DEUXIÈME LETTRE DE LA MÈRE A LA FILLE
Ma Chérie,
Oui, ma chérie, les renseignements sont excellents : les Riminy Verglas sont des gens très fréquentables et vraiment très bien sous tous les rapports. La dame a un passé un peu douteux et M. Riminy- Verglas a fait une faillite assez mystérieuse mais s'il fallait y regarder de si près qui pourrait-on voir ; l'éponge est passée sur ces peccadilles et ils sont reçus partout. Pense un peu, mignonne ! c'est eux qui ont l'entreprise de tout le chêne-liège entre le Lavandou et Saint-Raphaël, ils ont trois autos et de très belles relations sur la côte. Ce ne sont pas des marchands de bouchons ordinaires. Je tiens ces renseignements de Mme Riminy-Patience qui n'est leur parente qu'au trentième degré ; l'an-
cêtre commun était instituteur à Lons-le- Saulnier vers 1804. J'ai vu cette charmante femme en me rendant à Paris.
Il paraît, d'après elle, qu'une femme élégante ne doit plus se coucher tête nue ; il faut un bonnet de dentelle. « Comment, me dit-elle, 'en me surprenant au lit, vous couchez tête nue, ça ne se fait plus ! » J'ai donc fait emplette à Paris de bonnets légers et je t'en apporte deux douzaines. J'ai trouvé Paris bien sombre et bien vulgaire. Pas beaucoup d'élégance, même au théâtre. En somme la taille est toujours vague et les jupes plus étroites en bas qu'en haut avec une tendance au panier surtout pour les robes du soir. Beaucoup de tailleurs et de manteaux (capes ou redingotes) et de-ci delà quelques robes-manteaux en gabardine, en perlaine et en petit drap vraiment amincissantes. Bien entendu accompagnés, les manteaux, d'un renard ou d'une écharpe de fourrure, cela va de soi, coupe trps tailleur presque ajustée à la taille et basques en godets. Tu vois que j'ai bien regardé, ma chérie ! pourquoi aurais-je été à Paris : Pas de garnitures, mignonne, sauf les
abeilles au coin des poches, les coutures soutachées, bordées d'une tresse à cheval ou d'une ganse cirée. J*adore les cols droits montants en fourrure tu sais la forme russe I fermeture de côté avec une olive. On met la même fourrure aux manches et dans le bas ! Oh I que c'est joli 1 on ne peut rien voir de plus seyant, de plus ravissant, de plus distingué, ça fait valoir le teint : c'est magnifique. J'ai rencontré une jeune femme en renard gris avenue du Bois avec son chapeau enfoncé jusqu'au cou, c'était magnifique ! sublime ! décidément ma chérie, les jupes sont plus longues et c'est dommage I quand on esC un peu forte ou maigre plus très fraîche, les jupes courtes, ça faisait jeunet. Si tu te fais quelque chose en ce momeat n'oublie pas d'y ajouter une ceinture en jais, un peu lâche, bayadère, c'est tout ce qu'il y a de chic ou une barre en fourrure, légèrement flottante, odalisque, c'est adorable! et c'est très important. N'oublie pas non plus que les robesmanteaux s'ouvrent négligemment au moment d'entrer dans un théâtre ou dans un salon. On laisse voir alors un faux gilet
broché fantaisie en soie ou en jersey mais très vif : tu n'as pas idée quelle surprise exquise. Les chapeaux se font du même tissu que le manteau, fond jockey même pour les femmes de mon âge avec passe de la même fourrure que le manteau. J'ai rapporté à chacun de mes petits-enfants des costumes en gabardine froncés aux hanches. Le col est en bateau mou très haut avec un seul bouton, les manches sont pagode et le devant est formé de deux revers qui vont d'une manche à l'autre avec un faux bouton car bien entendu, tout s'agrafe en dessous. C'est très simple : galons de mohair, galon ciré, galon de mohair, galon ciré tout du long. 11 faut porter avec cela des molletières à petits boutons et un chapeau à fond jockey avec un ruban rouge ou crème. N'oublie pas ma chérie, que l'élégance d'une mère de famille se reconnaît à la façon dont ses enfants et ses domestiques sont tenus et qu'on n'habitue jamais trop tôt les fillettes à la coquetterie. Et puis de quoi a-t-on l'air quand on promène des singes habillés, je te le demande.
Je te plains d'avoir des ennuis de bonnes, ma chérie, mais avoue que c'est un peu de ta faute. Tu te laisses faire comme ton père. Ah! si je n'avais pas été là du temps de Gagelin ! !... Plus on laisse de liberté à ces gens-là plus ils en prennent. Chez Mme Riminy-Patience les bonnes n'ont jamais un seul jour de sortie sauf le Jour des Morts. Pourquoi toutes ces sorties:
est-ce qu'elles ont besoin de sortir... une bonne, voyons ! pour qu'elles prennent le goût despromenadesetqu'elles ne veuillent plus travailler ! c'est bien la peine, vraiment ! J'ai admiré la rectitude du service chez ma vieille amie lyonnaise. A une demi-minute près tout est réglé et les domestiques n'ont, Dieu merci, jamais le temps de s'asseoir. A sept heures trois, les souliers doivent être cirés, et il y en a ! ! Ma vieille amie examine elle-même chaque soulier et gare s'il y en a un qui cloche, la bonne est à l'amende ou privée d'un plat à son repas. A sept heures seize le premier déjeuner doit être apporté dans la salle à manger. A huit heures trois quarts les lits doivent être faits et à neuf heures et demie
la salle à manger doit être brillante comme le pont d'un bateau. Et ainsi de suite jusqu'à onze heures du soir depuis six heures du matin. Eh bien, tn me croiras si tu veux ses domestiques l'adorent et pas une ne veut la quitter. Il est vrai qu'ils se plaignent un peu d'être mal nourris. Crois-tu madame Riminy-Patience capable de mal nourrir les domestiques, une femme si comme il faut, non ! ce serait trop cocasse! la vérité est que ces gens-là sont des goinfres qui ne pensent qu'à manger. Tu trouves ces minutes un peu ridicules. Ma chérie il y a des gens qui ne sont jamais ridicules et mon amie est de celles-là. Ces minutes sont là pour prévenir les domestiques de la nécessité de l'obéissance et de la discipline. Elle a renvoyé la cuisinière parce qu'elle l'a trouvée assise. Qu'en résulte-t-il, ces gens étant tous fatigués n'ont aucune velléité de révolte et ne sortant pas ne peuvent chercher d'autres places en ville ou ailleurs. Ils ne voient personne. Quant à moi j'adopterai ce système et je t'engage à en faire autant.
C'est comme pour ton mari ! Mme Ri-
rainy-Patience a toujours eu avec le sien une excellente méthode. Dame I au début de leur ménage, ça n'a pas été tout seul et il a même été question de divorce mais depuis des années il est maté et elle s'en trouve très bien. Elle lui a toujours interdit de fumer. Quand elle trouvait du tabac elle le jetait, quand il entrait en fumant, elle se trouvait mal. Jamais il ne pénétrait dans la maison un ami qui ne lui fut pas sympathique à elle. Quand il sort encore aujourd'hui, il doit lui dire minute par minute ce qu'il a fait ou dit. 11 lui est interdit d'aller au café ou au cercle, d'acheter quoi que ce soit sans son ordre ; il y a des livres et des journaux qu'elle ne tolère pas chez elle. Bref! c'est une femme de tête, et tout est chez elle d'une parfaite tenue, et d'une parfaite élégance : les hommes sont si vulgaires I une femme se doit à ellemême de surveiller son mari. Si j'avais usé de ces procédés avec ton pauvre père, je n'aurais pas eu cette vie de dépendance qui a fait de moi une martyre.
Soyons les maîtres pour n'être pas les esclaves ou les domestiques en chef dans
nos maisons. La femme est un être de beauté et de charme qui doit être obéie et ne demande pas autre chose. Si on résiste à Mme Riminy-Patience elle se trouve mal, ce qui n'est pas si bête. On se sert des armes qu'on a ; nous n'avons que notre faiblesse. De plus les enfants devant l'exemple d'une discipline rigoureuse ne songent plus à désobéir et la more a le loisir d'en faire des hommes élégants et agréables dans le monde, ce qui est en somme le but suprême de l'éducation.
Je t'embrasse, ma chère fille, A bientôt,
Vve Gagelin,
P.-S. — Inutile de montrer cette lettre à mon gendre, bien entendu.
Un directeur de journaux de mes amis me rapportait que le nombre des dames qui sollicitent l'emploi de chroniqueurs des modes augmente tous les jours : à lire la deuxième lettre de Mme Gagelin je n'en suis pas surpris. Mme Gagelin est née chroniqueur des modes comme plusieurs dames de ma connaissance. La chère dame est grand'mère : l'expérience qu'elle a acquise, elle la met au service des Elégances, et la France entière l'en remercie par ma voix. La Franco doit conserver son patrimoine de grâces. Aussi voyons-nous avec plaisir cette chère Gagelin réclamer l'auto rite dans la maison : les domestiques soumis ! le mari soumis ! les enfants et petitsenfants condamnés à porter les jolis petits costumes qu'on leur apporte de Paris.
Bravo ! il faut que définitivement l'élégance
des journaux de modes règne. Et allez donc! On déplore qu'il n'y ait plus de domestiques ! on déplore aussi qu'il n'y ait plus de maris ! on déplore qu'il n'y ait plus d'enfants ! Les domestiques font grève et les maîtres aussi. J'ai peur que les enfants ne veuillent plus naître pour n'être pas obligés de s'habiller au goût exquis de ces dames. Ce sont les maris, les domestiques et [les enfants qui ont tort à mon avis. D'abord parce que l'obéissance est une vertu, ensuite parce que c'est une vertu agréable à pratiquer quand elle est demandée au nom de l'élégance des journaux de modes. C'est un idéal aussi estimable qu'un autre et même davantage et je ne vois pas que Mme Gagelin en ait un moindre.
Ah ! qu'on ne nous parle plus, je vous prie, de la « femme forte selon l'Ecriture ». Nous avons remplacé cette mégère hommasse du temps de Salomon par quelque chose de plus exquis, de plus artistique : la fantaisiste Vve Gagelin, et c'est quelque chose de mieux.
Mme Vve Gagelin est superstitieuse.
Elle croit que les bossus portent bonheur î
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elle l'est au point qu'elle surmonterait au besoin le dégoût que lui inspire la famille Bastide (Bazar) pour avoir la joie de toucher une bosse. Bienheureuse superstition! Oui, ma foi ! vive la superstition si elle peut mettre terme à une antipathie sans cause, Tantipathie que vous manifestez contre cette « petite puante » de Bastide (Bazar). Au fond qu'est-ce que c'est au juste qu'une « petite puante »? Je n'en sais rien, mais voilà une heureuse superstition si elle nous aide à aimer la petite puante et son fils bossu. Une simple pitié serait peut-être plutôt souhaitable que cette heureuse superstition, mais la pitié est une autre faiblesse : entre deux faiblesses choisissons la moins dangereuse. La superstition est une naïveté charmante chez une vieille dame tandis que le manque de pitié dénote une de ces fermetés de caractère à la mode anglaise qu'on nous recommande beaucoup dans les journaux féminins et élégants depuis quelques années (et qu'on a bien raison de nous recommander).
Soyons fermes ! Mais dites-vous, Mme Gaerelin est plutAt craintive ; elle a peur de
fréquenter les consanguins d'un aliéné. Ah ! pardon ! la fermeté n'exclut pas la prudence et cette crainte salutaire prouve:
1*» Qu'elle connaît des lois de l'atavisme (qui dit que les femmes sont ignorantes ?).
2° Qu'elle sait les appliquer en toutes circonstances.
Vous me dites que cette dame est un peu frivole pour son âge. Soyons raisonnables, je vous prie I de quelle frivolité me parlezvous là ? Je ne comprends plus. .. il s'agit d'une de ces lettres de famille où une mère épanche le trop-plein de son cœur. Qui vous dit que s'il fallait être philosophe, scientifique et dogmatique, Mme Gagelin ne pouvait pas l'être autant que vous et moi ? Mais pourquoi voulez-vous, n'est-ce pas qu'une mère parle à sa fille « philosophie, science et morale ». Vous seriez les premiers à en rire. Les femmes françaises. Dieu merci, ne font pas les bas bleus hors de propos, comme les Américaines, les Anglaises et les Allemandes. De quoi voulezvous qu'une mère parle à sa fille? de vertu, de religion, d'éducation ?Mais tout cela est sous-entendu, c'est connu ! alors !! ne trou-
vez-vous pas plus joli de transmettre à vos enfants le goût du chic? d'armer sa fille de ces moyens de défense que la femme a contre rhomme, des soins charmants de vos avantages. D'ailleurs votre accusation de légèreté tombe d'un seul coup, voyez les conseils d'une mère à propos des domestiques ! C'est là que se révèle la fermeté d'une vieille dame qui n'est pas dupe de son cœur et ne connaît que son devoir. Cette vieille bourgeoisie française est digne de l'admiration de l'univers. On dit nos femmes trop tendres ! Ah ! mon Dieu ! tendres, oui, certes ! tendres, je ne dis pas non ! mais lorsqu'il s'agit de l'ordre, de la discipline et de l'économie domestique, oh I qu'elles savent être féroces ! et comme elles ont raison! et qui donc m'affirmait un jour qu'elles sont ridicules en matière d'étiquette. Tiens ! qui donc conserverait ces cadres de la bourgeoisie qu'on a eu tant de mal à obtenir si ce n'était elles ? Ce n'est pas vous, toujours ! messieurs, avec vos ignobles coudoiements d'affaires et de cafés. Et puis à quoi servirait d'avoir compris les honneurs et l'argent si ce n'était pour
s'en servir. Qu'il s'ensuive un peu de mépris injustifié de-ci de-là, mon Dieu ! on ne fait pas l'omelette sans casser les œufs ! un peu de despotisme même ? Ici je vous arrête ! C'est la question du tabac qui revient. Eh bien I quand on est sûr d'avoir raison, c'est bien le moins qu'on fasse triompher ses opinions. Or le tabac est nuisible ; il fait perdre la mémoire, arrête les battements du cœur et détermine un cancer. En tout cas il n'est pas indispensable et j'approuve Mme Riminy-Patience d'en interdire l'usage chez elle. D'ailleurs l'exercice du sacrifice n'est jamais inutile. Un homme doit savoir souffrir. Il n'est pas mauvais du tout qu'une femme ait de l'autorité dans la maison, d'abord elle est plus fine que l'homme, ce n'est pas douteux et puis il y a la question de la galanterie, de la politesse dont personne, en France, je suppose, ne niera l'influence civilisatrice.
Et puisque nous sommes sur ce chapitre, je voudrais bien dire leur fait à certains mysogines qui se vengent de n'avoir jamais su plaire aux femmes en les déni-
grant partout. N'avez-vous jamais entendu ces goujats prétendre que la femme est un être ridicule, exagéré, ne pensant qu'au
luxe et au plaisir ? etc.. etc Parbleu I
exagéré ! qui ditcela ? des hommes qui n'ont jamais été capable de s'enthousiasmer pour rien. « C'est la preuve d'un esprit médiocre de louer toujours médiocrement », dit Labruyère. Croyez-moi ! savoir s'emballer pour la forme d'un «col bateau un peu mou et fermé par un faux bouton » c'est aussi savoir s'emballer pour les nobles causes : qui peut le plus, peut le moins. « Le col bateau mou » ! ce n'est pas rien, c'est la question du luxe que vous soulignez là. Or, avec ça que le luxe n'est pas la fortune d'un pays ! Aimer le luxe, c'est un signe de grandeur d'âme. Juger les gens d'après leur plus ou moins de luxe, c'est juger leur capacité de gagner de l'argent et gagner de l'argent au fond c'est toute la vie, hein ? Et puis comment juger les gens autrement ?
Je sais bien qu'à inoculer l'amour du luxe à vos enfants on peut les amener à la mollesse, et notamment les filles, à l'adul-
tère, au divorce, à la haine, à l'abandon des enfants. Oh! bien entendu ! mais si vous allez par là tout mène à ce que vous dites. Et la misère donc ! on les connaît les promiscuités des mansardes, les drames de la misère, on la connaît la vertu des pauvres gens. De quoi diable nous parlezvous là ? Allez, croyez-moi, ce sont les mères qui ont raison ! Soyez sûrs que rien ne remplace l'expérience des cheveux blancs et votre lourde philosophie allemande n'ajoutera rien à nos facultés d'intuition, de divination, d'impressionnabilité, etc., quasi merveilleuses, à nos haines et à nos amours inexplicables mais toujours préventives, le tout caché sous une apparence frivole. Un grand homme l'a dit : a Une femme d'esprit a toutes les qualités d'un honnête homme et les charmes d'une femme » ; et toute femme est, plus ou moins, une femme d'esprit.
Oui, Mme Vve Gagelin est une femme d'esprit. Gela je ne le nie pas. En tout cas elle aime à s'amuser. Le mot « amusant » revient dix fois dans ses lettres. Or, aimer à s'amuser n'est pas comme on peut le
croire l'indice d'un manque de réflexion et de conscience mais au contraire le signe d'une grande profondeur. Combien de génies illustres ont aimé à s'amuser sans cesser d'être pour cela des génies. Plusieurs même de nos ministres aiment à s'amuser. Alors ??
En conclusion, messieurs ! prenez toujours conseil de vos femmes avant d'agir et aussi de vos belles-mères si elles ressemblent à Mme Vve Gagelin. N'écoutez qu'elles surtout quand il s'agit d'élégance, ce patrimoine sacré de la France.