LETTRE DU ROT X MONSIEUR DE FERRALZ, DU DERNIER JOUR DE JUILLET
Monsieur de Ferralz , je pensois avoir toute commodité de respondre à une fois à la generallité de vostre depesche du xv' de ce mois, apportée par le sieur de Beruville', vostre ncpveu ; mais m'estant trouvé, par vostre dite depesche, du tout esloigné de la grâce quej'espéroisde sa Sainteté, en la dispence que je luy ay requise pour le mariage de ma sœur et du Roy de Navarre, j'ay mis toutes les aultres parlicularitez à aultre occasion, pour tous éclairer cependant de mon intention sur le faict de ladite dispence, laquelle j'ay congneu par vostre dernière depesche avoir esté accordée par saditc Sainteté sur quatre points : scavoir que le Roy de Navarre face une secrette profession de foy en ma présence, qu'il y requière ou face requierir de sa part ladicte dispence ; face restituer les ecclésiastiques des pays et terres de sa souveraineté en leurs biens et bénéfices, avecq l'exercice de la religion, et espouse madicte sœur en face de sainte Eglise, comme il est accoustumé faire par deçà, sans aucun desguisement ny altération des solemnités et cérémonies qui y sont observées d'ancienneté. A cela j'ay à respondre à sa
Sainteté que laissant à part combien que je trou?e eslongofc ceslc rcsponcc de l'espérance quelle avoit tousjours donnée de me satisfaire en cet endroit, et que jecroy que ce soit par pratic$NS et menées d'aucunes pour lirer la chose en longueur, je ne lois pas à considérer sa bonne et louable intention d'approcher le plus qu'il luy sera possible toutes ses actions, et de ceulx qui doibvent deppendre de luy de la vraye institution de l'Eglise, et en son particulier de n'oiïencer le repos de son Estai, comme chacun est naturellement désireux et enclin à ceste fin, ce qae je loue et désire aussy infiniment de ma part. Mais en ce fakt, il fault qu'il mette en considération, que oultre que c'est cime» ordinaire que la dispence des degrez de consanguinité et s'accorde à un chacun comme est cesluy cy ; que les loix et institutions qui sont introduites, soit au spirituel ou en la police humaine, comme elles sont pour contenir et refréner la passion des hommes et les acheminer au service de Dieu, et k Futilité publique; aussy est-il quelques fois expédient de faussera part lesdictes loix, et faire ce que le temps et la nécessité requièrent ; dont nous avons très-ample exemple conforme i cestuy. C'est assavoir, un Clovis, Roy inûdèlle, marié à une fidèlle par permission ou tollerance de l'Eglise et pour l'espérance du bien qui en réussit; puis après, d'un Roy de Lombardye et plusieurs aultres : ce que nos docteurs de deçà ont tousjours advoué et recongneu, confessant bien qu'il ne scroit jamais à propos d'y faire une couverture inconsidérée, ny par aultre voye. Aussy aije le cœur et afTection tant dédiez à l'honneur et service de Dieu et à la conservation de la dignité appostolique, que je ne le voudrois aucunement endurer ny souffrir es lieux où se peult estendre ma puissance et mon auclorité. Estant meu de ce lèle, je ne souhaitte moings que sa Saincleté que ledict Roy de Navarre se voulsist disposer à ces quatre conditions, et A plus encores, sy sadicte Saincteté le vouloit désirer : mais estant prince, qui est ja bien avant entré en la congnoissance des
choses, cl a tousjours esté nourry en religion contraire, sadicte Sainteté, en meure et prudente considération comme elle est, sçait bien que selon Tordre et réputation que les princes es estatz tiennent en leurs affaires, il est du tout impossible de l'y disposer sy chauldement; quand bien il y auroit quelque inclination, comme il en est assez de preuve; et que le seul moien d'en tirer le fruict désiré, est le mariage, par le beneftice duquel se sentant honnoré de mon amitié, faveur et bienveillance, et moy n'estant endormy a ce qui peult servir au bien et repos de mon estât, je me promets de le retirer; où sadite Sainctcté et moy tendons unanimement : — comme du contraire dépend un desespoir audit Roy, lequel se rendant, comme on Ta voulu peindre en ses jeunes ans, chef d'un party et faction contraire, (dangereux, et trop à craindre par les exemples du passé), est pour ralumer en cestuy mien Royaulme le feu des troubles et divisions : lequel à mesme considération que peult prendre sadicte Sainctcté pour soy, m'enseigne distendre et admorlir par voye de reconciliation es amityé comme ceste cy, chose qui touche autant à elle comme à moy, pour estre ce royaulme le cœur de la chrétienté, advenant inconvénient duquel il est impossible comme au corps humain que les aultres membres puissent subsister, ains sont pour tomber en altération universelle : chose que je veux et entends que vous faciez entendre à sadicte Sainetélé, aflin que slimullé de sa boulé paternelle envers l'Eglise de Dieu, elle ne mette en hazard ce qui reste de bon et de net pour vouloir tenir la corde trop roidde, es choses qui apportent beaucoup plus de profflt et utilité que de scrupules et doubles en la religion; et suyvant ce, la priez et requériez instamment de ma part, comme son dévot et obéissant filz, de m'accorder làdicte dispence, m'asseurant bien que j'espère la faire encorcs plus valloir à son contentement, quelle ne montre requérir et attendre. Et où elle s'en voudroit rendre inexorable, vous la prierez en mon nom, et en présence de mes cousins, les cardi-
naux de Fcrrare, de Lorraine et d'Est, lesquels vous prient de ma part vous assister en ceste audience, de prendre en boom part, sy je suis contrainct d'adviser aux moyens qui peuvent servir au repos de mon Estât et passer outre audict mariage, . comme j'y suis du tout résolu. Et que à ceste fin j*ay depesebé le sieur de Chavigny, présent porteur, pour oultre ce que vous luy en direz, luy Taire encore entendre de ma part, estimant par mes déporlernens jusques icy, avoir suffisamment satisfakt ai dcbvoir et recongnoissance, fidélité que j'ay tousjouro rendue k sa Saincteté et au Saint-Siège Apostolique et que par raison difine et humaine par nécessité de mon Estât, et en pure et saine conscience, je doibz passer oultre à ceste affaire, comme je feray incontinent, après avoir reçu vostre responce, sans Ira* teflbis me vouloir départir des moindres poinetz qui peuvent toucher nostre samete Foy Catholique, Apostolique et Romaine. en laquelle je veux persévérer et mourir. Ce faict, voua me mvoyerez aussy tost ledict de Chavigny bien instruict de tout et. pour m'en scavoir rendre compte. Priant, etc.
Charles.
Et en P. -S. — Mous' de Ferralz, je vous ay bien voulu advenir comme î a y donné audience ceste a près disnée à l'evesqueSalvialy, nunec de nostre Sainct Père, auquel j'ay faict entendre i peu près toutes les raisons et considération susdictes, et l'occasion pour laquelle je depesche présentement devers sa Saincteté: le priant de luy vouloir escripre de sa part, usant de toutes les
Eersuasions et remonstrances qu'il verra et congnoistra catn onnes et à propos, pour disposer sadicte Saincteté à octroyer ladicte dispenec ; ce qu'il m'a dict qu'il ferait, ayant pour ceste eflect baillé son pacquet audict sieur de Chavigny. — Vous congnoistrez bien sy ce qu'il en aura escript aura servy nu non, et m'advertirez particulièrement de tout ce qui se sera passé tt ceste affaire : et aussy tost que vous aurez seu la résolution de sa Saincteté, vous me renvoyerez ledict Chavigny.
3. LE DUC D* ANJOU A MONSIEUR DE MATIGNON, LIEUTENANT GÉNÉRAL AU GOUVERNEMENT DE NORMANDIE.
Nous devons les pièces qui suivent à l'obligeance de M. Paul Lacroix, qui a bien voulu s'en dessaisir à noire profit. Elles ont la même origine que celles que nous avons déjà publiées, p. 57 et passim. Les deux premières sont du duc d'Anjou, plus lard Henri III, qu'on a le plus inculpé dans le fait de la Sainl-Rarthélemy. L'une est relative au meurtre de Coligny, l'autre à l'apaisement des excès qui suivirent le massacre. La lettre de Charles IX qui vient ensuite, datée de Fère-en-Tardenois, du 24 octobre, est plus curieuse : elle peint la préoccupation d'esprit de l'infortuné monarque et Tardent désir qu'il avoit de ramener le calme dans le pays. — On y voit l'inslilution de commissaires royaux par les provinces, avec charge de s'enquérir et d'informer le gouvernement de l'état des esprits et des besoins à soulager : institution dont nous avons vu de nos jours la réorganisation, dans des circonstances non moins difficiles. — Par la Saint-Barthélémy, infructueuse cruauté, rien n'avoit été résolu. Les réformés, justement irrités, n'a voient point tardé à reprendre les armes. Maulauban venoit de donner le signal d'une nouvelle révolte qui amena la quatrième guerre civile. Charles IX marque dans sa deuxième lettre à M. de Matignon la satisfaction qu'il éprouverait de la prise de Montgommery, l'un des plus redoutables chefs des huguenots, et qui personnellement s'étoit rendu odieux à la reine-mère et à ses enfants par le meurtre, volontaire ou non, du roi Henri II: malheur qu'il avoit aggravé par sa liaison avec les huguenots et sa révolte permanente. — Charles IX, en proie aux cruelles souffrancesqui dévoient l'emporteràquelquesjoursde là (celtelettreestdn 24 mai, et il mourut le 30), parle de sa santé ou plutôt de sa maladie, dont les médecins, dans leur infaillibilité habituelle, lui promettoient sûre et prompte guérison, que devoit bâter la nouvelle de la prise de Montgommery. Vain espoir! Montgommery fut pris et Charles n'en mourut pas moins à quelques jours de là, le 30 mai 1574. Montgommery, que poursuivoit le long ressentiment de Catherine, fut exécuté dans les premiers jours du règne de Henri III, le 26 juin 1674.
Monsieur de Matignon,
Vous verrez par les lettres du Roy mon seigneur et frère ce qui est advenu à mon cousin Monsieur Ladmiral, dont nous sommes très- fort marrys : vous priant faire entendre en l'estendue de votre charge le desplaisir que Ton en a icy et comme Ton en veult faire faire la justice; donnant aussy la main que le bruict qui en sera par delà ne soit cause de quelque esmotion, trouble ou inconvénient, mais que chacun vive doulcement et en bonne discipline, soubz l'observation de l'édict de passiflcation, suivant ce que le Roy mon seigneur et frère vous escript, et vous luy ferez service très-agreable.
Priant Dieu, Monsieur de Matignon, qu'il vous ayt en sa sainte et digne garde.
Escript à Paris, le 22* jour d'aoust 1572.
Votre bon ami, Henry.