L'AMIRAL COLLIGNY A LA REYiNE MERE
On le voit, la situation éloit tendue, comme il se dit aujourd'hui : la haine et les menaces étoienl partout. De part et d'autre on courut aux armes. Le prince de Condé, déclaré chef des protestants, surprend Orléans et les réformés occupent successivement Tours, Blois, Angers, Saumur, Le Mans, Poitiers, Bourges, Meaux, Rouen, «Lyon, Mâcon, Cahors, Valence et Monlauban. — Partout leur triomphe est accompagné des plus déplorables excès; partout leur haine s'attache aux monuments des arts, aux églises, aux monastères dont ils détruisent les sculptures, les statues, profanent les tombeaux, brisent les images. — Resloil le duc de Guise appelé au rôle de vengeur des intérêts catholiques. La reprise de Rouen, défendu par l'amiral, faisoit assez présager le sort prochain d'Orléans défendu par d'Andelot. « Une fois le terrier pris où les renards se retirent, écrivoit le duc, on les courra à force par toute la France » — Ce fut devant ce terrier que, désespérant de le vaincre, le parti protestant fit assassiner le redoutable duc de Guise (8 février 1562). On sait que Poltrot, dans son interrogatoire, dénonça l'amiral ,— Soubize et Théodore de Bèze comme Payant poussé au crime: et divers témoignages établirent une complicité que les dénégations fort équivoques de Coligny ne firent que corroborer aux yeux de tous les membres de la famille Lorraine. — Nous donnons ici la lettre, déjà publiée ailleurs, par laquelle Coligny s'explique sur le crime de Pollrol. On verra si de cette pièce, d'ailleurs fort remarquable de style et de pensée, ressort virtuellement la preuve qu'il ait été complètement étranger au eomplot.
Madame, depuis deulx jours jay veu ung interrogatoire qui a esté faict à ung nommé Jehan de Poltrot soy-disant sieur de Meré, du xxi* du mois passé, lequel confesse avoir blecé Monsieur de Guise, par lequel aussy il me charge de Tavoir sollicité,
ou plus tost pressé de Taire ce qu'il a faict : et pour ce que la chose du monde que je craindrais nultant se seroit que ledicl Poltrot fust exécuté que premièrement la vérité de ce faict ne fust bien cogneue, je supply très humblement Vostre Majesté comander qu'il soit bien gardé: et cependant j'ay dressé quelques articles sur chascun des siens qui me semblent mériter responce, que j'envoye h Vostre Maiesté par ce trompette, par lesquels toutes personnes de hon jugement pourront à peu près estre esclaircis de ce qui en est: et oui Ire cela je dire qu'il ne se trouvera point que j'aye jamais recerché cestuy-la ny aullre pour faire ung tel acte : au contraire j'ay tousjours empesclié de tout mon pouvoir que telles entreprises ne se missent à exécution, et de cela en ai-je plusieurs fuis tenu propos a Monsieur le cardinal de Lorraine et h Madame de Guise, et mesmes à Vostre Maiesté; laquelle se peult souvenir combien j'ay esté contrariant à cela ; réservé depuys cinq ou six mois ença que je nay pas fort contesté contre ceutx qui monstroient avoir telle volonté; et ce a esté depuis qu'il est venu des personnes que je nommeré quand il sera temps, qui disoient avoir esté patiquës pour me venir tuer, comme il plaira à Vostre Majesté te souvenir que je lui dicts à Paris, en sortant du moulin où se faisoyt le parlement ; ce que j'ay aussy dict à Monsieur le conestable. Et néantmoins puis-je dire aveques vérité que de meismesjen'ay jamais recerché, sollicité, ny pratiqué personne pour tel esfaict et m'en raporlcrois bien à tous ceulx qui ont ▼eu mettre telles entreprises en advant devant moy, combien je m'en suys moqué. El pour n'ennuyer Vostre Majesté de plus longue lettre, je la suppliré eucores ung coup très-humblement commander que ledict Poltrot soit bien et soigneusement gardé pour vérifier de ce faict ce qui en est : aussy qu'estant à Paris, comme l'on m'a dit, je craindroye que ceulx de la cour de le vousissent faire exécuter, pour me laisser ceste et imposture, ou bien qu'ils vousissent procéder à
288 LE CAMNET HISTORIQUE.
rencontre de inoy pour ce faict ; ce qu'ils ne périrent Wre, estant mes parties, et récusés comme ils sont. — Et oe pendant m pensés pas que ce que j'en dicts soit pour regret que j'aye à h mort de Monsieur de Guise; car j'estime que ce soit kptai grand bien qui povoit advenir à ce royaulme, à l'église de Dieu et particulièrement à moy et à toute ma maison. Awi, que s'il plaist à Vostre Maieslé, ce sera le molen pour mettre a royaulme en repos ; ce que tous ceulx de ceste année désirais bien vous faire entendre, s'il vous plaist nous donner seureté de ce faire, suivant ce que nous avons faict requérir aussy tost que nous avons esté advertisde la mort dudict sieur de Guise.
Madame, je supply nostre Seigneur vous donner en très-parfaicte santé très-heureuse et très-longue vie. — De Caen, ce m de mars 15G2.
Yo?tre très humble et très obéissant subject et serviteur,
Chastillon.