CHARITABLES LIENS DE FAMILLE
LETTRE A Mlle ADELAÏDE BERNARD
propriétaire, Clos-René,
Le Blanc-Sainte-Même, par Gaéret (Creuse).
Ma Tante,
Vieille chipie, je vous avertis d'avoir à vous taire dans les calomnies que vous débitez sur mon compte: autrement, autrement je déposerai une plainte au Procureur de la République. Ah ! ça ! qu'est-ce que ça signifie? vous êtes donc aussi toquée vieille que vous étiez étant jeune? Alors c'est moi qui ai cambriolé votre sale bicoque ! Oui, j'ai su par une lettre de Virginie et de Léon que votre propriété du Blanc-Sainte-Même a été cambriolée et vous avec ! et que vous avez couru dans la campagne en chemise. Ça devait vous arriver un jour ou l'autre avec votre repu-
tation d'avarice et vous ne valez pas mieux. Ça m'est bien égal et je ne vous plains pas : je déplore pour vos héritiers que vous ayez perdu vingt mille francs et votre quincaillerie, c'est leur affaire I Mais alors ! quoi I alors c'était moi qui étais dans Tauto ! c'était moi les hommes masqués qui vous ont mis un revolver sous le nez. Ah ! vieille chipie, vous avez de la chance que je n'habite pas Le Blanc-Sainte-Même car vous auriez reçu ma visite et en plein jour, je vous prie de le croire. A-t-on jamais vu ? on a le droit de lancer des accusations comme ça sur les gens, au hasard ? depuis quand? N'ayez pas peur, le tribunal est là pour faire cesser ces ragots ; c'est au tribunal que je m'adresserai puisque vous n'avez pas plus de raison que la selle d'un âne sur le dos d'un cochon. Et si je veux me marier au Blanc-Sainte-Même, comme vous savez très bien qu'il a été question depuis dix ans.... Mais les vieilles perruches comme vous ne mesurent pas la portée de leurs paroles. Heureusement que le tribunal de Guéret est là !
Je serais bien curieux de savoir sur quoi
VOUS VOUS basez pour faire de telles suppositions, vieille infamie que vous êtes. J'ai été aux bataillons disciplinaires d'Afrique à vingt ans. Eh bien ! et puis après? alors vous croyez comme ça que tous les soldats d'Afrique sont capables de cambrioler même des vieilles perfidies comme vous êtes. Oui ! je pense que dans votre village on se fait des idées de ce genre, mais moi je pose en principe qu'il y a aux bataillons d'Afrique plus d'honnêtes gens que tous les hypocrites de Blanc-Sainte- Même, car vous ne savez pas ce que c'est que la discipline militaire. J'ai donné une giffle à un sergent à vingt ans. Et puis ? c'est-y raison pour que je sois montré du doigt par toutes les familles Bernard, Mauguin, Borderel et les Bachet. Et puis, la faute à qui si j'ai donné une gifïle à un sergent, hein? Votre faute à vous, vieille avarice personnifiée, si vous aviez eu l'idée d'aider le fils de votre sœur, orphelin, à faire des études ou à apprendre un métier au lieu de ne penser qu'à acheter des hectares de terre pour vous arrondir, je n'aurais pas été obligé de m'engager, ne
sachant quoi devenir, vieille sorcière I Maintenant vous me considérez comme un homme perdu parce que j'ai été il y a dix ans casser des cailloux à Biskra. Vous êtes une menteuse, une effrontée et une vieille imbécile, c'est ce que j'ai de mieux à vous offrir.
Virginie et Léon m'écrivent que je n'hériterai pas un sou de vous et que c'est une affaire faite puisque vous avez donné la nue-propriété à une famille Legendre. La belle avance que les héritages puisqu'on est obligé de donner tout à l'Etat, 80 0/0 et les frais. Vous comprenez bien que je vous connais trop pour avoir compté sur un sou de votre part. Je l'ai dit à assez de gens au Blanc-Sainte-Même et ailleurs :
« Ma tante Adélaïde ne donnera pas un sou à ses neveux ! » Vous aviez la rage contre ma mère I parce qu'elle était mariée et vous vous étiez restée fille, et puis vous ne pardonniez pas à mon père d'avoir tout mangé en inventions. Ça, les vieilles perruches comme vous ne le pardonnent pas.
Alors forcément c'est les enfants qui trinquent. Donc ce n'est pas les histoires d'hé-
ritage qui me font marcher dans un sens ou dans l'autre. Libres à Virginie et à Léon de rager comme ils font tous les deux parce que vous avez donné votre terre à des étrangers, des peloteurs, probablement, qui ne sont pas même du pays ! Moi, n'ayant jamais compté dessus, que voulezvous que ça me fasse? Ce qui est fort, c'est que vous essayez de faire passer votre neveu pour un voleur au lieu de Taider à se réhabiliter après un malheur.
Mais famille ou pas, ça ne pèse pas lourd aujourd'hui.
Eh bien! j'ai à vous dire une bonne chose, c'est que je n'ai pas eu besoin de personne pour me réhabiliter car j'ai une situation comme représentant de commerce dans la région de Périgueux. Mais, femme de malheur, vous ne voyez pas que j'aurais pu me marier avec Marie Brenneur qui m'attend depuis dix ans ! Qu'est-ce que vous avez fait avec vos tracasseries d'idiote. Oh ! mon Dieu ! qu'est-ce que j'ai fait pour être dans une situation comme celle-là au moment de me marier avec Marie Brenneur qui m'a attendu dix an-
nées! Elle ne voudra jamais d'un cambrioleur maintenant ! Voilà votre ouvrage, vieille fille sans cervelle ! Oh ! mais, n'ayez pas peur! J'écrirai à sa famille et comme il faut. Quant à votre conduite, c'est de la calomnie ou je ne m'y connais pas. Mais les tribunaux sont là. Pour le moment vous pouvez trembler, vieille perruche, car les huissiers vont marcher et tout le diable et son train.
Je ne vous salue pas, vieille toupie.
Votre neveu,
Albert Delacoub,
Représentant de la maison Hippolyte Marchenoir et fils, 4» boulevard de la Gare, Périgueux.
P. S. — Je dois dire aussi que du côté de Virginie et de Léon il y a du louche, car pourquoi ont-ils attendu trois ans pour me faire connaître l'affaire?
Qui saura jamais ce que furent les cambrioleurs de Mlle Adélaïde Bernard. Cette demoiselle occupe au Blanc-Sainte-Même une petite maison à tourelles au milieu de jardins à espaliers. Il y en a d'autres pareilles dans le canton, mais celle-là est unique par son isolement. En effet à 5 kilomètres à la ronde, on ne trouverait ni petite maison ni grande, ni tourelle, ni ferme, ni chaumière, fût-ce le plus pauvre abri de bûcheron. Quelle idée d'aller nicher dans ses solitudes quand on est une demoiselle âgée, une faible femme? Quelle idée ? Pourquoi pas ? au fait pourquoi pas ! les habitants de Guéret sont paisibles et dans leurs environs personne jamais n'entendit parler de vols ni d'assassinats, dès lors, que craindre ? Mlle Adélaïde Bernard hérita cette maison de son père, elle
l'habite comme son père l'habita : chaque coin du jardin abrite ses souvenirs d'enfance, chaque pierre delà maison pour elle a son histoire. Ne croyez pas sur la foi d'une lettre de cet enragé neveu que Mlle Adélaïde Bernard ne soit qu'une avare insensible au charme du souvenir.
Adélaïde peut avoir le goût de la terre, le désir de s'enrichir en même temps que le culte du souvenir, elle peut l'avoir et elle l'a, la chère demoiselle. Son ombrelle ou son parapluie ou son en-cas que l'on apercevrait dans la verdure s'il y avait des voisins ou des passants s'arrête souvent devant un vieux mur ou tel coin de parterre qui n'a pas changé depuis trente-cinq ans et les esprits familiers de cette patrimoniale demeure sont les discrets témoins de son émotion.
Quoi ! pas un jardinier ? pas un domestique ? pardon I tous ces gens-là couchent dans le grenier,l'appentis, voire au fond du jardin. Oh ! les cambrioleurs ! ils connaissaient bien les aîtres. Ils les connaissaient ces cambrioleurs uniques dans la région de Guéret et c'est ce qui a suggéré cette
perfide hypothèse du neveu. 0 cambrioleurs mystérieux I j'ai été mis au courant de cette affaire non par les tribunaux qui l'ignoreront toujours en dépit des menaces d'un neveu blessé dans son amour-propre, mais par un des habitants du Blanc-Sainte- Même où j'ai quelques terres de plaisance. Hélas 1 ce qu'étaient les cambrioleurs d'Adélaïde Bernard, j'ai peur qu'on ne le sache jamais. On dort bien au Blanc- Sainte-Même et nul n'a vu même en rêve la criminelle auto avant le forfait. Après I oh ! après, c'est autre chose : on en a vu plusieurs 1 des autos insoupçonnables :
l'auto d'un député de Guéret, l'auto du médecin de la Mâlerâye, l'auto de M. Dégany, le marchand de cordes. Vous ne vous figureriez pas tout ce qui peut passer d'autos sur une route innocente le lendemain matin d'un cambriolage. Quand le téléphone et le télégraphe eurent fonctionné il ne resta plus qu'une voiture mécanique douteuse sur les routes carrossables qui vont du Blanc-Sainte-Même quelque part, c'était une voiture mécanique qui fut arrêtée à Glermont. Voyez
l'utilité du télégraphe et de la gendarmerie I Quelle civilisation ! Vraiment c'est un malheur que nos ancêtres n'aient pas connu ces commodités. Donc il ne resta plus qu'une auto : elle ne contenait que quatre dames âgées à visages croûteux et cicatrisés ; trois dames conduisant la quatrième mourante je ne sais où. On n'osa pas fouiller leurs amples manteaux noirs en forme de chasubles on n'osa pas déranger une mourante et trois bonnes personnes. Je ne peux qu'approuver tant de discrétion : le respect de la maladie et de la mort est le dernier qui reste à notre société féroce : je ne contribuerai pas en blâmant notre excellente police à enlever la suprême pudeur de nos générations.
J'ai dit qu'on n'a point su retrouver les voleurs et c'est la vérité toute nue. Donc, ne regardez pas à la fin pour connaître l'issue de cette affaire. Je n'écris pas un roman et je n'ai pas préparé un mystère pour vous donner la joie de le voir dissipé. Un gendarme de Clermont est persuadé que les quatre dames étaient quatre déguisements.
« Pourquoi alors n'avoir pas demandé les papiers ? dit son lieutenant. Ah ! vous ne répondez pas ! vous êtes en faute. On va les retrouver pour réparer cette négligence. »
Etle télégraphe fonctionne, le téléphone aussi, et une foule de policiers et de gendarmes se remuent. Ah oui ! Ah ! on retrouva bien l'auto mais elle ne contenait que le chauffeur. C'était un chauffeur un peu niais qui dirigeait une auto de location. Selon lui ces dames avaient pris à Riom le train de Paris. Et l'affaire est « classée » I elle est classée comme bien d'autres affaires. Ah ! public, tu ne sauras jamais combien d'affaires sont classées car on ne te parle guère que de celles qui ne le sont pas ; Ton se tait vite sur les autres. Faisons comme la police classons l'affaire du Blanc-Sainte-Même I classons I classons !
Virginie et Léon Bernard habitent au Blanc-Sainte-Même, ils vendent de la farine en gros, des engrais, des phosphates et différents produits chimiques ou naturels. Farines et Phosphates Léon Ber-
nard et Cie. Gros et Détail. Commission- Exportation. Ce sont les neveux d'Adélaïde Bernard. Ils sont connus depuis longtemps dans le pays.
« C'est bien étrange qu'on ait rencontré le cousin Albert Delacour à Guéret et qu'il ne soit pas venu nous voir. Car enfin !... il a beau être un mauvais gars, c'est un parent ! »
Voilà ce qu'ils disaient, les malicieux I voilà ce qu'ils disaient les cousins perfides ! Et ils disaient aussi :
« Il faut croire que le cousin a fait fortune car il a une auto ! On le rencontre en auto la nuit. »
Bien entendu ce n'est pas à la tante Bernard qu'ils parlaient. Voyez-vous que la tante les accuse de jeter le discrédit sur un cohéritier pour augmenter leur part? non I non ! ils déposaient le grain de la bonne parole dans des terrains fertiles, des terrains qui rendent cent pour cent ; ils déposaient la bonne parole dans l'oreille d'Amélie Vaillant, la pieuse demoiselle qui distribue les « faire-part » d'enterrement et bavarde à toutes les portes, ou encore
dans l'oreille de Louise Simon qui coud à la journée chez les bourgeois, t Elle n'a pas la langue cousue, cette couseuse-là » dit-on de Louise Simon. Et le fait est que personne ne connaît mieux les nouvelles que Louise Simon. Ces deux dames ajoutaient les commentaires utiles. Virginie Bernard disait encore de son cousin absent et innocent :
« Albert Delacour n'a pas de bonnes relations. On le rencontre avec trois hommes peu recommandables ! »
Or à leur visite du Jour de l'An, la tante Adélaïde disait à ses neveux Virginie et Léon :
(( Mon Dieu ! mes enfants ! pourquoi ne m'avoir pas annoncé qu'Albert a passé par Guéret ?
— Nous ne voulions pas te faire de peine en te rappelant ce malheureux, ma tante.
— J'en sais long sur son compte, mes enfants.
— Oh ! mon Dieu ! pourvu qu'il n'ait pas fait encore quelque sottise !
— Je me refuse à croire qu'il ait été
jusqu'à venir voler sa tante la nuit ; cependant....
— Albert n'est pas mauvais mais c'est un cerveau brûlé, dit Virginie.
— Qu'a-t-il fait depuis les compagnies d'Afrique ? Oh I rien de bon probablement sans quoi on l'aurait su ! » ajoute Léon, le perfide qui sait fort bien par les propos des voyageurs de commerce que Delacour est leur collègue.
Passez ! passez, mois et semaines ! passez mois et journées des mois. Le soleil se lève et se couche ; sur la terre on en fait autant. Vivons notre journée, l'autre viendra demain. Le printemps mutin fait pousser de coquettes fleurs roses sur les espaliers de la tante Adélaïde ; insensiblement l'été a chargé les arbres autour des fermes qui sont à la tante Adélaïde. La tante Adélaïde se promène avec M . Legendre ; elle redresse un rosier : « Tenez-moi mon ombrelle, Legendre ! » elle réfléchit devant les tomates, elle déclare qu'on n'aura pas de citrouille parce qu'il n'a pas plu. Un dimanche ses neveux sont là : « Il y a quelques temps que j'ai décidé de déshéri-
ter Albert ! Albert Delacour est déshérité. » Mlle Adélaïde sourit. M. Legendre sourit. Oh ! à peine ! c'est à peine si M. Legendre a souri ; il a souri comme le pétale de rose froissé par une abeille.
a A tout péché miséricorde, dit l'hypocrite Virginie. Albert Delacour a commis ce vol parce qu'il était bien pauvre.
— Que dis-tu là, Virginie! Je considère Albert comme un bandit des galères. On pardonne le vol d'un pain, ma fille, mais on ne pardonne pas l'auto et le revolver. Oh ! m'avoir fait courir en chemise sur la route de La Mâlerâye. Non I ce sont des choses qui font rougir une famille ! »
Pauvre Albert ! vous ne vous doutiez pas de toutes ces imaginations fantastiques. La tête d'Adélaïde Bernard avait bien travaillé depuis quelques mois. Nos vieilles demoiselles si raisonnables en général trouvent beaucoup d'imagination quand leurs intérêts et leurs sentiments sont en jeu, et dame ! tant pis pour celui qui en est la victime.
J'ai dit que c'était un dimanche. Oui c'est un dimanche que Mlle Adélaïde Ber-
nard parla de son testament. Or, le lundi y suivant les Bernard (phosphates) allaient/ voir le notaire, leur ami, maître Dutilleul/
« En somme, depuis le temps qu'elle économise, elle doit être bien riche. Albert Delacourest déshérité, c'est elle-même qui nous l'a dit hier.
— La fortune de ma cliente est exactement un revenu de vingt-trois mille sept cent soixante-quatorze francs. Je suis autorisé à vous le dire comme clients. Mais, je puis vous dire en toute confidence, puisque vous êtes mes amis, ma cliente a fait don de ses terres à la famille Legendre — en nue propriété, s'entend — pour éviter les droits de succession. »-
« Hélas, mon Dieu, avoir échafaudé une si belle machine, avoir fait cambrioler sa tante par un camarade de régiment pour accuser le co-héritier, avoir fait tant de frais pour cette entreprise et qu'un jour une pauvre petite phrase de notaire vienne vous dire : « Inutile ! » Crime inutile ! mal inutile ! (le mal est toujours inutile) . Oh ! conscience! que tu nous fais souffrir quand nous cessons de te faire taire I A
nos repas, à nos sombres soirées d*époux sans enfants, à nos veilles, que de projets jadis ! que de propos sérieux : « Virginie, commerce vendu, nous retirerons-nous dans la bicoque de la vieille ou bien dans ton pays, là-bas à Montargis ?
— Léon, pour surveiller tes fermes, il vaut mieux que tu restes au Blanc.
— J'ai mon notaire, Virginie.
— On sait ce que c'est que les tiers.
— Ne préfères-tu pas Paris à Montargis ?
— On ne peut pas avoir une auto à Paris et je tiens à l'auto. » llélas, mon Dieu I qu'une pauvre petite phrase de notaire vienne détruire une vie ! pauvre petite phrase si cruelle. Eh bien, la lame qui perce une poitrine, elle est une petite lame •aussi ! et le couteau de la guillotine qui châtie les criminels, il fait plus de mal aussi qu'il n'est gros. Oui ! elles sont muettes les grandes douleurs quand on y pressent les châtiments du ciel et Balthazar bravant son Dieu à table devient muet devant les lettres de feu de la muraille : Mane^ thecel, /?Aarès. Léon, dont la figure
tend à la couleur des nègres, en sortant de chez le notaire était café au lait. Et Virginie, la silencieuse Virginie! Virginie qui jamais n'a pleuré de sa vie, parfois une petite larme sautait toute ronde de ses yeux. Nous avons l'électricité au Blanc- Sainte-Même, pas le gaz ! non ! mais l'électricité. Dire comment cette électricité nous vint, ce n'en est pas le lieu ; cela pourrait faire le sujet d'un récit à part ; pour le moment, je ne veux pas abandonner Virginie et Léon. Virginie, en tournant un bouton électrique, manquait rarement une réflexion aux dépens du maire routinier : a Nous l'avons eue tout de même : ce que c'est que la patience » ou « que le maire s'éclaire au pétrole si ça lui fait plaisir, l'électricité est bien plus commode! » Mais aujourd'hui en allumant le bec du Bureau- Caisse, Virginie est comme une morte.
Pas un mot ! pas un mot contre les Legendre ! pas un mot contre la tante ! Elle se baisse devant le casier, elle prend un papier à en-tête commercial : Farines et Phosphates Léon Bernard et Cie. Elle prend cette feuille comme une morte pren-
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drait une feuille si une morte pouvait prendre une feuille et elle écrit ! elle écrit comme une morte écrirait si une morte pouvait écrire. Léon est debout derrière Virginie ; il» ne se regardent pas, ils ne se parlent pas. Virginie écrit :
A Monsieur Albert Delacour représentant de commerce maison Marchenoir, à Périgueux.
Cher Cousin,
(( J'ai à t'apprendre que tu n'auras pas un sou de la tante, car tout est donné. C'est une famille qui n'est même pas du pays qui a tout. Les Legendre! en nue propriété. J'ai à t'apprendre que tu es bon à jeter aux chiens pour la tante, car en conséquence de son cambriolage il y a trois ans, cette vieille folle a le toupet de te mettre sur le dos ce cambriolage. Probablement tu n'as pas su qu'ils sont arrivés la nuit à quatre pour lui mettre le revolver sous le nez, des hommes avec des mas-
ques. On lui a pris les bijoux de famille et vingt mille francs en billets et elle a couru après ça en chemise sur la route de La Mâlerâye. La police n'a pas mis la main dessus. Maintenant cette vieille folle a le toupet de dire que c'est toi qui a fait le coup. Léon et moi nous pensons que ça pourrait te faire du tort si tu es toujours dans tes intentions sur Marie Brenneur. Tu n'étais déjà pas trop bien vu depuis ton affaire du régiment. Mais Léon et moi nous pensons bien que tu rentreras sa langue comme il faut à cette vieille folle. Le tribunal n'est pas là pour des prunes et nous sommes là, comme témoins, car elle a dit plusieurs paroles d'accusation qu'elle pourrait payer cher, et toi, tu peux bien prouver que tu n'es pas même venu au pays et lui faire cracher des dommages et intérêts.
a Léon te fait ses amitiés ainsi que moi. « Ta cousine,
« Virginie Bernard. »
-- Pourquoi as-tu écrit cette lettre? demande Léon.
— Pour la honte qu'elle aura au tribu-
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nal. Si elle crache pour les dommages et intérêts c'est toujours ça de moins pour les Legendre. »
M. Legendre disait à la tante :
a Vos neveux sont allés chez le notaire s'enquérir de votre avoir, ils n'ont d'affection que pour vos écus.
— J'ai reçu une lettre d'Albert Delacour qui me donne bien à réfléchir. S'il est innocent, je suis bien coupable envers lui. Quelle idée avais-je de l'accuser ?
' — Ce sont les Bernard-Phosphates qui vous ont mis ça dans la tête. Je ne voudrais pas vous dégoûter de votre famille car, comme on dit, entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt, mais Virginie et Léon sont capables de tout.
— Ils ont peut-être monté l'affaire du vol pour faire accuser Albert ?
— Je n'en mettrai pas ma main au feu.
— Quel malheur à une pauvre femme d'être seule au monde, mon Dieu I
— Nous sommes là pour vous protéger, bonne demoiselle.
— Oh ! je ne doute pas de votre affection, mais on a raison de le dire : la fortune ne
fait pas le bonheur, et même elle fait le malheur.
La tante répondit à la lettre d'Albert Delacour qu'elle avait de grands torts envers lui, qu'elle lui envoyait une bague à diamants qui venait de la cousine Elodie, qu'elle regrettait d'avoir donné son bien aux Legendre, qu'elle irait voir la famille de Marie Brenneur pour arrianger son mariage.
Ce mariage ne se fit pas.