‹ Le Cabinet historique (volume 2)Chapitre 2 sur 240 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Chez Aimorfsn PICARD, Libuâire,

Eus Bonaparte, 82.

CGC. IXXX

iTAWfOftO UNIVgRSITY

OU LES CATHARES

ORIOnnS ET PROPAGATION DB LEURS DOCTRINES

Chez ]^ plupart des auteurs modernes qui se sont occupés de cette grande déviation religieuse et sociale qu'enfanta le moyen-âge et qui est connue sous le nom de secte des Cathares ou Albigeois, il règne beaucoup d*incertitude et de confusion sur le pays où cette secte a pris naissance et sur ses premiers développements. Cependant il n'est pas impossible, à Taide des témoignages historiques et par la comparaison des doctrines similaires ou analogues, de remonter de proche en proche jusqu'à son véritable point de départ, et de déterminer le chemin qu'elle a suivi pour pénétrer et s'établir dans la France méridionale. Son dogme fondamental, le dualisme ou la coexistence de deux principes souverains, opposés l'un à l'autre dans la création et le gouvernement de l'univers, sufQrait déjà à faire pressentir qu'elle procède du système religieux si célèbre qui eut la Perse pour berceau, et pour auteur Manès ou, comme disent les Orientaux, Mani ; lors même que d'autres traits de ressemblance ne viendraient point confirmer cette affinité.

ô LES ALBIGEOIS

On sait que, dans les trois premiers siècles de notre ère, les doctrines des sanctuaires de Tautique Orient cherchèrent à envahir le christianisme et àsliarmoniser avec ses enseignements. Elles prétendaient l'expliquer par une science supérieure, la Gnose, qui serait restée inconnue aux Apôlres, par une nouvelle révélation, par une effusion plus profonde et plus complète de l'Esprit- Saint.

Le gnosticisme qui fit son apparition dès l'âge apostolique, par les prédications de Simon le magicien, deux siècles et demi environ avant Tavènement du système de Manès (1), le gnosticisme s'était formé par le mélange des conceptions cosmogoniques, empruntées aux temples de l'Égj'pte et de la Syrie, de quelques idées fournies par la cabale judaïque, des doctrines de la philo&ophie néoplatonicienne alors florissante dans l'école d'Alexandrie, et de l'élément chrétien II renouvelait l'ancien dogihe de la lumière et des ténèbres primordiales. Dans les profondeurs insondables de cette lumière incréée, il plaçait l'être absolu, inaccessibleàrintelligence humaine, le Pèreinconnu, 6 iwriip ^yvcoaroç, l'être que l'on adore, non point par une prière articulée, mais en s'abîmant dans le silence et les irradiations de l'extase. Du sein de cet être infini était sortie par voie d'émanation une suite de proboles, ou hypostases ou plutôt de Vertus appelées Eons, àiwvcç, parmi lesquelles est le créateur du monde, le Démiurge, et le Rédempteur, l'Eon Jésus. Cet ensemble de vertus

(1) Dans les livres canoniques du Nouveau Testament on trouve des témoignages nombreux de cette éclosion du gnosticisme au temps des Apôtres et des progrès qu'il avait déjà faits. L'Ëvangile pneunuitique ouspiritualistede saint Jean, pour me servir de Texpression de quelques Pères de rÉglise, semble avoir été écrit principalement pour réfuter ces erreurs, et expliquer la véritable économie de la mission du Christ. Les Épltres de saint Paul et l'Apocalypse font plus d'une fois allusion au gnosticisme pour en signaler les dangers aux fldèles et le condamner.

OU puissances célestes constitue ce que les Gnostiques appelaient le plérôme, itM^^La,

Quoique ce système admette deux principes à côté Tun de l'autre, la lumière et les ténèbres, il est en réalité fondé sur la prédominance du premier sur le bccond, et par conséquent il tient du monothéisme, à la différence du système de Manès, qui est essentiellement dithéiste. Manès, en effet, proclamait non-seulement la coexistence de la lumière et des ténèbres, mais leur séparation, leur antagonisme et leur lutte de toute éternité, reconnaissant ainsi deux Dieux distincts ; l'un créateur d'un monde supérieur, invisible, où règne le bien sans partage, l'autre auteur du monde d'ici-bas, du monde de la matière et du ma], et auquel le Dieu bon est tout à fait étranger. La question si controversée de tout temps, de Torigine du mal moral et du mal physique dans le monde, agitait à cette époque tous les esprits ; et le théosophe de la Perse se présentait comme fournissant la solution de ce grand problème.

Le gnostîcisme, qui était plutôt une thèse philosophique qu'une religion positive, rallia quelques intelligences d'élite, mais ne devint jamais une croyance populaire. Il s'éteignit bientôt dans les lieux mêmes qui l'avaient vu naître. S'ils'infiltraen Occident, sisaint Irénée et saint Jérôme nous le montrent sur les bords du Rhône et de la Garonne, on peut dire que ce n'est que timidement qu'il s'y produisit, sous la forme du Priscillianisme et de quelques autres sectes qui paraissent s'être attachées à faire revivre les pratiques d'un ascétisme exagéré prescrites par le gnosticisme plutôt que ses hautes spéculations métaphysiques.

La doctrine de Manès, au contraire, après avoir recruté une multitude de partisans, en Orient, gagna peu à peu le monde romain et s'y implanta solidement. Ces progrès sont attestés par les édits réitérés des empereurs, qui

prononçaient la peine de mort contre les Manichéens et par la polémique dirigée contre eux par les docteurs de l'Église contemporains, notamment par saint Augustin et le pape saint Léon I". Pourchassée et condamnée partout, cette même doctrine, toujours vivace, lit de nouveau explosion dans les x" et xi* siècles, sous la dénomination de Cathartsmej sur une foule de points de TEurope. Introduite dans le midi de la France, elle y eut pendant longtemps son foyer principal, jusqu'à ce que, cédant aux rudes assauts que lui livrèrent TÉglise et le pouvoir séculier, et aussi au mouvement des esprits entraînés par les progrès de la raison humaine, elle disparut tout à fait vers le milieu du xv* siècle.

On peut suivre à travers les âges et dans les lieux où elle fit irruption, cette hérésie manichéenne, toujours reconnaissable dans ses transformations et les appellations si variées qu'elle reçut, au caractère dualiste qui lui est propre et qui la distingue de toute autre doctrine.

De la Perse, oîi elle vit le jour, elle passa dans un pays voisin, l'Arménie et par l'Arménie dans l'Asie-Mineure, où ses adhérents, sous le nom de Pauliciens, retranchés dans la place forte de Téphricé, se rendirent redoutables aux monarques byzantins, qui durent les combattre et finirent par traiter avec eux.

La capitale de l'empire, Gonstantinople, ne tarda pas à en être infectée, et par suite, la péninsule hellénique et principalement les villes de la Thrace et de la Macédoine. Elle y fut accueillie par les tribus incultes, moitié païennes, moitié chrétiennes, qui étaient venues se fixer dans ces contrées, les Bulgares et les Slaves. Ceux de ces derniers qui l'adoptèrent prirent le nom de Bogomiles, nom composé de deux racines slaves Bog (Dieu) et mil (agréable à) ou bien (compatissant), comme qui dirait agréable à Dieu ou roàjel de sa miséricorde. Un historien des croisades, Guillaume de Tyr, nous a

DANS LE MIDI DE lA FRANCE 9

conservé le souvenir de la présence de ces sectaires dans la Macédoine, en 1 197. Les troupes de Boômond de Tarente étant arrivées sous les murs de Pélagonie, apprirent que cette ville était un repaire d'hérétiques ; elles Tassiégèrent et s'en étant emparées, elles y mirent le feu ; les habitants périrent tous par le fer ou dans les flammes (1).

Par rintermédiaire des Bulgares, le Catharisme fut transmis aux villes maritimes de laDalmalie, en rapports continuels de commerce avec les ports italiens de la côte opposée de TAdriatique. L'esprit de liberté qui animait alors les cités Lombardes et les désordres qu'entretenaient leurs rivalités réciproques, laissaient à Thérésie UB champ libre pour y pénétrer et s'y développer. Ses ardents missionnaires, marchands ou ouvriers, s'avançant jusque dans les vallées du Piémont, n'eurent qu'à franchir les Alpes pour la répandre dans nos provinces du midi ; tandis que d'autres, se dirigeant vers le nord, allaient en porter le germe en Autriche et dans le reste de l'Allemagne, dans la Flandre et les villes du nord et de l'est de la France (2).

Avant d'aller plus avant dans notre récit, il ne sera pas inutile de connaître les dénominations multiples, par

(1) Historia rerum in parlibus transmarinis gestarum ; II, 13, p. 91 de rèdition de TAcad. des Inscriptions et Belles-Lettres, infolio, Paris, MDCCCLIV.

(2) Cest la marche d'Orient en Occident que Bossuet (Histoire des variations des églises protestantes, Livre XI, chap. 1 & 26,) assigne à la diffusion du manichéisme ou catharisme et des sectes qui en sont une émanation. Quoique au temps où écrivait le grand évoque de Meaux, les monuments de rantiquUô ecclésiastique et ceux des littératures orientales n'eussent pas été mis en lumière, comme Us le sont de nos jours, il a néanmoins traité ce point d'histoire avec autant de sagacité que d'érudition et avec une précision et une netteté de vues dont n'approchent aucun de ceux qui se sont exercés, après lui, sur le môme sujet.

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lesquelles nos sectaires sont mentionnés dans les documents contemporains. Je tire cette nomenclature de Tune des notes que le récent historien des Cathares, M. C. Schmidt, professeur à la faculté de théologie et au séminaire protestant de Strasbourg, a consignées à la fln du deuxième volume de son ouvrage.

1* Cathares, qui est le grec xaGapdç, pur. C'est le nom que les sectaires se donnaient à eux-mêmes, comme voués à une continence, qui excluait même le mariage' et à. une vie de mortification et de pénitence des plus rigoureuse;

2* Publicani, populicani, populicants, terme qui peut être une altération du grec icauXix(avot, Paullkiani ou Pauliciens, et qui est avec celui de cathares, une nouvelle preuve de l'origine orientale du catharisme;

3* Patareni, Paterini, Patarelli ou patharistœ, en français, patarins (1);

4* Manichéens ou néo-manichéens, comme héritiers des anciens disciples de Manës;

5* Bulgares, Boulgres ou Bougres, le catharisme ayant eu dans la Bulgarie un de ses centres principaux;

6* Albigeois, parce que les populations de ce nom, furent dans le midi de la France les premières à s'initier à la secte, ainsi que l'affirme Etienne de Belleville, auteur du xa* siècle, qui entreprit de la réfuter. Ce nom prévalut dans la suite, et devint d'un usage vulgaire et général ;

V Haeretici, comme étant des hérétiques au premier chef, les plus pervers, les plus dangereux et les plus nombreux de tous. C'est le terme employé par les inquisiteurs pour signifier, d'une manière générique, les

^\) Cm moi o%iâtè encore dans le dialecte lanfruedocicn du rônum provençal aoiis la intmLpalari^ qui se dit des gêna sans aveu, lanfl fûu ni lieu du qui tii^nnent nne conduite désordoDuée,

DANS LE HIDI DE LA FHANGE 11

Cathares, à Texclusion de tous les autres dissidents qui pullulaient à cette époque.

M. C. Schmidt, loin de considérer les Cathares comme les continuateurs des enseignements de Manès, incline k croire que les dualistes du moyen-âge ont une origine indépendante des anciens dualistes de la Perse, et que c'est dans les pays slaves qu'il faut aller chercher leurs commencements. Je regreHe de m*écarter de Topinion de ce savant professeur. La preuve d'une filiation, sinon directe et immédiate, du moins très-rapprochée, résulte déjà de Fidentité, que j'ai signalée plus haut, de l'hypothèse fondamentale des uns et des autres, à savoir, l'antagonisme des deux principes coexistants, le Dieu bon et le Dieu mauvais, chez les anciens Manichéens et chez les Cathares ; Ormuzt (Ahoura Mazda), et Ahriman (Angro Maïnious), dans la religion de Zoroastre.

Une similitude ou une très-grande analogie de vues sur la création de l'univers, sur la provenance et l'action du principe du mal dans le monde, sur la personne et la mission du Rédempteur, un système d'exégèse biblique, le même des deux côtés, rejetant l'ancien Testament pour n'adopter que le nouveau, la division des disciples ou adeptes en deux catégories, les élus et les auditeurs dans l'école de Manès, les parfaits et les croyants chez les Cathares, un doublé enseignement, ésotérique ou secret, exotérique ou vulgaire, chez les uns et les autres, tout concourt à prouver leur commune parenté. La seule différence consiste dans la forme ou l'enveloppe extérieure que les idées religieuses ont reçue dans le Catharisme. Il n'a point celte riche et énigmatique mythologie, ce vaste et profond symbolisme particulier au génie de l'antique Orient, et dont le théosophe delà Perse s'est servi pour voiler ses conceptions. Le Catharisme a simplifié ce luxe d'images et d'allégories, ou du moins

il n*en a usé que très-sobrement, sans doute pour s*accommoder aux habitudes d*eiprit plus logiques qulntuitives des nations de TOccident qull voulait conquérir.

Cette démonstration d*identité, corroborée par celle qui se déduit de l'itinéraire que le Manichéisme a parcouru, ain<;i que nous Tavons vu, nous autorise à conclure que cette doctrine et celle des Bogomiles et des Cathares ne sont, au fond, qu'un seul et même système religieux.

Si en ce point j'ai cru devoir différer de sentiment avec M. Scbmidt, j*ai hâte maintenant de revenir à lui, en le prenant quelquefois pour guide sur un terrain qu'il a si bien étudié. Je lui emprunterai quelques-unes de ses données, me réservant de les compléter ou de les rectifier, dans le cours de mon travail, par celles que j'ai puisées moi-même dans des sources auxquelles il n*a pas eu accès (1). Je le prierai, en même temps de

(1) Ces sources sont :

lo Des tagments d'an registre de Tlnquisition de Toaloase, conservés aux archives départementales de la Haute-Garonne» et contenant les dépositions faites devant ce tribunal par les nommés Guillaume Carrière, Guillaume Foumier et la femme Raymonde Saurine. Ces fragments consistent en quatre feuilles de parchemin, détachées du registre en question pour servir de couvertures & des cahiers provenant du greffe de Tancien Sénéchal de Toulouse. Ils ont été publiés par feu M Belhomme, mais assez incorrectement dans les Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, t. VII, 3« livraison Quillet 1850} ;

2* Autres fragments dun registre de Tlnquisition de la môme ville, intitulé : Liber vitœ. Jadis en la possession de l'abbé Magi et passés postérieurement aux mains de feu M. Du Mègc, qui les a cédés en 1835 à la Bibliothèque Nationale, où ils existent aujourd'hui dans le Fonds latin n<> 9992. Ce registre était un recueil de sentences des inquisiteurs, dans le genre de celui qu'a publié Ph. de Limborch;

3" Procédures faites à Alby, copie de 1574. Ms. de la Bibliothèque Natiûiiale, provenant de Sain^Ge^main-des-Prés, F. L. n» 198jÛ;

BAKS LB MIDI DE hk fKAUCE 13

m'accorder pour les appréciations que je croirai devoir en tirer, une liberté que je m'empresse de reconnaître h Técrivain protestant. Au lieu de peindre nos sectaires avec des couleurs de fantaisie, et avec un parti pris d'avance d'excuse ou d'apologie, jem'attacheraià les représenter dans la réalité de leur vie religieuse et de famille, d'après les indications irrécusables des textes contemporains.

Nulle part le Gatharisme ne prit un essor plus rapide, ne s'établit avec plus de consistance que dans les provinces méridionales, dont Toulouse était la métropole; cette ville en devint le foyer le plus actif. L'hérésie fit des prosélytes dans toutes les classes de la population,

49 Registre des peines, reproduction photographique d'une ancienne minute des inquisiteurs. Bibl. Nat., F. L. Nouvelles acquisiUons, n» 139;

50 Ms. de la seconde moitié du xni« siècle, appartenant à la Bibliothèque publique de Toulouse, in-4» en fort papier de coton. On lit au premier feuillet de garde : Confessiones annomm 1U5 et fi46, coram fratre Demardo de Cawio^ inquisUore. Ce sont les déposiUons produites deyant une commission inquisitoriale, à la tête de laquelle était le dominicain Bernard de Caux, et qui fut chargée d'aller interroger les habitants des campagnes, dans le Lauragais, le nord du Carcasses et la partie sud de TAlbigeois. Les renseignements qu'eUe recueillit et qui sont consignés dans ce registre, nous révèlent, avec les plus curieux détails, la situation du parti cathare après la prise et la destruction, en 1244, de la dernière et de la plus importante de ses places de refuge, le château de Montségur, dans le comté de Commlnges. Je citerai ce registre sous le titre de : Liber confessionum, d'après la copie que J'en ai faite, U y a quelques années.

Je dois ajouter que J'ai eu recours aussi, comme Va fait M. Schmidt, à une mine très-riche de documents, la collection Doat, que possède la Bibliothèque Nationale. L'un et l'autre, nous avons eu à notre disposition l'analyse des pièces que contient cet Immense recueil, faite sur cartes par mon confrère M. Guéssard, pour une publication que M. Fauriel préparait et qui malheureusement «st restée à l'état d'ébauche ou de simple projet.

parmi les hommes des champs et les simples paysaDs, parmi les ouvriers des villes, comme dans les rangs de la bourgeoisie et surtout de la noblesse. Les seigneurs du pays, lorsqu'ils n'en faisaient pas profession ouvertement, restaient témoins inactifs et indifférents de ses ravages. Soit conviction secrète, soit calcul politique, ils en protégeaient les chefs ou ministres, leur donnaient asile sur leurs terres ou dans leurs châteaux, et les laissaient agir et prêcher en toute liberté. Les plus illustres familles comptaient un ou plusieurs de leurs membres parmi les affiliés.

S'il était permis de s'en rapporter à un chroniqueur manifestement hostile à la maison de Toulouse, Pierre des Vaux de Cernay, le comte Raymond VI aurait tenu dans deux circonstances des propos trahissant un croyant cathare. Un jour qu'il attendait des gens qui se retardaient, il s'écria dans un mouvement d'impatience: « On voit bien que c'est le diable qui a fait ce monde ; «.car rien ne nous réussît. » Une autre fois jouant aux échecs avec son chapelain, il lui dit : « Le Dieu de Moïse, « auquel tu crois, ne saurait te faire gagner ; quant à « moi, que ce Dieu ne me prête jamais assistance. » Des deux sœurs de Raymond Roger, comte de Foix, l'une, Esclarmonde, était /^ar/aiVe cathare ; l'autre s'était donnée aux Vaudois. Le jeune vicomte de Béziers, Raymond Roger, de la noble famille de Trencavel, le même qui périt misérablement dans une des tours de la cité de Carcassonne, empoisonné, comme le bruit en courut, par Simon de Montfort, le comte de Foix déjà nommé et le comte de Comminges, Bernard III, passaient pour suspects d'hérésie. Pour nous aujourd'hui, qui sommes placés à distance des événements et appelés à juger avec impartialité ceux qui y prirent part, c'est un devoir de nous demander si ce soupçon d'hérésie, considéré alors comme une note d'infamie, ne fut pas suggéré et aggravé

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par le rôle politique que ces princes et les autres seigneurs du Midi eurent à remplir pendant la croisade. Défenseurs naturels de leurs sujets contre les agressions sans trêve ni merci des barons du Nord, combattant pour l'indépendance nationale, ils durentêtre considérés comme les ennemis de TÉglise, dont les croisés se prétendaient les champions et les vengeurs.

Dans les contrées du Midi, les franchises municipales, une culture intellectuelle raffinée, une civilisation beaucoupplus avancée que dansle Nord, avaient développé un sentiment très-vif de liberté et un esprit d'opposition à tout pouvoir unitaire, à toute idée de centralisation religieuse ou politique. Une doctrine qui s'annonçait aux populations comme les affranchissant des redevances à payer à un clergé féodal, de l'autorité absolue que Rome imposait, et qui en même temps s'offrait aux âmes pieuses avec la double prétention de leur révéler le sens spirituel et caché de la parole évangélique, et de les conduire au plus haut degré de la perfection chrétienne, cette doctrine dut trouver promptement faveur et rallier de nombreux adhérents.

Cet entraînement était encore augmenté par le spectacle des vices et des dérèglements auxquels la société d'alors était livrée, et que malheureusement une portion du clergé partageait, par le contraste de la vie d'austérités et de pénitence qu'affectaient les apôtres de la secte, avec le faste et la vie mondaine de certains prélats. Pour ces intelligences du moyen âge, encore mal dégagées des traditions du paganisme, incapables de s'élever jusqu'à la conception du monothéisme pur, ignorantes ou oublieuses de ce que nous apprend la révélation chrétienne sur la chute ditpremier homme, et sur la réhabilitation de sa postérité par l'incarnation du Fils de Dieu, et le mérite expiatoire de sa mort sur la croix, le dualisme cathare expliquaitd'une manière facile à saisir^

lô LES ALBIGEOIS

satisfaisaDte en apparence, cet obscur problème de Torigine du mal, toujours insoluble pour la raison abandonnée à ses propres forces. Que Ton ne s'y trompe pas ; le manichéisme ne fut point ce ramas dldées incohérentes et de superstitions vulgaires qu'y découvre un examen superficiel ; il eut aussi ses théories spécieuses, son côté séduisant, puisqu'un desplusbeaux génies de TÉglise, un grand métaphysicien, saint Augustin, s'y laissa prendre et qu'il persista dans cette erreur jusqu'à trente-trois ans, c'est-à-dire jusqu'à l'âge oîi l'esprit humain a acquis sa maturité et toute sa puissance de discernement (1).

Les souverains pontifes qui occupèrent la chaire de saint Pierre, à partir de la seconde moitié du xii* siècle, douloureusement affectés du progrès de l'hérésie, entreprirent de la combattre en envoyant dans les lieux qu'elle avait envahis, des légats munis de pleins pouvoirs, en réunissant des conciles, en excitant le zèle des princes séculiers et des évoques. Vains efforts I La secte, dans le Languedoc, ne faisait que s'accroître et se fortifier. Le danger était immense. Dans ces âges où la religion était la base de l'ordre social tout entier, le Catharisme ne menaçait pas seulement la foi, mais encore la société civile et politique ; il en était la subversion. En prescrivant h ses fidèles, comme l'idéal de la perfection morale l/abstention ou la dissolution du lien conjugal, il abolissait la famille. Le Liber confessionum, d'accord avec tous les monuments de cette époque, nous montre presque à chaque page des jeunes filles, abusées parles enseignements des docteurs de la secte, désertant la maison paternelle, des femmes abandonnant leurs maris et leurs enfants, pour aller s'associer à l'existence vagabonde des

(1) Bossuet n*a pas manqué de faire la môme remarque, dans Bon Histotre des variations^ XI, 10, en s'appuyant des aveux de saint Aiîgustinlui-môme. (Contra Faustum manichœum, et Confess. IV, l,et 8uiv.)

DAIfS L& MIDI DE LA FRANGE 19

corps politique puissant, associéesà ses destinées glorieuses, que d'avoir une indépendartce précaire, cause incessante et irrémédiable de faiblesse et d'instabilité ; ou ce qui, dans une autre supposition, était inévitable, d'être rattachées, comme vassales, à l'Espagne ?(1)

Mais si dom Vaissète a raconté d'une manière à peu près suffisante l'histoire extérieure de la secte des Albigeois, c'est-à-dire les événements de la lutte du Nord contre le Midi et la révolution territoriale dont elle fut la cause ou l'occasion, il n'en est pas de même de l'origine et de la nature de ses doctrines. La métaphysique et la théologie de cette secte, ses rites, son organisation comme société religieuse, ainsi que la vie intime des populations qu'elle avait recrutées, ce sont là autant de points qui restent à éclaircir. 11 y a même encore aujourd'hui des personnesquinedistinguentpasnettement les croyances des Cathares de celles des Vaudois, et cependant ces dernières, inspirées par un esprit rationaliste qui rappelle le protestantisme moderne, sont l'antipode des spéculations mystiques, enfantées par l'esprit contemplatif qui domine dans le Manichéisme et dont a hérité la religion cathare. Je vais essayer de suppléer ici à ce que l'on chercherait vainement dans les pages du docte religieux que je viens de citer. ,

Ed. DULAURIER.

(1) Un auteur récent, M. Napoléon Peyrat, dans son livre ayant pour titre : Histoire des Albigeois et pour sous-titre: Les Albigeois et Cinquisition (2 vol. in-8<», Paris, 1870), a soutenu, au sujet de Textinction de la naUonalité méridionale et de la réunion de nos provinces à la couronne de France, une thèse diamétralement opposée à la mienne. Je ne connaissais pas ce livre à l'époque ou j'ai fait mon travail, mais je déclare qu'après l'avoir lu, je ne crois avoir rien à changer à mes appréciations dont la portée politique me paraît vraie et incontestable. Je persiste à regarder, sans abjurer mon patriotisme local, comme enfant du Midi, l'annexion de notre pays à la grande famille française, comme une révolution plus profitable que nuisible à ce que M. Peyrat appelle avec tant de complaisance et d'emphase, la patrie romane.

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