PARTICULARITÉS RELATIVES A L HISTOIRE
Le 9, Madame de Pompadour prenait possession de sa place et commençait son service d'honneur. . .
Et ce n'est point à dire que cette lettre de M. d'Étiolés devait être regardée comme une de ces pièces dont l'occasion fait toute l'importance. Voyez ce qu'elle devint et où elle passa.
Lorsque le marquis de Marigny, frère et héritier de la marquise, trois jours après qu'elle eût rendu l'âme, eût à connaître de la succession de sa sœur, il ne perdit point de temps à ne pas comprendre le parti qui se pourrait tirer de ce document épistolaire. Quoi de mieux, en effet, pour se préserver sans doute d'aucunes prétentions qui, peut-être, pourraient s'élever du côté de M. d'Étiolés, sur un point quelconque de la belle hoirie qui, tout entière, arrivait au marquis de Marigny, du fait de Jeanne-Antoinette, née Poisson, comme lui, de François Poisson et de Madeleine de La Mothe ?
Le marquis de Marigny, muni de la lettre, se porta donc chez M* Dutartre, notaire royal à Paris, et lui présentant le document original que M. d'Étiolés avait produit en si beaux termes, le 6 février 1756, pria ledit Dutartre de dresser la minute, dont voici la teneur :
18 avril 1764.
Aujourdhuy est compara devant les Coaseillers Notaires da Roy a Paris soussignés, Haut et Puissant Seigneur Abel François Poisson marquis de Marigny Seigneur de Montreuil aux Lyons, Vantelet, Vandières, Monthiers, Vicomte de Clignon, Lucy le Bocage et autres lieux, Conseiller du Roy en ses Conseils, Commandeur de ses ordres, Directeur et Ordonnateur gênerai des Batimens, Jardins, Arts, Académies et Manufactures Royalles demeurant à Paris en son Hôtel rue Saint-Thomas du Louvre, Paroisse Saint-Germain... Lequel a représenté et requis Dutartre l'un des notaires soussignés d'annexer à ces présentes pour estre placée au rang de ses minutes à la date de ce jour l'original d'une lettre écrite par Monsieur Lenormant à feue Haute et Puissante
Jeanne-Antoinette Poisson, Marquise Duchesse de Pompadour le
6 février 1756
Lequel présent depost a ete fait au dit Dutartre sous Texpresse condition de pouvoir retirer la dite lettre par mon dit Seigneur touttes fois et quant il jugera à propos, quoy faisant le dit M» Dutartre en demeurera bien et valablement deschargé dont acte requis et octroyé au dit Seigneur Marquis de Marigny. Fait et passé à Paris on Ihostel du dit Seigneur l'an 176-1 le 18 avril et a signé avec les dits notaires après touttes fois que la dite lettre a ete signée et paraphée enfin du dit Seigneur en présence de notaires soussignés.
POISSON, Marquis DE MARIGNY.
DELALEU. DUTARTRE.
Ce fut SOUS le couvert de Tacte ci-dessus que j'ai rencontré la pièce originale que je viens de produire. J'avais eu besoin de consulter des inventaires et papiers de tabellionage pour le travail que j*ai consacré à la révélation des manusa-Us qui composaient le Cabinet du duc de Saint-Simon. Le parcours de Tinventaire des minutes conservées en Tétude de M* Masson, successeur médiat de M' Dutartre, signala ce titre à mon attention : « / ^ avril i 764, Lettre déposée par Abel-Francois Poisson, marquis de Marigny. » M* Masson me fera Thonneur d'agréer mes remerciements pour la bonne grâce qu'il a mise à ne me point refuser de prendre connaissance des plus anciens documents du minutier de son étude.
On connaît et on a rendu publics beaucoup de Mémoires particuliers sur les choses du temps de Madame de Pompadour. Je suis persuadé qu'il s'en trouvera encore autant qu'il s'en connaît et qull s'en est publié. Si toutes les familles dont les ancêtres ont eu part aux choses de la Cour et au maniement des affaires de l'État,
22i PARTICULARITÉS RELATIVES A LHISTOIRE
regardaient aux papiers qu'elles possèdent, oubliés dans des coffres, délaissés au fond de bibliothèques ou d'armoires qu'on n'a plus ouvertes, remisés depuis des temps et des temps dans les coins et recoins obscurs de leurs résidences, on aurait chance de retrouver, en fait de pièces pour servir k Thistoire des mœurs et des affaires, nombre de choses intéressantes ou importantes, plus ou moins.
J'ai consulté dernièrement les Mémoires d'un Monsieur Dufort, devenu comte de Cheverny par l'acquisition qu'il fit du château et domaine de ce nom, que possède aujourd'hui la famille de Vibra ye. Ces « mémoires » sont à peine connus et ils n'ont été employés que pour quelques récils concernant le Blaisois à l'époque de la Révolution. Ils contiennent cependant des parties fort curieuses.
Ce Monsieur Dufort avait beaucoup connu la Cour de Louis XV, précisément depuis le moment où la faveur de Madame de Pompadour était dans tous ses feux^ jusqu'à l'époque de sa mort. Il avait la charge d'introducteur des Ambassadeurs, qu'il partageait avec M. de Verneuil, ayant succédé pour son compte au chevalier de Sainctot. Il était entré en fonctions en 1751. Ce fut lui qui présida aux cérémonies de l'entrée solennelle du comte de Kaunitz, ambassadeur de l'Impératrice-Reine, dont le rôle à la Cour fut si important pour les conséqoences qui furent plus tard, je veux dire, les articles ûa Traité de Versailles. Sans être fort homme d'esprit, et moins encore un écrivain de haut vol, M. Dufurt avait suffisamment de cet art de dire qui s'acquérait aisément dans le beau monde où il vivait. L'école qu'il avait faite était d'ailleurs fort bonne. Mis au culiège d'Harcourt, avec un précepteur, jusqu'à l'âge de quinze ans, il était passé de là dans sa famille, dont les ihefs voyaient ce qu'on était déjà convenu d'appeler le " tout Paris. » Monsieur son père était lié avec Voltaire,
avec l'abbé Desrontaines et beaucoup de savants, dont
Fontenelle, La Peyronie, . Tabbé Troublet. Madame sa
mère avait, à ses dîners du mercredi et du samedi, le
monde le plus brillant. Monsieur Dufort, le père, était
de ce sage avis que nulle école ne valait mieux pour
former le goût de son Dis. Le soir, à Thabitude, Madame
Dufort avait salon ouvert. Tous les parents étaient de
robe etd'épée, les Bouthillicr, les Caumont, le Président
Dupuis. le Président Feydeau, les Pelletier, M. Turgot,
le marquis de Crissé, le marquis de Tessé. Je débite
tout ceci pour vous présenter le fils, auteur ies Mémoires
que conserve, depuis quelques ans, la Bibliothèque de
Blois. «En les écrivant, — dit M. Dufort, Tancien intro-
« ducteur des ambassadeurs, — Je trouverai la peinture
« fidèle des gens avec qui j'ai vécu, tels que j'ai cru
« pouvoir les apercevoir et les juger. Le point de vue
« sera tel que les yeux de mon imagination me les aura
« fait voir. Je dirai tout, je peindrai tout, mes anecdotes
« particulières, celles publiques et secrètes que j'ai été
« à portée de voir, seront déposées fidèlement. »
Je n'ai pas seulement examiné et parcouru ces Mémoires, je les ai lus, j'ai pris de nombreux extraits, je pourrais même dire les meilleurs n^orceaux. (1)
Je citerai tout d'abord le portrait que l'auteur a fait de Madame de Pompadour. Ce portrait, trouve ici sa
{1 )M, Dufort auteur dos Ménwires dont je parle ici, et sur l'intérêt, la valeur et la provenanco desquels je disserterai amplement dans un autre article, était né le .3 février 1731, fils de Joseph Pierre Dufort et de Mademoiselle Soullet, fille du Conseiller de grand chambre au Parlement. Son grand'père Jean Dufort, mort en 1745, était de c^s vieux magistrats à perruque à la Louis XIV u simple comme la loi » dit son petit-fils. La famille était originaire de la Principauté de Turenne où depuis Tannée 1307, elle avait possédé la terre de Gorse. Le premier de ces Dufort établis à Paris avait été amené par le Duc de Bouillon et marié à une.Grandval, sœur du fermier général et fort grandement dotée.
CAM^IRT IIIST — 1880. wta. — l^
226 PARTICULARITÉS RELATIVES A L*HISTOIllE
place tout naturellement, puisque ce que je veux dire, en cet article, m'est uniquement inspiré par un passage des Mémoires entièrement consacré à Louis XV et à Madame de Pompadour. M. rintroducteur avait su, dès le début de ses fonctions, se m.^nager les bonnes grâces de la Marquise. 11 avait flatté son orgeuil en conduisant chez elle les ambassadeurs, dè^ le jour de la première audience que le Roi leur donnait. 11 avait donc chez elle facile accès et toujours bon accueil, et quand il parle d'elle, c'est comme d'une personne qu'il a fort connue et qui lui a voulu du bien.
« Mademoiselle Poisson^ femme Lenormant (dit-il) marquise de Pompadour^ que tout le monde auroit voulu avoir nour maîtresse, était d'une grande taille de femme, sans l'être trop. Un visage rond, des traits réguliers, un teint superbe, très bien faite, une main et un bras superbes, avoit des yeux plus jolis fiue grands, mais d'un feu, d'un spirituel, d'un brillant, que je nai vu à aucune femme, arrondie dans toutes les formes, comme dans tous ses mouvements. Elle venoit régulièrement toutes les semaines faire sa cour au diner de la /teine, de Mesdames, du Dauphin et de la Dauphins. Là, chacun mangeoit à part et en public. Alors, elle effaçoit tout ce qu'il y avoit de plus joli, et quoiqu'il y eut beaucoup de sultanes validés, il ne laissoitpas d'y avoir de très jolies femmes.
Tous les ans on bâtissoit à Compiègne, Son apppartement était au-dessus de celuy du Roi : maîtresse -arbitre, les ambassadeurs, excepté le Nonce, se rendoient chez elle après avoir été encorps avec l'Introducteur chez foute fa famille royale, IlsrempUmneiU cette étiquette tous les jours, et chez Madame de Pompadour ik n'y alloient que lorsqu'elle recevoit : c'étoit presque lot/S ks /ours ou le roialloit à lâchasse, La ville, la cour^ ttiut ^t* irouvoit réuni chez elle. Les arts, les talents, les Miences iuy rendoient hommage. Personne comme elle ne iiWfnt traiter quelqu'un comme il convenoit, avec une aisance
f/iû confondoit tous les rangs. Pour éviter toute étiquette^ elle éloit à sa toilette. M, le Duc d'Orléans fidèle courtisan causait^ rioit avec elle lorsqu'il séjour noit a la cour.
Elle protegeoit les arts. S'il y avoit un bijou fin^ une gravure de goût, une montre superbe, on lui rendoit hommage. On y dissertoit avec aisance, gaieté sans rien aprofondir. Un tour à graver des pierres montées par un artiste fameux attiroit dans une autre pièce ceux qui voulaient s'instruire.
Sa conversation gaie, aimable, étoit adaptée à ceux qu'elle tnterrogeoit , et avec les ambassadeurs elle en tiroit le parti le plus intéressant soit pour le pays, soit pour les arts et les propriétés du sol. , , »
Mais cela n'est que le hors d'œuvre, et le passage qui a le plus retenu mon attention présente un intérêt qui, bien que relatif, mérite d'être tout particulièrement signalé. Ce n'est point de la « grande histoire », c'en est môme de la très petite. Mais précisément, en histoire, où est la vie, où est la chose humaine, sinon dans les circonstances les plus personnelles ? Il s'agit ici de l'attitude de Louis XV à la mort de Madame de Pompadour. Fut-ill'indifférent et l'insensible presqueeffrayant que l'on a dit qu'il fut ? Le récit de M. Dufort témoigne tout autrement de l'attitude qu'on a partout donnée à. Louis XV, non-seulement dans le temps même que la marquise se mourait, mais au passage même de son corps, sous des fenêtres du palais, au moment où on transportait de Versailles à Paris le cadavre de l'ancienne favorite. Voici ce que vous-mêmes vous dîtes :
« Un mot sans cœur jeté sur le convoi qui cmpor- « tait la morte aucouvent des Capucines, fut toute « l'oraison funèbre que le Roi, las de sa servitude, donna « à Madame de Pompadour, cette femme qu'il dira un <c jour n'avoir jamais aimée et n'avoir gardée que pour « ne pas la tuer, w
228 PAntlClXA.RITÉS UELATIV£S A l'uISTOIRE
Op, écoulez ce que dit Monsieur Dufort, témoin des choses du moment. 11 me semble que son récit a bien de ta vérité et qu'on ne saurait guère inventer le fait par lequel il le termine. Le fragment est un peu lonsç, j'en enlèverai une diiçression anecdotique sur le caractère du Roi» qrii est tatità fait hors de propos et me tiendrai dans la Jimiie ^appartenant à cet épisode :
A Madame tk Pompadour quon avait cru hors d'affaire nmit en un^ fam&e convalescence et étoit retombée dans un état trh fûcheux. Le Duc de ChoiseuU^ la Duchesse de Choueuit lui/ éloient réellement attachés, et chose rare la reçonmtissanee qnoiquon en ait dit, étoit gravée au fond de $m% cœur, La imjociation de l'agrément de la charge (d'IntroduHeur) étoit heureusement terminée entre ses deux maladies, efje dois cette justice à sa mémoire que réellement elle avoit pn'n parti pour moi contre son frhe, en voulant tenir la pnntîle qu'elle tn avoit donnée et quelle avoit témoignée ctimùien elle étoii satisfaite que j'eus ce que je devais avoir,
J'éfois dam f habitude tous les lundis d'aller diner chez la /hiehessç de Proslin où toute la cour se trouvait ainsi que les nmùamjdeun qui voulaient ne pas partir pour le lever du Roi de si grand mat in.
Un mki de chambre, dans la seconde antichambre, dès que vnm mrivkz, vous invitait de la part de Madame la Duchesse à rester à soupm\ On faisait toujours son berlan àcinq,j'étois des hahftifh. On ne jouoit qu'au gros dix écus. Un valet de rhamttre mms changeait les écus sales contre d'autres qu'on avoit fait neitof/rr. On restait dans la nuit jusqu'à trois heures du malin, nlttrs ks non habituez s'en allaient; il ne restait que quelques dames de la Cour. Un jour la Marquise de Flavacourt voulut tirer les cartes; c'était la mode, on y voyoit ce qu'on vmifknt, et elle rencontra la mort de plusieurs personnes, . ei enfrai^tres celle de Madame de Pompadour, comme elle prètendùit avoir vu dans les cartes télevation de Cabbé de ff*-rtm. Cette phmnnterie devint à la mode, et sans me prêter
DE LA. VIfi DE MADAME DE POMPADOUR 229
à leur croyancCy je soutins que le marc de caffé, les cartes, enfin tous ces mauvais tours de gibecière se 7*eduisoient à quelques connoissances mathématiques de combinaisons, et que je devlnois comme eux. Cette plaisanterie amusa, tout V hiver, « Cependant la maladie de Madame de Pompadour empiroit ; te public a eu beau dire, elle étoit regrettée dans l'intérieur. Une longue expérience du caractère du Roy^ une hibitude des affaires qui luy avoit fait acquérir ce qui luy manquoity un goût raisonné sur les ai'ts^ Cémulation quelle donnait aux artistes en achetant tout ce qui en méintoit la peine, en secondant les inventions d'agrément^ en les payant ce qu'elles valoient, une société d'amis quelle s'étoit faite à la Cour plus par son caractère aimable que par sa place, le qrand art d'amuser un homme le plus difficile de son royaume à amuser parce qu'il avoit satiété de tout, qui' aimoit le particulier par goust et sent oit que sa place exigeoit le contraire y de sorte que dès quilpouvoit se dérober à la représentation , il descendoit par un escalier dérobé chez elle oh il truuvoit souvent de ses amis particuliers à elle et qu'alors il déposoit le caractère de droit. Toutes ces circonstances faisaient travaille)* toutes les têtes à Versailles. Le Roy pouvoit faire une nouvelle maîtresse, et son intérêt aurait peut-^sire été de culbuter les ministres et pour mettre des gens à elle en place. Des femmes qui, sans figure, avaient des prétentions, se remuaient. Elles prétendoient de supléer à la jeunesse et à ce qu'il leur manquait par leur esprit. Le Roy avoit son petit sérail Ainsi on ne poutwit prétendre à l'enlever à une vie que Madame de Pompadour luy avoit laissé contracter. Une s'agissait donc que de se mettre à la place de la marquise de manière
qu'on eut une représentation intérieure
. « Cette digression m'a empêché de venir au dénouement. J'an-ive donc à six heures du soir le lundi jour de la mort de la marquise^ chez la duchesse de Praslin, — elle étoit seule, toute la Cour étoit occupée, le duc et la duchesse de Choiseuil avaient leurs portes fermées. J'entre, et je trouve la Duchesse
230 PARTICULARITÉS RELATIVES A l'hISTOÎRE
en larmes. Cette douleur nétoil point jouée. Elle ine dit : Vous me voyez encore toute émue, et si vous étiez venu il y a une demie-heure, vous auriez partagé mon émotion : il y a une heure que j'aiapris la mort de Madame de Pompadour. Elle n'éloit pas mon amie particulière, mais Je n'avois nullement à m'en plaindre. Je me suis mis à regarder à travers la fenêtre les mouvements que cette mort occasionneroit , lorsque J'ai vu passer deux hommes avec une rivière. Plus ils se sont aprochez, puisqu'ils ont passé sous mes fenêtres, plus J'ai ru que c'étoit le corps d'une femme couvert seulement d'un drap et si succint que les formes du sein, du ventre, de la tête, des cuisses et des Jambes se prononçoient très distinctement. J'ai envoyé aux informations, C'étoit le corps de cette pauvre femme qui venoit de passer, et selon la loi stricte qu'aucun mort ne peut reMer dans le château, étoit porté à l'instant chez elle. Triste reste des grandeurs dont elle a Joui, Cette femme qui faisoit à son gf é il y a une heure faire fout ce qu'elle vouloit, est emportée une demie-heure après comme la femme du coin. Ce fut pour nous deux un beau chapitre de mnralitée qui fut détourné bientost pir la quantité de courtisans que cette mort attiroit à Versailles,
// n'y eut aucun changement t) la Cour, Le Roy quelque ûf/W^' quil fut, accoustumé </ se masquer, prit sur luy avec sa ftrrr accoustumée ; tout aux affaii^es, le vuide de son tfifweur fut diminué. Ses intimes seuls, son service seul s'en npi^rrfitmit, et quelque distrait quil voulust estre, une habitude si Itmgue ne pouvoii se reparer. Les soupers des petits apparft'mpfis tinrent, mais il n'avoU pu trouver une femme pour lier foutes les parties. Chaque femme de la société tachoit iiithitper le gand, si le Roy vouloit le Jetter, Mais rien ne lit y convenait, pej'sonne n'avoit droit à la même confiance, f hfufiplostt premier valet de chambre, étoit de service. Cou- Hmtii alors dans la même chambre que le Roy, un cordon de nftn nette passé dans son bras et tenant au lit du Roy était le xf'ffnali *'i ^^^^ /û wfiiV, le Roy avoit besoin de luy. Le Roy
dot^moit peu et se leva à l'instant pour se dérober même à son intérieur et passer dans son cabinet.
Enfin le jour de l'enterrement de la marquise arriva ^ le Roy par les ordres de quy tout se faisoit, savoit l'heure. Il étoit six heures du soir en hiver ^ et par un temps d'orage épouvantable, La marquise avoif par son testament décidé d'estre enterrée aux Capucines place Vendôme oh elle avoit arrangé un superbe appartement. Le Roy prend Champlost par le bras, Aîriré à la porte de glace du cabinet intime donnant sur le balcon, il garde un silence religieux^ voit le convoi enfiller l'avenue, le suit des yeux, malgré le mauvais tems et l'injure de l'air ok il avoit paru insensible. Rentré dans tappartement, deux grosses larmes coulaient encore le long de ses joues et ne dit à Champlost que ce peu de paroles: « Voilà les seuls devoirs que j'aye pu lui rendra » paroles les plus éloquentes qu'il put prononcer dans cet instant, »
Ne conviendrez-vous pas, mon cher ami, ainsi que je vous le disais, qu'il semble y avoir, dans les dernières lignes de ce récit, bien de la vérité? J'estime, en tous cas, qu'il vaut encore mieux pour Louis XV que ses yeux aient ainsi parlé. Il semble au moins qu'il ait été accessible, pour une fois, à quelque sentiment essentiellement humain.
Il vous paraîtra peut-être curieux d'entendre aussi le propre témoignage du Roi. A l'époque où je consultai les archives de Parme (1), il me fut donné communication d'une correspondance qui fut très-suivie entre Louis XV et son gendre Don Philippe, souverain du duché, celui qui avait épousé Madame Infante première. Je vis qu'à la date du 9 avril 1764, six jours avant que Madame de Pompadour ne fût plus, le Roi, qui la voyait fort malade, écrivit ceci à son gendre :
« J'accuse encore aujourd'hui la réception de deux de vos (1) Je fus aux archives de Parme en 1865.
232 PARTICL'L.VRITÉS RELATIVES A LHIâTOIRE
lettres. Celle que je n aurais du recevoir que jeudi est arrivée hier par un courrier de Gênes, Mes inquiétudes ne diminuent point et je vous avoue que fay très peu d'espérance d'un parfait refablissemenl, et beaucoup de crainte d'une fin que trop ^Visrlifune peui'vtre. Une connoissance de près de vingt ans et une amiiié stVre ! Enfin Dieu est le maître ^ et il faut céder a ((tuf ce guii vput * M, de Iiochechoua»*t aura appris la mort dp m femme aptm bien des souffrances. Que je le plains, s'il faimoil / . . . »
Certes, voila un Louis XV bien inattendu. « Une connoismnre de près de vingt ans, une amitié sitre, . . » Ce sont là des paroles d'un sentiment qui a souvent fait défaut à l'àiue du Roi. Et le « que je le plains, s'il Vaimoit ! » est presque le cri ému du cœur le plus sensible l Je regretto pour le Roi qull n'ait pas arrêté là son billet. Il n'en est rien, en elfet. et pour dernières nouvelles, il dit à son ^^eridrê : rt J arrive de prendre un gros cerf qui porloit grand dix, et nous y avons reçu plusieurs giboulées, chassées par un très grand vent qui représente celui de Tëquirioxe qui n'etoit pas venu dans son temps ; ne sachant rien du* plus, je prie Dieu. . . »
Le lendemain de la mort de cette amie de vingt ans, ce fut en ces termes, aussi émus que discrets, que le Roi muidala nouvelle à Tlnfant-:
.1 U'j pn>n^tif'nfe lettre vous aura appris pourquoy j e n'ay point n repQHfJri! aujourdhuy à de vos lettres. Toutes mes inf/ufefitdcs ne sont plus ; de la plus cruelle manière ; vous la thrith'rez aisément ,. , » Il est certain qu'il étaif difflcile au Roi (iVïi dire davantage à son gendre.
Que mni d îv.^nus les papiers de Madams de Pompadmir? Et i^iw papiers, je n'entends pas dire les actes, les
titres d'acquisition, de possession, de donation, de vente de biens meubles et immeubles, de contrats de finances, et toutes autres de ces choses écrites qui font les archives des notaires ou des régisseurs. Je veux parler des papiers privés, du recueil de la correspondance générale qu'elle a dû former, des feuilles intimes, des notes au jour le jour qui font carnet? Nulle femme, de son temps, n'a dû recevoir plus de lettres. Pendant les vingt ans qu'a duré son règne, avec quels ministres, avec quels secrétaires d'État, quels seigneurs grands courtisans, quels chefs d'Armée, n'a-t-elle pas entretenuune correspondance active? Avec quels artistes et quels écrivains n'a-t-elle pas entretenu de ces relations qui, nécessairement, ont dû produire d innombrables billets et lettres de plus ou moins d'étendue ? Qu'est devenue la correspondance du Roi? Y eut-il saisie par ordre verbal de ce môme Roi, au moment où la Marquise venait de rendre Vâme? Et cette saisie fut-elle pratiquée sans qu'il s'ensuivît un texte de procédure, ainsi qu'il est d'usage, même pour les cas dits d'État ?
Voici une déclaration qui jette un jour bien particulier sur le recueil le plus secret, évidemment, des papiers qu'elle avait encore, en son cabinet, au moment de mourir, le 15 avril 1761. Je l'ai rencontrée dans un des registres du fonds dit « de France », aux archives du ministère des Affaires Étrangères (nM>20, année 1764.) Le frère de la Marquise, le marquis de Marigny, serait Fauteur de cette déclaration, et il l'aurait placée dans le portefeuille devenu vide qui avait été le plus « confident» de tous les portefeuilles que s'était commandé Madame de Pompadour, et qu'il avait mis au rang des objets et souvenirs de sa sœur dans son cabinet, fort rich« en curiosités diverses. Comment cette note déclaratoire estelle arrivée aux archives des Affaires Étrangères ? Je l'ignore. Est-elle de la main même du marquis de
234 PARTICULARITÉS RELATIVES A l'îIISTOIRE
Marigny ? Fut-elle retirée de son cabinet lors de la levée du scellé qui dut être apposé sur les papiers conservés en sa maison, après sa mort, pour être examinés, en raison de la charge qu'il avait remplie jadis de Directeur et Ordonnateur général des Bâtiments, Jardins, Arts, Académies et Manufactures Royalles? Vous irez voir la note conservée dans le registre précité, et vous donnerez part de vos impressions. Je vous Tai dit, lanecdote est surprenante, c'est un Hbleau dé genre d'un vif intérêt, auquel le titre « Le Manteau Rouge de M. de Choiseul » pourrait être donné. Je viens au texte :
Déclaration du marquis de Marigny trouvée après sa mort dans son Portefeuille.
« Ce présent portefeuille et oit celui qui accompagnoit partout feue ma sœur Madame de Pompadour. J'ai remarqué plus d'une /ois qu il étoit extrêmement plein. Le i 5 avril 4 761, Jifir de lu mfr^t de Madame de Pompadour y M, le duc de Choiseuil quictoit ainsi que moi dans le petit cabinet a côté de la chambre oh mourut ma sœur prétexta qu'ilavoit une affaire pressée chez lui ; Je fus fort étonné de le twir revenir enveloppé cTun grand manteau de drap rouge, car alors il ne faisoit pas froid. Il avait ses raisons, ilvouloit emporter le portefeuille de ma sœu^. On vint m'avertir que ma sœur demandait à me voir, je passai chez elle, et quelque momens après, je rentrai dans le minnet parce qu elle avait envie de dormir, « Eh! où est titmc M, de Choiseuil, dis -je? On me répondit qu'il étoit encore chez lui pour affaire, mais qu'il allait revenir. Le portefeuille était emporté ! En effet, M, de Choiseuil revint avec le dit portefeuille vide sous son manteau, et profita (f mm moment ou f étais avec ma sœur pour le remettre oit îl Vavoit pris.
« Après la mort de Madame de Pompadour, on m'apporta k portefeuille en cet état, et je compris tout de suite h
DE LA VIE DE MADAME DE P03JrAD0CR 235
manœuvre du manteau rouge. Comme je savois que ma sœur lenoit dans ce portefeuille ce quelle avoit de plus secret, je crus devoir rendre compte au Roi, en le lui montrant^ de ce dont j'avois été témoin dans le cabinet ; le Roi we me répondit pas un seul mot. M, le duc de Choiseuil informé du compte que favofs rendu au Roi^ ne douta pas que je n eusse vu V infamie et la scélératesse dont il s'étoit rendu coupable, et dès lors il devint mon ennemi déridé. Ji n'y a rien qu'il n'ait fait pour me perdre.
Le silence affecté du Roi me fit un devoir de t observer à mon four y et je n'ai jamais parlé à qui que ce soit de l'aventure du portefeuille de ma sœur. Je me suis contenté de le garder dans l'état oU je l'ai trouvé et j'ai mis ceci par éaùl à telle fin que de liaison, 4 Versailles ce 30 décembre 1764,
Le Marquis de MARIGNY,
Que conclure de cette déclaration un peu furieuse de M. le marquis de Marigny ?
On peut assurément faire diverses conjectures.
M. le duc de Ghoi^eul a-t-il agi au nom et par ordre secret du lloi ? S'il fit ainsi, à peine sorti de la chambre (le Madame de Pompadour, c'est au Roi, qui devait impatiemment l'attendre, qu'il a dû remettre le précieux contenu du portefeuille si bien enlevé. Et, dans ce cas, il n'est guères supposable que Sa Majesté ait invité des tiers à connaître du détail, à dresser inventaire, à faire ouvrage d'archiviste, d'annotateur et moins encore de raisonneur. Il y aurait puérilité à penser qu'il ait pu en être autrement. En ce cas, dis-je, le secret est profond et la destruction certaine. Et, après le Roi, le feu dut être le dernier confident.
M. le duc de Choiseul a-t-il agi, de son propre mouvement, au nom aussi de la raison d'État? Il avait le pouvoir d'un premier Ministre, fort osé, et d'une curiosité