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bras, ces doigts de pieds, ces torses rompus qui offraient par places des parties intactes et polies !
Quelques-uns de ces débris furent emportés par nos compagnons et par nous avec une tristesse inexprimable. Elle est inexprimable, en effet, la tristesse de ces lieux déserts dont le silence est augmenté encore, pour ainsi dire, par le murmure de la mer Egée qui vient expirer sur la grève. Déjà les lentisques et les lauriers-roses cachent les ruines des temples dédiés à Thémis et à Némésis, et nous étions partis avec la douleur de n’avoir pu les découvrir, lorsqu’un pâtre homérique, laissant errer son troupeau de chèvres noires, nous ramena de loin sur un plateau que nos chevaux avaient déjà foulé, et nous montra les ruines que nous avions cherchées en vain. Elles étaient confondues dans, un désordre inextricable et paraissaient avoir été dispersées par un tremblementde terre. L’emplacement des deux temples ressemblait à un champ de bataille sur lequel on aurait oublié des cadavres. Les chapiteaux étaient enfouis dans l’herbe ; des cannelures commencées semblaient avoir été interrompues par la guerre. Un siège de marbre était renversé sur le seuil du temple, et un pli de
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tunique, sculpté sans doute par Phidias, était recouvert de broussailles... Ces souvenirs nous sont revenus en foule quand nous avons vu, dans le cabinet de M. Thiers, les terres cuites qu’il y a placées comme échantillons de l'art familier des Grecs. Celles-ci ne sont pas seulement admirables de caractère, elles sont aussi d’une conservation parfaite, et elles donnent une idée de tout ce que devaient renfermer en ce genre les cités de l’Attique, et en particulier les pénatesdcrantiqueRhamnus, où nous avions remué tant de décombres.
Que dire des splendides laques noirs du Japon et des laques rouges de Chine fouillés en relief, des coupes en jade blanc ou vert, des figurines en pierre de lard, des mosaïques en pierres dures, et des sculptures en bois de fer, ou en bois de santal, ou en mandragore? Comment décrire tous les genres de porcelaine qui achèvent d’orner le cabinet de M. Thiers, l’ancien blanc, le bleu turquoise, le céladon uni ou craquelé, et les potiches de la famille verte, et les vases de la famille rose, que sais-jeencore?... Il faudrait, pour en bien parler, plus de connaissance que nous n’en avons, et une telle
besogne reviendrait de droit à notre collaborateur M. Jacquemart.
Pour nous, ce qui nous frappe tout d’abord dans ces matières opulentes, c’est le goût des arrangements, c’est le sentiment des formes, c’est la finesse et la variété du travail. Chacune des substances précieuses que la nature leur a fournies, les Japonais, comme les Chinois, l’ont employée à propos, l’ont mise à la place où elle vaudra le plus et où elle prêtera le plus de valeur aux autres substances. Nous avons longtemps regardé, sans pouvoir en détacher nos yeux, une grande boîte oblongue en bois de fer, incrustée de pierres dures, dont la mosaïque dessine des branches d’arbres et des oiseaux jetés avec un habile désordre sur le fond sombre du bois. On y voit chatoyer le quartz rose, la cornaline, la nacre, le lapis-lazuli; les feuilles sont en malachite, les oiseaux en jade veiné ; il ne se peut rien imaginer de plus magnifique et de plus flatteur pour les yeux. Ce serait un spectacle éblouissant si l’artiste n’avait ménagé quelque repos sur la sévère nudité du fond, et s’il n’avait combiné l’harmonie de ses tons avec leur violence naturelle et superbe.
Mais une journée entière ne suffirait certainement pas à étudier en détail les laques de cette collection. Il nous souvient qu’à la vente Montebello, il y a quelques années, M. Thiers se fit adjuger pour un grand prix un délicieux petit cabinet en laque à fond d’or. Vingt fois nous avons revu cette menue merveille, et toujours elle nous a surpris et charmé, la vingtième fois tout autant que la première. Les tiroirs en sont tellement petits que c’est à peine si on y ferait entrer le déjeuner d’un oiseau-mouche. Mais il y a je ne sais quelle grâce ironique dans l’impossibilité meme d’utiliser ces tiroirs. Toutefois, l’ajustage en est parfait, les battants se replient sur leur feuillure avec une exactitude qui tient du prodige. Quant à la délicatesse des travaux d’art, elle est inexprimable. L’or y brille en teintes charmantes, et l’effet en est encore varié par des incrustations métalliques et par des intermittences de couleur. On dirait qu’un sylphe a menuisé en secret ce meuble impondérable pour y cacher ses billets doux.
Avouons-le franchement, aucune nation n’a poussé aussi loin que les Japonais et les Chinois cet art des choses intimes, ce culte des dieux
lare? qui fait de la famille un sanctuaire. Assurément, c’est une sensation des plus douces que de manier les laques du Japon, dont le vernis est si pur, si compacte et si uni, qu’il forme un intermédiaire impénétrable entre le contenant et le contenu... Mais il me semble qu’à ces fines sensations répondent des sentiments analogues. Quel tendre respect doivent inspirer les parures des grands parents, lorsque l’enfant les hérite dans ces boîtes admirables 1 Combien de souvenirs délicats doivent s’attacher à l'écharpe d’une mariée, à ses robes brodées d'or et de soie ou brochées bleu sur bleu, à ses fichus de satin, à ses blanches fourrures en chèvre du Thibet, à ses pantoufles lilliputiennes, quand on les trouve renfermées dans un de ces légers coffres où voltigent des cigognes élégantes, où s’épanouissent en relief des branches de pin et de bambou, des papillons et des chrysanthèmes 1 Tantôt le coffre est aventuriné, c’est-à-dire poussiéré d’or ou d’argent; tantôt il est semé de grains plus gros et plus brillants, semblables à des cristaux saillants et brunis. N’est-ce pas à croire qu’un Jupiter mongol, voulant séduire les Danaé de Nankin, a fait tomber cette pluie d’or dans leurs nippes adorables ?
Oui, M. Thiers a raison : Dieu n’a déshérité aucune partie de l’univers, et chaque peuple est parvenu dans son genre à un degré de perfection que les autres peuples n’ont pu atteindre. Ainsi les nations, devenues tributaires les unes des autres, ont été forcées de se reconnaître tour à tour inférieures et supérieures en tel ou tel produit du génie humain. Dans ce concours universel, personne, je crois, n’a disputé aux Chinois le premier prix de la céramique. Finesse de la pâte, forme, couleur, décor, tout chez eux est incomparable, en fait de porcelaine. Les défauts mêmes de leur peinture se changent ici en qualités. Ce qu’il y a de bizarre dans leur dessin réduit les figures au rôle d’accessoires décoratifs, et l’absence de perspective laisse triompher la rondeur du vase, son galbe et sa plénitude.
Ce serait, en effet, une lourde faute et même un contre-sens monstrueux que de creuser des lointains sur une surface convexe, et de reculer ainsi justement ce qui avance et ce qui doit avancer. Il a été un temps où la manufacture de Sèvres faisait peindre majestueusement sur ses grands morceaux l'Arcadie du Poussin, le Sacre de David, les Moissonneurs de Léopold Robert,