I.c (roUiéme appel nominal
Le 17 janvier de la sanglante année 93, dans un humble appartement situé rue Jacob , au faubourg S;iinf-(îerni;iin, vêtu avec cette affectation de néû-lii^é démocratique qui, plus tard, alla jusqu'à la carmagnole et au bonnet rouge, un homme assis devant une
C) On a|H)clail lan/jue, dans l'ordre de Mallo, l'afrçrj'jyation do» m(Miil)r('s apparicnant i\un nu'nie pays. In langue de Frcnirr, la funfjuc d'Esjmrjne, la langue d'Ilulic.
table frugalement servie, venait dachever son repas
'^ Vrès de lui, une femme qui pour avoir passé la première ieunos4 n'eu était pas moins remarquable par de "ppE^tésdebeautlsVcupaitàallaaer^
fant- mais elle n'était pas tout entière a ce =om maternel de temps à autre elle jetait sur son mar. m reg r'd furtif et plein de sollicitude; il était évident qu avant à rentretenir d'un sujet grave et seneux, elle SêJcbaitTe moment et le biais favorable pour aborder
"c:tToTr'::a>tl■undesiugesdeLouisX^. quelques instants plus tard, il deva,t se -ndrea la Conven lion où allait commencer le troisième de» "nj'Vf'l nominaux qui eurent lieu dans le procès reg.cide. La iSon su' laquelle ce soir-la "fv-nt porter le^^.tes. était celle-ci ; Quelle peine infiger a-t-on a Loms
""Tll visage soucieux et sévère, à ses airs étudiés de .an.-c«/on-.m.Jejugequenousavonssous^^e»yeuK
faisait assez pressentir sa réponse C est de ce v o^e .. guinaire que tout bas s épouvantait la "™;''" ventionnel; elle aurait voulu le ramener a de» dees de cKmenceel craignait, par une contradiction intempes-
tivp de le Dousser dans un autre sens.
Au m Heu du silencieux têtc-a-tête qm depuis quelnue temps déjà se continuait entre lesépous.uncoup que t'î'"P' "'-J , retentir Soit ostentation d austede sonnette vint a reienui . ^"i „, ui„n „ffurii-
rite républicaine, soit gène bien ^^■^''«/^^ j»' "^'^'^^ ve du pauvre ménage, on y vivait sans domestique, et déliil aui peut donner a connaître la manière un p. u So teTnUyexercaitlasuprématie conjiiga^^^^^^^^^^ que ayant a ce moment son enfant suspendu a son sein,
l/l4 LE CABINET NOIR.
ce fut la femme qui se leva pour aller ouvrir, sans que son mari montrât même unevelléité de lui épargner ce dérangement.
La porte à peine entr ouverte :
— Ah! mon ami! votre père! s'écria avec joielintroductrice.
Et au même moment, un vieillard à cheveux blancs et à la figure vénérable pénétra dans la pièce où se tenait son fils.
Celui-ci se leva avec un air de déférence et de respect, mais sans que rien témoignât d'un affectueux empressement.
— Hulet !j'ai à vous parler, dit le vieillard avec gravité.
lïulet! Mais à ce compte, nous sommes donc en présence du dominicain et de Tinquisiteur dont nous constations la disparition au chapilreprécédent? Quelques mots pour expliquer sa présence a Paris et son étrange transformation.
Longtemps retenu dans une dure et étroite réclusion que lui avaient value de la part du gouvernement pontifical les violences de son administration spirituelle dans nie de Malte, Tubbé Ilulet avait fini par s'évader, et il était parvenu a regagner le sol de la France précisément a l'époque où les premiers grondements de l'orage révolutionaire commençaient à s'ébranler.
De la retraite où il se tint caché pendant quelque temps, voyant bientôt que tout croulait autour de lui, troue, autel, institutions du passé, il tomba dans une lourde méprise. Il cessa de croire que la force était Ih où d'abord il lavait placée, et, au lieu do voir, comme jjrécédeiiiinent, dans le catholicisme, le premier des JMsIrutiieiils de pouv(jir, il eut plusde foi a l'avenir de la démocrali( triomphante, (jua c<'lui d'une n^ligion
LE CARINET >:OîR. 1Z|5
perséculéo, battue en ruiues, et qui, aux trois quaris paraissait effacée et disparue de la surface du royaume très-chrétien.
Dès lors, par l'instinct des désirs ambitieux que nous lui avons toujours connus, Vex-dominicain courut s'associer du côté où il lui semblait entrevoir 1 imposante et indtlébile manifestation de la souveraineté. Rejetant loin de lui le capuchon de moine, venant faire sur lautel de la patrie une compté' e et éclatante abjuration de son passé, et enfin, par la porte de l'apostasie, rentrant a deux battants dans le siècle, il prit de la révolution les doctrines, le langage et jusqu'au costume : il comptait, par cette ardeur de dévouement, substituer une fortune politique a la fortune religieuse qui lui échappait.
Bientôt après, dans quelques tendres souvenirs qui lui revinrent au cœur, il trouva l'occasion d'efîrir au régime sous lequel il aspirait à jouer un rôle, quelques gages plus décisifs et plus exprès.
Au sein d'un de ces pieux asiles dont les décrets révolutionnairesvenaient d'ordonner la destruction, vivait à sa connaissance une femme, qui avait eu ses premiers sentiments, et sur laquelle il se rappelait avoir exercé une puissante fascination. Un jour donc, à la tète d une de ces bandes de démolisseurs, qui s'en allaient, la pioche et le marteau en mam, envahir et dévaster les lieux saints et violer jusqu'aux sépultures, il pénétra dansla maison des bénédictines de la Ville-rÉvéque, trouva agenouillée et tremblante dans sa cellule celle qu il n avait pas osé, à une autre époque, détourner de sa famille selon les hommes, et n'hésita pas alors à la détourner de sa famille selon Dieu.
Il n'eut d'ailleurs besoin d'aurune violence pour dé-
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cider Victoire deBoisbrunet aie suivre; car, au milieu du sac de la sainte maison, il lui apparut plutôt sous l'aspect d'un sauveur que sous celui d'un ravisseur sacrilège. Une fois sortie du couvent, la religieuse se trouva dans le plus cruel abandon. Ses parents, ses amis, tous ceux enfin chez qui elle aurait pu aller prendre asile, étaient, ou [)artis pour Témigration ou cachés et en fuite sous le coup de la proscriplion révolutionnaire. Ainsi Hulet, qui, dans la vie du cœur, avait tout été pour cette infortunée fille, se trouva encore sa seule ressource et sa seule espérance dans la vie positive où elle était si rudement rejetée.
Même après l'âge detrcnte ans passés, mademoiselle deBoisbrunet s'était conservée merveilleusement belle, et 1 amour qu'avait éprouvé pour elle le dominicain, si tiède qu'à une autre époque ait pu paraître cet attatachement, se ralluma avec un accroissement marqué d'ardeur et de vivacité. En effet, Hulet était lui-même encore dans toute la force de lâge, et ayant eu, comme les Pères du désert, de rudes combats à soutenir pour soutenir son vœu de chasteté, a défaut de la chaleur du cœ.ur, qui toujours lui a\ait manqué, il avait conservé cette ferveur de sens que maintient et éternise Ja tentation toujours renaissante et toujours vaincue.
Il ne faut pas croire d'ailleurs (lue, dans la glaciale atmosphère des cloîtres, les feux se consument et s'éteignent, ils dorment, couvent, s'amortissent, mais au moindre souffle peuvent se ranimer. Kn revoyant riioiume (ju'elle avait passionnément aimé et qui avait été la seule pensée de sa vie, la bénédictine sentit avec épouvante le réveil de son cœur, et, tout en continuant de tenir pour indissolubles les vœux qu elle avait prononcés, elles'aperçul bientôt (ju'ils lui sciaient
une incomplète sauvegarde contre les tumultueux mouvements que soulevaient dans tout son être la présence continuelle et les entreprises de l'objet aimé.
La situation de la pieuse créature était étrange;.d'ordinaire, contre les entraînements des sens, on trouve un port dans le mariage qui est encore une forme, quoique moins parfaite, de la chasteté. Mais ici le mariage était pour aggraver la faute de la pécheresse, et elle se serait trouvée plus vénielle à succomber dans le célibat.
Mais ceci n'aurait point été le compte du moine apostat.
Ne bornant pas leurs attaques aux souverains de ce monde, les Titans révolutionnaires aspiraient à détrôner la suprême intelligence quils supprimèrent et rétablirent par un décret. A leurs yeux rien n'était donc plusprécieux et plus recommandable que le reniement du prêtre se dépouillant dans un mariage civique de son sacré caractère. N'était-ce pas, en effet, hautement* et publiquement délier sur la terre ce qui avait été hé dans le ciel? transporter dans le contrat civil l'indissolubilité disputée au contrat religieux tt faire destituer Dieu en quelque sorte par l'officier municipal?
Toutefois, 'ace haut degré de perfection révolutionnaire, se trouvait encore un raffinement possible : de l'union d'un prêtre avec une religieuse se constituait une nouvelle et plus éclatante variété de l'apostasie, qu'en quelque façon on aurait pu appeler à fleur doubla et qui, renouvelée de Martin Luther, fut bien a la modo en ces temps -là.
Or, quand l'ex-dominicain avait sous la main 1 occasion de se greffer d'une bénédictine, comment se serait-il refusé à la tenlalion d un scandale qu\ était,
IZlS LE C BINET NOIR.
à lui seul, un splendide certiQcat de civisme, et ne devait-il pas tout faire pour triompher des importuns scrupules qui lui auraient disputé ce précieux résultat?
Mademoiselle de Boisbrunet lutta pourtant; mais ayant toujours aimé son amant plus que Dieu, elle finit par donner les mains a une union qu elle n'en regardait par moins comme sacrilège; on peut même dire que. dans ce sacrifice prodigieux, fut son courage, car elle ne doutait pas d'y perdre son âme et faisait ainsi, valeureusement, le marché de quelques années passées sur la terre dans la possession de celui qui avait son cœur, contre une éternité d'expiation dont elle se croyait menacée dans une autre vie.
Cependant, sur le chemin de ce mariage prêt à se conclure, un obstacle s'était présenté.
De retour en France, Hulet fils n'avait mis *à se rapprocher de son père aucun empressement; il savait bien qu'entre leurs sentiments politiques n'existait aucun point de contact.
Non pas que, dès le premier moment, Hulet père eûtété hostile a la révolution. Loin de là^comme beaucoup d'esprits honnêtes et élevés, il avait Sidué avec enthousiasme les premiers jours de 89 et en particulier, pour lui même, il avait espéré l'émancipation et la liberté.
La conscience profondément bourrelée de ce qu'il ajjpelait rignominie doses fonctions occultes, il s'était plu à croire (ju'an milieu d'une immense réaction contre le passé, viendrait 'a s'abimer la ténébreuse institution (le poli((> a huiuelle il se sentait rivé. Son cœur avait tressaili d'aise en entendant lés belles paroles de Mirabeau déclarant que le premier devoir d un pruplo
LE CABIM.T NOIR. iU'J
libre est de respecter le secret des fami'les et la sainteté des épanchements privés.
Mais il n'avait pas tardé à connaître, le bon et naïf vieillard, que, pour mener le grand troupeau social, jeunes et vieux bergers croient toujours avoir besoin du chien et de la houlette, et que rarement tous ces pasteurs d"hommes renoncent aux instruments, tant étranges soient-ils, qu'ils trouvaient dans l'arsenal de leurs devanciers.
Platoniquement, rassemblée nationale avait décidé que « La saine morrile doit toujours être la base de la politique. » Ce qui n'empêcha pas qu'après avoir regardé dans les lettres au profit de M. de Choiseul et de mademoiselle de Pompadour,le vieux chef des effractions ne se vît encore contraint a la même complaisance au profit de la commune de Pariset des jacobins.
Seulement, avec ces nouveaux maîtres, se pouvait prévoir une différence. Autrefois les secrets surpris par le cabinet noir exposaient l'imprudent causeur, tout au plus a un tour de Bastille. Mais avec les terribles niveleurs de 93, en pareil cas c'était de sa tête qu3 l'on devait s'attendre a payer. Or, devenir ainsi le pourvoyeur du bourreau, souleva le cœur de ce vieillard qui, ayant fait son éducation politique sous les mœurs scandaleuses, mais en somme assez douces, du régime des favorites, ne pouvait maintenant s'accliniater au régime violent et sanguinaire pour le quel il prévoyait bien qu il serait condamné à opérer. Épouvanté de l'atroce portée que devaient avoir ses extraits de correspondance , il avait pensé à résigner ses fonctions ; mais en travers de ce projet de retraite, il avait rencontré deux résistances; celle du pouvoir d'abord qui ne voulait pas, en quelques mains qu'il fût, laisser
ItO LE Cabinet noir.
désorganiser une institution dont il attendait d'excellents services, et ensuite celle de ses co décaclwteiirs qui auraient craint les indiscrétions d'un collègue ayant cessé d'appartenir a leur affiliation. Force lui fut donc de rester, comme il le dis ait, dans sa fange qui maintenant menaçait de se pétrir de sang, et tout l'accommodement qu'il put trouver pour procurer un peu de repos a sa conscience, ce fut de risquer de temps à aulre une vertueuse prévarication etdedéroberau danger de leurs indiscrétions quelques imprudents, en ne faisant pas de leurs paroles un relevé ou exact ou complet.
Par un autre côté, Hulet père devait devenir plus hostile encore aux idées du temps. N'ayant trouvé à l'existence dont il rougissait aucune consolation plus efficace que celle de la religion, il était homme de piété sincère. Il voyait donc avec horreur et épouvante les saturnales impies du nouveau régime. Aussi, quand, apprenant presque à la fois, le retour de son fils en France, son apostasie et ses projets de mariage, il le vit prêta se fermer, par l'engagement qu'il allait prendre, jusqu a la roule du repentir, fut-il saisi d'une douleur immense. Courant a Tmiprudcnl, il le conjura de s'arrêter sur la pente de labîme, le supplia à genoux et avec larmes; et comme il le trouvait, néanmoins, décidée passer outre, il fut sur le point de lancer les foudres do l'excommunicalion paternelle.
1! n'en fit rien pourtant, car il pensa que, déjà do longue date, il y avait assez de malédicliondans sa famille; il se retira désolé, cessa de voir ce fiisqui comblait la mesure doses humiliations et de ses douleurs, et le laissa poursuivre loin de lui le cours do sa fortune révolutionnaire.
Celle-ci en eiïci fut iapide.'Parlosnonil)reux cl érla-
tant? sacrifices qu'il avait faits aux idées dominantes, marié et bientôt père de famille, Hulet fils donna une haute idée de ses sentiments civiques, et avec l'appui de quelques-uns des meneurs de l'époque, il parvint à se faire élire à la Convention.
Cependant, contre l'attente de l'ancien prédicateur de l'A vent, dans cette terrible assemblée, il ne sut pas se mettre en évidence. Sa parole, qui autrefois avait passionné les dames de la cour, n'avait pas assez de montatit et de nerf pour atteindrele diapasondu grand pandœmonium populaire; il ne donna donc pasde nouveaux soucis 'a son père en obtenant pour son existence politique le retentissement et lillustration extérieurs que d'abord il avait rêvés.
Mais le jour où allait être rendu l'arrêt deLouis XVI, le plus obscur des votes avait l'imporlance et la portée du discours le plus puissant.
Il était clair qu'a ce moment la révolution allait décidément prendre sa voie : par le salut de l'illustre accusé qui était en cause, un grand encouragement pouvait être ménagé 'a la manifestation des idées modérées; au contraire, sa tête, roulant sur l'écbafaud, devait mettre les tigres en goût de sang, et dès lors on pouvait s'attendre a voir le fanatisme de la liberté emporté aux derniers excès. Dans cette alternative de deu?L avenirs, une simple unité pouvait faire pencher la balance, et Ion comprend sans peine qullulet père fût venu pour tâcher de décider son fils dans le sens de ses opinions et de ses sympathies; mais il avait encore, h vouloir peser sur son vote, un intérêt plus personnel et plus immédiat.
— Hulet, dit-il donc au conventionnel, j'ai a vuu:i [)arl('r
— Mon père, je vous écoute, répondit Henri Hulet, mais, avant tout, permettez-moi de me réjouir en vous voyant de nouveau assis à mon humble foyer.
— Ne vous y méprenez pas,repartit le vieillard ;ce que j'ai condamné, je le condamne, et vous ne me voyez point ici dans une pensée de réconciliation.
— Monsieur, dit alors madame Hulet, si nous fûmes coupables, Dieu sans doute a pensé que, dans les mallieu rs exceptionnels de notre vie, pouvait peut-être se rencontrer pour nous une excuse. Il n'a pas maudit notre mariage... Voyez le beau rejeton quil a envoyé à votre nom!
Et en parlant ainsi, elle présentait à Hulet père son petit-fils, qu'elle était occupée à allaiter au moment où il était entré.
— Le temps dira, répondit gravement le vieillard, s'il faut se réjouir de la naissance de cet enfant. Dans tous les cas, cest aussi à son avenir que je pense quand je viens avertir le juge de Louis XYI, de bien songer à 1 arrêt qu'il va prononcer.
— Oh! mon père, si vous me permettez de vous donner ce nom, s'empressa de répondre Yicloire, je crois comprendre votre pensée, qui est aussi la mienne. Hulet, dès le commencement de ce terrible procès, m'a défendu de troubler sa conscience par ce qu'il appelle des propos de femmes. Mais si votre bouche vénérable vient aussi prêcher la clémence, que vos paroles soient bénies!
— Mon j)ère,dit Hulet fils pour couper court à tonte explication, il y a longtemps (piun dissentiment profond s'est dessiné entre nous relativement ci lu conduite des choses do ce temps-ci. Au moment uii vous venez a moi, mon ])nrti est pris : j'ai compté
avec ma conscience et rien ne peut plus modifier ma résolution.
— Ainsi, malheureux! tranquillement et avec la conscience d'un devoir et dun droit, tu te prépares à tremper tes mains dans le sang de ton roi?
— Il ne la pas dit, mon père! s'écria vivement madame Hulet.
— Silence, Victoire! fit le conventionnel, pas plus avant qu'après, je ne démentirai mon vote. La Convention, à Tunanimité, a déclaré Louis Capet coupable de conspiration contre la liberté publique, et d'attentat contre la sûreté générale; comme législateur et comme juge, mon opinion est qui! a mérité la peiue des traîtres...
— Et toi! traître à ton Dieu et à tous tes serments! interrompit violemment le vieillard , qui pourtant s'était promis plus de modération.
— Monsieur, épargnez-moi 1 injustice et l'amertume de vos reproches. Notre point de vue n'est pas le même. Vous pourrez être blessant, injurieu.x; mais vous n'aurez pas, par là, plus de chances de modifier ma résolution.
— Vous avez raison, mon fils, reprit Hulet, je me suis laissé emporter au delà de ce que je voulais. Ce n'est ni avec le législateur, ni avec le juge, que je prétends discuter, je ne voulais que parler à l'homme : dites-moi : vous aimez votre femme et votre enfant?
— Oh! oui, mon père, il nous aime, se hâta de répondre madame Hulet, et jusqu'ici, quoique votre prudence ait pu prévoir, notre union a été heureuse, votre bénédiction seule lui a manqué.
— Bien, si ce bonheur continue, reprit le vieillard d'un air de doute; mais, à coup sûr, le moyen d'en
procurer la durée nest pas de raviser la malédiclion qui depuis plus d'un siècle pèse sur notre nom.
— Mon père, reprit vivement Hulet fils, il y a tantôt quinze ans que vous tenez suspendue sur ma vie la menace d'un secret funeste. Ce secret a dominé de la manière la plus fatale toute laconduitede mon existence. Ou ne me le rappelez pas, ou dites-moi le mot de cette énigme, si vous prétendez qu elle ait une action sur ma conscience et sur ma volonté.
— Pas plus aujourd'hui qu'autrefois, je n ai le droit de vous faire loucher au doigt notre plaie. Sachez seulement que c'est par un jet de sang royal , ayant comme celui du Christ rejailli sur le meurtrier et sa descendance, que la malédiction est entrée dans notre maison.
— Parlez plus clairement, je vous en conjure, dit leconventionnel,quecettedemi-révélation parut émouvoir, puis-je donc étouffer la voix de ma conscience sous un secret aussi horrible.
— Ce que je puis vous révéler encore, continua Hulet père, c'est qu'après avoir, comme celui qui eut le malheur de verser ce sans;, mené une existence douloureuse et flétrie, chacun des premiers-nés de notre race a fini misérablement et de mort violente; maintenant, voyez la chance de cette destinée, voulezvous laccroître pour vous et pour votre fils?
— Mais vous, mon ])ère, vous étiez l'aîné de la famille, et cette malédiction dont vous parlez n'a pas pesé sur vous; votre vie sans doute a été obscure et peu privilégiée, mais je vous ai vu entouré de la considération de tous, jouissant d'une aisance honorable, et vous défendant plutôt contre les caresses de la fortune (juc contre ses sévérités.
• — Et mes tortures inlérieures! repartit vivement le vieil Hulet, vous les avez vues. Et j'ai été, n'est-ce pas, un heureux père, quand j'étais réduit à vous imposer un état pour lequel vous n'étiez pas né, et qui pouvait un jour vous conduire à renier votre Dieu; et la fin que ce Dieu nous réserve, vous la savez, il vous l'a dite.
— Non, je ne sais pas ce que me réserve l'avenir, mais je sais mes devoirs, et dût la superstition par laquelle an essaye d'égarer mon vole, m' annoncer, en effet, quelque sérieux péril, je suis Juge et législateur...
— Ah! mon ami, n'achève pas! 's'écria madame Hulet en se jetant dans les bras de son mari, ton père ne peut vouloir te tromper; et d'ailleurs, moi aussi, j'en ai l'mstinct, ce doit être une terrible chose que de se jouer à la vie des rois.
— Les rois, reprit sentencieusement Hulet fils, n'ont par-dessus les autres hommes qu'un privilège : c'est celui de pouvoir faire plus de mal et dêtre plusméchauts qu'eux.
— Femme! je vous plains, vous et votre fils, dit alors le vieillard avec une effrayante solennité.
— Celui-ci, je le vois bien a ses blasphèmes, est maudit entre tous ceux de notre race : Dieu qu'il a parjuré, l'a, en particulier, marqué d'un sceau fatal.
Et ayant ainsi parlé, il se leva, et fit quelques pas pour sortir.
Comme madame Hulet essayait de le retenir et lo conjurait de rétracter son horrible horoscope :
— C'est bien, Victoire, c'est bien, dit Hulet fils d'un ton de froide impatience: puis, avec des airs
de respect affecté, mais sans ajouter une parole, il reconduisit son père jusqu'à la porte de Tappartement.
Une foisentêteà tête avec sa femme, il ne souffrit pas que, par un mot de plus, elle essayât d entamer sa détermination,
Un quart d'heure plus tard, il entrait dans la salle de la Convention. Le troisième appel nominal était déjà commencé. A la lueur douteuse qui éclairait à peine cette scène lugubre, on voyait comme autant de fantômes les membres du redoutable tribunal se succéder à la tribune, et au milieu d un silence solennel on entendait tomber leur vote. Consciences timorées ou ennemis implacables de la royauté, de loin en loin, quelques-uns des juges croyaient devoir motiver leur arrêt. Hulet ne fut pas de ces discoureurs. A l'appel (le son nom, lui, trente-deuxième entre les ecclésiastiques qui siégeaient dans l'assemblée, il traversa l'enceinte d'un pas ferme, monta les degrés de la tribune, et, avec une voix forte et accentuée :
— La Mort, dit-il; puis, comme pour braver la menace de son père, préjugeant la réponse à un autre appel nominal qui devait suivre:
— La Mort! reprit-il, et sans sui^sis.
\. — Les solitaires de la forêt.
A quelques lieues de Chartres, vers le Vendômois, s'étend une vaste futaie nommée la forêt d'Orf;ères.
lin 1706, sur hi lisière de cette forêt, on remar-
quait un élégant pavillon de chasse. Autrefois dépendance d'un château situé a quelque distance du pavillon, de même que le manoir avait été mis en vente nalionaleraent et acheté en un lot séparé.
Cette petite habitation, à laquelle ses nouveaux propriétaires avaient joint le terrain nécessaire pour a plantation d'un jardin de médiocre grandeur, était occupée depuis l'automne de \lJk par une famille qui y vivait dans un grand isolement. Elle était connue dans le pays sous le nom de Vande!; mais, nous pouvons dès a'présent le dire a nos lecteurs, sous ce nom se cachait la famille Hulet.
Un terrible événement dans l'intervalle écoulé depuis la mort de Louis XVI jusqu'à l'époque où nous trouvons ces nouveaux hôtes établis à Orgères, était encore venu assombrir leur horizon en procurant aux tristes prophéties du vieux décacheteur un comm -n^ cément d'effrayante réalisation.
Malgré la vive coloration de son vote régicide, Hulet fils n'était point parvenu à percer cette obscurité dans laquelle sa vie politique était engravée. Il n'avait fait partie d'aucun comité, ne s était vu charger d'aucune mission extérieure; enfin ce pouvoir dont il avait une si grande aspiration ne lui était point venu.
Pourtant, il n'avait pas joui longtemps du bénéfice de cette nullité.
Obligé de décacheter pour le compte de la Terreur, Hulet père avait plus que jamais pris en horreur ses fonctions inquisitoriales, et, à force de multiplier dan? ses extraits de correspondance les honnêtes infidélités par lesquelles il procurait un peu de repos à sa conscience, il avait encourn la colère de Robespierre,
1r8 LE CABINET NOIR.
c'est- a-dire riiicarcération et bientôt après, sans doute, lechafaud.
Voyant les jours de son père menacés, Hulet n'avait pas été assez Brutus pour se soustraire a l'inspiration des sentiments de famille, et, a la suite de vives et nombreuses démarches, sans obtenir l'élargissement du prisonnier, il était du moins parvenu 'a éloigner le moment de sa comparution devant le tribunal révolutionnaire. Mais ce dévouement filial avait fait beaucoup de tort à sa réputation de civisme et volontiers il eût été tenu pour suspect de ce qu'on aurait pu appeler le fiUantisme, de même que l'on appelait du nom de négociantisme et de modérantisme le singulier crime de celle époque, d'être négociant ou modéré.
L'intérêt individuel qu'il avait à arrêter l'effusion du sang avait d'ailleurs peu h peu rejelé ie conventionnel vers ce côté de la montagne qui voulait faire cesser les hécalombes journalières de la guillotine, et il avait fini par se trouver dans les eaux, ou, comme disent les peintres, dans la seconde manière de Danton, proposant, mais un peu tard, d'abolir le régime de la terreur et d instituer un comité de clémence.
Ilulet n'eut point Ihonneur d'être enveloppé au 16 germinal dans la proscription du fougueux tribun, qui, dans la hautaine énergie de sa mort, trouva du moins une expiation pour sa vie; mais, peu après, réservé à une fin isolée et moins éclatante, il fut conduit à la prison du Luxembourg où il retrouva son père dont il était purvenu, juscpie-là, à suspendre TarrcH.
Le vieillard ne fut pas ingrat pour ce dévouement filial. V,
Un soir, deux jours précisément avant le 9 liiornudor, llulet, le conv<>nlionnel,*rul a|)[)elé à conquiraîlre
devant le tribunal révolutionnaire et il est presque inutile de le dire, il en sortit condamné.
Son père avait ignoré ce dénoùraent funeste. Extrait, dans la matinée, de la prison, il avait été mandé au comité de salut public et employé durant la journée entière à déchiflrer une correspondance cryptographique *.
Reconduit assez tard a la maison d'arrêt, il s'était couché sans être aucunement avisé de la sentence de mort rendue contre Henri Hulet, et le lendemain, celui-ci, aussi bien que les autres prisonniers, avaient eu soin, pour ménager la sensibilité du vieillard, de lui laisser ignorer lejugement du tribunal révolutionnaire, ce ne fut qu'à l'heure de la fournée et un peu avant que le bourreau ne vînt réclamer sa pitance quotidienne, que le condamné fit connaître a son père leur séparation imminente, et, après de touchants adieux, il le quitta un moment pour aller prendre dans sa cellule une lettre et quelques souvenirs dont il comptait le charger pour les siens.
Dans ce court intervalle, la mort, sous la figure d'un grtffier, parut pour moissonner dans le préau où se trouvaient alors réunis les prisonniers, et un guichetier commmQa à appeler les noms de Cv.ux qu'elle comptait emmener ce jour-là.
Henri Hulet ne se trouvant pas là, sur le moment, son vieux père eut une hérouiue inspiration. Il pensa qu'il était presque au terme de sa carrière; qu'au contraire, dans la force de l'âge, son fils laissait après lui un enfant et une femme; qu'il avait besoin de temps pour se réconcilier avec Dieu et pour expier ses
* Eciiîe en ohifFrcs.
fautes, et quenfin il était son fils. Il profita alors du grand laisser-aller qui depuis longtemps se marquait dans l'appel des victimes. Les avertisseurs de la guillotine étaient si blasés sur leur besogne de chaque jour, qu'ils en étaient venus a ne plus guère constater d'autre identité que celle du chiffre dans le rassemblement de leur bétail humain; et qu importait un père au lieu d un fils, si le compte y était9
Opérant heureusement sa substitution, l'ancien chef du cabinet noir alla donc, comme il l'avait prédit, terminer sa carrière d'une façon violente, et quand, un instant plus tard, le titulaire de l'arrêt de mort réclama contre la méprise, le geôlier, refusant de lui ouvrir la porte, lui dit « de se taire, qu'il était un imbécile, que le tombereau roulait, qu'il n'y avait donc plus rien à gagner pour son père, tandis qu'il y avait, pour peu qu'il insistât, sa tête à perdre pour lui. »
N'ayant pu se faire écouter ce jour-la, le lendemain Hulet fils espérait bien se voir restituer le tour de mort qui venait de lui être dérobé; mais le lendemain, la révolution du 9 thermidor s'était accomplie, et la Providence, qui sans doute le réservait à d'autres destinées, voulut qu'il recueillît tout entier le bénéfice du dévouement paternel.
FliN DU PUEMIER VOLUME.
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