‹ Le Cabinet historiqueChapitre 10 sur 162 · VIII. — LE BAhON DE TRENCK · texte numérisé non relu

VIII. — LE BAhON DE TRENCK

Si quelqu'un eut jamais à se plaindre du sort et de sa mauvaise étoile, c'est sans contredit ce pauvre Trcnck. Tout le monde a lu et connolt les mémoires- qui portent son nom, qui parurent en 1789 traduits par Le Tourneur, et qui mirent parmi nous son portrait et ses aventures à la mode. Victime éprouvée du despotisme, le malheureux Trenck après les plus cruelles et les plus singulières vicissitudes, ne put résister à l'idée de venir en France où le cri si répété : Mort aux tyrans l'atliroit naturellement. Il paroît qu'il y fut même appelé par le parti qui dominoit alors et qui, à peine débarqué, le laissa croupir quelque temps dans la misère. Mais là ne se dévoient pas borner les Infortunes du pauvre baron, homme de courage et de talent sans doute, mais sorte de capitan plein de jactance et de forfanterie. Il apportoit aux frères et amis sa haine du despotisme et des prêtres, son expérience et ses talents militaires; on feignit (les Prussiens vendent d'entrer en Champagne) de le prendre pour un espion ! Trenck l'espion du roi de Prusse ! C'étoit tout amplement absurde. — Trenck fut enfermé à Saint-Lazare, et conduit à la guillotine, côte à côte de deux autres ict regrettables victimes, Roucher et André Chenier, le 7 therr, (14 juillet 1794), deux jours avant l'exécution de Robespierre. Veid un échantillon du style quelque peu grotesque du pauvre baron.

11 y à longtemps que j'ai arboré l'étendard de la liberté et lutté eonto le despotisme avec une hardiesse et un succès sans

ïj&\ dans ma patrie. Mon histoire est connue, et mes action et mes ouvrages littéraires parlent pour moi. J'ai prouvé que je buis le champion le plus déterminé pour le droit des hommes. Les persécutions les plus atroces m'ont enûn fait quitter mes foyers pour me présenter au tribunal des hommes libres, armé de pied en cap, pour mériter des suffrages.

Ma renommée, acquise tant par l'épée que par mes connoissanccs et souffrances , m'a donné un rang entre les Voltaires et Bélisaires de l'Allemagne. Las, enfin , de braver les tyrans, les prêtres, les aristocrates, me voici en France pour coopérera leur destruction, (l'est ici où je veux me faire valoir. J'ai lorgné de loin avec pénétration , et je saisis le moment critique où tout honnête homme doit voler à votre secours.

Me voici donc tête levée, sans masque, sans rescrit quelconque, bras, cœur et volonté libres, pour me rendre digne de votre confiance. J'ai joui à Vienne d'une pension de 1,500-florins, et à Berlin de 1,800 florins, qui me sont déjà rayés. Ma terre en Autriche me rapporte 4,000 florins. J'ai abandonné mon épouse chérie avec huit en fans aux insultes les plus atroces, et je risque la troisième confiscation par mon enthousiasme pour le droit des hommes ; je suis même menacé d'être exécuté en effigie.

11 n'y a donc que le/levoir de père qui me gêne et qui me fait raisonner. J'espérois que mes productions littéraires sufflroienl pour mes besoins en France, ayant trop d'ambition pour être à charge avant d'avoir été utile ; mais , après avoir dépensé 5,000 livres de frais, je n'ai que sept abonnés! Voici les premiers cahiers qui ont paru : faites-les juger par des juges compétens et décidez si vous les trouvez dignes d'être répandus dans les départeinens : je m'offre de les parcourir en personne pour instruire les égarés, et je m'aboucherai avec vos généraux pour leur communiquer mes plans et connoissances acquises dans l'art militaire. C'est votre protection qui me fran-

chira le chemin pour déployer mes talens et pour établir ma fijpille en France. L'organe d'une plume et d'une bouche accréditées vaut , dans ce moment critique , plus que les armes et la guillotine. Mes amis de Vienne et de Berlin m'ont averti que les espions des tyrans ont reçu l'ordre de veiller sur mes pas à Paris et de tout faire pour me contenir dans l'inaction. Me voici , depuis quatre mois , où j'ai déjà essuyé les suites de celte manipulation politique. Je m'adressai de Hambourg , par le- citoyen Cehoc , aux ministres le Brûnn et Bournonville ; la réponse étoit : « De presser mon arrivée , que je serois reçu à » bras ouverts et qu'on se servirait de mes lumières. »

J'abandonne toute ma fortune , j'arrive. Mais on m'a berné d'un jour à l'autre , et j'observai au premier moment que ces messieurs n'étoient pas républicains.

J'ai fait ce voyage sur un vaisseau hambourgeois , muni de passeports françois et danois; j'ai été pris par un corsaire anglois en route ; j'ai échoué avec lui ; j'ai regagné mon vaisseau, et j'ai été pris par un armateur françois à l'entrée du port du Havre : mon équipage et mon argent y sont encore arrêtés contre tons les droits des gens , et je suis sans ressources à Paris. Ma situation est donc très-malheureuse dans ce moment , et je crois mériter un sort plus favorable. J'espérois trouver au moins en France ce que j'ai sacrifié en Allemagne ; j'en suis la dupe jusqu'ici, mais pas sans espérance lorsqu'on me connoitra tel que je suis.

Protecteurs de la liberté et de la vertu ! votre constitution assure l'asile à ceux qui ont perdu leurs biens, leur fortune par les tyrans l Toute l'Allemagne lorgne le sort de Trenck à s. Il s'agit de votre gloire et de mon salut. Je suis au prerang de ceux gui ont un droit à votre protection. Me i , prêt à tout entreprendre pour venger la France et mes bytms. J'exécuterai peut-être beaucoup lorsque je me trouvent dans l'occasion pour faire valoir mes talens et pour humi-

46 LR CABINET HISTORIQUE.

lier les despotes, mes mortels ennemis. J'ai étudié les métiers du soldat, du philosophe et du politique dans les écoles de l'expérience et de l'application solide. Ha renommée est établie et je suis au-dessus de tout soupçon possible , ayant soutenu mon caractère depuis cinquante années avec gloire et fermeté. On me connott dans l'Europe , et principalement en Allemagne et dans la Hongrie , où ma conduite et mes écrits m'ont procuré la voix du peuple , que je saurai de même mériter en Frapca Mon goût pour la liberté m'a arraché du sein do ma famille; je suis blanchi dans les grandes entreprises, dans les grandes persécutions et souffrances ; je mérite même des reproches contre le devoir d'un père de famille. Mais, résolution prise, je saurai me suffire en tous cas et braver toutes les suites ftinestes qui en pourront résulter contre moi. Je ne reculerai jamais. Je m'offre à la République au moment de la crise , et je saurai jouer le dernier rôle de ma tragédie avec éclat, et même copine

Brutus, si le cas l'exige Me voici.

Ouvrez donc vos bras , pères d'une nation libre , et rfeceves Trenck au nombre de vos concitoyens déterminés! C'est k vous de franchir mon chemin et de consoler le Bélisaire allemand. Je suis instruit et aguerri pour les carrières les plus épineuses et hardies. Je vous offre les fruits de mes travaux. Mon but est de vivre et de mourir pour la France, d'établir ma famille ici et de contribuer à l'exécution du plan de votre révolution. J'ai commencé par la plume et finirai par l'épée lorsqu'on aura besoin de moi. Décidez, et jugez si je mérite d'être confondu avec les étrangers suspects à Paris !

Trenck.

Le 3 d'août 1799.

Page 1