‹ Le Cabinet historiqueChapitre 90 sur 162 · DU MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

DU MÊME AU MÊME

Texte arrangé pour l'impression.

J'ai différé quelque temps à vous répondre, Monsieur, c'est moins par négligence que par discrétion. Il ne faut pas sans cesse interrompre vos études, ou votre repos.

Mais au lieu de commencer parles rcmerciemens que je vous dois, souffrez que je vous fasse des reproches...

Pourquoi me demander que j'excuse la liberté que vous prenez de nie dire si sincèrement votre avis ? Vous ne sauriez, je tous jure, me faire plus de plaisir. Autant de coups de crayon sur mes ouvrages , autant d'obligations que vous vous acquérez sur moi. Mais cela , Monsieur, c'est la pure vérité •

Je conviens de bonne foi que je ne suis pas entré dans le

de l'auteur sur ces mots imagines ac tituli et statuas. . . .

Au cas que ma traduction s'imprime, non-seulement je

profilerai de votre correction , mais j'avertirai le public qu'elle Tient de vous , si vous l'agréez ; et par là je me ferai honneur, car on verra du moins que je suis un peu de vos amis.

D y a encore dans ce dialogue beaucoup d'autres endroits que

je n'ai pas rendus scrupuleusement en notre langue, parce qu'il

ampit fallu des notes pour les faire entendre à la plupart des

lecteurs, qui ne sont point instruits des coutumes de l'antiquité.

a* «née — Doc. *°

M. le docteur [votre frère me mande qu'il a corrigé quelque chose à Asterius, et qu'il en a pris rotre avis; autre obligation que je vous ai encore. Je vous en Tais mille remercicmens. Voilà ce me semble assez parler de moy, mais que voulez- vous, je suis pénétré de vos bontés, et par ma foy j'ay quelque sorte de boute de vous embarrasser de mes bagatelles. .

Venons à M. Godeau. Je tombe d'accord qu'il écrivoit me beaucoup de facilité, c'est-à-dire avec trop de facilité. D I deux ou trois cents vers, comme dit notre ami Horace, pede in uno. Vous scavez que les bons vers ne se fontpa cela, et je m'en rapporte plus volontiers à vous qu'à un Cependant parmi tous ces vers négligés, il y en a de beau qà luy échapent : ne trouvez-vous pas que ce vers est heureux : Soit que d'un contre d'or tu fendes Ut guéreU.

Il parle des Géorgiqucs de Virgile ; et ccux-cy encore ;

Qui regnanl au ciel à ton tour

Te Tace un diront des étoiles

Et consele mes yeux de la perte du jour.

Il parle de la lune, ce dernier vers m'a toujours i plu.

Mais, pour vous dire la vérité, dez notre jeunesse nous nous sommes appercus qu'il ne varie pas assez. (Test liejours la même figure, c'est comme un logogriphe. Il dit tel circonstances, les particularités, le tout d'une chose , et pi* il y joint le mot. Il n'y a point d'autre figure dans son Jba#dicile, dans son Laudate et dans ses Cantiques. Pour et pour Racan, selon moy, vous en jugez très-bien, et < toute ma vie j'en ay entendu juger aux plus habiles. Noètrethr

ei qui sont cependant bien aises qu'on leur épargne la peine de se rabattre sur des notes. Vous savez d'ailleurs que le texte de cet ouvrage est fort corrompu ; la lettre y est souvent défectueuse ; comment donc le traduire si littéralement ?

Venons à M. Godeau. Je tombe d'accord qu'il écrivoit avec beaucoup de facilité ; disons avec trop de facilité. Il faisoit deux et trois cents vers, comme dit Horace, stans pede in nno. Ce n'est pas ainsi que se font les bons vers. Je m'en rapporte volontiers à votre expérience. Néanmoins, parmi les vers négligés de H. Godeau, il y en a de beaux qui lui échappent. Par exemple, lorsqu'il dit à Virgile en lui parlant de ses Géorgiques :

Soit que d'un contre d'or tu fendes tes gué rets,

Ne trouvez-vous pas que ce vers-là est heureux ?

Mais pour vous dire la vérité, dès notre jeunesse môme, nous nous sommes aperçus que M. Godeau ne varie pas assez. La plupart de ses ouvrages sont comme des logogriphes, car il commence toujours par exprimer les circonstances d'une chose, et puis il y joint le mot On ne voit point d'autre figure dans son Benediàt*% dans son Laudate, et dans ses Cantiques. A l'égard de Malherbe et de Racan, selon moi vous en jugez très-bien, et comme tente ma vie j'en ai entendu juger aux plus habiles. Ce que notre

508 LE CABLNET HISTORIQUE.

amy La Fontaine tous a donc dit plus d'une fois que les dau vers de vos ouvrages qu'il estimoit le plus c'étaient : Et nos foi* sins frustrez, etc. Je vous assure, monsieur, qu'il me l'a dit aussi ; je ne scay pas mesme si je ne luy ay pas dit le premier, je n'en voudrois pas repondre, mais il est certain que ces dm vers m'ont toujours paru extrêmement beaux ; ils le sont aussi, J'ay bien reconnu il va longtemps que vous- ne dites pas les choses comme les autres : vous ne vous laissez pas gounnander s'il faut ainsi dire par la rime, et si vous faisiez des vers pour Philis, vous auriez de la peine à la louer de son teint de roses et de lis. 11 n'y a guère de gens qui évitent cet écueil si heureusement que vous, je lai remarqué bien des fuis. Je ne scay si je me trompe, mais il me semble que les Grecs et les Latins avoient un grand avantage sur nous en matière de vers. Quant ils avoient fait un vers, ce vers demeurait. Mais pour nous! es n'est rien que de faire un vers, il en faut faire deux, et quels second ne paroisse pas fait pour tenir compagnie au premier. Cela m'a toujours semblé bien difficile. Je m'en remets à ce que vous en croyez. — Vous avez donc fait une nouvelle satyre, ne pensez pas s'il vous plaist m'oublier quand vous en ferez part au public. J'aime bien cette vieillesse qui est venue fcoubi ra cheveux blonds, et si tout le reste est de la sorte, vous pouftt dire comme Malherbe : Les puissantes faveurs dont ParuMtss m'honore, non loin de mon berceau commencèrent leurs cours, je les posse'dois jeune et les possède encore à la fin de mes jours. Ne trouvez- vous pas plaisant que j'écrive des vers comme « c'estoit de la prose ? Racaii n'écriroit pas autrement ses ouvrages. — Cependant, quoique Malherbe nous assure que les paissantes faveurs du Parnasse non loin de son berceau commencèrent leur cours, il est pourtant vrai qu'en plaignant une nmt* tresse n orte, il avoit dit : Doncques tu ne vis plus Geneftiètê, H la mort, e'c. Peut-être ne scavez-vous pas cette particuta** que M. Conrart m'a apprise.

ami La Fontaine tous a dit sur les deux vers qu'il estimoit le pins dans vos ouvrages, il nie Ta dit aussi ; et je ne sais pas même si je ne lui ai point dit cela le premier , je n'en voudrais pas répondre

Du reste j'ai bien reconnu, il y a longtemps, que vous ne

dites point les choses comme les autres. Vous ne vous laisse* pas gourmander, s'il faut ainsi dire , par la rime

C'est à mon avis, l'écueil de notre versification, et je suis

persuadé que c'est par là que les Grecs et les Latins ont on si grand avantage sur nous. Quand ils avoient fait un vers, ce vers demeuroit ; mais pour nous ce n'est rien que de faire un vers, il bot en faire deux, et que le second ne paroisse pas fait pour tenir compagnie au premier

L'endroit de votre dernière épître, dont vous me régalez, me Ml souhaiter le reste avec une extrême impatience. J'aime bien cette vieillesse qui est venue sous vos cheveux blonds, et si tout le reste est de la sorte, vous pourrez dire comme Malherbe : Us puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, non loin de mon berceau commencèrent leurs cours, je les possédois jeune et les possède encore à la fin de mes jours. Ne trouvez-vous pas plaisant que j'écrive des vers comme si c'estoit de la prose ? Racan n'écrivoit pas autrement ses poèmes

J'ay lcu la dissertation de feu M. Arnault, sur la préface du Dc'vot. Je suis fâché de n'être pas un peu plus vindicatif que je ne suis, car j'aurois eu bien du plaisir à voir tirer les oreilks à mon homme de si belle force; qu'auroit-il pu répondre à tant de bonnes choses

Je vous avoue pourtant que ce m'est une espèce de consolation de voir que de si honnestes gens se plaignent du procédé de ce Tartuffe. Dieu le luy pardonne. Envoyez-moi la lettre de M. Arnault, où il parle de vous. Pourquoy en feriez-vous difficulté, ne vous souvenez- vous pas que Montagne dit qu'il se faut rendre justice aussi bien qu'aux autres, et qu'on doit tomber d'accord de ses bonnes qualités, non pointpar vanité, mais par franchise.

{Tout ce passage de l'imprimée ne fait point partie, dam J'fftographe, de la présente lettre. Il est, comme on peut le voir t m» prunté à la lettre précédente de Maucroix.)

Adieu, monsieur, faites moy l'honneur de m'aymer toqjoon un peu, et surtout ne perdez à revoir mes ouvrages que b temps dont vous ne saurez que faire, car enfin je veux Meft. profiter de vos avis, mais je ne veux pas être importun.

Maccroix.

."...J'ai lu la dissertation de M. Arnauld sur la préface du Dévot, Je fus fâché en la lisant, de n'être pas un peu plus vindicatif que je ne suis; carj'aurois eu bien du plaisir à voir tirer de si belle force les oreilles à mon homme. Qu'auroit-il pu répondre à tant de bonnes raisons qui détruisent son ridicule système d'éloquence?

Faites-moi la grâce de m'envoyer cette lettre que M. -Arnauld écrit à M. Perrault, et où il parle de vous comme toute la France en doit parler. .

M. Perrault est un très-galant homme, qui entend raison

sur tout , excepté sur les modernes. Depuis qu'il a épousé leur parti» il s'aveugle même sur le mérite des modernes qui défen- • dent les anciens. Notre siècle, il est vrai, a produit de très- grands hommes en toute sorte d'arts et de sciences. La magnanimité des Romains se retrouve tout entière dans Corneille , il y a beaucoup de scènes dans Molière qui déconcerteroient la gravité du plus sévère des stolques ; mais nous ne sommes pas contents de ces louanges, et à moins de mettre les anciens sous nos pieds, nous ne croirions pas être assez élevés. Quand nous . en serions nous-mêmes les juges, nous devrions avoir honte de prononcer en notre faveur. C'est de la postérité qu'il faut attendre un jugement décisif ; il y a certainement peu de nos écrivains qui comme vous , Monsieur, ne doivent pas craindre de paroitre un jour devant son tribunal.

Pour moi, et les traducteurs mes confrères, c'est inutilement que nous le craindrions. Vous m'avez dit plus d'une fois que la traduction n'a jamais mené personne à l'immortalité. Mettant la main à la conscience , je crois aussi que j'aurois tort d'y prétendre. Je ne m'en flatte point. Oporlet unumquemque de mortalitate aut (le immortalitate sua cogitare. Ce mot de

Pline le jeune me paroll une des meilleures choses qu'il ait dîtes. Pour écrire il me faudrait un grand Tonds de cl peu de paresse. Je suis fort paresseux, et ne sais pas 1 coup. La traduction répare tout cela. |Mon auteur est pour moi ; les matières sont toutes digérées ; l'invention et h disposition ne me regardent point ; je n'ai qu'à m'énoncer. Ua avantage que je trouve encore dans la traduction et dont tout le monde ne s'avise point, c'est qu'elle nous fait connoftre parfaitement un auteur ; elle nous le fait voir tout nu , si j'ose parier ainsi ; le traducteur découvre toutes ses beautés et tons !■• défauts. Je n'ai jamais si bien connu Cicéron que je le fait présentement, et si j'étois aussi hardi que les critiques de son siècle , j'oserois peut-être comme eux lui reprocher en qadques endroits un peu de verbiage ; m?is il ne m'appartient pis de parler avec si pou de respect d'un si grand orateur. Je vous a v pourtant que si la fortune m'eût fixé à Paris, je me hasardé à composer une histoire de quelqu'un de nos Mais je me trouve dans un lieu où Ton manque de tons fei secours nécessaires à un écrivain. Ainsi j'ai été contraint ik me borner à la traduction. Je ne saurais m'en repentir, s j'ai le bonheur de vous plaire un peu. — Aimex-moi toujours, je vous supplie, et assurez le cher Monsieur Racine, que je aeffi éternellement son très-humble serviteur, aussi bien que le vMm

Maucrou.

Page 1