M. TH 1ER S
La première fois que nous entrâmes clans le cabinet de M. Thiers, nous fûmes encore plus frappé de sa personne que des merveilles rassemblées autour de lui.
L'illustre historien était occupé alors à son Histoire de l'Empire. Assis devant un bureau à cylindre, il écrivait sur de grandes feuilles de papier avec une de ces gros-
ses plumes qui prodiguent l’encre et dont les
maîtres italiens se sont servis tant de fois pour dessiner. Sur le tapis étaient rangées en ordre les feuilles écrites dans la matinée... « N’est-il pas irritant, nous dit M. Thiers (comme si la conversation eût commencé depuis une heure), n’est-il pas irritant de rencontrer, dans une narration épique, des noms barbares, tels que le Waal, le Leck ou le Frische-Haff, au lieu de ces beaux noms poétiques et sonores, le Danube, le Tageou le Tibre? Le moyen de faire manœuvrer sa phrase à travers des syllabes aussi dures ! Vous êtes en pleine victoire : le lecteur est charmé, il est ravi. . . et vous voilà forcé de lui écorcher le tympan avec le Frische-Haff, ouïe Leck, ou le Waal!
a — Boileau, répondis-je, avait éprouvé avant vous de pareils déboires, et vous vous souvenez qu’il trouvait les villes de Hollande plus faciles à conquérir par l’épée que par la rime. » Mais commeje murmurais un vers du poète satirique, j’aperçus toutàcoup un bronze sublime, et je demeurai saisi, muet et immobile d’admiration. Ce que voyant, M. Thiers traversa rapidement son cabinet, et vint me montrer avec enthousiasme le bronze queje regardais... une maquette de Michel-Ange !
Esprit de fou, toujours prêt, toujours prompt à saisir une idée et à l’exprimer, M. Thiers n’est jamais plus alerte que lorsqu’il est aux prises avec une question d’art. Il est bien le personnage que l’ Histoire de dix ans nous représente comme un homme d’imagination vive, aimant passionnément les arts, fougueux dans ses fantaisies, pressé de jouir, et capable d’oublier un instant les affaires d’État pour la découverte d'un basrelief de Jean Goujon.
Si on lui parle des arts, M. Thiers, en effet, n’hésite pas à quitter son travail qu’il reprend avec une prodigieuse facilité. Toujours levé à cinq heures du matin, travaillant sans relâche jusqu’à une heure, c’est dans l’après-midi qu'il visite les musées ou les galeries particulières, et se livre à ce qui a fait la passion de toute sa vie. Ayant dû beaucoup d’aisance à la famille dans laquelle il est entré et à des ouvrages dont le succès et le prix ont été presque sans exemple, économe, — il le dit lui-même — pour tout ce qui n’est pas objet d’art, il a pu composer ce cabinet unique, dont la pensée mérite d’être signalée aux vrais amateurs. « Si j’avais voulu acheter des tableaux, nous disait M. Thiers, je serais perdu.
Ma petite fortune y eût été engloutie. J’en ai acheté trois ou quatre jolis, mais de médiocre valeur, et je me suis arrêté. Au surplus, quand j’aurais eu à ma disposition les richesses de nos plus grands financiers, je n’aurais pas fait beaucoup plus. Regardez, en effet, les collections célèbres de notre temps : ces collections qui ont coûté des sommes énormes vous donnent-elles une seule des sensations que vous avez éprouvées à Florence, à Rome, à Madrid, à Denise, à Dresde? Assurément non. Eh bien, c’est le souvenir de tant de belles choses me poursuivant, me désolant sans cesse, qui m’a inspiré l’idée de ce petit musée, si complet, dont je me suis entouré. »
Le goût des choses d’art n’est donc pas, chez M. Thiers, une affaire de mode, une manière d’amuser le tapis à ce grand jeu de la fortune politique dont il sait les retours. Au milieu de ses triomphes, dans le temps où il paraissait appartenir tout entier à la tribune et aux affaires, il trouvait du loisir pour causer esthétique avec Chenavard et Peisse, pour s’enquérir des peintures de Sigalon, pour lire Yasari ou Léon- Baptiste Alberti. Que dis-je! c’est par une bro-
chure sur le Salon de 1822 que M. Thiers a va il débuté dans la littérature, absolument comme M. Guizot débuta par son opuscule sur le Salon de 1810.
Avant que d’entreprendre ['Histoire de la Révolution française, M. Thiers avait écrit pour le Constitutionnel des pages pleines de sens et de goût sur l'école de David, déjà sourdement battue en brèche par une école nouvelle. Lorsque le vent de la tempête romantique commençait à souffler, le jeune écrivain, qui avait été élevé sous l’empire au son du tambour, tenait encore assez ferme pour les classiques, surtout pour David, dont tous les amis étaient les siens ; mais il les défendait avec mesure et pensait les défendre d’autant mieux qu’il confessait habilement leurs déviations et leurs erreurs. On doit même se souvenir qu’il eut le mérite de prévoir, avant tout le monde, quel serait le chef de la brillante et bruyante révolution qui se préparait. Il est surprenant, à celte heure, de voir avec quelle sagacité, quelle sûreté M. Thiers jugeait à la fois, il y a quarante ans, le vieux David et le jeune Delacroix. Aujourd’hui que la critique d’art a faitcertainement de grands
progrès, personne, parmi les plus experts, ne dirait mieux, touchant la Mort de Socrate, que ne l’a fait M. Thiers en ces quelques lignes : « Socrate dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la nature de son entretien; il reçoit la coupe, ce qui rappelle sa condamnation; il tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation philosophique et son indifférence sublime pour la mort. C’est là ce qu’on peut appeler la construction du poème. Le poète épique choisit ce qui prête au récit, le poète tragique ce qui prête au drame, le peintre ce qui peut devenir visible. »
En parlant d’Eugène Delacroix, M. Thiers s’exprimait ainsi :
« Aucun tableau ne donne plus l'idée de l’avenir d’un grand peintre que le tableau de M. Delacroix, représentant Dante et Virgile aux enfers. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l’aspect de ce tableau ; j’y retrouve cette puissance sauvage, ardente mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement. »
Ce sont là des passages remarquables, qui ré-
vêlaient une vocation de critique et la line intelligence d’un amateur bientôt célèbre.
Dès que le produit de ses premiers ouvrages lui eut procuré le moyen de satisfaire ses goûts, M. Thiors partit pour l’Italie. Il l’avait désirée au moins autant qu’un portefeuille. Il la parcourut avec ravissement; mais il fut assez bien inspiré pour ne s’arrêter point aiix choses médiocres, qui abondent là comme ailleurs ; il ne regarda qu’à l’excellent. Revenu en France, il n’avait conservé que le souvenir des chefs-d’œuvre de la peinture et de la statuaire. Il pensait avec délices au Saint Georges de Donatello, au Baptistère de Ghiberti, aux Sibylles et aux Prophètes de Michel-Ange, aux Chambres et aux Loges du Vatican, à la Cène de Léonard de Vinci, aux fresques d’André del S 'rte. Il avait emporté dans son esprit le morceau le plus précieux de chaque église, de chaque musée, de chaque ville, l’Assomption de Venise, le Sposalizio de Milan, la Sainte Cécile de Bologne, le Pensieroso de Florence, YÉzéchiel du palais Pitti, la Vénus couchée des Offices. Il avait présent tout ce qui doit rester dans la mémoire d’un dilettante : le Moïse do Saint-Pierre-aux-Liens , la Déposition de
Croix du palais Borghèse, les Sibylles délia Pace , le violoniste du palais Sciarra, la Fornarina du palais Barberini, la Pietà de Saint-Pierre ; il se rappelait aussi avec charme le Dominiquin et son Saint Jérôme, Daniel de Yolterre et sa Descente de Croix, Annibal Carrache et sa magnifique galerie Farnèse. Il ne pouvait entendre parler de Parme, de Padoue, de Venise, sans songer à la coupole du Corrége, à la statue équestre de Gattamelata, à la statue équestre de Colleone.
Chose notable! ce que vit d’abord M. Thiers en Italie, ce qu’il admira, ce qui le toucha au fond du cœur, ce ne fut pas l’antiquité, ce furent les merveilles de la Renaissance, et cela parce qu’il était lui-même un enfant du génie moderne. Il a vécu toute sa vie et il s’est complu dans le relatif, etc’est justement la raison de sa grande habileté en politique. En fait d’art, il préfère le sentiment individuel à la beauté idéale, le mouvement au repos, et la vérité à tout. De même que les abstractions répugnent à son esprit étincelant et pratique, à son âme impatiente, de même il a peu de goût pour ces formes absolument belles dont l’antique a réalisé l’utopie, et
j’imagine que si la nature l’avait fait arlisle, il eût cherché avant tout le caractère. Au lieu de généraliser ses figures par Je style, il les aurait parlicularisées par l’expression... Un jour que nous parlions d’Athènes et de la Grèce, où j’allais faire un voyage, M. Thiers me dit, après un moment de silence : « Oui, sans doute, le Parthénon a le premier prix : c’est entendu ; mais voyons un peu qui aura le second prix et l’accessit. » Ces paroles peignent fort bien les dispositions d’un esprit éclectique, en garde contre ce qui pourrait gêner la liberté entière de ses admirations.
On peut déjà se former une idée de ce que doit être le cabinet de M. Thiers. L’universalité en sera l’aspect le plus frappant. Le grand art italien y jouera sans doute le premier rôle, mais on y trouvera le beau sous toutes les formes, le beau de toutes les écoles et de tous les pays, le germanique et l’espagnol, le florentin et le français, le batave et l’indien, le grec et le chinois ; le grec, dis-je, car il figure aussi dans le cabinet de M. Thiers, mais ce n’est guère que comme un diapason. Il semble que la beauté grecque, par sa perfection même?