‹ Le Cabinet historique (volume 4)Chapitre 4 sur 170 · AVIS DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVIS DE L'ÉDITEUR

La librairie moderne, en ne vendant plus que des livres imprimés, a porté un préjudice plus grand qu'on ne sauroit dire aux études littéraires et à son propre commerce. Ce ne sont pas toujours les meilleures productions de l'esprit humain que la typographie met son honneur à reproduire. Les bibliothèques publiques sont encombrées de travaux iueâlimables, que leurs auteurs n'ont point eu le temps de coordonner ou les moyens de mettre au jour, et qui, s'ils étoient, comme au moyen âge, déposés en copies chez les libraires, trouveroient bientôt d'ardents acquéreurs et de judicieux éditeurs.

La question de décentralisation littéraire, si vivement controversée, et que tes congrès scientifiques ont pris la mission d'examiner, auroit quelque intérêt à ce que la librairie reprit cette branche d'exploitation. Les études historiques notamment y gagneroîent beaucoup. U littérature provinciale qui vise à quelque importance, a besoin de se retremper dans les traditions nationales, et il faut qu'elle puise désormais ses inspirations dans l'histoire même du pays, dans ses légendes, toujours si pourvues d'intérêt et de véritable poésie. Mais souvent cette ville qui fut notre berceau et que nous entourons d'un amour filial, ses souvenirs sont incertains, ses archives muettes, et des échos perdus ou peu sûrs sont les seuls garants de sa vie passée : et c'est encore à Paris, dans les dépôts publics, que le curieux investigateur est forcé de venir cherèher les éléments de l'histoire du pays qui Ta vu naître : car depuis longtemps les bibliotlièques, et les Archives nationales, dont le siège est à Paris, ont tout acquis, tout absorbé. Mais alors les déplacements prolongés et coûteux, les recherches pénibles, et, en Tabsence d'un guide éclairé, l'ignorance des sources, rendent le plus souvent toute véritable découverte impossible.

C'est pour parer autant qu'il est possib!e à ces inconvénients, et, comme le dit mon prospectus, pour venir ei aide aux travailleuri

de proyince, que j'ai conçu l'idée du Cabinet hiêiorique; et je supplie le lecteur de ne point supposer qu'en ceci je cède à la tentation d'une idée peu mûrie ou d'une fantaisie de circonstance. Par le temps que j'ai vécu en province, j'ai appris à connaître les privations et les besoins des gens de lettres éloignés du centre, et bien longtemps avant de songer, à l'exécuter moi-même, je révois et soubaitois avec ardeuf la double entreprise à la réalisation de laquelle je voue désormais mes soins, mes forces et mes instants.

J'ai commencé mes rechercbes, comme le font tous les antiquaires zélés, qui, rêvant une bonne histoire de leur pays, se croient capables de l'entreprendre, et dans ce louable but se mettent à la quête des faits. Ils commencent par rassembler leurs matériaux sans ordre, sans plan afrêté ; ils recueillent, ils entassent pièces sur pièces, ils se tiennent à l^fïïit des renseignements, ils interrogent les souvenirs, les traditions, ils feuillettent les vieux livres, les vieilles paperasses. Il leur semble qu'ils n'auront jamais assez de documents ; leur portefeuille cependant s'enfle à vue d'œil et bientôt regorge. C'est le temps où il faut mettre tout cela en œuvre. Alors surgissent les obstacles: il y a la difficulté du plan, le choix des matériaux, l'embarras des divisions; il y a l'ennui de tout dire et le regret d'omettre quelque chose ; puis viennent les distractions forcées, les travaux d'un autre genre, lé défaut de temps, et surtout la crainte de consacrer de précieux loisirs à des études que le goût public ne favorise pas assez. Tout cela refroidit l'historien, le détourne de son but, et les recherches si péniblement faites, les renseignements si difficilement acquis, les matériaux si dier payés, le fruit des voyages lointains, les esquisses commencées, les anecdotes curieusement recueillies, tout cela glt enfoui, oublié dans les car-tons. Heureux quand des déplacements forcés, des mutations survenues dans la position sociale, ne font pas abandonner à des mains totalement ignares, ou sans curiosité, les si précieuses ébauches! Voilà le sort des travaux d'une infinité de gens de lettres, et surtout de la plupart des antiquaires qui étudient avant tout pour leur propre et unique satisfaction.

Comme tant d'autres, je m'étois composé un portefeuille de matériaux pour l'histoire de chacune des provinces de notre ancienne France. Mais comme tant d'autres aussi, j'en suis venu à désespérer de pouvoir jamais fondre en un seul corps d'histoire mes nombreux documents. Puis, si heureuses qu'aient été mes recherchés dans les bibliothèques départementales, que devenoiei^t mes découvertes en^ présence de l'immense amas de matériaux recueillis sur le même

GHAMPAGnE. 8

sujet par les Dupuy, les Gaignières, lesDuchesne; par Docange, Tabbé Le Bœuf, Dom Grenier, Fonlette, Fontanieu, La Ravallière et tant d'autres? matériaux encore inédits, encore inconnus à la plupart des gens de lettres, et fermés surtout aux inresligatlons de la province ! ' •

Ce n'est point ici le lieu de rechercher par quelles voies tant de trésors se sont accumulés sous la main centralisatrice du gouvernement. Il est certain qu'ils ont été réunis dans des vues libérales et conservatrices. Qu'on juge, en effet, par ce que Ton a perdu, de tout ce que cela seroit devenu en province, au milieu des trouilles et des agitations de nos soixante dernières années. D'ailleurs, qui l'ignore? ces acquisitions sont restées la propriété de la France entière : c'est le bien, le patrimoine de tous les amis des lettres ; seulement les hommes de la province peuvent se dire : est-on réellement propriétaire d'une chose dont on n'a pas même l'usufruit ? et pour l'immense majorité des curieux, n'y a-til point impossibilité d'y prétendre la moindre part?

Il est bien vrai que le gouvernement, et, sous son impulsion, MM. les administrateurs des dépôts publics, se préoccupent sérieusement de l'idée d'appeler la France entière au bénéfice de tant de ' richesses, et que des inventaires, des catalogues se préparent, qui mettront un jour le public au courant de toutes choses ! — Mais ce n'est rien hasarder que de prédire que le jour d'une lumière complète est encore éloigné, et que, ces travaux même exécutés, il restera toujours pour les littérateurs éloignés de grandes difficultés à vaincre, ne fût-ce que pour la communication et la mise en possession des matériaux utiles. J'ajoute que l'impossibilité, de tout cataloguer^ de tout décrire, laissera dans l'ombre une foule de pièces et de documents qui semblent avoir peu d'importance dans un inventaire général, et qui souvent sont d'un immense intérêt pour ^histoire et la monographie d'un pays.

Notre pays, en France, a cela de remarquable entre tous les autres de l'Europe, qu'il s'y trouve à peine un hameau qui n'ait ses singularités historiques. Ici c'est une origine antique qui se perd dans la nuit des temps et qu'attestent d'irrécusables monuments; là, des constructions romanes, une église gothique, uil château féodal; ailleurs un événement capital, un fait d'armes, une naissance illustre ; partout de curieuses et louchantes traditions. Ce n'est pas seulemeut dans les archives de la mairie ou du département, dans les sourenirs et les traditions des habitants qu'il faut aller chercher l'histoire d'une localilé; cette histoire, qu'elle se circonscrive à un étroit territoire

ou qu'elle se lie aux annales du pays, a souvent ses titres les plus précieux, les plus authentiques, égarés au loin. — Les relations que depuis vingt années j'entretiens avec quelques-uns de MM. les bibliothécaires des départements, la bienveillance de MM. les conservateurs des grandes bibliothèques de Paris, me donnent l'espoir de fournir sur chaque ancienne contrée de notre pays plus d'indications historiques que n'en ont jamais contenu leis catalogues et les recueils jusqu'ici publiés.

Le but principal de cette Revue, je ne puis trop le répéter, est de fournir des indications pour l'histoire provinéiale de la France. Le P Le^.ong, dans sa Bibliothèque hiêtorique, a rendu d'inconteslables services; mais depuis la publication de ses cinq volumes in-fol. (1768-78), les dépôts auxquels il renvoie, pour la partie des manuscrits^ ont été dispersés ou transformés, et ses indications sont aujourd'hui comme non avenues, — quant à l'usage pratique.

Le catalogue des manuscrits des grandes bibliothèques européennes dressé par Hœnel, est également insuffisant, malgré son incontestable utilité; il donne notamment une médiocre idée des richesses bibliographiques de notre pays; la partie historique y, est à peu près nulle —Quant au catalogue général aujourd'hui en voie d'exécution à la bibliothèque impériale, la plus intelligente et la plus active direction sous laquelle se préparc cet immense travail ne fera point que les énormes volumes qui en sortiront soient par cela même d'un usage économique et facile. D'ailleurs la nécessité de tout comprendre et de tout indiquer fera sacrifier bien des choses de détail, et c'est précisément ce détail auquel je veux surtout me consacrer. Souvent en effet tel document de quelques pages, — que le catalogue général ne pourra citer parce qu'il fait partie d'un recueil que l'on se contentera d'indiquer sommairement , — sera cependant d'un grand intérêt pour l'histoire de telle ou telle localité ; c'est à le mettre en relief que je donnerai principalement mes soins. Puis, la bibliothèque impériale, bien que le principal point de mes explorations, n'est pas le seul dépôt que je doive mettre à contribution. Mes recherches sur divers points de la France me permettront d'autres récoltes dont profitera ce recueil.

Pour augmenter l'intérêt de mon catalogue, je le fais précéder de quelques petites pièces peu connues, inédites et relatives à l'histoire des pays dont je publie la bibliographie. Cette sorte de revue rétros pective offrira un ensemble de documents curieux qui conservera toujours sa valeur et son intérêt.

HEVUE TBIMESTRIELLE.

Page 1