LE LION, LE CHAT ET LE CHIEN
(Fable.)
In grand lion (*) dont le courage SYîloit rendu fameux dedans tout l'univers (*), Voyoit autour do luy des animaux divers Dans les liens du mariage.
Il les regardoit fièrement Et puis se disoit à lui-môme : Que ces boucs, ces béliers, ces cerfs et ces taureaux, Ces chevreuils et ces daims sont de laids animaux {*) I
Que ma douleur seroit extrême.
Si je voyois un jour des cornes sur mon front !
Mais mon courage et ma naissance Me mettront à l'abry de ce cruel affront, Et si Ton en croil l'apparence,
Ce front est plutôt destiné A être couronné (*).
Cependant le lion à l'hymen se dispose : Plusieurs grands partis Ton propose (*) : Il choisit, entre tous, une jeune beauté (*)
Dont la douceur et la simplicité
Furent capables de lui plaire.
Afin que son lion ne put être jaloux,
Elle choisit une vie solitaire (7).
Le plus discret berger, la plus sage bergère, Disdit : ne sauroit-on l'attirer parmy nous (8)? De nos plus beaux troupeaux elle iroit h la teste ! Souvent ils la prioient de venir à leur fesle; Mais elle qui fuyoit et le monde et le bruit Ne vouloit point sortir de son petit réduit (").
Dans ce réduit, hélas! que faisoit-ellc? Rarement son lion se trouvoit auprès d'elle (10),
Elle avoit un chat et un chien (fl)
Qui faisoient tout son entretien (").
Ils caressoient souvent cette bonne maîtresse Qui leur rendoit souvent caresse pour caresse ;
Mais enfin le chat et le chien,
Ne pouvant longtemps être bien, L'un voulant chasser l'autre, il se fait du désordre (u) ; Eu vain elle défend d'égratigner, de mordre ("), Ces méchans animaux deviennent furieux.
Elle se jette entre les deux.
Mais bien loin d'arrester cette fureur brutale,
Elle-même en reçoit les coups (16).
Ailes, s'écria-t-dle, allez, retirez-vous, Vous m'avez déchiré de vos pattes fatales ! ("} A ces cris aussitôt ils connoissent leur tort : Ilsfuyent promptement pour éviter la mort ("),
Mai h le grand bruit s'étend ("). On court à la poursuite
Ile ces aninaux insolents (").
L« lion veut savoir le sujet de leur fuite
Et du caquet des medisans.
Kt («'pondant il se gratte la teste,
Il trouve, ce qu'il craint si fort (*') : Ali! ino voila, dit-il, au rang des autres beslesf*};
J'ay munie un plus malheureux sort.
("est en vain, grandeur et prudence, Que vous pensez changer les arrests du destin !
D'un foililo chat, d'un indigne maslin, Le grand lion reçoit l'outrage qu'il a craint, Malgré tout son esprit et toute sa puissance.
(») Sur Claire-Clémence de Maillé de Brezé, [femme de Louis de 1 bon, deuxième du nom, prince de Coudé, premier prince du sang, due de Bourbonnois, de Chasleauroux, de Montmorency et de Bellegarde, premier pair et grand maître de France, gouverneur de Bourgogne et Bresse, comte de Clermont, Slenay, Dun et Jamcli, chevalier des ordres du roy et l'un des plus valeureux princes de son siècle;] laquelle solitaire et retirée dans sa maison, faisoit l'amour avec un page Homme Rabutin et un valet de pied ou laquais, qui se battirent par jalousie dans son appartement, où elle fut elle-même blessée d'un coup d'épée, en les voulant séparer : ce qui fit un si grand éclat que celle honteuse intrigue hit découverte, et obligea le prince de Condé son mary, à l'enfermer dans le château de Châleauroux en Berry, où elle a flny ses jours.
(3) Les actions héroïques de ce grand prince étoienl célébrées par tout le monde.
(•) L'auteur parle ici de tous les animaux qui ont des cornes, pour dire que M. le prince se moquoit volontiers des c... , dont lui-même avoit fait grand nombre.
(*) Il est certain que le front de M. le prince étoit digne de porter une couronne.
(») M. le prince n'étant encore que duc d'Enghien, étoit l'objet de tous les grands partis de l'Europe avant qu'il fût marié.
(•) Claire-Clémence de Maillé qu'il épousa et qui étoit .fort belle : Mis
M. le prince ne la choisit point, et ce fat Armand-Jean Duplessis de Richelieu, cardinal, qui par son autorité, força Henri de Bourbon, prince de Coudé, père de telui-cy, à donner son (Ils en mariage à cette demoiselle qui étoit sa nièce, étant fille de la maréchale de Brezé, sa sœur. Elle s'appeloit Nicolle Duplessis de Richelieu, et son mari, Urbain de Maillé, marquis de Brezé, maréchal de France.
C7) Madame la princesse étoit fort retirée.
(») Elle craignoit le grand monde et alloit rarement à la cour.
(*) Elle étoit presque toujours dans son appartement, sans en sortir que fort peu.
(' ) M» le prince aimoil peu sa femme et n'en faisoit pas grand cas.
(") Le chat est le page, et le chien le laquais.
(12) Elle viToit familièrement avec ses gens et trop, comme Ton vil par la suite.
(") Voyez plus haut, comme ce page et ce laquais se battirent dans l'antichambre de leur maîtresse, par jalousie qu'ils avoient l'un de l'autre.
(") C'est-à-dire de se battre: car l'allégorie roule toujours sur le chat et le chien.
(ii) Madame la princesse fut blessée d'un coup d'épée en voulant séparer ses amans.
(17) L allégorie continue toujours sur le chat et le chien.
(u) lia s'enfuient aussitôt. Le page alla en Allemagne, au service de l'empereur, où il a fait une grosse fortune, et s'est distingué à la guerre. Le laquais fut pris, jugé en plein Parlement, chose qu'on trouva fort imprudente. 11 fut condamné aux galères; mais il mourut en chemin, et l'on croit qu'il fut empoisonné.
(«*) Il est aisé de juger du bruit que' cela fit partout et surtout à la cour.
(•») On poursuivit les criminels et on ne put prendre que le laquais.
(M) C'est le lion, c'est-à-dire M. le prince qui se trouva c... par celle aventure qu'il ne put ignorer.
(B) An rang des autres botes cornues dont il se moquoit. Voyez.l'art. 2 de es commentaire.
PO 11 faut ajouter, étant fait c... par un de mes laquais et un de mes (Note* du nu.)