GG
ou toute autre composition célèbre : rien ne saurait être plus mal entendu. Le décor d’un vase, au lieu de présentera l’œil l’idée d’une concavité impossible, doit être purement extérieur. Que les fleurs s’y dispersent en obéissant aux courbes du profil, qu’elles s’égarent sur le pié douche et sur les anses, qu’elles se déploient sur les flancs du vase, qu’elles se penchent sur ses lèvres ouvertes, mais que toujours la forme de l'objet principal domine la forme de ses ornements. Voilà ce que les Chinois ont compris à merveille et mis en pratique. Malgré le soin qu’ils y ont apporté, leurs figures ne sont que des taches heureuses, des images souvent fantastiques, des apparitions qui passent à la surface des théières ou des potiches sans y pénétrer, sans en rompre les contours, sans en troubler le développement.
Et de même que la forme des objets décoratifs est subordonnée à celle de l’objet décoré, de même, dans tous les ouvrages des Chinois , les couleurs se soumettent à une loi d harmonie qui prime jusqu’à la vérité de Limitation. Nous en voyons un curieux exemple sur une des porcelaines qui ornent le cabinet de M. Thiers.
C’est un morceau de la fabrique impériale ut des plus beaux qui existent. La peinture représente; une course de chevaux dans le manège du souverain. Toutes les femmes du harem chinois sont lancées à fond de train sur l hippodrome, qui tourne aveclevase; elles jouent à qui arrivera première. Dans le nombre, il en est une dont la chevelure s’est défaite et qui, pour la rajuster, a mis sa cravache entre ses dents : c’est une image de la grâce surprise au galop.
Suivant les convenances de sa gamme, le coloriste a introduit dans sa peinture des chevaux de toutes les robes, des bruns, des alezans, des gris, des jaunes et meme des bleus, sans qu’une couleur aussi étrange soit choquante, et il l’a fait au contraire pour ne pas faillira l’harmonie qui, en cet endroit, demandait une nuance de bleu. « Il n’est pas de couleurs si ennemies, dit le père André, qu’on ne puisse les réconcilier par la médiation de quelque autre, comme par une amie commune. » Les Chinois connaissaient ce principe plusieurs mille ans avant le père André. Quant aux mouvements des chevaux, ils sont saisis avec beaucoup de vivacité et de vérité, je veux dire avec cette vérité qui dans l’art s’ap-
pelle vraisemblance... Mais comme elles sont jolies, ces houris du sérail chinois I Leur peau est aussi fine que l’émail du vase; leurs mains sont polies et satinées ; leurs ongles longs ont été conservés dans des gaines de bambous, et sous leurs paupières allongées, sur le vermillon de leurs petites lèvres, on sent poindre le sourire de la volupté et je ne sais quel ironique sentiment de. l’amour. Délicieuses poupées, on serait tenté de les renfermer, après la course, dans un étui de laque noir aventuriné, d’or avec fleurs de pêcher en rehaut.
Rangées sous une grande vitrine, la plupart de ces chinoiseries y sont confondues avec les figurines grecques en terre cuite qui, par leur style et leur auguste élégance, éclipsent aisément ce qui les entoure. On voit tout de suite quel rang il faut assigner à la pure imitation dans la hiérarchie de l’art. Ici se prélasse un mandarin ventru qui bâille d’un immense ennui; là, c’est un personnage assis sur ses talons, et qui se cure l’oreille en souriant avec malice L
i. Voir la petite gravure qui est placée à la dernière page de ce volume.
Des déesses en bronze, des philosophes en pierre de lard, des bébés en ivoire du plus fin travail, des tableaux sur bois, marines on paysa- . ges, minutieusement gravés, sculptés et fouillés avec des évidements profonds, une coupe rarissime en jade vert avec une inscription qui aura peut-être la chance d’être déchiffrée par nos professeurs de chinois, un crabe modelé de la façon la plus surprenante, en bois dur, et cent autres objets de curiosité remplissent la vitrine de M. Thiers.
Aucun spécimen ne manque donc à sa collection. On y trouve des coffrets en bois, style Renaissance , ouvrés avec infiniment de goût et patiemment finis, des sculptures au monogramme d’Albert Dürer, des figures tudesques, ciselées par Aldegrever sur cette pierre de Bavière qui est devenue aujourd'hui la pierre lithographique, et jusqu’à des cires italiennes ou françaises du seizième siècle, représentant les grandes dames de la cour, au temps d es Yalois. Toutes les formes, toutes les matières sont rassemblées ici, et toutes les variantes de fart et de la beauté. Les fameuses portes modelées par Ghiberti pour le baptistère de Saint-Jean, à Flo-
rence, ces portes que Michel-Ange jugeait dignes d'ouvrir leciel, M.Thiersen a faitmoulerles reliefs, il y a longtemps déjà, et il en a couvert les parois de son antichambre. Au milieu de la pièce, sur une table de marbre, est placée une belle réduction de la Panthère du Vatican; elle est en jaune antique avec des incrustations de marbre noir imitant la robe tachetée de l’animal. Sur les panneaux de la meme chambre sont encastrés les Sept Sacrements de Nicolas Poussin, reproduits en marqueterie de bois, d un ion efTumé ( sfumato ) et d'un prix inestimable.
Enfin, comme on le pense bien, les terres cuites émaillées de Luca délia Robbia n’ont pas été oubliées non plus dans le musée d’un amateur qui adore fltalie. Nulle part, je suppose, meme à Florence, on ne rencontrerait des médaillons mieux réussis ni d’une conservation plus heureuse. C’est à notre collaborateur, M. Barbet de Jouy, qu’il appartiendrait de décrire en parfaite connaissance les terres émaillées de ce cabinet. Plus compétent, il apprécierait mieux que nous la beauté de ces poteries, la finesse du grain, la qualité et le ton de l’émail. Une chose nous frappe, c’est que l’artiste floren-
tin a obtenu de véritables œuvres d’art en employant des matières qui semblent si peu faites pour exprimer la figure humaine. L’émail de la faïence se prête bien mal, selon nous, à l’imitation de la chair, et dès lors il est étrange de poursuivre cette imitation, dans le même ouvrage, au moyen de la polychromie. Il y a là un mélange de réel et de faux qui devrait répugner à un artiste, et cependant Luca délia Robbia est parvenu, à force de talent, à faire . pénétrer le senlimcnt de l’art dans ces matières opaques, sous ce vernis d’étain, dont le poli et le froid mortel jurent tellement avec les colorations de la vie, surtout avec une expression de tendresse comme celle qui anime les Vierges du, maître.
J’imagine que ces Madones de faïence sont effrayantes à voir à certaines heures; mais plus effrayantes encore doivent être, par moments, les terres peintes du même sculpteur, ses bustes de femmes ou d’enfants dont il a teinté les prunelles, colorié les cheveux et les sourcils, peinturé les joues et vermillonné la bouche. De pareilles tentatives d’imitation, ne craignons pas de le dire, sont le fait des barbares. Non, la sculpture polychrome, du moins ainsi entendue, n’est
point de l’art; non, il ne faut pas singer la vie parce mélange de ronde-bosse et de couleur qui ne trompe nos yeux un instant que pour inspirer à notre âme l’horreur des spectres. L’art ne nous doit pas une réalité impossible : il nous doit l’esprit des choses. En imitant la figure humaine avec du marbre ou du bronze, en imitant le relief des corps sur une surface évidemment plane, le sculpteur et le peintre nous avertissent l’un et l’autre qu’ils n’ont pas voulu nous causer une illusion puérile, et qu’ils prétendent seulement nous offrir une image de la vie, et cela pour éveiller un sentiment ou un souvenir, pour évoquer une âme. Toute autre ambition est monstrueuse par cela même qu’elle est impuissante. Nous le disions récemment dans la (» rammaire des Arts du dessin , l’idée est le seul principe vivant dans les êtres, et, partout où elle est absente, il n’y a que des fantômes, de vaines ombres.
Nous n’avons pu donner ici qu’un aperçu des objets si variés que possède M. Thiers, et notre description est un abrégé de son cabinet, qui est lui-même un abrégé du monde. « J’ai voulu, nous disait-il, réunir les pièces justificatives d’un
tableau historique de l’art, et j’y ai été conduit par l’histoire de Florence, à laquelle j’ai travaillé dix ans. S’il me reste de la force, je tracerai peut-être ce tableau du développement de l’art chez tous les peuples. L’amour de mon pays, l’amour de certaines idées m’avait jeté dans la politique; j’y ai trouvé un océan d’amertume': ici je trouve le repos, le calme, l’oubli des injures, et, oserai-je ajouter, la justice de l’historien. Ici, les hommes ne sont plus pour moi que des tableaux ; je ne leur en veux pas plus qu’aux figures de Raphaël et de Michel-Ange. Mon cœur est resté ardent; ma raison est devenue de glace... »
Pour nous, de ces longues visites nous emporterons, avec une impression durable, quelques pensées utiles et grandes. La France tient à être une nation bien élevée : elle ne le sera point complètement tant que l'esthétique restera étrangère à l’éducation des lettrés, en attendant de pénétrer des couches plus profondes... l’esthétique, disons-nous, cette science morale et politique, s'il en fut, qui, en Europe, est enseignée partout, mais qui, chez nous, n’est enseignée ni à l’École normale, ni à la
Bibliothèque, ni à la Sorbonne, ni même au Collège de France. Ce que M. Thiers a fait pour lui-même, un gouvernement serait bien venu à le faire pour tous. Au lieu de ces interminables musées de peinture où abonde le médiocre, nous aurions des galeries réformées où l’on n’admettrait que l’excellent. Dans un Louvre cosmopolite, le visiteur passerait successivement par les divers degrés de l’initiation. Userait conduit de chambre en chambre, jusqu’aux chefs d’œuvre — soit originaux, soit parfaitement moulés ou imités — qui ont été produits par un' suprême effort d n génie humain. Rien ne serait exclu de ce qui est, en son genre, de premier ordre. On y verrait des laques et des porcelaines, aussi bien que des ivoires et des bronzes; mais, dans l’échelle de nos admirations, la matière ne serait pas.au même rang que l’esprit, ni l’imitation au même rang que le style. Le néophyte s’élèverait ainsi, peu à peu, du beaurelatif au beau absolu, de l'intelligence qui comprend tout, au grand goût qui choisit et qui épure. 11 est permis de croire qu’à ce prix les écoles de Sicyone et d’Athènes pourraient un jour revivre parmi nous, si quelques philosophes, prenant à cœur l’éducation des jeunes artistes, les
menaient graduellement jusqu’au dernier sanctuaire où brilleraient les Phidias et les Raphaël.
P. -S. — Qu'on nous permette de consigner ici un fait assez curieux .
Le dimanche 28 mai 1871. munis d’un laissez-passer , M. Ravaisson et moi , nous entrâmes aux Tuileries , les ruines
étaient encore fumantes. Nous étions conduits par la pensée que peut-être (quelquesuns des objets appartenant à M. Thiers pourraient être enfouis parmi les décombres. Nous savions en effet que onze fourgons chargés de meubles et d'objets d'art avaient été transportés dans une grande salle du palais , non loin du pavillon de Flore. En un instant , nous eûmes découvert les restes d'une écritoire en argent, des bronzes d'applique ayant orné des meubles de Boule, et une toute petite burette antique
en terre cuite , que je reconnus sur-le-champ pour V avoir vue dans une des vitrines de M. T hier s.
Chose étonnante! Ce fragile morceau de céramique athénienne, âgé de deux mille ans et plus, après avoir traversé les siècles et les mers , après avoir cent fois échappé au péril de se rompre, se retrouvait intact, sous des monceaux de cendre, au milieu de pierres écroulées et d'innombrables débris! Mais ce qui est plus surprenant encore , c’est que V incendie, ayant mis sans doute en fusion des vitres brisées, avait revêtu la terre cuite d’une couverte un peu rugueuse, de sorte que, par une ironie du destin, cette menue chose sans valeur, mais non sans grâce, était venue, de Rhdmnus ou d’Eleusis, se faire émaillër aux Tuileries par un désastre...
Imprimerie L. Toison et Ce, à SaiiiMiermain.