MÉMOIBE DE M. DE CAMPREDON
officiers qu^il écoutoit le plus, et qui ne pouvoient s'avancer que par la continuation de la guerre, et du butin dont la nation est naturellement avide, m'assuroient que toutes les démarches tendantes à la paix avec 1*^ czar, ou à la générale, qui mettroient les amis secrets de ce dernier en état de le secourir, seroient entièrement inutiles; la manie du déthronemeut qu'on représentoit à Charles XII comme le qomble de la gloire, s*estoit si fort emparée de son esprit que rien au monde ne seroit capable de le détourner du dessein qu'il avoit formé de traiter le czar comme il venoit de traiter le roy Auguste.
En efiet, Charles XII, au mépris de sa véritable gloire, des intérêts de sa couronne, et des avantages de la dernière importance qu'il auroit pu se procurer, en suivant le party que la bonne politique, la saine raison, l'augmentation de ses États auroient dû luy faire prendre, ne suivit que l'emportement de son inclination pour la guerre, sans autre objet réel, que le plaisir de la continuer; il s'accomoda avec l'empereur; les grosses sommes d*argcnt que milord Marleboroug répandit à quelques ministres et parmy les officiers, rendirent sa négociation efQcace ; et dès que la saison le permit, l'armée suédoise se mit en marche, au mois de may 1708, chargée des contributions énormes qu'elle avoit exigées de la Saxe (elles se môntoient à seize millions d*écus)« et qui devinrent la proye des Moscovites à la bataille do Pultawa , dont la perte ruina entièrement l'armée suédoise et obligea le roy de Suède à se réfugier chez les Turcs, près de Bender, où il établit un camp des ofiiders qui l'a voient suivi, et de ceux qui l'avoient joint dans la suite au nombre de trois mille tant Suédois que Valaques; il fut enfin forcé de se rendre prisonnier, après s'estre deffendu en désespéré, de chambre en chambre, dans la maison qu'on luy avoit bâtie à Warnitza, et où les janissaires avoient mis le feu, ainsy que tout le monde l'a sçù.
Cette étrange extrémité ne le rendit ny moins obstiné, ny
plus traittable. Conduit prisonaier à Andrinople, au mois d*avril 1715; le grand visir, qui s*y trouvoit alors, luy fit faire des offres avantageuses de la part du grand seigneur ; qu'il estoit nécessaire qu'ils eussent ensemble une conférence dans laquelle ils pourroient convenir des moyens de retourner avec dé<:ence dans ses États. Charles XH la refusa sur la difficulté du cérémonial, prétendant recevoir le grand visir au lit, où il resta une année entière, plustost que d'altérer en rien le cérémonial auquel il s*estoit fixé. Tant de hauteur, jointe au souvenir de la déposition du précédent visir, indisposa entièrement celuy-cy ; il fil conduire le roy de Suède à Demirtocca (Démirtash), où il resta jusqu'au 1" octobre, presque toujours au lit, ou feignant d*y estre, par les raisons qu'on vient d'expliquer, en attendant le succès des sollicitations et des intrigues de MM. Poniatowsky et Grothusen, ses ministres à Constantiuople.
Le grand visir les rendit inutiles; mais nul événement ne fit impression sur Charles XII; il s'amusoit à faire des règlements d'exercices et de discipline pour ses troupes, pour l'administration de l'intérieur de son royaume, et des différents tribunaux qu'on nomme en ce pays la collégeie, aussy tranquillement que s*il avoit esté paisible à Stockholm.
Le roy Stanislas, chassé de Pologne, qui étoit party pour l'aller trouver à Warnitza et luy faire connoître la nécessité de venir an secours de ses États attaqués de tous costés, et à la veille de succomber sous les efforts et le nombre de ses ennemis, fut arrêté à lassy, capitale de la Moldavie Charles XII ne fut pas plus sensible à ces représentations qu'aux prières de la reine, sa grande mère, des princesses, ses sœurs, du Sénat, qui luy avoienl dépêché plusieurs personnes dans la mesme vue, avec un plan circonstancié de l'extrémité où tout estoit réduit en Suède, sans argent, sans troupes, sans alliés, sans chefs d'autorité pour sa défense, en un mot sans aucune ressource , sa longue absence les ayant touttes épuisées. Le
MÉMOIRB DB M. DE GÂMPREDON. 85
baron Lieven, maréchal de camp, le dernier qui luy fut envoyé à Demirtocca, homme facétieux, mais qui sçavoit avec esprit dire les choses les plus hardies en plaisantant, ajouta qu'il estoit à craindre que les peuples ruinés, presque sans hommes pour cultiver leurs terres, et pour marier leurs filles, déses«> pérés de se voir exposer à la tiranie des Moscovites, ne se portassent enfin à d*étranges extrémités, peut-estre à demander un autre maître pour les defiendre. Ce dernier trait n'estoit p9s sans fondement ; la duchesse de Hoistein, femme ambitieuse et intriguante, que le duc, son mari, avoit flattée de l'espérance du thrône, le luy avoit montré en perspective par toutte sa conduite, soupçonnée avec fondement du dessein de faire périr Chartes XII dans les exercices violents et périlleux où il avoit entraîné ce jeune prince, sous le prétexte des divertissements occasionnés par son mariage ; la conjoncture réveillant cette idée, la duchesse de Hoistein, veuve et maîtresse de ses actions, s'estoit ménagé un party, et il estoit soutenu par les promesses de TAngleterre, qui vouloit, à quelque prix que ce fust, vaincre les obstacles que la fermeté du roy de Suède apportoit à ses desseins et à son commerce; ces promesses, dis-je, que ce prince n'ignoroit peut-être pas, avoient engagé la duchesse de Hoistein à prester l'oreille à la négociation d'une élection en sa faveur, et ce nom seul d'élection flattoit extrêmement la pluspart des grands et du peuple; mais la mort de cette princesse, arrivée peu de temps après, fit évanouir ce projet, et Charles XH répondit à M. Lieven, sur le mesme ton d'ironie, que si la reine, les princesses, ses sœurs et le Sénat estoient fatigués du soin des affaires de son royaume, il envoyeroit une de ses bottes à Stockholm pour les gouverner.
L'offre du roy de France de l'y faire transporter par quatre vaisseaux de guerre que S. M. avoit à Constantinople, ne fut pas plus efficace; ce prince, obstiné à vouloir revenir à la teste d'une armée turque, méprisa tout, sans réfléchir qu'après ce
qui s*69toit passé à ta bataille de Pultawa il n'avoil rieo à espérer de la Porte, qui put répondre à ses idées, aussy fut-il obligé de partir avec deux de ses ofliciers de Demirtocca et déguisé, pour n*estre point reconnu dans les États de Feropereur, qu'il traversa avec tant de dilligence, qu'un de ses officiers resta en chemin. Il arriva à Strabalzaud le 22 novembre 1714, an grand étonnement du comte Dukert. gouverneur, qui ne le reconnut qu'après avoir quitté la perruque qui servoil à son déguise* ment. Cette place, la dernière qui restoit à la Suède, en Poméranie, estoit assiégée par les troupes des rôys de Danemarck et de Prusse ; elles s'emparèrent de Tisle de Rugen le 17 novembre 1715, malgré la résistance extrême des Suédois, et les actions de courage les plus inouïes de la part de leur roy : à la dernière il reçut une balle de fusil dans la poitrine, ce qui ne l'empêcha pas de rester à cheval jusqu'au soir qu'il fit sa retraitte dans Strhalzund; heureusement c'étoit une balle morte qui s'étoit arrêtée sur une coste; il Tavoit arrachée luy-mesme, et ce ne fut qu'après que son chirurgien eust sondé assez long* temps la playe qu'il tira en badinant la balle de sa poche, et luy dit qu'il ne l'avoit pas cherchée où elle estoit.
Enfin la place estant réduite à l'extrémité, Charles XII s'embarqua le 20 décembre 1715, sur un mauvais batteau, et à travers les glaces gagna la Schone, où il fixa son séjour à Louden jusqu'en l'année 1718, qui luy fut si fatale. Quelque temps avant le départ du roy de Suède, M. le comte de Croissy, ambassadeur du roy, s'estoit retiré à Hambourg, n'ayant pu le disposer à aucun accommodement, ny ses ennemis à des conditions modérées, leur venant d'une médiation qui leur estoit d'autant plus suspecte, qu'ils ne pouvoient ignorer que l'intérêt de la France ne pou voit compatir avec le dépouillement total des possessions de la couronne de Suède en Allemagne qu'ils avoient résolu. D'ailleurs, le comte Weling et le baron Goêrts traversoient sous main les négociations de M. de Croissy
MÉHOtRB DE M. DE CAMPREDON. 87
par des vues particulières , quoyqu*antagonistes sur tout le reste, et se dîsputaul la confiance du roy de Suède : en quoy le comte Wellng fit Tépreuve de ce qu'il avoit dit de Goêrts, que s'il avoit deux hommes comme luy, il se feroit fort de tromper tous les princes de l'Europe. Ce dernier 1 emporta, et par son ascendant sur Tesprit de son nouveau maître, il sçut si adroite^ ment flalter sa passion pour la guerre par les projets que le public a sçù, et rendre le Sénat avec tous les autres ministres 8mpects,qu'il le conduisit enfin à sa perte : après avoir plongé son royaume dans la plus affreuse mi.^ère, il en fut la juste victime, et mourut sur un échafault, protestant qu*il n'avoit rien Mi que par les ordres exprès du roy de Suéde : et ça esté la seule raison que ses partisans ont pu alléguer pour sa justificatioti. Lorsque M. le duc d'Orléans, régent, fut inft»rmé de l'arrivée du roy de Suéde dans ses États, il luy envoya M. le comte de la Marck en qualité d'ambassadeur extraordinaire; comme il est homme de guerre et qu'il possède tous les autres talents désirables dans un habile ministre, aucun n*estoit plus propre que luy à faire entrer ce prince dans les vues de M. le régent. Les générales avoient pour objet de faciliter un accommodement qui, remplissant les désirs du roy d'Angleterre, conservât à la couronne de Suède quelque considération en Allemagne pour servir au moins de motif plausible au renou» Tellement d'alliance avec cette couronne , et cette alliance devoit estre cimentée par le mariage de madame la princesse Agiaé d'Orléans, sœur du régent, et depuis duchesse de Modène. — L'arrivée de cet ambassadeur rendoit ma présence en Suède peu nécessaire, ma santé sWoit fort dérangée par un séjour de dix-neuf ans dans ce rude climat et la mort de mon père m'appelloit nécessairement en France; j'en demanday et obtins la permission, après avoir donné à M. le comte de la Marck les éclaircissements qu'il désiroit,— ^ et j'arrivay à Paria au mois de novembre 1717.
ARMORIÀL DE FBA1<IGB. 89