RELATIVES A L'HISTOIRE DE LA VIE DE MADAME DE POMPADOUR
A Monsieur bdmond de Concourt.
Moif CHER AMI, — c'est MES CHERS AMIS quB je dcvraîs pouvoir dire, si un destin cruel n'eût enlevé Julrs, en ses plus belles années, à rameur d'un frère, à Ta initié de tous ceux qui lui étaient familiers, à la passion qu'il avait pour les arts, au culte le plus actif dont il honurait les belles-lettres, -— mon cher ami, je lisais, à nouveau, il y a peu de jours, l'ouvrage excellent que vous avez consacré à l'histoire de la vie de madame de Porapadour. Nul ne me contredira si j'assure être d'avis qull n'a rien été écrit de mieux sur la personne de la Marquise, que jamais elle n'a été plus parfaitement mî>e èl Jour, qu'en aucun ouvrage d'histoire, de quelque nature qu'il Soit, sa jeunesse, son triomphe, ses goûts, ses essais dans les arts, son rôle dans les menées politiques, ses ambitions diverses, ses inquiétudes, ses amertumes, si^s défauts, son pouvoir féminin, tout ce qui fut sa vie, n'ont été mieux vus, plus justement compris, plus habilement exposés, plus véridiquement dépeints que flans cette belle étude parue sous le titre de « Madufuv de Pompadour, » par Edmond et Jules de Goncourt.
Relisant donc votre ouvrage, je me pris à me souvenir
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que dans le cours de mes explorations de lecteur et de chercheur de mamisaûts \aTiéSy j'avais recueilli, en divers temps et en divers lieux, au passage, quelques morceaux qui m'avaient paru offrir un intérêt particulier et qui pourraient trouver place, un jour ou Tautre, en un récit dont je ne prenais pas même la peine, alors, de définir la forme. Je viens de les rassembler pour vous les soumettre, et le Cabinet historique sera mon messager.
La prochaine édition nouvelle de votre ouvrage me marquera si je me suis mépris sur la curiosité qull m'a paru que je pouvais leur reconnaître. J'appelle surtout votre attention sur le dernier fragment qu'on poumit appeler « le Manteau Rouge de M. de ChoiseuL » — C'est un fragment dont la révélation vous oblige, car après la plus récente édition parue de votre « Madame de Pompadour, » après tant de recherches et tant d'explorations heureuses, c'est à vous que doivent revenir la peine et l'honneur de retrouver en des archives soit d'État, soit de famille, les papiers secrets enlevés à la Marquise expirante par M. le duc de Ghoiseul.
Un des épisodes le» plus ingénieusement combinés dans la vie de la favorite fut assurément celui de la conversion morale qu'elle feignit de faire pour avoir assez bon air devant la Reine très-chrétienne, dans le temps que la Marquise allait devenir Dame du Palais, nommée par lettre Royale.
C'était au mois de février 1756, neuf ans après avoir été déclarée maîtresse du Roi.
Pour que rien ne manquât à la rectitude du nouvel état de sa personne, la Marquise, pour qui l'amour actif du Roi s'était lassé, — l'habitude seule demeurant, —
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avait dû simuler un vif désir de rentrer en grâce auprès de Monsieur d'Étiolés, son mari. Maie M. d'Étiolés n'y pensait guères, emporté qu'il était, d'après ce que vous dîtes, mon cher ami, vers Mademoiselle Rem, au lendemain d'un emportement non moins galant vers la belle madame de Bellenaut. En tous cas, après l'abandon très éclatant que Madame d'Etiolés avait fait onze ans auparavant de la vie conjugale, des démarches personnelles vers l'époux eussent été singulièrement difficiles et embarrassantes . Le bon Père de Sacy, qui avait présidé à l'œuvre de la prétendue conversion morale, sans reconnaître qu'il n'avait été qu'un ouvrier habilement employé, en était venu, de toute bonne foi, à proposer à la Marquise le projet d'une lettre à son mari, où^ dans les plus beaux termes, elle montrait son repentir, demandait sa grâce et implorait la permission du retour. Rien ne manquait au bien dire d'une âme convertie aux choses divines, non moins que d'une femme résolue à la soumission d'épouse. Il était naturel que, recevant cette lettre. Monsieur d'Étiolés y répondît. Mais, en môme temps, il était important qu'il ne répondît pas d'une manière ou d'une autre — comme on dit. — 11 fallait, pour le succès du beau jeu de Madame de Pompadour, qu'il ne répondît que A'une manière, c'est-à-dire en refusant. Si, en effet, la manière eût été autre, quel piège de belle sorte la Marquise ne se serait-elle pas tendu à elle-même ! Il ne s'agissait donc que de se pouvoir prévaloir d'une preuve édifiante de l'intention marquéeetd'uneautrepreuvede l'obstacle rencontré pour y donner suite. Un expédient fut fort bien trouvé. « Pendant que la Marquise, — dites-vous, — était à recopier la lettre rédigée par le Père de Sacy, Soubise, le courtisan tout dévoué, se rendait chez M. d'Étiolés. 11 lui annonçait qu'on allait lui remettre, dans quelques heures, une lettre de Madame de Pompadour ; qu'il était
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assurément libre de faire ce qu'il voulait ; que l'on ne prétendait en rien forcer sa volonté, mais qu'on lui conseillait, en ami, de ne point accepter les offres de la lettre ; que s'il le faisait, il pourrait désobliger le Roi. Et craignant même que l'intercession deSoubise ne fût pas suffisante, Madame de Pompadour avait dépéché son ministre de confiance, Machaut, qui s'était transporté do Versailles à Paris pour obtenir du mari (dit le duc de- Luynes), « quil ne fit pas une 7*éponse trop embarrassante, »
Le jeu est donc complet, la comédie parfaite et la réponse fut d'autant moins embarrassante pour Monsieur d'Étiolés que, depuis le jour où il avait pris son parti de l'abandon de sa femme, il avait aussi pris l'habitude des consolations. M. de Soubise et M. de Machaut le trouvèrent donc tout à fait dans le goût d'admettre le repentir de Madame de Pompadour, mais aussi de ne point admettre la repentie.
Or, quel fut le texte de cette réponse, qui devait être faite dans la façon recommandée, pour ns pas trop embarrasser la femme qui l'attendait ?
C'est, mon cher ami, l'un des documents du portenotes que j'ai mis à part sous la rubrique de '< Pières dwei*ses relatives à la Marquise de Pompadour. » Je vous l'adresse textuel, copié sur l'original. Vous serez d'avis que jamais document n'a été mieux réussi, ni plus trompeur, et que si on ne connaissait, comme vous, par le menu, toute la confection do la comédie, on aurait pour M. d'Étiolés quelque admiration, on trouverait de l'éclat à la dignité de son caractère, on porterait aux étoiles la manière dont, parmi tant de courtisans, grands seigneurs un peu avilis, il avait conservé le sentiment de l'honneur blessé, bien que la blessure fût de la façon du Roi. Remarquez ce style, cette note juste, cette mesure dans l'expression, quoique hautaine, ce bel air dans la croyance au repentir, ce ton presque
de grandeur en se refusant à un accueil nouveau dans la maison de famille qu'on avait délaissée pour les palais de Sa Majesté.
A Paris le 6 février* i7o6.
le reçois Madame la lettre par laquelle vous mannoncés le retour que vous avés fait sur rows mesme et le dessein que vous avés de vous donner à Dieu. Je ne puis qu'estre édifié d'une pareille résolution. Je ne suis point estonné de la peine que vous vous fériés de vous présenter devant moy et vous pouves aisément juger de celte que je resentirois moy mesme. Je vouderois pouvoir oublier l'offense que vous m'aves fait. Vostre présence ne pouroit que men rapeller plus vivement le souvenir. Ainsy le seulparty que nous ayons a prendre Vun T autre est de vivre séparément. Quelque sujet de mécontentement que vous m'ayes donné, je veux croire que vous êtes jalouse de mon honneur et je !e regarderois comme compromis si je vous recevois chez moy et que je vécusse avec vous comme ma femme. Vous sentes mesme que les temps ne peuvent rien changer à ce que t honneur prescrit.
J'ay Vhonneur d'estre avec respect Madame vostre très humble et très obéissant servite»'r,