XL. — MANUSCRITS PLANELLI LA VALETTE
(Suite.)
LETTRES DE M. AUG. BERNARD , - DE H. QUAIS TIN , ARCHIVISTE BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE d'aUXERRK.
Nos lecteurs ne seront pas surpris de l'insistance que mettent nos correspondants aux questions qui se rattachent à la mission Chardon de la Rochelle et Prunelle. L'exaction qu'elle avoil pour olyet, toute légalisée qu'elle fut par le bon vouloir d'un ministre, n'en porta pas moins une atteinte fâcheuse au principe de propriété. A qui appartenoienl les volumes provenant des maisons conventuelles et autres, fermées en vertu des lois du temps? A la nation, à l'État incontestablement. En abandonnant l'usufruit de ces collections aux municipalilésf l'État u'entendoil en rien se dessaisir d'une propriété nationale : bien loin de là, il la melloît sous la sauvegarde des autorités constituées. Mais un minisire, s'appelât-il Cliaplal, pas plus qu'un maire, n'avoit le pouvoir d'en disposer. Aussi qu'est il arrivé? Le dépouillement par MM. Chardon et Prunelle, en dégageant la responsabilité du maire, rendit celui-ci moins scrupuleux, moins attentif aux intérêts de l'Étal. La bibliothèque d'Auxerre une fois mise an pillage par le ministre, l'autorité locale voulut, comme le chien delà fable, avoir part au lopin, el Ton sait le parti qu'elle en tira : La Fontaine l'avoit dit :
Je crois voir en ceci l'image d'une ville Où l'on met les deniers à la merci des gens...
Les choses ne se passeroienl plus ainsi de nos jours, nous le savons, uns que M. Quantin ait besoin de nous rassurer à cet égard. Ansti nous n'hésitons pas à dire que nos doléances ne. touchent eu rien la municipalité actuelle d'Auxerre; quanta celle de l'époque, le nombreuses circonstances atténuantes plaident en sa faveur. Ce n'est donc point nn procès que nous faisons à sa mémoire, mais
tout simplement un document que nous voulons produire par servir à l'histoire bibliographique du temps.
A M. LE DIRECTEUR DU CABINET HISTORIQUE
Paris, le 24 novembre 1856.
Monsieur,
Permettez-moi d'ajouter quelques observations aui lettres de MM. Costa de Beauregard et KûhnholLz que renferme le dernier numéro du Cabinet historique (octobre 1856).
M. le marquis Costa nous apprend que les manuscrits cedés par la ville d'Auxerrc à la Sardaignc l'ont été à prix d'argent, en 1835. C'est déjà quelque chose; mais cela ne suffit pas. Il importe sans doute de savoir ce que ces manuscrits ont coûté au roi Charles-Albert ; mais il seroit bon aussi d avoir leur indfca* tion exacte, car il reste des doutes sur quelques-uns de ceux décrits par M. Costa de Beauregard. A vous parler franchement, un seul des manuscrits mentionnés parce savant bibliophile me paroît incontestablement venir d'Ajixcrre, c'est le Discours sans passion (n° 42 du catalogue du P. Latre), aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de l'Académie des Sciences de Turin. En marge de la mention de ce lirre sur l'un des catalogues d'Auxerrc j'ai lu : « Cédé au roi de Savoie (?) avec cinq autres manuscrits relatifs ri ce pays, » D'après les renseignements de M. Costa, ce ne sont pas cinq, mais huit autres volumes qui auroient été cédés à la Sardaignc. Je sais bien qu'il n'y a pu grande confiance à avoir dans les expressions dont s'est servi l'annotateur du catalogue d'Auxerrc, qui se contente d'inscrire en bloc la cession faite au roi de Sardaigne, sans spécifier qoek sont les cinq autres manuscrits relatifs à ce pays dont il est question; mais encore faut-il avoir quelques données positive! pour contester son chiffre. J'ai vainement cherché, il est vM dans le catalogue du P. Laire quels pouvoient être hs «•(
autres manuscrits acquis par les commissaires du roi de Sardaîgne. Je ne vois que le n° 9, qui peut bien être celui décrit par M. le marquis Gosla, page 248, cl le n4 11 [Chronique de Genève), dont ne parle pas ce bibliophile. Ce savant mentionne, au contraire, une collection de sept volumes de généalogies ayant appartenu à Guichenon, et conservés aujourd'hui dans la bibliothèque de l'Académie des Sciences de Turin.
Il me parott difficile d'admettre que la ville d'Auxerre ait cédé ces sept volumes, qui, avec le n° 42, formeroient un total de huit volumes, non compris le n° 9 et le n° 11 ; mais elle pourrait bien avoir cédé Tune ou l'autre des deux portions dont se compose aujourd'hui ce recueil, d'après la description qu'en donne H. Costa. Nous rentrerions alors dans les termes de la note du catalogue d'Auxerre En effet, les quatre volumes de la série in-4% joints aux n°s 42 et 9, nous douiicroienl les six volumes mentionnées sur cette note; on les trouverait également en joignant les trois volumes in-folio aux*n°' 9, 11 et 42 du catalogue du P. Laire. Vous le voyez. Monsieur, il y a là quelque chose à éclaircir. Est-ce que M. le marquis Costa, qui est de la Savoie, ne pourrait pas obtenir un renseignement officiel des personnes qui ont traite l'affaire des manuscrits d'Auxerre, et qui toi sont personnellement connues?
Je viens à la lettre de l'érudit bibliothécaire de Montpellier.
M. Rùhnholtz me fait deux reproches dont je liens beaucoup
à me justifier. 1° Il m'accuse d'avoir dit que Chaptal, Chardon
et Prunelle étoient Mvntpelliétains, et que c'est à ce titre qu'ils
ont dépouillé Troyes et Auxerre au profit de Montpellier. Je ne
. crois point avoir rien dit de semblable. J'ai même avancé un fait
contraire, au sujet de Prunelle, que j'ai fait naître à Lyon, et qui
' paraît être de la Tour-du-Pin ; 2e M. Kuhnholtz m'attribue la
pensée de vouloir dépouiller sa bibliothèque, au profit de celle de
lyon9 des manuscrits la Valette. J'ai pu dire que ces manuscrits
seraient mieux placés à Lyon ; mais jamais il ne m'est entré dans
l'esprit <\v les revendiquer au point de vue du droit; car Montpellier n'a rien eu de Lyon, et Auxerre n'est pas bien venu à se plaindre de ce qui lui est arrivé dans cette affaire. On ne peut pas songer à former les bibliothèques uniquement d'après ta carte géographique : car à ce compte pas une ne resterait intacte, et le grand dépôt de la rue Richelieu lui-même courrait le risque de disparaître... Non, ce qui est fait, est fait. Tout ce qu'on peut maintenant demander, c'est que les établissements détenteurs des richesses littéraires de la France y veillent dorénavant avec une sollicitude libérale, et sous ce rapport, la bibliothèque de la faculté de médecine de Montpellier est un modèle à citer, grâce à l'activité et à l'obligeance de son savant conservatt'iir. Je suis trop redevable à M. Kùhnholtz pour l'avoir oublié. 11 importe peu en résumé que les livres soient ici ou là; l'essentiel est qu'on sache où ils sont, pour aller les consulter : Ida été le but de mon appel ; je suis heureux de voir qu'il a été entendu , et que nous arriverons peut-être à retrouver tous lea manuscrits de M. de la Valette, grâce aux communications de vos honorables correspondants.
En présence des révélations qui surgissent de tous côtés, je m'explique difficilement le silence obstiné de la municipalité d'Auxerre : il est vrai qu'un accusé n'est pas tenu de fournir des témoignages contre lui. Mais il me semble que cette i nislration s'est fourvoyée Si, au lieu du mutisme, M. le i actuel, qui n'est pas responsable de ce qu'ont fait ses prédécesseurs, m'eût, répondu : « Les volumes que vous cherche! ont » été cédés par un de mes prédécesseurs à telle ville ou à tel » prince, » je me serois mis à la piste de ces volumes pour les retrouver (eussê-je dû aller jusqu'à Pékin, s'il en a été vendu à l'emp renr de la Chine), et je n 'au rois soufflé le moteur la cause de leur dispersion , car ce que je cherche, ce n'est pas un délit, ce sont mes chers manuscrits, pour lesquels je n'ai pas hésité à faire déjà le voyage de Montpellier! en ;
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dant que je fasse celui dp Turin ; je ne suis pas juge (l'instruction, mais seulement antiquaire et ami des livres. Le silence de l'administration d'Auxcrrc, m'a force à faire un appel au public pour retrouver les volumes qui avaient été cédés jadis à celle ville, et il en est résulté la preuve que la municipalité avoil légèrement spéculé sur un dépôt scientifique qui adroit dû être d'autant sacré pour elle qu'elle le devoit non à son droit ou à son mérite, mais à un pur hasard. Veuillez agréer, etc. Arc. Rernaiip.
A 11. LE DilŒirTEIiH bV CABI.NLT JIISTOUlgl E.
Auxerre, 27 novembre 1856.
Monsieur,
11 y a déjà quelque temps que les amateurs de nos antiquités entendent parler de l'histoire de l'enlèvement des manuscrits des bibliothèques de Troyes et d' Auxerre par M. Prunelle, au profit delà bibliothèque de l'École de Médecine de Montpellier, et ils doivent s'étonner du silence qu'on garde du coté d' Auxerre et croire qu'aujourd'hui, comme en 1804, on n'y sait guère apprécier la valeur des trésors bibliographiques et paléogra-
Je ne puis laisser plus longtemps cette opinion avoir cours et je dois aussi prendre part à la correspondance que vous publiez. Peut-être ne sera-ce pas sans profit pour le débat.
C'est en 1817, je crois, que, pour la première fois, la ville d' Auxerre protesta contre l'enlèvement des ouvrages ordonné par Je ministre Chaptal et exécuté par M. Prunelle. Mais alors od ne connoissoit que superficiellement la valeur de ces documents, et c'étoit, pour ainsi dire, par ressouvenir seulement qu'on en parloit Mais il y a quelques années je mis la main sur la liste jnéme dressée par Prunelle, et je pus m'assurer et de b gravité des faits, et de la singulière façon dont cette liste
avoit été composée. — J'en parlerai plus loin. — Unei tion fut alors adressée au Ministre de l'Instruction j • qui répondit en invitant la Ville à se pourvoir au Conseil d'État. Les événements politiques qui sont survenus depuis ont bit perdre de vue celle affaire ; mais en ce moment elle est reprise de plus belK et la Société des sciences historiques et natarelles de l'Yonne vient de faire faire un Mémoire sur ce sqet, qui sera soumis au Conseil municipal d'Auxerre. Il résulte de celte pièce rédigée par des jurisconsultes distingués .que ni les lois ni la jurisprudence n'ont pu consacrer l'enlèvement opéré au <M riment de la ville d'Auxerre par M. Prunelle. Nous verrons quelle suite on y donnera.
Mais rentrons dans l'histoire de cette affaire.
Le 15 messidor an xn, le Ministre de l'Intérieur Chaptal, ancien professeur de l'Ecole de médecine de Muntpellier, où il avoit élé Irès-cousidéré avant la révolution, voulant réorganiser cet établissement, et tout particulièrement la bibliothèque, chargea M. Prunelle, autre élève de la même école, ■ de visiter » les bibliothèques" des villes de France, et d'y prendre Dftte » des ouvrages et manuscrits qui sont de nature à devoir être » reunis aux bibliothèques nationales, et de surveiller l'encaisse* » ment de ceux qu'il désigueroit » Les préfets durent ensuite expédier ces ouvrages.
Auxerre se trouva malheureusement sur la roule de M. Prunelle, qui étoit passé à Sens, et avoit, mais en vain, vook mettre la main sur le Missel de la fàtedel'dne, célèbre en outre par ses diptyques d'ivoire.
La bibliothèque communale d'Auxerre, constituée légalement par décret du 8 pluviôse an xi, avoit été formée avec amour par le savant P. Lairc, pour l'École centrale du département, puis, à la suppression de cet établissement, donné à h ville par le décret précité.' Eh bien, malgré celte situation, de éminemment communale faite à la bibliothèque, M.
trouva bon d'y prendre 115 ouvrages imprimés et 31 manuscrits. On s'empressa, par une faiblesse coupable, de lui expédier tout cela, et la ville d'Auxerre. perdit, sans mot dire, des monuments précieux.
M. Prunelle, qui avoit probablement alors les idées aussi larges que le savant directeur actuel de la bibliothèque de l'École de Montpellier, se dit que les études médicales dévoient profiter évidemment de tout ce qu'il emporteroit; en conséquence, il emballa entre autres :
Un Missel de Sens (n° 71 du catalogue de la bibliothèque actuelle de Montpellier) ;
Galteri Magalonensis episcopi, de floribus psalmorum (n° 50, ibid,);
Guillelmi Tyrensis historia (n° 91, ibid.);
Un roman de Gérard de Roussillon (n° 349, ibid.) , etc. etc.
Que vous semble du choix médical de ces manuscrits? N'auroit-il pas été aussi convenable de les laisser à Aux erre ?
Mais la preuve que dans cette affaire, quoi qu'en dise M. Kiïhnholtz, il y a eu concert entre MM. Chaptal et Prunelle pour enrichir la bibliothèque de Montpellier au détriment d'autrui, c'est qu'à la même époque où s'exécutoient ces visites, on voyoit à Paris ces manœuvres d'un mauvais œil et qu'elles y trouvoient, même au ministère, un blâme sévère, attendu l'usage qu'on en voulpit faire des livres pour Montpellier.
Voici l'extrait d'une lettre adressée à un fonctionnaire d'Auxerre par M. Boulley, alors sous-préfet de Sens, pour arriver à préserver cette dernière ville des razzias qu'on redoutait, et qui prouve bien l'existence d'un plan arrêté entre Chaptal et Prunelle.
Sens, 7 vendémiaire an vin.
« Monsieur,
« M. Roger, directeur de notre École, qui est à Paris en ce moment, me mande que, d'après les renseignements qu'il a
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pris sur la mission de M. Prunelle, on doit regarder cooae non avenues les demandes qu'il nous avoit faites de plonem manuscrits, et notamment ne notre Messe de l'Ane. U partit que le ministre Chaptal faisait chercher tont cela pour Mpellicr, ce qui (léj)laisoit fart à Paris. Me doutaut de qodm
ovoi ta
chose de ce genre, j'ai reculé le plus que j'ai pu l'f objets demandés. Nous en serons donc quittes encore alla fois pour la peur; mais il s'agit de prendre des mesures pour l'avenir, etc. »•
Vous voyez, Monsieur, que, dès Tan vin, on avoit à j éventé les projets de ces messieurs. Ce n'est donc pas du tout^de la part de M. Hanmand, une œuvre d'imagination d'avoir avancé que M. Chapial et autres avoient préparé ainsi leurs batteries en faveur de Montpellier. 11 est, hélas! bien payé pour se plaindre, attendu l'énormitéde la perte qu'a faite alors la bibliothèque de Troyes.
Quant aux cessions de manuscrits faites à la ville de Ljon et ù la Savoie par la ville d'Auxerre, si elles éloient à ration* mencer, je vous prie de croire qu'on y regarderait à deux fois aujourd'hui. J'ai l'honneur d'être, etc.
Le bibliothécaire de la ville d'Auxerre, Quanti*.