III. Quelle fortune fitrabbé Hulet
Mademoiselle do la Salle et la famille lîoisbrunet s'employèrent vainuncnt pour détourner Mcloirede sa résolution; son parti pris était invincible, et, trois ans j)lus lard, le jour même oii Henri Hulet s'engageait irrévocablement dans les ordres, en recevant lo sous diaconnat, la courageuse jeune fille faisait pro-
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fession aux bénédictines de la Ville-rÉ\êque.
Quant au séminariste, il eut dans ses études tout le succès possible, et quoique Tardeur dune nature assez charnelle le mît souvent en proie à de terribles luttes, il fut un prêtre parfaitement régulier; le vif désir qu'il avait de se pousser dans sa carrière, lui donnait la force de tous les sacrifices et lui inspirait les vertus au moins négatives du sacerdoce.
Jusqu'au jour où il eut le bonheur d être remarqué par la haute protectrice que le hasard lui donna, cette prudente administration de sa vie ne lui avait pas beaucoup profité. L'action secrète exercée par le cabinet noir sur la destinée des jeunes gens qui essayaient de se soustraire a son étreinte, lavait, selon la prévision de son père, suivi jusque dans les ordres, et avait eu soin de le maintenir dans les rangs du bas clergé. Même après le coup de fortune de sa prédication en cour, la cruelle influence continua de s'attacher à lui, et, pour lui enlever le résultat de cette heureuse diversion de son étoile, il fut résolu qu'on le dépayserait. M. de Maurepas, qui vainement s'était mis en travers de la protection de madame de Lamballe, s'empressa de fournir un prétexte spécieux en même temps qu'honorable à la réalité de cet exil.
Le cabinet de Versailles était alors vivement préoccupé par le choix dusuccesstur qui allait être donné a Clément XIV dans la chaire de Saint-Pierre, et durant h conclave cjui se termina par lexaltation de Pie VI, de fréquentes communici.lions s'échangeaient entre l'ambassade de France à Rome et le ministère des alfaires élraniières. Comme s'il eût été (Question d une mission de haute importance (jui ne pouvait être confiée qu'à un sujet d'un mérilc transcendant, Hulet
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fut en grand mystère envoyé fiour porter une Lettre, et cette lettre, dont il ignorait le contenu, ne concernait que lui. Il y était intimé au secî'étaire qui gérait les affaires de la légation pendant Tabsence de Tambassadeur, cardinal de Bernis, enfermé au conclave, de retenir k Rome le porteur le plus longtemps possible, et de tâcher a le compromettre dans quelque aventure scandaleuse, et dont il fût beaucoup parlé.
En conséquence de ces instructions, le jeune abbé fut adroitement soumis à plusieurs tentations féminines de l'espèce la plus vénéneuse, et l'œil de la police entretenue par l'ambassade suivait avec un soin particulier le succès de ces essais de séduction, afin de le mettre en lumière aussitôt qu'il aurait été obtenu. Mais, par sa prudence et par l'austère rigidité de ses mœurs, lejeune abbé mettait en défaut tous les pièges, et jumaison n'était parvenu à le surprendre dans le moindre oubli de lui-même.
Une occasion se fit cependant, oli, h moins de quelque miracle, sa bonne renommée, sinon sa vertu, paraissait menacée de naufrage.
A Rome, en ces tomps-!à, il n'était bruit que d'une fille nommée la Bambolina; faite pour être aimée d'abord qu elle se montrait, c'était bien la plus quinleuse personne que peut-être on ait jamais vue.
Elle était alors prot,égée par un cardinal qui, follement épris de ses attraits, lui tenait sa maison sur un pied de reine.
Le jour où ledit cardinal partait pour entrer au con- ( lave avec ses collègues :
— .Mon doux seigneur, lui dit sa maîtresse, n'allez pas au moins nous traîner cv pape en longueur, et sache/, «piil me le faut pour ie plus tard darjs huitaine.
Passé ce temps, je ne vmis attends plus, et vous nomme un successeur, sans scrutin ni conclave.
Le cardinal ne fit que rire de la menace, car, outre qu'il ne dépendait pas de lui seul de hâter l'élection, que faisait àlaBambolinalavacance du siège de Saint- Pierre, et comment croire que, pour une visée, elle irait rompre avec un protecteur généreux comme lui'^
Pendant le temps que les cardinaux mettent à élire le souverain pontife, chaque jour on brûle les bulletins écrits, ayant servi aux scrutins, et pour savoir sil y a pape ou non, aux heures où a coutume de se faire cet auto-da-fé, le peuple accourt en foule regarder un tuyau de poêle par oii la fumée s'écoule. Rien de fait si le tuyau fume; au contraire, Rome et l'univers ont un pape le jour où le tuyau reste muet, et ceci, en langage romaiu, s'appelle aller à la fumât a.
Exacte et toujours des premières à ce rendez-vous de la ville entière, à mesure que se faisait désirer l'élection du saint-père :
— Mon Éminence, disait laBambolina, plus que sept jours! plus que six jours! plus que cinq jours!...
Puis elle courait s'enfermer chez elle où elle se tenait en une réclusion absolue sans permettre qu'aucun soupirant, quel que fût son rang, passât le seuil de sa maison.
La huitaine passée, et le pape toujours a venir- Allons, dit-elle, je suis libre; et, maintenant voyons un peu!
La nuit, depuis longtemps arrivée, comme l'abbé Ilulet, retiré en sa chambre d'auberge, se disposait à se mettre au lii, tout à coup, au bas de sa fenêtre, se fait «irandc lueur et erand bruit.
La curiosité Tayant alors poussé à voir ce que cela peut être, il aperçoit, arrêté devant sa porte, un carrosse tout flambant d'or et douze ou quinze estatiers qui Tescortent, armés de torches, et ayant un faux air d'incendie.
Au même moment, la porte s'ouvre, et dans la pauvre chambre de Tabbé, rayonnante de beauté et d'atours, a paru la Bambolina.
Or, il faut savoir qu'en sous main les gens de l'ambassade française avaient avisé l'orgueilleuse personne qu'un petit abbé récemment venu de Paris ne trouvait point qu'elle fut belle, et même, selon ce rapportmensonger, Hulet, qui ne savait pas même qu'il y eût au monde une Bambolina, s'était vanté que, vit-il cette beauté suppliante à ses pieds, nouveau Joseph il saurait bien se garder sage sans même laisser son manteau.
Il fallut, que l'abbé Hulet, dans la terrible rencontre (juilui avait étéménagée, obtînt de Dieu des grâces bien particulières; car deux heures plus tard, touchée des éloquentes paroles avec lesquelles il avait représenté à cette pécheresse la honte du désordre dans lequel elle vivait,' la Bambolina, ayant manqué tout l'effet de ses charmes, se retirait à pied, confessée et résolue, comme une autre Madeleine, à passer le reste doses jours dans la pénitence.
Le lendemain, elle faisait aux pauvres de Rome donation de tons ses biens, et ses beaux cheveux, coupés il ras (;t inondés de cendres, portaient au pauvre cardinal, ([ui lesrecevaitde sa part, un coup de désespoir dont il ne se nleva pas.
Le même jour, la pénitente entrait au couvent des Dames capucines réformées, austère et terrible maison
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à laquelle les Romains donnenl énergiquement le nom de Sepulte vive * : ainsi Ion peut voir comme les tenlatious réussissaient auprès de noire saint jeune homme.
Pourtant, à la longue, qui sait , sous une persévérante obsession, le danger qu'il pouvait courir. En ce tempslà, heureusement, cet amour du pouvoir qui fut, à bien parler, la seule passion de sa vie, le conduisit à prendre un parti où pouvait définitivement se fonder Tindépendance de tout son avenir.
Davenlure, il fit la connaissance d'un frère de l'ordre de Saint-Dominique, et ea entendant ce religieux discourir sur la puissance de la sainte milice dont H était membre, le jeune ambitieux fut amené à réfléchir sur la maladroite direction que jusque-là il avait donnée à la conduite de ses intérêts.
D'abord il ne lui parut plus, quen France, ces hautes dignités ecclésiastiques qu'il avait rêvées, attenducertainsconlrôles et certaines limitations quelles ont toujours eu à subir de la part des pouvoirs politiques, dussent le mettre en possession dune part de souveraineté proportionnée à la profondeur et à l'étendue de ses appétits. En y regardant mieux, il douta que, même à Rome, où le grand fleuve de la catholicité prend sa source , la condition du clergé séculier offrît une satisfaisante réalisation de lomni- [)Otence théocratique telle qu'il la comprenait, et ce fut seulement au sein de corporations religieuses où toutes les forces de l'association déléguées à un supérieur ou à un général lui créent l'absolutisme du pouvoir, accru encore et complété par l'absolutisme
Tombeau y'\ ant.
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de l'obéissauce, qu'il crut découvrir la domination cléricale organisée et fonctionnant suivant son idéal.
Ace compte, dans un autre temps, la compagnie de Jésus, par la puissance de sa constitution intime aussi bien que parla force de son expansion extérieure, Teût vivement attiré; mais elle était alors bannie, persécutée et a l'index dans presque tous les pays de l'Europe, et, en regardant autour de lui, Hulet ne vit pas ailleurs que dans Tordre des frères prêcheurs, une association digne de ses empressements.
Son dessein d'entrerdans cet ordre une fois ébruité, les entraves ne manquèrent pas à l'exécution. Mais Hulet était un de ces sujets distingués que l'on garde quand ils vous viennent. Le général sous lequel il voulait servir, s'employa donc de tout son crédit pour achever son enrôlement, et un peu plus d'une année après sa venue h Rome, revêtu de l'habit blanc des dominicains, l'ancien vicaire de Saint-Landri montait en chaire 'a l'église de Saint-Louis-des Français.
La, comme a Versailles, il obtint un grand succès de prédication, mais personne ne s'avisa plus de vouloir troubler sa carrière. Le saint-office étant une bi( n autre force (jue l'institution locale et kricpie du bureau secret, celui-ci ne voulut pas se commettre avec le dangereux ordre de Saint-Dominique, en persécutant un de ses membres. Ainsi, après un peu de détour, liulet en revint au parti que lui avait d'abord conseillé son père, et il faut reconnaître (jue, dans le choix de lordi-e où il finit par s'engager, il avait eu la main heureuse. N était-ce pas, en ellet, un coup de maître, se réfugier contre le cabinet noir dans l'inquisition?
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Par ses grands succès oratoires aussi bien que par 1 auslérilé peut-être un peu étudiée de sa vie, le jeune dominicain se poussa rapidement dans son ordre, et, vers 1*19, nous le trouvons à Malîe, exerçant, au nom du saint-siége, les fonctions dinquisiteur de la foi.
Mais, arrivé a cette hauteur, il n'eut pas le bonheur de se conduire avec toute la dextérité qu'aurait exigée sa position.
Ce n'était que timidement et presque par surprise, que l'inquisilion s'était établie a Malte, et toujours avec le magister, ou grande maîtrise de l'ordre, elle avait vécu dans une sourde rivalité. C était donc un pouvoir qui demandait a être manié avec une extrême légèreté de main, et justement le contraire de cette prudente ligne de conduite fut tenu par Hulet. Ses prétentions, au point de vue du maintien de ses privilèges et prérogatives, allèrent jusqu à vouloir que le carrosse du grand maître s'arrêtât dans les rues quand il venait à rencontrer le sien, et un débat s'ens;asea sur cette question de préséance, où il finit par avoir le dessous.
Dans l'exercice de son pouvoir spirituel, même manque de mesure et de tact. Violent, tracassier, sans in- • iulgence, il voulut brusquement porter la réforme dans les maisons religieuses de lîle, y surveilla l'observance des pratiques avec une rigueur acerbe et méticuleuse; et quand il y découvrit quelque désordre ou relâchement de mœurs, il se montra si ardent à punir, si sévère et si raffinédanslechoix des pénitences, que, pour lui, le châtiment paraissait bien moins un moyen d'amender le coupable, que le but d'une sorte de volupté sinistre (piii paraissait trouver à le torlu-
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Son zèle, à ce que l'on peut croire, finit par dépasser toutes les bornes. Un terrible et mystérieux supplice infligé dans un couvent de femmes; un chevalier de la langue d^xVllemagne *, impliqué dans cette sanglante et ténébreuse affaire et tout à coup disparu du chef-lieu de l'ordre, sans qu'il fût possible de retrouver de lui aucune trace, form.èrent les éléments d'une énergique dénonciation adressée au saint-siége par le grand maître Rohan. A la suite d'une enquête pratiquée sur les lieux par un légat envoyé ad hoc, Tinquisiîeur Ilulet reçut Tordre de venir à Rome rendre compte de son administration, et, un peu après, celui de se réintégrer dans son couvent. Là, pendant plusieurs années, sa retraite fut si profonde et si absolue, que Ton en vint jusqu'à mettre en doute son existence. Il semblait qu'il eût été rejoindre ce chevalier allemand dont on n'avait plus eu de nouvelles, et qui avait été l'occasion et la cause de sa déposition.