M. DE BAINS AU H. P. D. VAIRSETTE
Au Puy-en-Velay, 5« avril 1713.
Mon Révérend Père,
Permcttés-moy de me renouveler dans l'honneur de votre i venir et de vous rapeler toutes les marques de bonté dont ' m'avés honoré à Paris, lors de mon voyage pour la députatien de 1730.
J'ay lu depuis cela avec beaucoup d'attention les trois premiers volumes de votre Histoire de Languedoc, et j'y ay veu avec un grand plaisir que vous la traités toujours en maître. J'ay h aussy avec bien de la satisfaction les éclaircissements que vous donnes, et les raisons que vous donnez aux journalistes de Trévoux pour soutenir les faits que vous avez avancés sur le. témoignage des auteurs contemporains : rien n'est plus solide.
II me paroitroit juste aujourd'huy de mieux éclaircir l'article de la tradition de l'église du Puy, que le public croit que vous avez méprisé; de mesme que les monuments incontestables qu'on a pour prouver que la translation du siège épiscopal de Saint- Paullien au Puy, étoit de plusieurs siècles plus ancienne que l'époque que vous luy donnez. Je sçais qu'un chanoine habile et éclairé et qui est mort depuis cela, nous en avoit porté les plaintes, et peut-estre avec un peu trop d'amertume ; quoy qu'il en soit, vous nous faites espérer quelque justice et ce sera sans doute dans votre dernier volume, et j'oze vous dire que tout le monde s'y attend icy, comme de l'auteur zélé de notre histoire : j'ay pris le party d'assurer que vous le fériés : s'il vous reste des doutes, faites-moi l'honneur de m'en faire part, on pourra peut-eslrc les éclaircir. i
On m'a remis depuis assez peu de temps le quatrième volume que vous venez de donner. Je n'ay fait encore que le parcourir;
j'ay lu tout au long la préface et trouvé dans les premières pages avec plaisir que le mesine style s'y soutient toujours.
Au surplus comme j'y ay trouvé le plan dos églizcs de Narboirae et d'Alby, j'ay cru ne pas vous déplaire de vous proposer pour le volume qui suivra, que vous anoncés devoir estre le dernier, le plan de l'églize cathédrale du Puy, églize si respectable par le concours des fidèles, dans les temps les plus reculés, par la visite de plusieurs Papes et de plusieurs de nos Roys, et d'une structure des plus singulières. Nos pères do la Chaize-Dieu en ont, il y a quelques années, fait lever le plan, et j'ay lieu de croire que c'étoit pour estre envoyé à feu dom de Montfaucon; l'abbé de Handec mon frère aura l'honneur de vous présenter celuy qui fut présenté à feu monseigneur le cardinal de Fleury.
J'ay bazardé d'y joindre aussy celui du château d'Espaly dont vous faites souvent mention au sujet du Roy Charles VII ; je pense qu'il conviendrait de le faire graver : un lecteur curieux trouve du plaisir de voir la simplicité des anciens édifices où les {dus grands princes ne dédaignoient pas d'habiter.
Le rocher de Saint-Michel, à la porte et au septentrion de cette ville, ne mérite pas moins de trouver place dans le inesme volume et l'attention des curieux : et je joins un mémoire historique pour ces deux derniers plans que j'ay fait dessiner le mieux que j'ay pu.
Que si vous jugez encore, mon révérend Père, devoir y ajouter celui de l'ancien château de Polignac, dont Sidonius Apollinaire fait honorable mention dans ses épitres, et où le roy François 1er a lait quelque séjour, en voicy le plan assés mal en ordre, mon peintre, étant tombé malade, n'a pu y mettre la dernière main. Vous sçavez mieux que moy le rang que cette vieomté donne aux Estats de cette province ; que ce château a , esté très-connu dans l'antiquité par son temple d'Appollon, par les précieux» mais très-négligés restes qu'on y voit encore de la ide cette divinité; par l'inscription très-bien conservée du
vœu que luy rendit ou luy fit rendre l'empereur Claude : inscription que je crois insérée dans un de vos volumes el dont je vous offre une copie Ûdèle, et que vous trouverez aisément dans Gruter, où elle m'a paru ûdèlement raportée ; je ne puis vous citer icy la page ny vos volumes, ayant tous les livres à ma campagne.
Si vous êtes content de mon zèle, je seray bien satisfait et je vous offre tous les éclaircissements dont je suis capable» dans un pays où on n'est ny aidé ny secouru par personne. Je prie mon frère de conférer sur tout cecy avec vous et de me donner de vos nouvelles.
J'ay l'honneur d'estre avec bien du respect, mon révérend père, vostre très-humble et très-obéissant serviteur.
De Bains.
XIX. — LES DEUX PAGES DE LA PRINCESSE DE CONDB. OU LE LION , LE CHAT ET LE CHIEN.
Le Recueil des vaudevilles et autres pièces de vers de la Bibl. , imp. (vol. m, p. 397), donne sous la date de 1671 la fable allégorique qu'on va lire. Elle nous paroil nécessiter un commentaire.
Louis de Bourbon à qui le nom de Condé dut sa principale illustration, avoit épousé, n'étant encore que duc d'Enguien (1641), Claire Clémence de Maillé- Brezé, nièce du cardinal de Richelieu. C'éloil une alliance au-dessous d'un prince du sang, « mais, ■ dit un historien, • le père du jeune d'Enguien étoit avide et avare : k » crédit du Cardinal Unissant par sa mort, il trouvoit au moins pour » son fils le dédommagement d'une riche succession. » Quant an doc d'Enguien, il répugnoit sans doute extrêmement à cette alliance : Cependant, à peine Agé de dix-neuf ans, il vit dans cette union la certitude d'avoir prochainement une armée à commander. En effet à quelques années de là , la victoire de Rocroy révéloit à l'Europe le
grand capitaine que dévoient illustrer tant d'autre* succès. Mais la gloire ne sauve pas des infortunes conjugales,
Kl la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas les Rois.
Ce mariage ne fut point heureux : hâtons-nous de répéter que l'aventure à laquelle fait allusion la pièce satirique que l'on va lire est de l'année 1671, et que la princesse, après trente ans de mariage, n'avoit, à cette époque, guère moins de cinquante ans. La chronologie est toujours ce dont la malignité publique s'occupe le moins en pareille matière, et pourtant il est bon d'en tenir compte. — Mme de Sévîgné dont le sentiment fait autorité raconte ainsi le fait :
« On vient de me conter une aventure extraordinaire qui s'est passée à l'hôtel de Coudé et qui mériteroit de vous être mandée quand vous n'auriez pas l'intérêt que nous y avons. La voici. Mm* lu princesse de Condé ayant pris depuis quelque temps de l'affection pour un de ses valets de pieds, nommé Du val, celui-ci fut assez fou pour souffrir impatiemment la bonne volonté qu'elle témoignoit aussi pour le jeune Rabutin qui avoit été son page. Un jour qu'ils se trouvaient tous deux dans sa chambre, Duval ayant dit quelque chose qui manquoit de respect à la Princesse, Rabutin mit l'épée à la main pour l'en châtier: Duval lira aussi la sienne , et la Princesse se mettant entre deux, fut blessée légèrement à la gorge. On a arrêté Duval, et Rabutin est en fuite. Cela fait grand bruit en ce pays. Quoique le sujet de la noise soit honorable , je n'aime pas qu'on nomme un valet de pied avec un Rabutin ».
M"* de Montmorency manda aussi cette nouvelle à Bussy, avec des circonstances peu différentes : mais elle ajoute que Monsieur le Doc (fils du prince de Condé) seroit peut-être parvenu à apaiser la colère de son père : mais que Mademoiselle qui en vouloit à Condé fit de celte aventure l'objet de ses railleries à la Cour. Condé irrité, et excité encore parla princesse Palatine, exila sa femme à Châteauroux. « Il n'y a pas de désespoir pareil au sien, dit Mm<> de Montmorency: personne que ses trois proches ne l'a vue en partant. »
M. Walckenaer, dans sa rie de Mme de Sécigné, n'admet point que la princesse de Condé fût coupable : voici son commentaire. « Dépôts la mort du cardinal de Richelieu son oncle, elle étoit traitée par ion mari avec peu d'égards. Les mauvais traitemens, dit Mademoiselle, redoublèrent après le mariage de Monsieur le Duc : elle étoit réduite à ne voir personne. — A Châteauroux elle fut tenue en captivité. Il se passa un asrez long temps avant qu'on lui donnât la
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liberté de se promener dans la cour du château, et ce fut
en présence des gens que le Prince avoil chargés de la garder...
« On fit le procès à Duval: il fut condamné aux galères. M"* de Sévigné, en allant promener à Vincennes, le vit à ta chaîne des galériens qui parloient pour Marseille ; elle s'entretînt arec lui et fl lui parut un homme de bonne conversation. Quant à Louis Rabttlia, cette aventure lui valut une fortune et un degré d'élévation qu'il n'eût jamais osé espérer en France. Obligé de s'expatrier pour Mr la vengeance du Prince, il se vit, comme dit très-bien MM de Sévigné, romancsquement transporté en Allemagne où il épousa la duchesse de Holstein, Dorothée Elisabeth, fille de Philippe-Louis, héritier de Norwège, duc de Holstein-Wiesenbourg, amère-petit-fUs de Christiern III, élu roi de Danemarck en 1525, et dont la poatèiilé réélue à chaque interrègne en la personne de l'alné de la maison royale, est devenue héréditaire en 1660 et règne encore aujourd'hui. » Walck , Mèm. sur M™ de Sévigné, t. 3, p. 228.
Maintenant voici la fable avec les notes qui l'accompagnent; c'est un morceau inédit et qui, malgré la médiocrité du style, doit trouver m place parmi les curiosités littéraires du temps.