‹ Le Cabinet historiqueChapitre 9 sur 162 · SÉJOUR DE PIERRE LE GRAND A PARIS · texte numérisé non relu

SÉJOUR DE PIERRE LE GRAND A PARIS

On a In dans notre premier numéro une lettre h Berlin du Rocheret, relative au séjour de Pierre le Grand à Paris. Voici sur le même sujet de nouveaux détails qui n'ont pas encore vu le jour et que nous fournissent les Nouvelles à la main, adressées au duc Charles de Lorraine: à ce prince, qui, en vertu du traité de paix de Riswick, 1688, avoil été rétabli dans ses États, vingt-huit ans au pouvoir de la France, et qui mourut à Lunévillc, le 27 mars 1729. — Né en 1672, Pierre, en 1717, atteignait sa 45e année. 11 mourut le 25 janvier 1776.

Du 10 mai 1717.

Le Cxar arriva icy vendredy a dix heures du soir. Il fut conduit droit au vieux Louvre où Ton avoit préparé son souper et où l'on croyoit qu'il coucheroit ; on avoit tendu le beau lict que M"" deMontespan avoit fait faire pour le Roy, qui est la chose du monde la plus riche et la plus magnifique. Dès que le Gzar l'eut examiné, il ne voulut plus rester dans cet appartement et sortit sur-le-champ, disant qu'on le menât dans l'autre maison, sinon qu'il iroit à pied : c'était l'hostel de Lesdiguièrcs. Il monta en carosse et il y fut conduit : il fallut y porter le souper que Ton avoit préparé au vieux Louvre : quand il fut dans l'appartement qui étoit préparé pour lui , il le trouva encore trop beau et le lict trop riche, il dit que cela n'était propre que pour parer et il coucha dans une garde-robbe. Le lendemain matin à dix heures et demie, M. le duc d'Orléans alla le voir. Le Czar s'avança et vint le recevoir jusqu'à la porte de sa chambre et i quelques saints, le Gzar rentra dans la chambre, marchant

le pi^rnicr; il se mil dans son fauteuil et M. le duc d'Orléans dans un autre, un peu au-dessous. Ils se parlèrent un demiquart d'heure en présence de tout le monde, après quoy ils panèrent dans un cabinet, et avec eux le prince Kourakin qu'A a amené de Moscovieet que Ton dit être son parent et son interprèle. Ils restèrent enfermés près d'une demi-heure , après quoy M. le duc d'Orléans s'en retourna.

On conte une aventure qui est arrivée au marquis de Nesle, dont tous les biens sont en direction, après avoir mangé i \ ,000,000 livres de fonds, et ù qui les créanciers accordent, diton, 10,000 livres de rente pour vivre. Ce jeune homme dans cette situation a trouvé moyen, à ce que Ton prétend, d'emprunter 1,000 pistoles pour aller au-devant du Czar, sans aucune nécessité et sans en avoir été prié de personne : on dit qu'il a été jusques à Calais. Mais le Czar en ayant voulu partir et étant monté dans le carosse qui lui avoit été envoyé d'icy par le Roy, M. de Nesle entra dans ce carosse. On fait courir le bruit que le Czar l'en chassa à coups de poinct ; il y en a qui disent qu'il reçut un soufflet, mais la vérité du fait est qu'il fallut sortir du carosse bien honteusement ; en sorte qu'il a mangé les 10,000 livres et que l'on se moque de lui.

Le Czar, en arrivant au Louvre, trouva son appartement extrêmement éclairé de bougies : il les fit presque toutes éteindre et on a eu soin de n'en point trop allumer à l'hostel de Lesdiguières. M. le maréchal de Tcssé qui a été au devant par ordre du Régent, ne le quille presque point et couche même dans la maison. 11 diua hier en public ; il se mit à table à dix heures et soupa à sept heures du soir. U s'étoit levé & cinq heures du matin pour se promener dans le jardin. H. le duc d'Orléans lui a trouvé beaucoup d'esprit et de politesse.

Le Roy doit venir le voir aujourd'huy. Le Czar descendra de son appartement et viendra le recevoir à la portière de son carosse et donnera la main au Roy , et quand le Czar ira faire

sa visite au Roy, S. M. ira aussi le recevoir à la portière du ca-

rosse et lui donnera la main au Louvre. Voilà comme on dit que

ce cérémonial est réglé.

On dit aujourd'huy qu'il n'y a que la moitié de l'histoire de

H. de Nesle de véritable ; que les coups de poinct et soufflets sont

faux : il prétend que c'est une prérogative dans -sa maison

d'aller au devant des roys étrangers quand ils entrent en

France par la Picardie.

Sergent.

Ce 29 may 1717.

Le Czar doit aller dîner à Saint-Cloud le mercredy 19 de ce mois; mais, s'élant trouvé un peu incommodé, il ne put y aller: on dit qu'il y avoit un superbe repas préparé et que la dépense que Ton avoit faite pour le bien recevoir a coûté plus de deui mille écus.

H y alla dîner dimanche dernier; S. A. R. Mgr le duc d'Orléans .y étoît allée de bonne heure pour le recevoir; il y eut un dîner magnifique, et le Czar fut enchanté des' dedans du château, des jardins, des caves et surtout de la belle situation ; il y resta jusques après six heures du soir , après quoi il revint à Paris : on dit qu'il alla faire une petite visite à Madame et qu'ensuite il alla à l'Opéra.

• Le lendemain lundy il alla le matin au Louvre incognito et sans aucune cérémonie; il avoit fait prier qu'on lui montrât les pierreries de la couronne. Elles furent portées dans l'appartement de M. le maréchal de Villeroy, qui alla au devant du Czar dans le temps qu'il enlroit dans son premier antichambre, parce que ceci se Jaisoit sans cérémonie, et passa dans la chambre où éloient toutes les pierreries rangées sur une grande . table. H fut surpris de la quantité et de la grosseur des pierres, .

mais il déclara qu'il ne s'y connoissoit point et qu'ainsi il ne pou voit juger de leur beauté; son chancelier, qui étoit présent, dit qu'il en avoit bien vu dans toutes les cours de l'Europe, et surtout en Orient, mais qu'il n'en avoit jamais veu de si parfaites ny en si grande quantité, et qu'on ne croit pas dans aucun pays du monde que le Roy de France soit si riche en pierreries. Le Czar demanda ce que l'on eslimoit tout ce que on luy eu monslroit-; le sieur Rondet, qui en avoit apporté une partie, répondit qu'il y en avoit bien pour près de quinze millions a les revendre au marchand, mais qu'à les estimer sur le pied de ce qu'elles avoient coûté au Roy, il y en avoit au moins pour trente millions. Après avoir longtemps admiré toutes ces richesses' et lc3 avoir même touchées presques toutes, il re- . mercia M. le maréchal de Villeroy, qui, voyant qu'il se disposoit à s'en aller, lui proposa de voir encore le plus grand trésor de la France. Le Czar ne comprit point d'abord ce qu'il vouloit dire ; mais luy ayant fait entendre qu'il vouloit parler du Roy, dans le moment il luy dit qu'il luy feroit un extrême plaisir, et aussitôt prit le chemin de l'appartement ; mais M. le maréchal le pria de rester dans le sien et luy dit qu'il alloit luy amener - Sa Majesté, ce qu'il fit. Aussitôt qu'il l'aperçut, il alla -au devant et l'embrassa avec des démonstrations de tendresse et d'affection qui touchèrent tous ceux qui estoient présents. Le Roy resta un moment avec luy, après quoy il retourna dans son appartement. M. le maréchal demanda ensuite au Czar s'il vouloit bien luy permettre de luy montrer dans sa chambre toute l'étendue de son royaume. Le Czar fut charmé de cette proposition ; on luy en présenta une carte fidelle, qu'il prit et parcourut en marquant les principales villes et places et les endroits fameux et remarquables par les combats qui y ont été donnés. On fut sur cette carte près d'une demi-heure, après quoy il embrassa H. le maréchal deux ou trois fois, puis s'en retourna chei luy. J'oubliois de dire que quand le Roy fut rt-

tourné de l'appartement de M. le maréchal de Villeroy dans le «en, M. le maréchal dit au €zar qu'il avoit pris la liberté de lu y proposer de voir le Roy parce qu'il savoit qu'il l'aimoit beaucoup. Le Gzar , qui ne peut parler françois, lui répondit sur-le-champ et sans interprète en frappant de sa main sur le cœur, démontrant la cordialité et la sincérité.

Le même jour le Gzar partit, aussitôt après son dtner, pour Versailles ; sitôt qu'il y fut arrivé, M. le maréchal de Tcssé, qui ne le quitte point, et qui l'y avoit suivi, le remit entre les mains de M. le duc d'Antin, qui s'y étoit rendu pour faine les honneurs du château et luy faire voir tout ce qu'il y a de beau et de curieux; comme il étoit un peu tard, il ne vit que quelques appartenons. Le mardi il visita le reste : la chapelle, les jardins, où l'on lit jouer les eaux, ensuite Trianon et la ménagerie. Il trouva tout infiniment au dessus de ce qu'il s'altendoit de voir et parut surpris de tout. Il s'amusa beaucoup dans le jardin de Trianon, où il prit plaisir à mouiller tous les seigneurs qui étoient avec luy, en faisant jouer quantité d'eau qui jaillissoit par des robinets qui sont h terre, et il s'appliqua à en faire donner particulièrement au comte de Sarrosse, qui y étoit allé. 11 revint souper à Versailles , et le lendemain mercredy fut employé à voir Marly et ses jardins , qui luy parurent des lieux enchantés ; il alla ensuite à la machine, qu'il examina longtemps, et ce fut là qu'il admira la grandeur du feu Roy, sa puftsaiHSe, son grand goût pour tout et son bonheur d'avoir des sujets si parfaits et si excellens dans toutes sortes d'arts et de professions : c'est ainsy qu'on dit qu'il s'en expliqua.

Jeudy matin, jour de la Fête-Dieu, il revint à Paris pour voir passer la procession de Notre-Dame. Gomme il étoit un peu tard, H ne put la voir qu'en rentrant dans l'église. Il y suivi! h procession du Saint- Sacrement : on le Ht monter aux gaDeries du chœur, d'où il entendit la messe que H. le cardinal éé NoiOtos célébra en grande cérémonie. On dit que le Czar a

beaucoup d'estime et de considération pour ce prélat. Après h messe il revint chez lui, à l'hostel de Lesdiguicres, d'où il ne sortit plus de toute la journée.

Hier matin il alla voir les deux globes qui étoient ci-devant à Marly et qui sont présentement aux gallcries du vieux Louvre, qu'il trouva parfaitement beaux : l'aprcs-midy il fut voir la maison de Bercy de MM. Pajot des Postes, qui lui parut si agréable qu'il n'en pouvoit sortir; effectivement, quoiqu'elle soit petite, elle est parfaitement bien entendue et distribuée, et le jardin, qui va jusques aux bords de la Seine en est délicieux. On y lit quantité d'expériences de chimie, en quoy on dit qu'il est fort curieux et fort savant.

Le Czar doit partir ce matin pour aller dîner à Petit-Bourg : il y passera la journée et demain matin il va diner à Fontainebleau, où M. le comte de Toulouze est depuis quelques jours avec l'équipage du Roy, pour le préparer à donner au Czar le plaisir de la chasse. — M. le maréchal de Tessé doit l'accompagner aujourd'huy jusques à Petit-Bourg ; après quoy il le laisse avec M. le duc d'Antin et s'en va passer à sa maison des Camaldules le temps que le Czar sera à Fontainebleau...

P. S. — Le Czar est allé ces jours-cy au Grand-Bercy pour en voir la maison. Mne la duchesse de Rohan, qui étoit à sa maison près du Petit-Bercy, l'ayant sceu, y alla pour le voir. Elle prétendit que le Czar en sortant ne luy avoit pas fait une honnêteté en la saluant, et s'en plaignit. M. le duc de Rohan luy dit : — « Vous n'aviez que faire, Madame, de vous y exposer, et deviez-vous attendre une honnêteté de cet animal-là! • — Un prince de Moscovie qui estoit à la suite du Czar luy répliqua en luy disant : — « Monsieur, je scay assez de françois pour avoir pu entendre ce que vous venez de dire : mais sachez que le Czar serait plus fâché d'avoir manqué à la civilité et à ce qu'il doit aux dames qu'il ne le serait de vous avoir entendu dire la sottise

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et l'impertinence qui vient de vous échapper et dont je me garderay bien de luy rendre compte. »

On dit que la nouvelle que le général Palfy avoit été battu ne se trouve pas véritable.

Du 31 may 1717.

Le Czar, qui devoit partir avant-hier pour aller coucher à Petit-Bourg et le lendemain à Fontainebleau, n'est parti qu'hier matin pour ce petit voyage : on croit que c'est le mauvais temps qu'il fit qui Ta retardé.

Les princes du sang ne l'ont point vcu et ne le verront pas, parce qu'il ne veut pas leur donner le fauteuil, qu'ils prétendent. Cependant H. le comle de Tuulouze, qui est à Fontainebleau pour l'y recevoir et qui a le rang de prince du sang, le verra, mais ce sera comme grand -veneur. - On a pressenti le Czar sur ce qu'il aimeroit le mieux pour le présent que le Roy doit lui faire quand il s'en retournera : il a déclaré qu'il ne vouloit ni or, ni argent, ni pierreries : on croît qu'il aime mieux des tapisseries, aussy dit-on qu'on en fait choisir aux Gobelins des plus belles et que le Roy doit joindre à ce présent une épéc très-riche que S. M. lui donnera dle-mème et doit le prier, en la luy présentant, de ne la jamais tirer contre luy

Du 5 juin Le Czar est de retour à Fontainebleau dès

mercredi dernier, il. n'y a fait qu'une chasse. Il vit passer jeody dernier la procession du Saint-Sacrement de notre paroisse : il en admira la cérémonie. —On ne parle plus de luy icy. Il va de tous côtés incognito, dans un carosse à deux chevaux

. dans Paris et sans gardes. On se plaint qu'il n'est point libéral.

. U est extrêmement fantasque et les officiers de la bouche du

Roy qui le servent en sont bien las. Il ne voit point de dama en public, mais on n'en dit pas de même pour le soir et la nuit : on Ta averti de prendre garde à sa santé.

Sergent.

Paris, 19 juin 1717.

... On fit mercredy dernier une revue de la maison du Roy dans la plaine des Sablons pour le Czar : il y étoit à cheval et admira la beauté de ces troupes et la magnificence de leurs habillemens : tous les princes y étoient. M. le duc du Maine étoit à la tête des Suisses et M. le prince de Soubise à la tête des gendarmes. On a dit que le Prince n'avoit point fait la moindre honnêteté ny aux princes ny aux officiers. Après cette revue qui dura environ deux heures et où l'on dit qu'il y avoit plus de trois mille carosses de gens curieux qui y étoient allés, le Czar alla à St-Ouen où M. le duc de Fresmes luy donna à souper dans sa maison. Il alla visiter celle de M. le prince de Rohan où il ne trouva que les dames qui y sonU

Il doit partir la semaine où nous allons entrer pour retourner en Hollande et ne va point visiter les ports de mer de France comme on l'avoit dit : ou disoit avant-hier au Louvre que les gardes du corps qui doivent le conduire en relais hors du royaume sont déjà commandés et que Ton dispose tout pour son dépari, dont peu de personnes sont fâchées à cause de son peu de générosité. On dit qu'il donna deux écus aux gens qui vinrent luy apporter de la part du Roy les tapisseries des Gobelins, dont on luy a fait présent, et que le premier jour qu'il arriva à Versailles, il donna une pièce de vingt-cinq sols k des officiers qui luy avoient présenté et & toute sa suite des rafraîchissements de chocolat, thé et caffé. Après cela on peut juger de tout le reste. Un perruquier luy apporta une très-belle

perruque, il y a quelque» jours ; quand il l'eut mise sur sa tête, il la trouva trop longue; il prit luy-mêrne des ciseaux et la rongna comme il la vouloit, après quoy il fit donner 7 Ut. 10 s. au perruquier, et retint la perruque qui valoit plus de 15 escus.

Sergent.

(Bibl. <mp., Collect. de Lorraine, vol. 57i>.

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