‹ Le Cabinet historiqueChapitre 28 sur 162 · XX. — ARISTIDE COUTHON · texte numérisé non relu

XX. — ARISTIDE COUTHON

Les quelques lettres que nous avons publiées de nos révolutioncélèbres, nous ont vain d'abondantes et curieuses commonidont nous ferons profiter nos lecteurs. Notre embarras est

aujourd'hui dans le choix. Nous commencerons par une lettre d'Aristide Cou thon, datée de Clermont-Ferrand, après les horreurs dn siège de Lyon. Le magnifique roman historique publié par M. de Lamartine sous le titre de Les Girondins, nous présente le proconsul Couthon comme une victime de l'opinion publique qui l'a jugé trop sévèrement, « sans doute parce qu'il étoit l'ami et le confident de Maximilien Robespierre. » Mais des vertus privées, un caractère grive et mélancolique, une âme pleine d'amour et d'espérance pour rhamanité, de cruelles infirmité* qu'il devoit à la Jendresse de son* âne auroient dû protéger sa mémoire contre les jugements passionnés de la postérité. —C'est surtout dans l'appréciation de sa participation aux désastres de Lyon qpe l'histoire, suivant M. de Lamartine, s'est fourvoyée. « La confusion du moment, dit à cette occasion le grand » poêle, le désespoir de ceux qui meurent, le ressentiment de cent » qui survivent ne sait pas choisir entre les coupables, et fait qad- » quefois tomber l'exécration de la postérité sur les moins criminels. » L'histoire a ses hasards comme les cliamps de bataille. Elle ab- » sout ou elle immole certaines renommées, sans lumière et ans » pitié. C'est au temps à mieux rétribuer. Sans aflbiblirla réprobation » qui s'attache aux grandes exécutions des guerres civiles, c'est à loi » de faire peser sur chaque parti et sur chaque homme la part exacte » de responsabilité qui leur revient. Les préjugés de la calomnie le » se légitiment pas par le temps. La justice est due à tous les hommes, » même odieux. On ne prescrit pas contre la mémoire des hommes.» —Voilà qui est fort bien et l'on ne peut mieux dire. Puis M. de Lamartine cite quelques actes à l'aide desquels il prétend dégager h responsabilité de Couthon des faits dont l'histoire l'a rendu solidaire avec Collot-d'Herbois, Dubois Crancé, d'Orfeuille et Fouché. Nous n'infirmerons pas les actes, nous leur laisserons la signification qae l'illustre poète veut bien leur donner.— Seulement en regard do caractère doux et méditatif, en pendant de ce visage gracieux, de ce regard serein, de ces entretiens graves et mélancoliques que M. de Lamartine prêle à l'ami de Robespierre, nous mettrons la lettre «rivante, écrite aux lueurs sinistres de l'incendie de Lyon, et datée de Clermont (sa patrie), où Couthon avoit été envoyé pour l'Auvergne contre les malheureux Lyonnois. On y verra < disposition d'esprit le jeune proconsul se trouvoit, quelques jours après sa sortie de la malheureuse cité : ce qui n'empêchera pas le lecteur d'apprécier à une hante valeur... littéraire, le récit du poëtehistorien.

norx'MRCTs. 103

Clermont-Ferrant, le 26 brumaire de l'an n« de la République une et indivisible. •

Citoyens collègues,

Je suis parti de Ville-Affranchie huit jours plus tard que je ne l'avois annoncé, parce que ne voyant arriver personne pour nous remplacer ,j*ai cru qu'il y avoil de grands inconvénients à laisser le pays sans représentants. L'état affligeant dans lequel j'ai trouvé le département du Puy-de-Dôme, par raport aux subsistances, dont il s'est dégarni pour alimenter la majeure partie de Tannée qui a vaincu les rebelles de Lyon, cet état affligeant me force de rester à Clermont encore une huitaine pour prendre et foire exécutter sous mes yeux les mesures qu'exigent les circonstances.. Ce tems m'est d'ailleurs nécessaire pour finir de purger les mauvaises administrations.— Vous scavés que notre directoire, et une partie des membres du conseil du déparlement, sont ft la commission de justice populaire. Les agents infidèles s'étaient coalisés avec ceux de Lyon, dans l'espérance de former ici une nouvelle Vendée : mais le peuple s'est heureusement levé, et la contre-révolution qui étoil évidemment le but de ces messieurs, a été arrettée. J'ai livré un combat à mort aux prêtres, «11 saints, aux cloches et à touttes les reliques possibles, j'espère que sous peu de jours, j'aurai des thrésors dans ce genre à annoncer à la Convention nationale. J'ai déclaré que toutes les étoffes des églises, après qu'elles auroient été dégalonnées, seraient distribuées par des sociétés populaires de chaque canton, à celles des jeunes personnes du sexe qui, au jugement de ces sociétés, se seraient le mieux distinguées dans le cours de la révolution par leur vertu et leur patriotisme. Cet arretté a rendu toutes les filles patriotes. —Dans un voyage que j'ai fait à Billom, je me suis (ait remettre une fameuse relique qui depuis deux cents ans étoit l'objet de la vénération publique. Les prêtres faisoient

lOi IK CABINET HISTORIQUE.

croire que la fiole enchâssée renlermoit du sang du Christ. On la nommoit par cette raison la relique du précieux sang, lin habile chimiste que j'avois avec moi, a fait là, en présence du peuple, la décomposition de la liqueur que contenoit cette fiole, et il s'est Irouvé que c'éloit de l'esprit de térébentine coloré. Cette expérience a désabusé et indigné le peuple contre les imposteurs qui ont trompé pendant si longtemps sa bonne foi. Avant mon départ, j'espère que le règne des charlatans sera passé dans mon département. — Je ne vois pas avancer le siège de Toulon, cela m'inquictte; la Convention nationale n'a qu'un moyen pour le faire iiuir bien vite, c'est de décréter que Toulon sera réduit en cendres dans un mois au plus lard, et de déclarer que les généraux sont responsables sur leur tète de l'exécution de ce décret. Ajoutés à cette mesure que les généraux, jusqu'à la tin de ce siège, ne pourront pas se retirer. Vous sauvez la patrie avec ce moyeu. La bonne volonté fait tout, et la bonne volonté manque dans presque tous nos généraux , ils aiment la guerre parce qu'elle en fait de petits souverains et qu'elle les enrichit. Adieu, mes chers collègues, bientôt je vous embrasserai: aimés-moi toujours et plaignez-moi un peu. Je viens de perdre une belle sœur que j'aimais tendrement; cette perte a affligé ma pauvre femme au point que je crains bien qu'elle ne soit malade. Adieu. Aristide Cocthon.

C'est ainsi que les sociétés populaires m'ont baptisé. Je leur ai volontiers abandonné mon saint Georges.

P. S. Nous célébrons mercredi prochain une fête en l'honneur de Chalier , de Beauvais et de Bayle. Les riches égoïstes en. feront les frais. Je dote ce jour là, au nom de la République! et sur les fonds extraordinaires, deux jeunes républicaines qui seront présentées an peuple par des commissaires des sociétés populaires du département, dans une séance que nous aurons le matin sur la place publique, la plus vaste de celte commune.

REVUE MENSUELLE

CORRESPONDANCE

MISSION LITTERAIRE DE CHARDON DE LA ROCIIETTE. LETTRE DE M. ATJG. BERNARD.

On déplore avec raison le gaspillage auquel, après l'époque révolutionnaire, furent abandonnées nos bibliothèques et nos archives communales. Le mépris de la génération pour les éludes littéraires, l'ignorance de la plupart des préposés à la garde des dépôts, l'incurie des municipalités mirent en péril, longtemps encore, tout ce qui avoit échappé à la tourmente sociale. Il faut dire aussi que le gouvernement aidoit beaucoup au désordre. M. François de Neufchàleau, homme de lettres aimable, comme il se disoit alors, et M. Chaptal, le plus érainent chimiste de l'époque, tour à tour ministres de l'intérieur, ont bissé de fâcheuses traces de leur pouvoir dans nos bibliothèques département nies, et leur mémoire y est encore aujourd'hui assez mal notée. Voici une des prescriptions d'un arrêté (10 brumaire an xin) du ministre Chaptal, à propos de la réorganisation des bibliothèques communales :

« N'entreront pas dans le catalogue demandé les ouvrages tellement dépareillés qu'il serait impossible de les compléter, ceux qui M trouveront mutilés ou rognés et qui ne pourront être restaurés , lié livra ascétiquii et de culte. Parmi ces derniers on réservera néanmoins ceux <fbi seraient ornés d'estampes, de vignettes ou de travail d'orfèvrerie précieux sous le rapport des arts. Le préfet fera vendre les antres à mesure du triage, et le prix servira au paiement te lirais qu'exigera le catalogue sommaire et à l'achat d'autres ouvrages qui ne se trouveraient pas dans la bibliothèque. »

Parte.— Typ. WUtaraheim. — * année. V

Mais de tels arrêtés ne Turent pas les seules armes dont ces deux ministres firent usage contre les bibliothèques Communales; les missions littéraires confiées aux bibliophiles de l'époque devinrent bien autrement désastreuses que des mesures plus ou moins conservatrices que le bibliothécaire trouvoit toujours le moyen d'éluder. Il n'en étoit pas de même des soulèvements, qu'au nom de l'intérêt des sciences et des arts, les commissaires délégués avoient tout pouvoir d'exécuter.

Nous répugnons sans doute à mettre au nombre des actes déplorables du ministère Chaptal la mission donnée en l'an ix à H. Chardon de la Rochette, puisque cette mission devoit profiter à la bibliothèque nationale et l'enrichir ; mais il est certain qu'elle eut de déplorables effets ; que tout le butin fait au nom des sciences et des arts n'arriva point à destination, et qu'on dépouilla violemment les bibliothèques communales qui, bibliothèques nationales elles-mêmes, avoient été substituées aux bibliothèques monastiques. Sans doute elles n'étoient qu'usa* fruitières, et de par une loi révolutionnaire ; mais enfin elles jouissoient légalement, et au même titre que la bibliothèque nationale de Paris jouissoil des diverses collections dont elle avoit vu s'augmenter son ancien fonds déjà si riche. 11 semble que pour dépouiller les bibliothèques communales, il eût été bon de pou* voir s'appuyer sur une loi telle quelle : le bon vouloir ministériel y suppléa. Voici la lettre qui accréditoit près des autorités locales le citoyen Chardon la Hochette en qualité de commissaire du gouvernement pour la visite des bibliothèques départementales.

Le ministre âe V Intérieur aux préfets des départements de la Ré* publique et aux sous-jnréfets des divers arrondissements eomnm „ naux.— Paris, le 14 thermidor an ix de la République française une et indivisible (2 août 1801).

a Le citoyen Chardon la Rochette, ex-membre du conseil de conservation des objets de science et arts, Citoyen, est envoyé dans toos les départements de la République pour une mission relative aux bibliothèques, aux dépôts littéraires et à tout ce qui peut intéresser kl ' sciences et les arts... Je vous prie de faciliter, par tous les moyen possibles, à ce savant la mission deconfiauce que je lui ai doaaée, afin que le gouvernement, éclairé par le* observations qu'un 1

aussi instruit aura faites dans les diverses contrées de la Républiqne, puisse s'occuper plus efficacement et avec plus d'utilité de l'organisation intérieure de tous les établissements d'instruction . Je vous salue.

» Cbaptal. »

On le voit, cette circulaire n'avoit rien de menaçant pour la sécurité des bibliothécaires. L'instruction qui en étoit comme le corollaire n' étoit ni moins placide, ni moins débonnaire. En voici les principales dispositions ;

« Pour l'exécution des ordres consignés dans la lettre du ministre de l'Intérieur, du 14 messidor an ix, le ciloyen Chardon la Rochelte se rendra dans les divers départements de la République.

« 1° Il examinera quel est le nombre des volumes que renferment dans chaque département la bibliothèque centrale, les dépôts littéraires et les bibliothèques publiques. — 2° H fera le relevé des manuscrits précieux ou utiles que chacune d'elles possédé, des éditions du xf siècle, des livres extrêmement rares et de ceux qui sont enrichis de notes de quelque savant.— 3° II examinera la tenue et l'ordre des bibliothèques et des dépôls, ce que les premières ont de surabondant, ce qui leur manque elle* changements qu'il seroit essentiel de faire pour la conservation des livres dans les édifices qui leur sont consacrés. — 4° Dans cet examen il prendra une note exacte des doubles, non des livres usuels dont il est nécessaire que chaque bibliothèque ait plus d'un exemplaire pour le service public, mais des ouvrages ou rares ou consultés seulement de loin en loin ; il prendra en même temps une note approximative de la valeur de ces doubles, afin que, ■oit par des échanges de bibliothèque à bibliothèque, soit par des ventes sagement faites, ces livres servent à procurer les livres anciens qpi manquent ou les éditions modernes qui ne se trouvent point dans Es dépôts, ou les ouvrages d'une utilité reconnue publiés depuis quelques années.— 5° Il accélérera surtout, par tous les moyens possibles, l'extension des dépôts littéraires, 1e en faisant verser, sur un ordre 4n préfet on du sous-préfet? et approuvé par le ministre de Tinté* rieur, dans les bibliothèques centrales et publiques, les ouvrages qni leur manquent; 2° en faisant faire sous ses yeux le triage de toqt ee qui doit être mis en réserve pour les échanges ou la vente; 3» en disant empiler dans un petit local les livres usés dont il n'est phs possible de se servir, les ascétiques, livres de prières, missels, Itads qol, par ta» vétusté on leur malpropreté, ne peuvent entrer

dans le commerce, n'être d'aucun usage aux particuliers , jusqu'à ee que le ministre de l'Intérieur ait pris une résolution définitive sur l'emploi qu'on doit en faire, etc. , etc. »

Étoil-il quelque chose de plus libéral , de plus paternel, de moins effarouchant que cette pièce introductive d'instance, comme disent ces messieurs du palais? Le moyen de deviner le serpent (d'autres diroient le Chardon) sous tant de fleurs et de fruits ! Mais, comme toute mission diplomatique, celle du citoyen la Rochette avoit ses articles secrets, dont les parties intéressées ne dévoient avoir communication qu'au moment suprême. Une inspection de toutes les bibliothèques départementales confiée à un seul homme n'éloit pas l'œuvre d'un jour. Nous n'avons pas à notre disposition tous les documents qui se rattachent à cette mission, et nous ne pourrions dire, en ce moment, tout ce qu'il advint aux divers dépôts que visita notre proconsul littéraire; mars il y eut de terribles razzias, si, toute proportion gardée, chaque bibliothèque eut à subir le sort des bibliothèques d'Auxerre et de Troycs. — Parlons d'abord de celle de Troyes : une lettre publiée dernièrement dans le Bulletin dm Bibliophile, par M. Louis Barbier, conservateur-administrateur de la bibliothèque du Louvre , nous fournit un précieux document à cet égard. Elle est à l'adresse de M. Barbier père, signée Chardon la Rochette, et porte la date du 30 messidor an xi (19 juillet 1803). Voici ce que nous y trouvons :

« ... Vous me connoissez actif et impatient lorsque je ne puis travailler. Je vais d'abord à Troyes, afin de laisser raffermir ma santé, avant de descendre dans le Midi et de monter ensuite dans le Piémont. Je trouverai à Troyes les manuscrits du président Bouhier, que je demanderai au ministre de faire enlever en masse » en lui demandant en même temps la permission d'emporter avec moi ceux qui sont relatifs à l'anthologie et ceux qui peuvent améliorer la nouvelle édition des Oiïuvres de La Monnoye, que je me propose de publier, et qui est prête depuis longtemps, comme vous savez..»

Vous voyez avec quel aimable sans-gêne, M. Chardon la Rochette en tendoit disposer des manuscrits du président Bouhier. Il les enlèvera en masse, au profit de la Bibliothèque nationale, ,

cela va sans dire ; se réservant toutefois pour son usage particulier les manuscrits relatifs à l'anthologie (réserve momentanée sans doute, mais un peu vague) et d'autres encore : — mais passons. *

On pourra nous demander par quel hasard les manuscrits si précieux du président Bouhier se trouvoient en la bibliothèque de Troyes? — Elle les tenoit de l'abbaye de Clairvaux qui les avoit acquis, dès l'année 1781, du dernier héritier de la maison Bouhier, au prix de 135,000 francs. — Nous ferons ailleurs l'histoire de ce fonds.

Ce fut seulement vers la fin de février 1804, que le commissaire du gouvernement se présenta à Troyes, muni, nous l'avons vu, des instructions anodines que nous venons d'analyser. Telles ainsi du moins les jugea le bibliothécaire du moment, qui sans doute ignoroit que le citoyen Chardon la Rochette fût natif de de Montpellier. Qu'importe, dira-t-on ? Les gens de Montpellier sont-ils sujets à caution ? — Je ne dis pas cela. Mais enfin il étoitde Montpellier, ville au reflet littéraire, qu'elle doit en partie à son école de médecine, illustrée par Ilabclais, et dont la bibliothèque éprouvoit le besoin de s'enrichir. Or le ministre Cbaplal, médecin et de Montpellier lui-même, avoit donné pour adjoint à son compatriote Chardon, un ardent bibliophile, le citoyen Prunelle, médecin lui-même et médecin de Montpellier I! Pauvre bibliothèque de Troyes!! C'étoit le moment de se bien garder, — mais le Bulletin du Bibliophile n'avoit point paru, et le bibliothécaire de Troyes étoit calme et Champenois !

Laissons parler maintenant M. Harmand, le savant, le chaleureux, le zélé bibliothécaire actuel de la ville de Troyes ! Ce n'est pas lui qui eût sanctionné par sa présence les faits qu'il va doua raconter I « Le travail (des commissaires) dura trois mois. Prunelle mit en réserve 2,575 ouvrages imprimés, et 528 msa., et Chardon de la Rochette, 214 vol. dé jurisprudence et 149 mss. : —plus 25 cartons et une liasse contenant 1° le travail précieux du président Bouhier (ce sont les termes de "Chardon de la Rochette) sur des inscriptions grecques et latines et sur d'eutre* monuments antique» ; 2° dissertations et lettres

critiques du même , sur différents points d'histoire et de littérature; 3* opuscules littéraires du même, renfermant ta correspondance avec Hagenbuch et les lettres originales de ce dernier ; 4e les opuscules du grand-père du président Bouhîer et de François Juret, docte chanoine de Langres ; 5° Joanuis Bouhier adversaria ; 6° les lettres originales de divers savants au président Bouhier, formant 20 cartons et une liasse.

» Mais le ministre Chaptal étoit de Montpellier et le commissaire Prunelle par malheur étoit aussi de Montpellier. Le regret que celui-ci ressenloit d'avance de se séparer de ces manuscrits classiquesd'uneadorahleantiquité, adorandœ anli qui tatis, comme disoient les savants du xvn8 siècle, fit naître en lui le désir d'en gratifier son pays; c étoit le moyen d'en jouir longtemps. II s'en ouvre au ministre son compatriote, et voyez ce que peut, même sur un cœur de ministre, l'amour de la patrie ! L'affaire s'arrange doucement , la signature ministérielle la consacre san* bruit et tout est consommé. Une main sacrilège non-seulement saisit 170 des joyaux de la collection Bouhier, mais ose arracher encore à leur terre natale pour les jeter sur un sol étranger, ceux que nous tenions de la pieuse munificence de nos vieux Pithou, que nous envirionnions d'une sorte de culte depuis plusieurs siècles et auxquels nous devions être attaches comme nous le sommes à nos anciens monuments, à nos vieilles églises. Si ces trésors étaient allés se réunir, pour l'exécution dune grande pensée, à ceux de toute la France, afin de former à Paris un monument gigantesque , unique , je regretterais sans doute cette perle , mais je ne m'en plaindrais pas: tandis que cette distraction, telle qu'on l'a faite, n'est qu'une spoliation d'autant plus odieuse qu'on l'a revêtue d'un caractère officiel. Aussi je livre à l'animadversion troyenne les deux noms Prunelle et Chaptal, chargés de cette impiété (1). *

(1) 11 semble d'après ces derniers mots, que M. Harmand H

Chardon de la Rochelle lui même lui de Montpellier comme MUL.

et Chaplal. C'est nn Tait qui résulte d'un autre passage de la lettre il Chardon insérée au Bulletin du Bibliophile, et gui tend à établir» ■*£

seulement la complicité, mais aussi fit circonstance aggravante de préméditation.^ ' w ^

DOCUMENTS. ill

Dans Une autre partie de son travail, M. Harmand nous donne la liste aussi complète qu'il Ta pu faire des textes manuscrits •enlevés à sa chère bibliothèque par MM. Chardon et Prunelle. « Cette liste, nous dit-il, se divise en deux parties, la première comprend ceux qui ont été choisis par Chardon de la Rochelte, et la seconde ceux qu'a mis en réserve le médecin Prunelle. Dans ce double choix se révèlent et les études et le goût particulier de chacun des deux hommes. C'est en petit, et dans un autre genre, l'histoire d'Achille à la cour de Lycomède. Char-» don, philologue, antiquaire, se saisit avec empressement des précieux cartons qui renfermoient les travaux inédits du président Bouhier sur des inscriptions grecques et latines, ainsi que ses savantes dissertations et ses lettres sur différents points d'histoire et de littérature. Prunelle satisfit sa triple passion pour la médecine, les classiques et les romans anciens. — On est porté à croire que des catalogues dressés par des hommes aussi habiles, doivent être parfaits ; mais en lisant ceux-ci, on est désagréablement détrompé. Toutefois je reconnois entre les notes des deux commissaires une notable différence. Celles de Chardon laissent sans doute à désirer; mais malgré quelques etcœtera, très-peu satisfaisants en pareille matière, on y trouve certains détails assez explicites ; tandis que celles de Prunelle sont tout à fait insignifiantes. A peine daigne-t-il jeter sur le papier un titre plus ou moins écourté ; jamais il n'indique l'âge du manuscrit ni les circonstances qui peuvent le rendre plu6 intéressant et plus précieux. Ainsi nos vieux romans, nos classiques les plus beaux, les plus anciens, volumes d'une valeur énorme, sont indiqués aussi légèrement, avec aussi peu de soin que les livres les plus vulgaires. 11 semble que cette manière d'inventaire ait été employée à dessein pour faire passer inaperçus et sans éveiller l'attention les morceaux de la plus haute importance. Aussi ne serois-je pas surpris que le ministre Chaptal qui n'avoit point vu ces manuscrits, eût consenti d'autant plus volontiers à les laisser aller à Montpellier, qu'il n'a pu lui venir en pensée que sous des titres si pauvres, on eût caché des trésors. Ce n'est pas que je veuille l'absoudre du tort d'avoir détourné au profit d'une ville en particulier des richesses qui

ne dévoient appartenir qu'à l'État. Un ministre, pas plus qu'un autre homme, moins même qu'un autre homme, ne peut être excusé d'avoir mis sa volonté à la place de la loi. Seulement on* peut penser qu'en faisant ce don, il n'en avoit pas connu l'importance. Est-il présumable, en eflet, que cet homme qui s'oecupoit de réunir à Paris, de tous les points de la France, les livres, les manuscrits les plus magnifiques et les plus rares, se fût décidé, contrairement à la pensée qui lui avoit inspiré ce grand travail, à reléguer à une extrémité de cette même France, pour les y laisser cachés dans un coin, les morceaux les plus précieux qu'on eût peut-être rencontrés! »

On le voit, quoique tardive, la protestation contre le dépouillement officiel de la bibliothèque de Troyes n'en est pas moins vive et moins profondément sentie. Nous autres Parisiens, qui jouissons dans le grand pandsemonium littéraire appelé Bibliothèque impériale de tous les viols exécutés sur les pauvres bibliothèques de province, nous sourions aux accents de généreuse indignation qu'exhale M. Harmand, et nous sommes assex peu disposés à stigmatiser MM. Chaptal et Chardon la Rochette. Mais que dirons-nous de M. Prunelle? Lui faut-il aussi tresser des couronnes?... Nous ne sommes pas de Montpellier, et à tout prendre nous aimerions mieux qu'il eût laissé à la bibliothèque champenoise et les textes Bouhier dont nous ne jouissons pas à la bibliothèque impériale, et surtout ceux de notre vieux Pithou, si bien où ils étoient, et que nous voyons aujourd'hui gonfler le glorieux catalogue de la bibliothèque de l'Ecole de médecine de Montpellier ! — Perte cruelle, irréparable pour la ville de Troyes, et dont, comme Calypso du départ d'Ulysse, le bibliophile champenois ne pourra jamais se consoler!

Puis sommes-nous sûrs que tout ce qui a été pris à Troyes se trouve bien actuellement soit à la bibliot. imp.9 soit à celle 'de Montpellier? Non pas que j'élève le plus petit doute sur la probité scrupuleuse, personnelle et bien connue de MM. Chardon et Prunelle : elle n'est pas en question ici. Mais, tout en restant fidèle à son mandat, tout en observant les austères pratiques du désintéressement et de la vertu, le cœur d'un bibliophile t sel

faiblesses et ses condescendances. Il garde un temps, à titre île fidéi-commis, c'est-à-dire avec la ferme résolution de réintégrer, tel texte utile à ses études, à ses travaux du moment ; il va -même parfois jusqu'à les communiquer, à titre de prêt restreint, à quelque ami vertueux et dévot ; puis les mois, les années s'écoulent, et les hommes aussi ; les textes prêtés restent, par mégarde, oubliés çà et là, et quelque beau jour le monde érudit est tout ébahi d'apprendre que tel codex à la signature des Pithou, tel document aux armes des Bouhier a passé dans une vente et subi d'ignominieuses enchères!!!...

Nous venons d'exposer quelques-uns des malheurs de la bibliothèque de Troyes, qui, si nous en croyons M. Harmand, eut encore à supporter d'autres misères. — Voici maintenant le tour des bibliothèques de Sens et d'Auxerre. — Mais ici nous cédons la parole à un homme plus érudit, mieux informé que nous. — Voici la lettre que veut bien nous écrire M. Auguste Bernard, dont nos lecteurs connoissent suffisamment le nom et les nombreux travaux.

A MONSIEUR LE DIRECTEUR DU CABINET HISTORIQUE

« J'ai publié il y a deux ans l'histoire d'une bibliothèque importante formée dans la ville de Lyon au xvn* siècle, transportée depuis en Bourgogne où elle fui dispersée lors de la révolution (1). J'ai donné dans ce livre le catalogue dressé par le P. Laire des manuscrits qui par suite des confiscations entrèrent d'abord dans la bibliothèque nationale de l'Yonne, puis furent plus lard

(1) Cette bibliothèque étoit celle de Planelli de Maubec, famille d'origine italienne, établie à Lyon depuis le xvie siècle, et dont quelques membres occupèrent un rang distingué dans les affaires et le gouvernement de Lyon. Cette famille avoit acheté la terre de Thorigny , district de Sens, et c'est dans cette maison que Planelli la Valette avoit fait transporter de Lyon sa bfhUotliêque dont un choix avoit été conduit en 1789 dans l'hôtel que potsédoit cette maison à Paris , à la réserve d'environ 3,000 volumes èettms communs et ordinaires qui avoient été laissés dans le château de Ihortouy.

* année. —Doc, 8

cédés à la ville d'Auxerre par le gouvernement consulaire. Ce catalogue comprend plus de cent volumes presque tous in-folio et originaux de la plus haute importance pour l'histoire. Or la bibliothèque d'Auxerre n'en possède pas aujourd'hui la dixième partie, et je n'ai pu obtenir de l'administration municipale, malgré deux ans d'insistance, l'indication des établissements auxquels les autres ont été cédés. Je sais que M. Prunelle a porté une cinquantaine de ces volumes à là bibliothèque de la faculté de médecine de Montpellier, avec l'autorisation du ministre Chaptal : nous en avons l'indication complète dans le catalogue de cette dernière bibliothèque publié récemment par le ministère de l'instruction publique. J'ai moi-môme obtenu pour la bibliothèque de Montbrison, avec l'autorisation du ministre de l'époque (M. Guizot), qui donna en échange un certain nombre d'ouvrages à la ville d'Auxerre, la cession d'une douzaine de volumes, dont j'ai donné la liste dans mon livre.

» Mais il reste à savoir, dans l'intérêt des études historiques, ce que sont devenus les autres volumes manquant à Auxerre et dont je n'ai pu obtenir l'indication. Tout ce que j'ai pu apprendre de positif par mes investigations particulières, c'est qu'en 1825 la ville d'Auxerre a vendu à la ville de Lyon, pour 1,000 francs, dix-neuf volumes dont je n'ai malheureusement pu voir les titres dans les lettres échangées entre les administrations à ce sujet, lettres qui sont conservées dans les archives de Lyon. Je sais également, par une note inscrite sur le catalogue de la bibliothèque d'Auxerre, que cette ville a cédé sept manuscrits dont j'ignore les titres, au Roi de Sardaigne, à une époque et à des conditions qui me sont inconnues.

» Ne pourroit-on pas obtenir de l'administration municipale d'Auxerre quelques renseignements à ce sujet? Évidemment le gouvernement n'a pas cédé ces richesses littéraires aux villes où le hasard des révolutions les avoit portées pour que les administrations locales en tirassent un profit matériel.' S'il n'avait

DOCUMENTS. Hl

pas été dirigé par un sentiment plus élevé, le gouvernement auroit pu lui-même faire cette opération lucrative. — En tous cas pour donner les moyens de retrouver la trace des livres en question, je vous proposerai, Monsieur, de publier le catalogue des livres rédigés par le P. Lairc, avec l'indication des lieux où se trouvent aujourd'hui les volumes dont le sort est connu, et la mention interrogative où ? pour les autres.

» Pour compléter ce renseignement, je vous propose aussi de publier le catalogue des manuscrits enlevés au chapitre de Sens lors de la révolution, et rédige par le même bibliophile, manuscrits dont la bibliothèque d' Aux erre ne possède aujourd'hui que la minime partie. Ici j'avoue que je ne puis fournir aucun renseignement sur les localités où ont été dirigés les volumes absents : je vois seulement, sur le catalogue de la bibliothèque de l'école de médecine de Montpellier, n° 71, qu'elle possède un Missale Senonense provenant de la bibliothèque d'Auxerre, maî3 je ne sais à quel numéro du catalogue de Sens se rapporte ce volume.

» J'ai l'honneur d'être, etc., Aug. Bernard.

Dressé par le P. Loire des manuscrits de Planelli de Maubec, cédés à la bibliothèque d'Auxerre.

1. Manuscrit sur la ville de Lyon, 2 vol. in-fol. sur parch. écrits et finis en 1378. (A Lyon?)

Ce sont des espèces d'annales de la ville de Lyon, depuis 1330 jusqu'en 1378, dais lesquelles on rapporte tous les dons, privilèges et franchises accordées à cette ville par les rois, les papes et autres. Co manuscrit original est néanmoins Intéressant, puisqu'on y rapporte tous les titres copiés sur les origi- Uux. Le copiste et compilateur se nomme à la tète du dernier volume, Estienne de Villeneuve, en 134*.

X Répertoire, très-bien écrit, au xvi» siècle, des noms de toutes les . fitnmles nobles du duché de Toscane, et de la date ou époque de

leurs anoblissements, avec les armoiries de la plupart. (A Auxerre.)

Ce dénombrement des ramilles, vulgairement appelé prioriâte, a été (ait en Italie et vient du marquis de l'Écluse, qui réchangea avec Planelli en I

3. Recherches historiques sur les comtes de Lyon depuis Fan 1000, continuées ensuite jusqu'en 1726. (A Lyon?)

Ce manuscrit, distribué par ordre alphabétique, a coûté a l'auteur des recherches immenses. Il est divisé en 4 vol. in-4.

4. Traité de la politique de France, par P. H., marquis de Chanvallon. (A Auxerre.)

Ce manuscrit est dédié au roi, en 1067. Il est de 431 pages in-4.

6. Alliances et généalogies de puissante et haute maison les dues de Lorraine, depuis Clodomir, roi de France orientale, commençant en 319, jusqu'à Charles présentement régnant. Et au bas de la première page on lit que ce livre a été imprimé par le commandement de François de Luxembourg, duc de Piney, comte de Roussi et baron de Pougy. Imprimé à Pougy, en 1576. (A Auxerre.)

Ce manuscrit in-fol. devient intéressant par cette note, vu que les annales de l'imprimerie ne nous ont pas encore transmis qu'on eût jamais imprimé à Pougy, petit village distant de cinq lieues de Troyes en Champagne, et à deux lieues de Brienne et de Piney.

6. Manuscrit grec in-4°, du xn» siècle, au plus tard, qui renferme les pièces suivantes : 1° Ëvangelia dominiez passionis grece; legiintur in hebdomada majori. — 2° Lameqtatio deiparae vii-ginis Maria». — 3° Narratio de Adamo et Eva. —4° Narratio de vMa et morte ac peregrinalione justi Abraham. — 5° Judicitim Danidis prophetœ. —6° Narratio de rébus Anlcchristi, et quomodo venturus sit, ac de consummatione sœculi. — 7° Alphabet um pareneticum de vanitatc mundi. — 8° Planctus et lamentatio carais, de propria anima, etc. — (Où?)

Ce manuscrit a été écrit par un grec nommé Emmanuel de Lampro, duxi«au xiie siècle, in quo falsa mixta bonis, avec une note du célèbre jésuite de Golonia.

7. Abbatis Joachim commentaria in Apocalypsim Joannis. Codex cartaceus xvi" sœculi, in cujus principio legitur fuisse olimjnris bibliolheese Sorbonicse, in 4°. (A Auxerre )

8. Relation du voyage du marquis de l'Hospital, ambassadeur de France à la cour de Russie en 1767, parle marquis de Fougières fils, qui l'accompagna dans cette ambassade. (A Auxerre.)

9. Cronicon manuscript. ducatus Sabaudiae. (A Turin ?) J'ignore son auteur. Elle étoit parmi les manuscrits de Guichenon (f ), i

(1) Voyez la note du no ai qui suit.

lesquels on en a fait souvent mention. Elle est d'écriture du xvi* siècle, et différente de celle qui est imprimée. Elle commence vers Tan 1000 et finit en 13*9.

10. Elat et inventaire des papiers et archives qui sont en l'Hôtel-dc- Ville de Villefranche, capitale du Beaujolois Manuscrit sur papier, du siècle passé, in-tol. (A Lyon?)

11. Cronîque de Genève. Manuscrit sur papier et original. —(Où?)

M. Sponen a fait très-grand usage dans son histoire de Genève, sous le nom deCronique de Rouet. Ce manuscrit vient dcGuichenon. Elle va jusqu'en IGOO et est de 343 pages in-4.

12. Cronîque abrégée de Tordre militaire de Saint-Lazare de Jérusalem, le plus ancien de la chrétienté, depuis son origine jusqu'à la translation de son siège en France. Manuscrit in-4° de 35 feuillets, écrit, du siècle dernier, ayant appartenu à Guichenon (1), (A Auxerre.)

13. Cronica ecclesiae Matisconensis, exnendens facla precipua ab anno 1329 ad annum 1340. Hujus aulor habilur Arlhaudus Maignin de Candiaco ecclesia? Lugd. advocatus. Codex cartaceus originalis, in-4. — (Où?)

H appartenoit (2) à Guichenon.

44. Terrier de la rente de l'abbaye de Saint-Claude, qui se lève à Irigny. Petit manuscrit en latin du xve siècle in-4. — (Où?) Appartenoit A Guichenon (3). A. B.

15. Recueil de plusieurs anciens testaments extraits des registres

des causes pies de Lyon, par M. Le laboureur, ancien prévôt de

Flsle Barbe. Manuscrit original de Le Laboureur, in-4. (A Lyon?)

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