir perdu le nom) saisit la hache, jette un coup d'oeil menaçant sur la foule compacte, et, sans prononcer une seule perole , coupe le câble qui seul retenait la Vieilte-Castille. A l'instant même le vaisseau éprouve une horrible secousse, et va rou-
lant à droite, à gauche, ballotté par la mer houleuse. Nous allons heurter le galion armé de vingt-six pièces qui garde les pontons. Le sergent espagnol qui est du complot demande le commandant du galion et lui crie : « Nos câbles viennent de se rompre, envoyez-nous du secours. » Des marins du galion descendent dans des barques et s'approchent de notre bord; mais lorsqu'ils sont à petite distance nous faisons feu. Le galion nous lâche alors trois bordées à mitraille; plusieurs officiers sont tuésl'intrépide Mousseau tombe mort dans nos bras ; nous le jetons à la à la mer ainsi que les autres victimes, afin de cacher leur perte aux timides.
Conduits par les quatre marins de la garde, Fressard vogue vers la ' rive. Les balles, les boulets, la mitraille pleuvent autour de lui, des embarcations sont à notre poursuite, et malgré le mouvement qui nous entraine , malgré la lutte que nous soutenons , chacun des prisonniers de la Vieil/e-Casti/le suit avec anxiété la fuite rapide du commandant de dragons. Ils approchent enfin du rivage, ils arrivent, et les voilà libres au milieu des bataillons français ! Le corps d'armée du maréchal \ ictor, chargé du siège de Cadix, prend les armes et se rassemble sur la plage de Port-Réal. L'armée tout entière nous dévore des yeux; des soldats agitent leurs shakos à la pointe de leurs baïonnettes, d'autres préparent des secours de toute nature, l'artillerie française s'avance, et dans le lointain le peuple espagnol groupé sur les collines contemple avec admiration ce drame sublime du courage aux prises avec la force matérielle.
\ous n'étions que dix officiers armés de fusils, et dirigeant un feu continuel sur les barques qui osaient nous approcher. Le colonel Buquet et le commandant Beaufranchet ordonnent aux prisonniers de former une chaîne du pont à la cale, afin de monter les gueuses et les boulets qui rangés près du sabord, étaient lancés sur les Anglais et les lîspagnols qui tentaient l'abordage.
Plus de la moitié des prisonniers se plaignent et maudissent les auteurs de l'invasion; un grand nombre se porte à la cambuse que j'avais abandonné; le vin est mis au pillage.
A une heure du matin les cartouches manquent, tant notre feu avait été nourri. Alors, accompagné de mes neuf camarades armés, nous allons, la baïonnette au bout du fusil, dans l'entrepont, et nous obligeons trois ou quatre cents prisonniers à monter pour contribuer à la défense du vaisseau en jetant par les sabords les gueuses, les boulets, les chaînes et jusqu'aux bancs, sur les ennemis qui, depuis long-temps essayaient l'assaut de la Vieille-Castillc. Le vent et la marée montante nous chassèrent vers la terre, et l'ardeur des ennemis redoublait.
Dans ce moment , une embarcation montée par soixante Anglais environ, vient près du flanc de notre ponton; les prisonniers placés aux sabords paraissent irrésolus; je m'en aperçois ainsi que trois des conjurés; aussitôt nous prenons à deux mains des boulets et les jetons à la tête des soldats et des marins anglais, aux cris de Vive l'Empereur!L,es autres prisonniers suivent notre exemple, et l'officier anglais se retire avec quelques hommes seulement. Quarante ou cinquante avaient été tués ou noyés.
La marée nous entraîne toujours vers la terre , mais notre direction change à chaque minute. Nous heurtons de tous côtés les vaisseaux. Trois bombardes anglaises viennent se placer entre la Vieilk-Castille et le rivage, et nous canonnent vigoureusement. Les boulets du fort Puntalès nous accablent, et pendant long-temps notre' mort paraît certaine. Enfin , à trois heures du matin, le ponton touche à environ dix-neuf pieds d'eau. Les prisonniers qui savent nager se jettent presque tous à la mer, quelques uns se sauvent, mais les vagues engloutissent la plupart d'entre eux. A huit heures du matin, l'artillerie légère française force les bombardes à prendre le large. La marée baissant, quelques prisonniers se jetteut successivement à l'eau pour gagner la terre qui n'est qu'à trois cents toises. La division Laval reçoit avec enthousiasme ceux qui arrivent jusqu'au rivage.
Outre le fort Puntalès, plus de vingt barques canonnières tirent sur la
Yieillc-Castille. Je compte jusqu'à onze bombes eu menas temps au dessus Je nos tètes. Ce l'eu terrible dure depuis sept heures du matin jusqu'à quatre heures et demie de l'après-midi.
Plusieurs bombes tombent dans le liane du ponton; d'autres viennent s'engloutir dans l'intérieur ou elles mettent deux t'ois le l'eu. Ce n'est pas sans peine que nous parvenons à l'éteindre. A neuf heures il ne reste a bord que.'aio prisonniers. si\ ol'lieiers conjures sont morts et deux sont blessi s
A dix heures, nous apercevons derrière les troupes françaises deux chariots (pu s'avancent rapulcinenl vers la rive. Ce sont deux barques transportées par le train. On les lance a la mer. lies marins de la garde les manœuvrent, et, malgré le feu continuel de l'ennemi , elles arment
jusqu'à nous. L'espérance et la joie nous raniment; nous i iraençons
par envoyer a terre les t'emmes, les enfans. les blesses cl les hommes les plus
Le débarquement de nos compagnons s'effectua sous l'active dir< des généraux Laval et (i'Aboville; ce débarquement SB continua jusqu'à quatre heures et demie sous le l'eu de plus de cinquante pièces ennemies. Pendant six heures, [dus de nulle Français, ol'lieiers de tous grades et soldats, confondus dans leur admirable de'.oùnienl, ne cessèrent de se tenir dans la mer pour nous secourir. Enfin , à quatre heures et demie, et non pas à midi, comme l'ont écrit quelques historiens, presque tous les prisonniers sont sauves, l'our moi , occupe de l'embarquement , je n'ai pas encore quitté le bord, lorsque, pour la troisième l'ois, le l'eu se déclare sur In VU il/r-Castiltr. En un instant le ponton est en l'eu ; il tourne sur lui-même comme si quelque tourbillon allait l' engloutir; une épaisse fumée noire d'où s'échappent des jets de llanmie entoure les lianes du vaisseau, et un bruit inconnu, sinistre, annonce que tout est fini. Je regarde autour de moi, et quelques spectres se dessinent vaguement au milieu des (lamines et de la lï se. Les boulets sifflent toujours, les bombes éclatent, ma tète est en l'eu. Attendre le retour de la barque est impossible], et cependant je ne puis nager, tant la fatigue m'accable... Dans Cet instant, une bombe éclate sur le pontet ne un chef de bataillon et huit officiers; nous n'étions plus que douze! rattache mon habit sur ma tète, car ce vêlement contenait des papiers précieux et mon journal de campagne; je jette nu regard rapide sur le drapeau tricolore qui flottait au riva-e. puis, le corps trempe de sueur, la poitrine haletante, je m'clance dans la mer...
I ne seconde après, un quart de seconde, peut-être, je me sens défaillir. \ ainement je cherche a lutter contre la nier... I leux lois les Ilots me poussent au rivage, et deux fois je suis remporte par les va-ues. enfin, je sens ma tète s'affaisser, mes veux se ferment, et je disparais sous le Ilot...
Lorsque je revins à moi, deux braves carabiniers du 16° Ict'er, Berger et Mirabeau . me transportaient à l'ambulance improvisée sur la plage. Ces deux soldats avaient mille fois affronte la mort dans cette terni. I.' journée. Non contents de m'avoir sauve au péril de leur vie , ces braves carabiniers me donnèrent une capote et me conduisirent a l'ort-lleal, ou le chef de musique du 16* le.er nie recueillit Celui-ci me donna des vcteffleBB et une puce de six francs. Les soins de l'humanité la plus vraie me furent prodigués par les officiers du 16e léger
Je ne puis nie rappeler, sans frémir, les dangers que nous avons courus pendant vingt etune heures, constamment entre la vie et la mort. Mais je trouve une douce compensation i a d DIS l'admiration sans
cesse renaissante qu'exeiie dans mon cour le souvenir du zèle courageux, du sublime devoiimeiil de Ions les militaires de la division Laval. Généraux, Officiers, soldats, pontonniers, marins, cannniiiers. tous sans distinction de L-rades. Rejetaient dans la mer. s'avançaient dans la vase
pour nous sauver \h ' ce souvenir vivra éternellement dans mon .une.
Mais je le dis aussi avec fierté, moi aussi je suis l'un des soldats de cette entreprise hardie, moi aussi j'ai contribue ,i rendre nulle Frani patrie !
Dans la soirce du 10 mai, tous les prisonniers échappes du ponton
In Yicith-<aslilli reçurent l'ordre de partir pour Santa-Maria. Le 17, nous nous dirigeâmes sur Seville, a lin de passer la revue du maréchal Soult.
Le capitaine J. Iîomiwkt.
Moniteur de l'Armée.)
DINER SES CAROIINS
Voici le peuple le plus doux, le plus aimable le plus cordial, le plus généreux et peut-être aussi Le plus beau de la terre, un peuple a part, privilégié' par le sol toujours vert, par le ciel presque toujours bleu, par des eaux sans cesse calmes et transparentes.
L'archipel «les Carolinesesl posé d'une douzaine d'îles plates admirablement boisées. Là ne retentit jamais un cri de mort ou de vengeance ; el si quelque division imprévue sépare les babilans de deux iles voisines, les armes des uns cl des autres sont dis pierres et des bâtons. I ,i s Carolins ne veulent ni casse-tète ni hache : el puis leurs querelles durent un jour ou deux, car du sein de cette multitude turbulente s'élancent a la fois deux vieillards; ils s'accostent, se serrent la main, se disent quelques mots a voix basse, fonl un geste Impératif, les conditions de la paix sont réglées, on pousse dans les t\m\ camps armes des cris d'allégresse, les bâtons et les pierres tombent sur le sol. les armées courent l'une vers l'autre, on se mêle, on se heurte, on trépigne, on danse... tout est lait.
Kien dans les habitudes de ces hommes si cxcellens ne donne un démenti a leurs mœurs pacifiques, a leur vie régulière jusqu'à la monotonie, mais qu'ils savent pourtant égayer par des jeux el des fêtes où ils exercent leur adresse a conduire les pros-volans au milieu tics rescifs ou à grimper comme des sauvages aux cimes les plus verticales des cocotiers.
Cl pourtant des peuples cruels, farouches, des anthropophages entourent l'archipel des Carolmes. Les babilans des l'itgi, race de saiiL'. couvent de l'œil les paisibles Carolins. et les insulaires que j'ai vus à la Cubain et avec qui je causai Longuement quand je naviguai dans leurs pirogues, gardent avec terreur le souvenir des récentes excursions que
firenl chez eux les naturels des Fitgi et de Sandwich, contre lesquels us se trouvèrent bientôt sans défense et qu'ils ne purent éviter qu'en s'aban-
donnani aux Ilots dans leurs Légères ci fragiles embarcations.
H Carolins! intrépides babilans de l'Océan pacifique, ent'ans sans liel el sans malice, au sein d'une mer ou tant de cœurs féroces se soulèvent comme les (lots, (pie Dieu vous protège contre les attaques de vos voisins et contre les \ isites des navires européens qui vous apporteraient en
échange de vos paisibles habitudes de paix, les vues, les rnlirules et les houles de nos climats.
J'ai long-temps navigué dans les pros-volans des Carolines , j'ai fait
des traversées périlleuses avec ces hommeS-poiSSOnS qui ont deux démens a eux comme le pingouin et le phoque, je connais leurs mœurs et je peux vous en parler comme je parlerais de ma famille. Je dois la vie à un roi (ïamor) de Sathoual qm se jeta au milieu des brisans de Rotta pour m'arracher aux vagues et aux rochers qui aUaienl nu- briser, ci quand, par quelques cadeaux, je voulus le remercier, ,-e généreux Tamor
rejeta dédaigneusement s offres qu'il accepta un instant après lorsque
je lui fis comprendre en frottant mo ■/. contre k sien que mou amitié
serai! blessée de ses relus.
Les repas des Carolins sont courts, simples, sans de laliL'ans apprêts. ils ne mangenl m des requins m des corbeaux, pane que les corbeaux et
les requins mangent de la chair humaine. Ils se noiirnssenl de fruits, de poissons el de la pâte de sicas. Le poisson est euit au boni .1 un bàlon eu forme de pince qu'un tient sur la braise ou la llauiine La p.ite de sicas
est étendue en galette ronde sur une ardoise brûlante ei polie, selon
des joyeux Mariannais; el la boisson est du coco dont l'enveloppe
est enlevée d'uu seul coup de grand couteau de cuisine qu'ils viennent
chercher à Guhamet, et qu'ils obtiennent en échange de beaux coquillages et de pagnes moelleuses fabriquées dans leur pays à l'aide de l'écoree du bananier.
Le dîner des Carolins se fait presque toujours à bord de leurs pros, et il faut voir comment un seul de ces êtres privilégiés sert d'échanson à tous. C'est le spectacle le plus merveilleux dont ou puisse jouir.
Celui qui est chargé de ce rôle se rend a terre à la nagel; c'est un véritable marsouin, tantôt nageant entre deux eaux, tantôt la moitié du corps à l'air jouant avec les vagues comme dans uue eau limpide et calme. Il aborde : un cocotier est là , un cocotier, c'est-à-dire le plus haut, le plus régulier, le plus vertical des grands végétaux qui pèsent sur le sol, après l'eucalyptus.
Le Carolin a mesuré la cime d'un seul coup d'ccil; il a craché dans ses mains, et le voilà ainsi qu'un chat sauvage, atteignant en un instant les palmes élégantes de cet arbre si bienfaisant qu'il suffit à lui seul à nourrir, à vêtir et abreuver les peuples tropicaux.
Le cocotier est dépouille de ses fruits gigantesques: ils tombent avec bruit sur le gazon ou sur le sable ; le Carolin descend presque aussi rapidement qu'eux, et il noue en grappes ces vases naturels dans lesquels l'eau se conserve toujours fraîche et aromatique.
Les épaules et les mains des Carolins portent le précieux fardeau. Les pros-volans sont mouillés à une ou deux encablures du rivage, le Carolin confie a la première lame qui vient expirer à ses pieds les provisions dont il ne veut pas qu'une seule goutte soit perdue; il s'élance à la mer poussant devant lui, ainsi qu'un berger son troupeau , les fruits rafra." cuissons. Mais une de ces grappes s'est dénouée ; obéissant aux caprices de la vague, les cocos diversement balancés voltigent çà et là, se dispersent, se séparent : les uns prennent le large, les autres regagnent la côte. Étudiez le Carolin au milieu des vagues et de son troupeau fugitif. Il se dresse, se replie, avance d'une brassée, recule de deux, donne un coup de main au coco voyageur qui est près de lui échapper, un coup de poitrine ou de tête à deux autres voyageurs qui s'émancipent , et parvient ainsi qu'un brave général à rallier ses soldats eu déroute; les embrasse tous ou du moins les retient tous captifs à l'aide de petites évolutions, les pousse en avant et rejoint enfin le bord aux cris d'admiration de l'Européen en extase, et presque inaperçu de ses frères habitués à de semblables manœuvres.
S'il vous fallait à ce prix boire à vos repas, ô mes chers amis de France, vous courriez graud risque de mourir de soif, et je ne vous donne pourtant qu'une bien pauvre idée des merveilleuses manœuvres des Carolins amenant les cocos aux convives qui les attendent.
Que la tempête gronde, que la lame déferle avec fracas sur la grève envahie, que le calme règne et que le vorace requin attende sa proie, guidé par le lidèle pilote dont je vous ai dit les mœurs dans mes souvenirs, qu'importe au Carolin ? Est-ce que le plus glouton des animaux marins peut atteindre la dorade dans sa course rapide ? J'ai vu un Carolin se jeter à l'eau pour aller chercher un oiseau tué par mon ami Bérard, et dans ce moment deux requins monstrueux rôdaient autour des prosvolans. Les deux squales coururent sur le Carolin ; mais celui-ci tournoya en jouant et pas un de ses camarades ne parut s'inquiéter de cette rencontre.
Ces mets servis sur des feuilles de bananier ne sont pas disputés par les convives; ou dirait que chacun d'eux est attentif à deviner le goût de son voisin, afin de lui laisser sa ration favorite. Il y a une exquise propreté dans la façon de diviser les alimens. — Le Tamor dîne avec ses sujets. S'il a été nommé roi, c'est-à-dire s'il a acquis le droit de se couvrir le corps des plus elégans et des plus curieux tatouages, c'est parce qu'il s'tst montré le plus leste à gravir les arbres, le plus habile à diriger uue embarcation au milieu des rescifs, le plus intrépide a lutter à la nage contre les Ilots mutinés.
A table, il n'est pas servi le premier; chacun mange sans gloutonnerie et à tour de rôle, c'est comme un jeu où des bambins s'amusent à se taquiner. On se donne de petits coups sur les doigts, on rit de la grimace
de celui qui se brille ou qui se blesse avec une arête ; et si je veux vous donner uue idée exacte de l'égalité parfaite qui règne chez ces hommes privilégiés qui ne forment pour ainsi dire qu'une seule et même famille, j'ajouterai qu'un de ces rois s'étant blessé à la jambe en tombant d'un cocotier, voulut un jour se mêler auxdanses que le gouverneur de Guham faisait exécuter devant nous, et qu'il fut chassé en riant du milieu de la fête par ses sujets, craignant que la jambe boiteuse ne dérangeât leurs joyeux exercices ; force lui fut d'aller s'asseoir à terre pour assister comme nous aux divertissemens.
La galette de sicas est découpée par eux à l'aide d'une arête de poisson ou d'un morceau de bois aigu, et vous remarquez que celui qui sert le premier a la délicatesse de choisir la plus petite portion et la moins savoureuse. Ai-je besoin de vous dire qu'avant et après le repas une prière se psalmodie ? Non, sans doute : prier et travailler, voilà la vie de ce peuple dont je ne parle jamais qu'avec amour.
Les prières des Carolins s'adressent toujours au Dieu puissant des tempêtes afin qu'il chasse les mauvais nuages, et ces oraisons modulées sur trois notes sont toujours accompagnées de gestes et de mouvemens de bras et de corps pleins de grâce et d'élégance.
J'ai vu bien des choses alors que j'y voyais, j'ai visité bien des peuples, étudié bien des mœurs, je n'ai jamais vu un Carolin en colère ; il souffre, il pleure, car il est homme; mais il n'est jamais irrité.
Jacques Abago.
(La Gastronomie.)
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ROBERT SUR.COUF.
(Suite. — Voir notre numéro du 15 décembre 1840.)
La côte de Ceylan prenant plus à l'ouest, Tardivet serrait la terre dans ja crainte de dépaler et d'être jeté par les courans sous le vent de la rade de Pondichéry, terme de l'expédition. On passa de nuit devant le vaste port de Trinquemalay, célèbre par les glorieux succès que. les armes françaises y remportèrent, le 30 août 1782, où les forts se rendirent, et le 3 septembre où les vaisseaux anglais cédèrent pour la quatrième fois le champ de bataille à l'escadre que commandait Suffren.
La brise souillait bon frais du S.-O. et Y Aurore, après avoir traversé le détroit de Palk, atteignit le surlendemain matin la plage noyée des deux Pagodes de Calymère par dix brasses d'un sable vaseux. Alors Néyapatnam et ses édifices que dominent les couleurs hollandaises se dessinèrent dans le N.-O. ; sa rade avait été témoin du succès de notre armée navale, contre celle de l'amiral Edouard Hughes. Nagore et sa mosquée où brillent les trois croissans musulmans, Karical et son drapeau blanc, Trintjuebar avec sa jolie forteresse rouge, surmontée de. l'étendard royal de même couleur, écartelé d'une croLx blanche, s'offrirent tour à tour aux regards de l'équipage malouin.
Dans la nuit, comme on se supposait près de Goudelour, l'ancre fut jetée par neuf brasses sur un fond de sable fin, et l'équipage put goûter un repos salutaire, en attendant avec le jour le retour de la brise de terre qu'il amène après lui. Pendant que les matelots fatigués se livraient au sommeil, M. Saint-Pol entretint encore Surcoût' du combat glorieux pour nos armes livré six ans auparavant dans les eaux du mouillage d^Y Aurore {l).
(l)Les Français aux ordres du vieux lieutenant général Bussy, toujours brave, mais usé et au dessous de sou poste de gouverneur, renfermes
Au lever du soleil, le capitaine Tardivet remit sous voiles et se dirigea vers Pondicherv qu'il relevait dans le nord à quatre lieues de distance. Le
dans Goudelour et manquant de tout, allaient succomber sous les forces réunies de l'armée anglaise commandée par sir James Stuart, et d'une escadre de dix-huit vaisseaux de guerre sous le pavillon de l'amiral Edouard Hughes. Les vedettes qui chaque jour avaient les yeux fixés a l'horizon, annoncèrent enfin des voiles ; au silence morne qui régnait .
succéda le cri de joie, qui retentit dans la place manilrur' L'espoir renatl sur le visage des c
ilace assiégée : Voilà h Comliefs consternés, en songeant à l'avenir qui se présentait devant eux.
Les quinze vaisseaux français, malgré leur intériorité en nombre et en dimensions, s'avancèrent en ordre régulier et offraient un aspect majestueux. 1. 'issue de la lutte devait décider dans cette partie du monde du sort de deux puissantes rivales.
L'ennemi ne crut pas a propos d'attendre nos vaisseaux au mouillage, il appareilla et prit le large. L'armée assiégée vit ainsi les Anglais lever le blocus par mer, et conçut l'espérance qi? ils ne le reprendraient plus, t mt était grande la croyance qu'elle avail dans le Bailli.
A la nuit les vaisseaux français mouillèrent sur la rade de Goudelour ; en forçant son adversaire a lui céder la place, Suffren acquit un premier avantage, celui de pouvoir recruter ses équipages affaiblis par des detacliemens retires des troupes.
I e 20 juin I7.S3. au point du jour, l'escadre appareilla et forçant de voiles se dirigea vers l'ennemi qui parut vouloir encore éluder l'engagement, mais la fougue de Suffren ne lui laissa pas le choix du moment. A une heure après midi, la dislance des armées était telle que l'amiral Hughes ne put éviter la bataille, à moins de s'abandonner à une fuite honteuse, puisque la supériorité du nombre lui assurait l'avantage sur notre e>eadre.
La ligne anglaise se forma dans l'ordre renversé en prenant la bordée du large. Si la précision de la manoeuvre des Français ne fut pas aussi parfaite qu'on pouvait le désirer, on y apercevait du moins cette bonne volonté et ce désir de bien faire. Chacun se rappelai! les paroles de leur chef dans le dernier conseil de guerre tenu a Triiiquenialay. à bord du Héros. « L'état critique, messieurs, où se trouvent les affaires du roi
exige que nous travaillions de concert. Loin de nous toute mésintelli- « gence capable de nuire au bien de la chose; montrons que l'honneur
■ I être Français vaut bien l'avantage dont se prévaut l'ennemi. L'armée <■ sous les murs de Goudelour est perdue si nous n'allons à son secours.
La gloire de la sauver nous est peut-être réservée; nous (levons du • moins le tenter. Vous connaissez, messieurs, les nouveaux ordres du «roi, croyez qu'il ne faut pas moins que cela pour m'empêcher de par- « tager vos périls. Le Flamand, lourd vaisseau de 60 canons, difficile à évoluer, se trouvait au vent de la ligne qui était déjà en panne. M de Salvert, son commandant, prit le parti d'arriver vent arrière, pour se ménager, en revenant au vent, la facilite de reprendre son poste. Cette manœuvre le portant presque dans la ligne ennemie au moment du combat, en fut le signal. Une pluie de fer qui tomba a bord du Flamand, foudroyé par deux vaisseaux anglais, lit un ravage affreux et enleva son capitaine M. .Lacques Trublet de la \ ille-Jégu, qui plus tard devint contre-amiral, se distingua, en qualité d'officier de manoeuvre, dans cette Circonstance difficile, et maintint le Flamand avec gloire dans l'endroit périlleux OÙ il s'était place Le feu ayant pris dans la hune du Fendant, le second de la ligne, le Flamand s'approcha pour le couvrir. L'espace que ce vaisseau avait laissé par cette manœuvre était d'autant plus considérable, que son matelot de l'arrière ne tenait pas exactement sa place. Le Gibraltar, vaisseau anglais de 74, arrivant d'Europe, parut vouloir en profiter pour i per notre ligne Sou mouvement était provoque par la promesse du capitaine d'enlever un de nos vaisseaux a la première affaire. Le Flamand, qui devine son intention, manœuvre afin de l'arrêter; l'ayant approché, il l'entreprend, et bientôt on vit l' Vnglais mettre tout a euler et se retirer dans sa ligne. On s'amusa beaucoup a Madras de l'issue de cette fanfaronade, surtout quand on apprit que le petit vaisseau rouge c'est ainsi qu'on désignait le Flamand], avait suffi
pour faire passer au capitaine sa fantaisie. Du reste, tous les vaisseaux combattirent vaillamment, surtout ceux de l'avant-garde, qui soutinrent le plus grand effort de l'ennemi. Le Bailli de Suffren, passe à bord de
la Cliopdtre, veillant a tout, parcourait la ligne avec sa frégate tenant
constamment a tête de mal rordre d'approcher les bâtimens anglais à portée de pistolet; mais à l'honneur de tous, il n'eut pas l'occasion de
stimuler individuellement le courage des braves marins par un signal particulier.
\voir i ardeur dont nos équipages étaient animés, etla manœuvre de
l'ennemi qui pliait sans cesse peut assurer sans présomption, que deux
heures encore de jour et la rictoireétail complète 1 ,i îl à peine si la nuit put séparer les deux escadres. La notre portait toujours sur les anglais en retraite, maigre le signal de ralliement qui avait été arbore au soleil
couchant, On ne savait comment arracher nos canonnière des batteries
pour se porter a la manœuvre ; Us épiaient la lueur des feux qu'ils aper-
8 septembre, à neuf heures, se trouvant sur la rade de ce comptoir français, ayant son pavillon déployé sur la poupe, il mouilla par huit brasses d'eau. L'Aurore avait atteint le but de son voyage.
Marin actif, son capitaine embarqua les troupes qu'il était venu chercher et lit voile immédiatement pour l'Ile-de-France, où il parvint le
20 octobre, aussitôt qu'il dit débarque ses soldats passagers, il leva
l'ancre pour Mozambique, principal établissement des Portugais a la côte F.st de l'Afrique; là, il devait prendre quatre cents nègres el les porter
aux \nlilles. I n an a peine était écoule depuis le départ de Saint-\lalo. et déjà V Aurore avait quitte la rade portugaise, s'elevanl au sud pour remonter le canal Mozambique, si redoute îles n.iv igateurs par ses tempêtes, lorsque tout a coup un des furieux ouragans du. mois de mars tondit iiir elle et la brisa contre le rivage africain. Epouvantable catastrophe dans laquelle périrent tous les noirs enchaînés dans l'entrepont ; l'équipage français, les négresses et les enfans laissés en liberté sur le pont, seuls se sauvèrent.
Surcoût', luttant de dcvoiinienl avec les plus valeureux matelots, essaya en vain de porter des secours aux misérables qu'on aband ail
forcément à la furie d'une mer implacable Le navire creva contre les écueils qui s'étendaient au large du rivage, et l'eau entrant de toutes parts étouffa les malheureux esclaves qui ne pouvaient fuir, parce qu'on n'avait pas eu le temps de briser leurs entraves assez promptement,
La tempête s'etant apaisée le lendemain matin, les Français s'occupèrent aussitôt de sauver les débris de leur bâtiment. Toutefois, ce ne fut que quinze jours après l'événement affreux qui les avait assaillis qu'ils
parvinrent à débarrasser la carcasse de V Aurore, encombrée de cadavres réduits à l'étal de putréfaction. Pour avoir les effets de l'équipage on était obligé' de faire descendre chaque homme a son tour dans la Sainte-Barbe et le feux pont, une manœuvre passée sous les bras el un mouchoir trempé de vinaigra Gxé sur sa bouche. Maigre cette préi n tiou le matelot était souvent remonte sans connaissance et presque asphyxie. Hubert se lit encore remarquer par son zèle intrépide dans ces actes d'abnégation. Aussi le capitaine lardivel l'clcva ail grade d 'offil iei et le prit en cette qualité a bord d'un brick portugais qu'il avait affrète pour revenir à l'Ile-dc-l rance avec une partie de l'équipage.
I ,es contrariétés qui avaient commencé, au naufrage de i' lurore, persévérèrent pendant le voyage du Saint-Antoine; mais le jeune lieutenant de Tardivet restait toujours au dessus des événemens désastreux qui continuèrent à bord du brick. L'équipage, réduit à la dernière extrémité, manquant d'eau et de pain, força le capitaine a laisser arriver vers
ceyaient a bord des vaisseaux ennemis, afin de diriger leurs pièces l es
tregates train .uses parcoururent notre colonne, en avertissant de se tenir
prêts a rt leneer le lendemain. Les équipages épuises de fatigue,
en branle-bas de combat depuis six jours, travaillèrent nonobstant avec
zèle a se réparer, bien persuadés que l'engagement recommencerai! dès
le point du jour.
M de Sutfren lit mouiller la Motte, pour ne pas s'eearter de Goudelour et en interdire l'approche aux \ng|ais. \ l'aube du jour une corvette m
gnala le ■mi au large, l'amiral li'.uienisl'altendil \. ment, la bataille
de la veille av.ul ùtc ,i sir Ldouard Hughes l'envie de s'approcher.
Le !'•-', au crépuscule du matin, on aperçut les Vnglais taisant route au \ -N -ii et sans ordre dans leur marche. Le Commandeur hissa aussitôt le signal d'appareiller, de former la ligne et d'arriver sur l'ennemi; Chacun témoigna la meilleure volonté dans l'exécution, mais l'amiral Hughes prit chasse et la supenonte de vitesse de ses vaisseaux doublés en cuivre ne permit pas au Bailli de l'atteindre En conséquence l'escadre de la Fiance revint mouiller sur la rade de Goudelour, clans I des vaisseaux fuyards. Lorsquele Commandeur descendit sur le rivage, il tut enlevé en triomphe par les Mildats de la garnison qui voulurent porter eux-mêmes son palanquin, témoignant ainsi leur reconnaissance Déposé sur la place d'armes, où M de Bussj i attendait à la tête de son état-major : I oilà notre saut sur, dil ce gêné; al • n | renanl le Bailli par la main et en le présentant a tous les officiers de l'armée.
l'eu de jours après, la paix vint consoler I hum. unie et lixer ,i jamais,
sur la tète de l'amiral français, les lauriers dont l'avait couronne la vie-
loue.