‹ Le Cabinet historique (volume 2)Chapitre 7 sur 240 · DE PIERRE RICHELET · texte numérisé non relu

DE PIERRE RICHELET

même ses billets, ou qu'il les confiât à ses élèves. Mais lamHnière changeait : cette fois il faisait de sa passion la plus chaste image, sachant bien que Louise ne lirait point seule : « Pourmoy, disait-il, « je vous jure que quand je serais (sic) frustré de « toutes mes espérances, etqueje vousverois en la « légitime possession de quelqu'autre, je vous ché- « rirais fSîVrj autant que je fais, et que si je ne vous « ayme d'une façon, je vous aymeray d'une autre, « c'est à dire en sœur. Je vous prie de me réci- « proquer, et de m'aymer en frère ; je ne demande « que cela à ceux qui nous persécutent. » (1)

Louise, non plus que ses parents ne firent point de réponse. Richelet se vengea de ce qu'il appe- Icdt une trahison, en contant à tout venant ses prétendues bonnes fortunes. Il alla même si loin, que la médisance des gens n'eut point la peine de doubler son dire selon Thabitude. Ensuite il reprit sa plume satirique, et composa sur le chirurgien et sa femme une épigramme versifiée dont le titre valait la plus cruelle insulte : « Satyre contre l'escargot sans coquille » écrivait-il, en visant les ennuis conjugaux de Garnier : et dans cette informe et indigeste épître rimée, sa vengeance accumula en trente ou quarante vers tout ce que le vocabulaire put lui suggérer de méchantes et grotesques invectives.

Cette fois le chirurgien se fâcha. Mais que faire?

(1) Arch. de la Prévôté de Vitry. Cette lettre est conservée au dossier : elle est sigûêe Richelet et porte un cachet.

Ricbelet avait rrîs s:I- £? fi:T>? transcrîpe son orirrre k VziZL i^ f-e? r'.Te^, zzl c^t-lIx la jeter chez Gamiera .i\ h-^r^e-?^ ir -:ii: : :n "z^rei'enqueletoot avait é;*? r'j^ ■:irr:i>er::ri.; ex^-i-tr. Eî lorsque Garnier s'tt^t é»?r*é c- z^-hi.;t, en i.'rlne place, que le pr.*.fe-5-ear av^'t f J: Irc:"p, e: qail saurait bien le retr«C'aver, Riv-hrlrt av5*; fr::irnîent r>?pondo : • Qa'il ai.'e ir -p 'jîa. e: jf? luy env..:e an coup de « pistolet, après cuoy je m'en^çerai, ce sera « une camp^sne à aj «uter stix deux autres. » '1)

PIqs tard il sut de b.:»une s-r-urce que deux élèveschirurgiens de Garnier s' tétaient montrés fort empressés à le des$er\îr auprès de leur maître : il lear déclara une guerre à mort, l'n soir il rencontra l'un deux, un sieur Hocquet, sur le pas d'nne porte, et, le prenant au collet, il le secoua rudement : « B... criait-il, je t'estranglerai ! Tu es « cause de tout cecy! » Une autre fois il se heurta à l'autre nommé Morin : « Mordieuî te voilà co- « quin, frippon, pendart, s*écria-t-il, je te feray « bailler les estrivièresî » Et comme Morin tout effrayé de cette sortie ne soufflait mol, le régent lui mit un poing fermé sous le menton en criant « Eh! mordicu! mordieu! » (2.

Ije pis était que toutes ces choses se passassent »ou» les yeux des élèves de Richelet. Ils en pre-

(1; Il nous a été impossible de savoir de quelles campagnes Richelet voulait parler ici. Ces paroles ont été rapportées par un témoin durant l'interrogatoire.

1i) Arch. de la Prévôté. Ibid. Dépositions des témoins.

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ncuent audace et criblaient de pierres et de tessons les apprentis de Garnier. Un soir de mars 1657, ils lapidèrent littéralement Morin dans la rue de Frignicourt, la plus considérable de la ville, à la porte même du collège. Pendant ce temps Richelet se promenait non loin de là sur la place de Notre- Dame, assistant paisiblement à la scène, sans autrement y faire attention que par des regards prudents jetés de temps à autre : « Et regardoit « lesdicts escoliers, et mesmcs quelque fois se « prenoità rire, haussant les pieds, pour regarder « plus aisément. » (1)

Le jeu dura longtemps et n'eut été la porte ouverte de Tune des maisons de la rue, que Télève chirurgien se fut difficilement tiré d'affaire. Seulement quelques-uns des persécuteurs ayant été pris, vendirent l'instigateur du complot, et le régent de la première classe dut comparoir par devant M. le Prévôt. Curieuse intrigue que celle que nous révèlent les témoins dans leurs réponses sincères! Cette fille abusée par la prosodie du tt maître de la science » , selon le qualificatif que se donnait Richelet lui-même (2) ; ce chirurgien, marchand, apothicaire, rebouteur et protestant ; les querelles politiques yt religieuses passées dans les relations journalières des habitants de la ville ;

(1) Ibid.

(2) Dans l'épigramme à Garnier, Richelet parle de lui sous ce titre de « maître de la science. »» Cette pièce de vers est aussi coDserrèe au dossier : elle est signée « Belzébuth . >

le clan des Réformés, celui des Catholiques, les coups de langue, les on-dit, et ces mille histoires, toujours les mêmes, que notre temps n'a point inventées, ni surtout perfectionnées. Richelet se défendit éncrgiquement, nia tout et voulut faire de son cas une cause religieuse. Du coup les Catholiques lui revinrent et il ne fut point condamné. Richelet oublia-t-il Louise? Il faut bien le croire après les scandales de la procédure ; néanmoins lorsqu'il fut devenu un homme célèbre, quand il connut Perrot d'Ablancourt, Patru, Tallemant des Réaux, et Despréaux, il était célibataire. Il avait gardé sa verve gouailleuse, ses mots à Temporte-pièce, et sa plume acérée qui lui donnèrent nombre d'ennemis acharnés et durables. Malgré les affirmations de l'abbé Joly, nous ne pensons guère que l'admiration de Richelet pour les Dijonnais ait jamais franchi de justes limites(l) : il gardait par devers lui le souvenir ineffaçable d'un brusque retour et s'en vengea par des vers. C'était sa manière ordinaire. Au nombre de ses ennemis de Paris il faut placer Furetière, un grammairien rival : Amelot de la Houssaye qu'il prit en haine à cause de Perrot d'Ablancourt : et surtout Vaumorière qu'il traita avec la dernière insolence. Dans toute la suite de sa vie agitée, il piqua ainsi de ci et de là les uns et les autres, malmenant les

(1) L'abbé Joly dans l'ouvrage que nous citons plus haut fait de Richelet Tami de M. Dumay, conseiller à Dijon et parent de M. de Courlivron.

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premiers magistrats avec le plus grand sans gêne (1), et cinglant vigoureusement les personnages d'importance moindre. C'est ainsi qu'il appelait Thomas Delorme « l'excrément du Parnasse François » et lui jetait ces vers :

Dans le siècle antique et moderne, Jamais sot ne mérita mieux, D'être poussé d'un coup de berne Jusqu'à moitié chemin des cieux.

Mais les inimitiés triomphèrent, et le déclassé demeura ce qu'il était à Vitry, un chercheur de position sociale. Un jour Despréaux avait parlé de lui à M. de Perrigny, gouverneur du Dauphin. Il s'en fallut d'une misère que l'ancien régent de la première classe de Vitry ne partageât les soins du gouverneur auprès du prince. Malheureusement on lui préféra Doujat, un protégé de M. Nicolaï, et Richelet rentra dans l'ombre. « J'admire l'inso- « lence de ces mots partager ses soins, s'écrie « Amelot de la Houssaye, comme si Richelet étoit « de rang et de mérite à avoir pu être le collègue « de M. de Perrigny? Comme si deux hommes « infiniment inégaux en naissance, en fortune, en « probité, en politesse et en suffisance, eussent pu « sympathiser ensemble ainsi que Sénèque et « Burrhus! » (2)

(1) En 1678, Richelet avait fait un voyage à Grenoble : il s'y moqua des savants qui se réunissaient chez le président de Boissieu. Les intéressés lui répondirent par des coups de b&ton. On comprend que cette anecdote paraisse plus vraisemblable après ce que nous avons raconté de Tesprit caustique de Richelet.

(2) Notes historiques sur Tacite^ II, p. 419.

32 LES « FRlK)NN£lt[£S »

« Richelet, dit-il ailleurs, (1) était le Calepin des

« lacquais et des g ! » Il n'était que trop vrai

que le régent n'avait perdu aucune de ses expressions familières et malséantes d'autrefois. La satire contre le chirurgien Garnier était remplie de ces obscénités et de ces mots orduriers, que lui reprochèrent plus tard les auteurs polis de la Cour. Le gaulois était demeuré le même dans les mots : quant aux actes il fut jusqu'à la fin l'homme violent que nous avons vu maltraiter et menacer de bonnes gens de province. L'abbé Joly rapporte que lors de l'apparition du Dictiomiaire François en 1680, publié par Richelet chez Widerhold à Genève, ce dernier fit porter un grand nombre d'exemplaires à Villejuif, pour de là les entrer à Paris en contrebande. Simon Bénard, le libraire de la rue SaintJacques, vendit le secret au syndic, qui fit jeter les volumes au feu. Widerhold fut si chagrin de cette perte qu'il en mourut. Le lendemain un inconnu poignarda Bénard au sortir de la messe, et jamais ne put être rejoint. Richelet était moins que personne à l'abri do pareils égarements, et s'il ne fut point inquiété, il le dut sans doute aux influences d'amis puissants. Enfin désabusé, vieilli et malade, il légitima par le mariage une union de longue date avec une jeune servante, qui le mit promptement au tombeau.

Richelet laissait une œuvre considérable : outre

(1) lbl(l.l,p,27-l.

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son Dictionnaire François^ et son Dictionnaire de Rimes j il avait un peu touché à la géographie, à l'histoire, à la critique littéraire (i), sans grande profondeur assurément, mais avec la verve qui caractérisait son genre. Coiffé de la perruque des hommes graves, il tenta de laisser ses traits à la postérité, mais il avait compte sans Amelot de la Houssaye, son détracteur implacable. Au lieu des vers louangeurs mis au bas de la planche où le grammairien se trouvait représenté, Amelot proposa les suivants :

A quoi bon nous faire parottre

D'après nature Richelel ?

Ce livre pour un fat le fait assez connoîlre,

Il devoit épargner l'argent de son portrait.

Henry Bouchot.

(1) Voyez le détail de ses ouvrages dans l'abbé Joly, Eloges de quelque* auteurs, p. 162 et suiv.

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