LETTRE DE L HUISSIER BAUDLN A LA REYNE -MERE LOTSE DE SAVOIE
Voici encore une pièce qui se rattache à la funeste bataille de Parie. Ce ne sera pas la moins curieuse. On sait les tortures des cachots de l'AIcazar, et à quelles dures conditions Charles Quint mit la liberté de son royal prisonnier. On a publié dans ces derniers temps tout ce que nos archives et nos bibliothèques ont pu fournir d'intéressant sur la captivité de François Ipr, mais il est un point qu'on a toujours laisse dans l'ombre, c'est le sort des enfants de France, donnés en otages à Charles Quint après le traité de Madrid (1626). Le sacrifice que s'etoil imposé la reine-mère en les livrant à l'Espagne, méritoit bien que nos historiens leur témoignassent quelque intérêt, car ce sacrifice laissoit à la France ses généraux et ses hommes d'étal qu'avoit d'abord exigés l'empereur. Toutefois nous ne voyons pas qu'aucun écrivain se soit enquis de l'accueil fait à ces pauvres enfants, dont l'ainé n'avoit pas neuf ans. M. F. Génin me parolt le seul qui en ait dit quelques mots : voici comment s'exprime l'éditeur des Lettres de Marguerite d'Angouléme.
« François 1er étant parvenu à se procurer l'argent de sa rançon, il fut question du retour des enfants de France donnés en otages à Charles Quint. La sœur de l'empereur, la princesse Éléonore, devenue leur bclle-mcrc, et qui pendant quatre années avoit veillé sur eux avec une sollicitude toute maternelle, devoit les accompagner... Le transport s'effectua dans les derniers jours de juin, et le 2 juillet (1529) Éléonore cl les enfants arrivôrentà Bayonnc...»
S aria.— Typ. Wittcrshoim. — 2e nnn<to. IV
La pièce qui suit nous donne la mesure de cette sollicitude maternelle de leur future belle-mère.
Lettre écrite à Madame, mère du Roy, par l'huissier Baudin, contenant le le récit de son voyage en Espagne vers Messeigneurs le Dauphin et le duc d'Orléans, hostaiges pour le Roy. — 1530.
Madame, pour amplement vous faire entendre ce qui a esté par moy faict au voyage qu'il a pieu au Roy, et à Vous, me donner charge, vers messieurs le dauphin et duc d'Orléans, je vous en feray, s'il vous plaist, entier discours. Depuis mon parlement de Cambray, que en toute diligence, avec le courrier de madame Marguerite, addressay mon chemin droit à Narbonne , auquel lieu attendant mon sauf-conduit de l'Empereur, qui pour lors estoit à Barcelone, je demeuray par l'espace de vingt et trois jours. Iceux passez, ce courrier retourna en France vers ma dite dame Marguerite et m'apporta un sauf-conduit dudit Empereur, d'aller parfaire mondict voyage et retourner par la frontière de Parpignan. Ce faict, espérant ainsi qu'il m'avoit par vous esté commandé, parfaire mondict voyage en toute diligence, partis incontinent dudit lieu, de Narbonne, sur chevaux de poste. Mais sitost que fus entré en la frontière de Saulces, trouvay un gentilhomme de la garde de Parpignan ; et promptement que je fus arrivé, me bailla en garde à un soldat, luy faisant deflence de ne me laisser parler à personne quelconque, sans qu'il fust présent, pour entendre tout ce qui me seroit dit. Et combien que par bonnes remonstrances, je fisse entendre audit gentilhomme qu'il in 'estoit trop nécessaire faire extrême diligence, pour le service du Roy mon maistre, et que mon voyage n'estoit en rien préjudiciable à l'Empereur, nëantmoins, il m'arresta audit lieu de Parpiguan quatre jours entiers, attendant les gentilhommes qui venoient de la part de l'Empereur pour me conduire et avoir regard sur moy, pendant
que serois au pals d'Espagne. Faisant mondict voyage, iceluy gentilhomme arrivé, partismes l\ nos journées, le chemin tirant à Barcelone, auquel lieu fus par luy contraint demeurer huit jours entiers, à mon très-grand regret : puis de là tirasmes le chemin de Saragosse, où pareillement fus arresté trois jours, durant lesquels le gouverneur et fermiers du péage, combien que mon sauf-conduit portast de me laisser passer franchement et quittement, feirent inventaire de tout ce que je pouvois avoir tant d'or, d'argent, d'habillements, que d'autres choses, dont fus contraint leur payer tribut. Et à ce ne me servirent toutes les rcmonslraiices et bonnes coutumes du pais de France alléguées. — Depuis, tirant le chemin & Tudelles, qui est une ville du royau iîc de Navarre, passâmes par auprès de Pcdrosse (I), qui est le lieu où sont de présent détenus mesdits sieurs le dauphin et duc d'Orléans. lït avant que d'entrer en ladite ville, trouvasmes six soldats de la garde d'icelle, lesquels nous arrestèrent, pendant que l'un d'eux alla vers le marquis de Bertauge, frère du connestable de Castillc, qui a la garde do mesdits sieurs, Tadverlir de noslre arrivée audit lieu, et sçavoir si son vouloir estoit de nous laisser entrer en ladite ville. — Iceluy soldat retourné vers nous, fusmes par eux conduits en ladite ville de Pedrosse jusques en une enseigne, où peu de temps après vindrenl huit ou dix soldats de la garde de mesdits sieurs, qui prindrent les clefs dudil logis et par dedans et par dehors, formèrent le guet toute nuit — Ce gentilhomme, mon conducteur et garde, non content de ce qu'ils entreprenoient
( 1 ) « Pedraca de la Sierra, bourg d'Espagne dans la Vieillc-Castillc, au bord de la rivière de Duraton, au voisinage de Sépullava au nord (el de Ségovie au sud-ouest). Ce bourg est célèbre par deux endroits: premièrement pour avoir élé la patrie de l'empereur Trajan ; en second lieu, pour être défendu par un château dans lequel François, dauphin de France, et Henri, son frère, enfants de François 1", furent détenus prisonniers l'espace de quatre ans, Ce château est extrêmement Tort, et l'accès en est tresdiffldle, » (U MiETimimB,)
sur sa charge, eut question et débat avec eux, qui fut très-difQcilc à apaiser, maintenant de sa part, que par l'Empereur luy avoit esté donnée la charge de moy : et audit marquis apparienoit seulement de me montrer et faire veoir mesdits sieurs, et me faire parler à eux. Et tant sur ce débat demeurèrent obstinez, que mis à part en une chambre, fut tant de la part dudit gentilhomme que desdits soldats, fait le guet toute Jcelte nuit. Le lendemain matin, ledit gentilhomme alla par devers ledit marquis, avec lequel il demeura assez long espace de temps, et luy retourné me mena au chasteau, forteresse dudit lieu de Pédrosse, où je trouvay le marquis avec plusieurs gentilhommes près d'eux mettre à table : et me feit iceluy seigneur servir avec luy. Après avoir disné, je suppliay ledit marquis que son bon plaisir fust me faire conduire au lieu où estoient mesdits sieurs, pour les voir et dire la charge qui par le Roy et Vous m'avoit esté donnée : peu de temps après me mena en une chambre dudit chasteau, assez près de celle où avions disné, à l'entrée obscure, mal en ordre et sans aucunes tapisseries ny autres pare mens, seulement de pailiiaces : en laquelle estoient mesdits sieurs, assis sur petits sièges de pierres, encontre les fenestres de ladite chambre, garnie par dedans et dehors de gros verroux de fer, et la muraille de huict ou dix pieds d'espaisseur : ladite fenêtre si haulte, qu'à toute peine pouvoient mesdits sieurs avoir l'air et le plaisir du jour; lieu tant mal sain et impropre, que veu le jeune et tendre aage de mesdits sieurs, leur est impossible d'y longuement demeurer sans inconveniaaL de maladie, et fort empirer leurs personnes.— Les voyant ainsy détenus, ne fut en ma puissance me contenir sans jetler larmes, que à tout mon pouvoir je recelay, pour ne donner à mesdits sieurs occasion de nouvel ennuy. En me parforecant de parler, addressay ma parole à mondit sieur le daulphin, lui faisant humble révérance, commançay en langage françois lui faire les recommandations à moy enchargées, de par le Roy et Vous; luy donnant
asseurance du traitté de paix faitte et accordée entre le roy et l'empereur en la ville de Cambray ; et que pour ^stre venue tant utile, pour sa délivrance et réduction au royaume de France, ledit Sieur et Vous, m'avez envoyé pour le luy faire entendre : ensemble la diligence qui se faisoit par deçà pour accomplir les convenances et accords, tendans totalement à le mettre hors de captivité et misère. « —Lors ledit seigneur en contenance triste, addressant sa parolle audit marquis, luy dist en langage espagnol, qu'il ne m'entendoil point, et que si je savois parler le langage du pays, que je luy fisse entendre ce que ce vouloitdire. Dont me trouvant fort esbaby, voyant mondit sieur aliéné de son naturel langage, adonc je coinmençay en langage espagnol, luy référer ce que dessus, et de tout mon pouvoir luy donnay occasion de cy après entrer au chemin de joyc et plaisir ; pour estre à présent les aflaives venus et conduietz en si bons termes, que le temps de sa réduction et délivrance estoit proche. — Après le voyant tout espris, luy demanday s'il ne scavoit plus parler ce langage françois? Ledit sieur me fist response en langage espagnol : « Comment seroit-il possible que je l'eusse sceu » retenir, veu que je n'ay icy nul de mes gens avec qui je le » peusse continuer de parler? » — Puis luy demanday s'il ne me connoissoit point? Et incontinent monsieur d'Orléans avança sa parolle et luy dit : «Monsieur mon frère, c'est l'huyssier » Uodiu. » — Mondit sieur luy répondit qu'il le scavoit bien, mais qu'il ne le vouloil pas dire; et lors addressant sa parolle à moi, inc demanda et enquit de la bonne disposition du roy, de vous, de la reine de Navarre, de monsieur d'Angoulème, et mesdames ses sœurs, et le lieu où vous estiés à mou parlement. — Et sur tout, après avoir répondu, me dit qu'il re merci oit le Roy et Vous, du bon vouloir qu'aviez à sa délivrance : suppliant que voslre bon plaisir fust de continuer, et les avoir tousjours en souvenance. — En après, je luy feis les recommandations de messieurs le grand-maître et amiral de France, de monsieur le
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chaDcelier; pareillement de messieurs de Bourges et trésorier Babou et antres du conseil dn roy, qui estoient ceux qui continuellement aroient practiqué la paix, en moyen de sa délivrance. Ledit sieur apfès avoir le tout bien entendu, me dict qu'il les remarcioit et tous ceulx qui se travailloient de le jetter hors de 1a captivité en laquelle je le voyois estre. — Ce faict, mondit sien* d'Orléans commança* à parler et me feit semblables demandes et recommandations. Mondit sieur le dauphin pour le plaisir qu'il prcnoit de parler avec moy, voulant recommancer nouveaux propos, le marquis luy demanda s'il vouloit aller en l'autre cli ambre, qui estoit près de celle où se trou voient mesdits sieurs: laquelle je vis encore plus mal en ordre que la précédente, et de plus pauvre demeure, ayant pour toute voue une semblable fenestre que en la précédente chambre; vers laquelle fenestre se rengèrent Messieurs pour avoir plus aisément le jour, et prindrent chacun un petit chien entre leurs bras. — Alors me commencèrent à dire aucuns soldats, que c'estoit tout le passe-temps de mesdits sieurs : ausquels je feis responsce que c'estoit un maigre passe-temps à si hauts princes, comme sont mesdits sieurs, et ne me pus tenir en faire remonstrance audict sieur marquis ; disant que ce ne luy seroit honneur de les tenir si cstroittcmenl et en si pauvre estât d'habillement, qui estoit seulement de chacun un saye de veloux noir, en façon d'habillement a chevaucher, avec bonnets de veloux noir à un rebors derrière, sans rubans de soye, ne autre garniture : des chausses blanches, des souliers de veloux noir. — Un capitaine de la garde de mesdits sieurs, nommé André de Brate, me dist lors, comme par mocquerie, et en parolles assez estranges : « Vous voyez en quoi estât sont traittez les enfants du roy de France, voHtre maître! vivant entre les soldats des montagnes d'Espagne, sans aucun exercices ne éducation! Que si le roy envoyoit pur delà quelques peintres ou imagiers, que mondit sieur le duiiphin deviendrait soudain bon maistre, car il s'addonnoit
chaque jour à faire petites images de personnages de cire. » — Je luy feis response que mon espérance estoit que avant trois mois passez, il seroit eu France addonné à autres meilleurs œuvres et exercices. Alors le marquis me dist qu'il croyoit en respondre trois mois, voire jusques à la fin de quatre, en Espagne, mieux que nous ne ferions en France ! — Puis me dict que c'estoit assez parlé, et qu'il estoit temps de me retirer. À quoy je feis response que puisque son vouloir estoit de me faire retirer si soudain, que je remetlois le reste au lendemain. Et sur ce me dist que je pouvois bien prendre congé de mesdils sieurs, sans plus y retourner, et que advisassc de prendre mon chemin pour m'en retourner en France: dont je fus très esbahy et mal content pour le petit de temps qu'il m'estoit permis d'avoir en ma présence ce que plus je desirois à veoir. De rechef luy suppliay qu'il me fust permis de retourner le lendemain pour faire un petit présent à mesdits sieurs de deux bonnets de veloux garnis d'orfèvrerie et de panaches blancs. Lors ledit marquis me dit que nioy retourné en mon logis, je les envoyasse et qu'il les leur présenteroit. Je luy feis response que je voulois estre présent. Ce qu'il m'accorda. Et fus envoyé à mon logis quérir lesdits bonnets qui estoient en estuy. —Après les avoir receus et baisez, me voulant approcher de mesdils sieurs pour leur présenter, ledit André de Urate, les prist • disant à mesdits sieurs : « Vous les voyez bien, ils sont très- » beaux. Ne voulez- vous point que je les vous garde ? » — Monsieur lui respondit: « Ouy capitaine, j'en suis fort content; mais je vous prie que je les voye encore. » Et de loing les leur monstrant, de peur que mesdits sieurs y attouchassenU — Lors se oommancèrent à resjouir plus qu'ils n'avoient fait au commancement, me mettans en plusieurs propos, tant de monsieur d'Angouléme que de mesdames leurs sœurs ; je dis entre autres choses à mondit sie^r : « Monsieur, vous estes devenu merveilat grand, et croy fermement que si le roy et madame
» vous voyoient à présent, pour vostre soudaine croissance, ne » vous cognoistroient aisément. » Et pour le reporter au vray et tous en .faire certaine, ainsy que vous m'avez donné charge à mon partement, je suppliay audit marquis me permettre emporter la mesure et grandeur de mondit sieur le dauphin, ce qu'il ne voulut faire; mais me promist qu'il la m'enveyroit à mon logis pour s'en excuser. Étant fondé en telle opinion, que si j'eusse apporté aucune chose en France qui eust touché à leurs personnes, que nous avons gens par deçà, qui par art magique et de nécromancie, les rendroient saufs par deçà ! Et fus contraint de partir d'avec eux, sans mesure. — Quant aux deux bonnets, ils n'ont garde de les leur mettre sur la teste, de peur qu'ils ne s'envollent. A mon partement, après avoir à très-grand regret pris congé de mesdits sieurs, eux deux ensemble d'une voix me dirent que je fisse bien leurs recommandations au Roy, à Vous, madame, et que je fisse diligence de retourner vers eux. — Me départant avec tel ennuy et regret, je fus remené par lesdits gardes en un autre logis de la ville plus honorable que le premier, auquel je fus pareillement gardé nuit et jour, sans aucunement me permettre d'aller par la ville. Et le lendemain, me fut fait commandement de partir incontinant, ce qu'il ne me fut possible de faire, à cause que mon cheval estoit blessé. Et après bonne inquisition faicte, on trouva que l'un des soldats ayant envie d'avoir mon cheval, luy avoit donné un coup de poignard en l'espaule pour le faire demeurer et le me rançonner. Toutefois je fus contraint me partir dudit lieu sans mon cheval ainsi blessé, et aller à trois lieues dudit Pedrosse, en une petite ville nommée Spolvede, où le gentilhomme qui me conduisoit me feit séjourner par l'espace de dix jours entiers; pendant lequel temps il advertit l'empereur de ce qui s' estoit passé et aussy pour obtenir un sauf-conduit pour retourner par Fontarabie, qui est cheniin.bcaucoup plus court qu'il n'estoit à retourner par Parpignan ; pendant lequel temps
vindrent nouvelles certaines de l'accord et traitté de paix conclud entre le roy et l'empereur, dont la publication fut faietc. Ce que je feis entendre à mesdicts sieurs, par une lettre que je leur escripvis pour tousjours leur confirmer mon dire et donner espérance certaine de leur brief retour et délivrance. — Lequel marquis me manda qu'il avoit reçu ma lettre, et qu'il la garderoit pour la monstrer à mesdicts sieurs, quand il auroit plus ample asseurance de la paix. Ce faict, après avoir receu mon sauf-conduict, et moy sans aucunement me laisser et en aussi estroite garde que si j'eusse esté prisonnier en Espagne ; et passant près Ikirges, à huit lieues par deçà, je trouvay le connestable de Castille, en une sienne ville, auquel je fus faire la révérance ; et selon mon petit scavoir luy feis les remonstrances du pauvre estât et condition où mesdits sieurs estoient pour le présent menez ; et que veu le traitté de paix et accord avec l'empereur, il n'estoit besoin user de rigueur et tel trailtement envers eux, le suppliant, comme ecluy qui y avoit puissance, vouloir pourvoir à réduire et remettre mesdits sieurs en Testât qui leur appai tenoit. À quoy me fist response qu'il estoit sur son partement- pour aller vers mesdits sieurs, et les pourvoir de ce qui leur seroit nécessaire, si bien que le roy et vous auriez cause de vous en contenter : qui me fut response trèsagréable pour le désir que j'ay d'entendre mesdits sieurs estre hors du lieu de misère où à mon partement d'avec eux je les îaissay. — Et le reste de mon voyage, combien que le chemin soit très-aspre et rude, me fut trop plus plaisant et agréable qu'il n'avoit esté auparavant : et jusque dedans Fontarabie parvins, tirant mon chemin droit à Balonne, pour en la meilleure diligence que possible in'cust esté, retourner vers Vous, Madame, et de tout ce que dessus vous donner advertissemenl. »
{Collect. FonteUe, vol 23, f* 118.)
a» Année. * Doc. 15
ââti LE CABHET HISTORIQUE,
XXXV. — DOCIUEXTS POUR SERVIR A L HISTOIRE M Là SAI3T-BARTHÉLEMY.
Noos abordons aujourd'hui l'épisode le plus sanglant et le phi regrettable de nos annales, et qui depuis qne ia liberté de rtlnrimta est rentrée dans nos habitudes littéraires est devenu l'objet d'appiéciations fort contradictoires. 11 fut un temps ou, à propos de laSaiat- Barthélemy. l'eiamen des causes et des moyens éloil complètement interdit à la critique. Nos historiens, nos poètes et nos moralistes tou> d'un accord touchant en ceci, faisoient de l'exécution de 1671 le crime exclusif du féroce Charles IV et de son abominable mère. Singularité qui n'appartient qu'à notre pays! par une ignorance inconcevable des faits et de leur irrésistible entraînement, la natta françoise, catholique, et restée telle malgré le protestantisme, la philosophie et la révolution, n a cessé de faire cause commune avec les protestants pour prendre le change sur ce point et faire porter l'exclusive responsabilité du fait sur une femme et sur un entet! Celte manière d'apprécier les choses cache sans doute un bononUe sentiment, la répudiation d'un acte que Ton condamne. Hais c'est là ce que l'impartial historien t aujourd'hui suffisamment éclairé par l'examen et la critique, ne peut autoriser plus longtemps. La participation populaire et nationale à cette atroce tragédie ne i point le remords et l'horreur qu'elle doit inspirer à la [ mais elle existe, et pour échapper à une solidarité que l'on i il ne suflit plus de déplacer les questions, de dénaturer les faits et de fermer les yeux à l'évidence. Pièces en main, il est facile d'établir que la responsabilité atteint l'immense majorité de la société in xvi" siècle, et que la Royauté, naguère seule en cause et seule réputée coupable, a lutté durant de longues années, pour prévenir le mal, et amener une réconciliation. Loin de lui tenir compte des efforts qu'elle a tentés dans cette voie, on les lui a imputés à crime comme autant de combinaisons machiavéliques à l'aide desquelles eOevooMt endormir et surprendre l'ennemi. Mais il est temps d'amener ks esprits à une appréciation plus équitable des laits et de réhabiMter la vérité trop longtemps méconnue.
L'étude que nous avons faite, sur les documents originaux, dn protestantisme en général et des guerres qu'il a suscitées» nous permet de dire que l'histoire de ce règne est encore à écrire et que Charles IX et Catherine de Nédicis ne peuvent que gagner à une i
des actes et de la politique de leur gouvernement. Du reste nous ne sommes plus seul à soutenir cetle thèse. Le jour s'est fait depuis quelques années autour de ces grandes figures du xvi* siècle : on les juge aujourd'hui avec plus de calme et d'impartialité, et un peu moins avec les passions du jour et l'étroit aveuglement du parti-pris. De grands esprits, de hautes intelligences remettant la question sous son véritable jour, se sont décidés à rompre en visière à tout ce système mensonger, à l'aide duquel les idées onlétési longtemps faussées. Oui la Saiiit-Barthelemy a été un crime, un abominable forfait : mais ce n'est le crime ni de Catherine de Médicis ni de son malheureux fils : c'est le crime du temps, le crime de tous ; et la responsabilité en pèse également sur les deux partis, depuis longtemps poussés aux dernières extrémités et toujours à la veille de s'entr'egorger. Ce crime qu'il faut déplorer à jamais avoit son excuse, sinon sa raison d'être. Personne aujourd'hui n'est disposé à remettre en question la liberté de conscience, et nous n'entendons en rien nier la vertu, les grandes qualités de quelques-uns des chefs du protestantisme. Avec des passions surexcitées et des intérêts opposés il y avoit des vertus égales dans tes deux partis ; de la haine et du fanatisme des deux côtés. Mais la sympathie dont la postérité s'est éprise pour l'amiral Coligny, pour Jehanne d'AIbret, pour Renée de France, et quelques autres illustres sectaires, ne doit point rendre aveugle sur les abominables excès qui se commettoienl en leur nom et qui journellement provoquoient la réaction des catholiques. Je laisserai parler Ici un écrivain non suspect, d'une autorité grave et qui a donné do nombreux gages de l'élévation de son esprit et de l'impartialité de ses jugements. Voici comme, en quelques lignes, M. Bûchez analyse et apprécie la situation du parti catholique, mis en présence du parti protestant, quelques années avant la grande tragédie de 1572 :
« En général, » écrit M. Bûchez, « il a été d'usage parmi nos poètes et nos historiens, de donner toujours le beau rôle aux protestants dans les troubles civils du xvi* siècle. On les représente ordinairement comme des martyrs de la liberté de penser, ou comme des victimes de l'intolérance catholique. On ne parle ni de leurs provocations répétées, ni de leur propre intolérance, ni des massacres dont ils se rendoient coupables, ni de leurs intentions politiques, ni de l'irritation de l'opinion publique, ni des habitudes de violence qui s'étoient introduites dans les mœurs. Celte partialité qui refuse tout aux uns et accorde tout aux autres, qui ne trouve qu'un seul parti de Mftmable, lorsqu'ils le sont tous deux, qui montre et accuse l'abus
de la force chez les uns, lorsqu'il l'excuse chez les autres, celle partialité est un fait assez étrange...»
« En 1569,» continue M. Bûchez, « le parti protestant formoit une nation dans la nation : il trailoit avec le gouvernement sur le pied de l'égalité : il avoit des places de guerre: il étoit en correspondance avec l'étranger: déjà, trois fois, il avoit pris les armes ; il avoit livré bataille aux troupes royales : il avoit assiégé des villes et s'en étoit emparé ; il avoit à diverses reprises conquis des provinces ; il avoit introduit des armées étrangères en France , il avoit traité avec la roine d'Angleterre et celle-ci lui avoit envoyé une armée à laquelle on avoit remis le Havre pour place de sûreté : enfin les protestants avoient armé des corsaires qui couraient sur les vaisseaux françois appartenant aux provinces catholiques. Partout où ils avoient été les maîtres ils s'étoient livrés à des excès qui dépassoient ce que l'on auroit pu craindre d'un ennemi ; ils avoient mutilé les églises ; ils en avoient pillé les trésors, ils avoient dépouillé les autels, brûlé les reliques, insulté les objets du culte et empêché le culte lui-même : ils avoient massacré de nombreux catholiques, prêtres, bourgeois et paysans; ailleurs ils les avoient emprisonnés ou mis à rançon. II y avoit en France un grand nombre de familles qui se croyoient en droit d'exercer des représailles et beaucoup qui pouvoient ouvrir un compte de sang avec eux. Celle des Guises leur demandoit compte de celui de son chef François de Lorraine, mort assassiné, car il étoit avoué que l'auteur de ce crime étoit un agent de l'amiral deColigny. Il seroit difficile de nombrer les villes et les villages que les huguenots avoient mis àsac et à rançon. Lyon, Orléans, Rouen, etc., avoient été particulièrement victimes de leur fureur : Paris même avoit été insulté jusque sous ses murailles... »
Au surplus, sans discuter les torts réciproques des catholiques et des protestants, nous nous proposons de publier dans une série de nos numéros les pièces inédites qui, de près ou de loin, se rattacheront aux faits qui amenèrent ou suivirent la Saint-Barthelemy. Ces documents n'auront pas toujours l'enchaînement rigoureux de la chronologie : nous les donnerons comme ils se produiront dans nos recherches. Le lecteur en rétablira l'ordre à son temps.— Les honorables rédacteurs du Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme françois réunissent et publient avec un zèle ardent tout ce qui peut atteindre et flétrir les gouvernements de Charles IX, auteur delà Saint-Barthelemy, et de Louis XIV, auteur de la révocation de l'édit de Nantes: il y a trop de partialité dans ces tendances!
Accueilli» aujourd'hui au sein de la grande famille françoise, où les instilulions modernes leur ont assuré des droits identiques à ceux des catholiques, les protestants semblent avoir pris à lAche de payer leur bienvenue en dégageant de la lutte dans laquelle leur parti a deux fois succombé, le gros de la nation, pour en accuser exclusivement la Cour et un petit nombre d'individus. C'est confondre et méconnoitre les temps. Au xvi° siècle notamment, les catholiques qui formoicntla nation avoient, comme les réformés, leurs convictions et leur fanatisme. Partout ils prirent une part active à la résistance organisée contre le protestantisme qui se révéloit par des violences et des excès de tout genre. Laissons donc à chacun sa part de responsabilité. — Les documents que nous entendons publier auront pour but 1° de disculper le gouvernement d'imputations injustes ou mensongères, 2* de prouver de la part des réformés une provocation irritante et sans trêve, 3° d'établir la participation de toute la société catholique aux mesures de répression qui atteignirent le parti protestant.
La première pièce qui nous tombe sous la main est une lettre autographe de Françoysc d'Orléans, princesse douairière de Condé, à MIIe de Guillerville, gouvernante des jeunes princes ses enfants. Elle a assisté la reine de Navarre, l'illustre Jehanne d'Albrct, dans ses derniers moments , elle a été témoin de sa mort , elle a recueilli avec son dernier soupir ses dernières impressions. Nous livrons cette lettre aux réflexions du lecteur, qui se rappellera tous les bruits propagés par les réformés au sujet de cette mort de Jehanne d'Albret. La princesse de Condé étoil protestante : c'est dire, que si le moindre soupçon d'empoisonnement a voit été possible, elle n'eût pas manqué d'insinuer ici cette fatale appréhension. Au lieu de cela elle ne fait qu'une remarque, c'est qu'on se meurt extrêmement en cette ville et qu'elle ne veut point y faire venir ses enfants: — mais aussitôt la mort de Jehaune, elle conduit Catherine de Bourbon auprès du Koy et de la Royne-mère auxquels l'enfant adresse la plus belle arangue qu'il soit possible pour son aiye.— 11 n'y a pas de preuve plus grande de la mort naturelle de la Reine de Navarre que cette lettre dont nous prions le lecteur de peser tous les termes.
1, — FRANÇOISE D'ORLÉANS, PRINCESSE DOUAR1ERE DE CONDE, A MADEMOISELLE DE GUILLERV1LLE.
Mademoiselle de Guillerville, j'ay eu un osy piteuse arivée en sette ville comme je me la prometois bonne, y aiant treuvé la
reyne de Navarre à l'article de la mort, laquelle est allée bien contente à Dieu. Se nous est une essetresme perte, sella est cause que sytost je n'envoies point quérir'mes enfens, et ne sera jeusques à se que le Roy de Navarre mon nepvcu soist veneu ; osy que Von se meurt escetremement en cette ville. J'ayscrips à la Fontene pour leur depence. J'ay tenst eu d*ennuys ces jour» pasés de sette mort que je n'ay seu m'amuser à rien aclrepter à mes enfens, osy qu'il m'a failleu veiller la ftus Renne de Navarre en sa malladie et ne l'ay abendonnée jeusques à la mort. Soudiu après, acompagné de toute la meson de Bourbon, j'ay menay au Roy et à la Reyne Madame la princesse de Navarre, ma niepee, quy luy fist la plus belle arangue qu'il fust posible pour son aije. — Nous sommes toutes abillées en grans voille noir et mesme le Roy et enfin toute sa court. Voilla ce que je puis vous mander. Je vous recommande plus que james le soins de mes enfans, et principallement mon petit conte. Je leur envoiré dans deux ou trois jours un bonmc cherjé de ardes. Mandés moy comme il se porte et gardes qu'il ne s'ennuient, et Testes part à tous seus de la meson de mes nouvelles, quy sont pour ma personne assés bonne, Dieu mercy, lequel je suplie vous avoir en sa garde. De Paris ce xne de jeun 1571.
L'année est remised' autre main : Usez : 1572J.
Je n'envoiré point mon ebarriot que je ne fnse venir mes enfens. Dites à madame Scrvantel que j'ay preste à la famé de mon tailleur ma cheretc, et que sy elle a aferre isy et quelle veille venir avec elle j'en suis contente. Festes mes recommendasions à Eslene et luy dites que la Malete me coife tous lès matins mon grand dcul noir, a foste d'elle. Votre bien bonne amyc,
Françoise d'Orléans.
Au dos, à coté de l'adresse : Monsieur de Montpensier (qui) a
Srins la fièvre de peur de la mort qu'il a eue de la Royne de lavarre, est bien malade. — A Mademoiselle de Guilterville gouvernante de mes enfens.
Une source de documents précieux pour l'histoire du temps, et qui n'a pas encore élé beaucoup exploitée, est le Accueil des dépê* chet des ambassadeurs aux diverses cours d'Europe. On y trouve, à travers les sinuosités et variations nombreuses de la politique des cours, de nombreux aperçus qui peuvent conduire à la vérité sur beaucoup de points. Nous venons de voir les derniers moments de la mort de Jehan ne d'Alhret.— Voici, h quelques jours delà, une lettre de Charles IX à M. de Ferralz, son ambassadeur près de la cour de Rome. Elle est relative au mariage projeté entre Henri de Navarre et Marguerite, sœur du Roi, mariage qui n'étoit point un piège, comme l'ont dit les réformés, mais un acheminement à une réconciliation, qu'à si peu de distance de la catastrophe, le malheureux Roi regardoit encore comme possible.