OCTAVIE LOISEAU
Post-scriptum, — Ma tante Jeanne dit à ça que je suis une imbécile parce qu'il faut défendre son bien qu'elle dit, mais Dieu me juge au ciel. Monsieur Fernand et ma mère aussi me jugera au ciel.
Quel dommage que la mère de Fernand n'ait pas connu cette lettre ! avec ce bon sens et ce cœur qui sont ses principales qualités je suis persuadé qu'elle aurait eu de l'estime pour Octavie Loiseau. Oh ! la brave fille! Mais oui! mère de Fernand, brave madame Moulin î il y a des ouvrières même brunisseuses de métaux, il y a des ouvrières même rue de Charonne capables de renoncements par vertu : voyez ! . . . Ah ! bien entendu, ce ne sont pas celles qui vont au music-hall samedi et dimanche matinées et soirées. (11 faut bien que quelqu'un profite de la semaine anglaise, pourquoi donc ne serait-ce pas les cinémas et les music-halls, au fait, hein ?) 11 est probable que les ouvrières brunisseuses capables de renoncement sont celles qui vont à la messe, oui, plutôt celles-là ; ceux qui profitent de ces renoncements n'ont pas l'air de s'en douter, mais la question
n'est pas là, n'est-ce pas ? Ne quittons pas Octavie Loiseau et Fernand Moulin. Quel dommage que M. Fernand soit si timide : s'il avait osé montrer cette lettre à sa mère, qui sait ?,.. elle aurait peut-être été assez attendrie pour ouvrir sa caste à la pauvrette. M. Fernand proteste, il affirme qu'il n'est pas timide, mais qu'il connaît sa mère et que « ça n'était pas la peine même
d'essayer » Pauvre petit Fernand ! est-ce
que vous sentez ma sympathie pour vous ? Il a eu vraiment du chagrin, ce cher garçon. Il est devenu encore plus taciturne, encore plus lourdaud qu'à l'ordinaire. La maman a suivi sa mélancolie d'un œil ému mais, bien entendu, sans provoquer de confidences. Elle a redoublé la surveillance dans les poches et dans le « joli calepin rouge », et ce n'est pas moi qui la blâmerai car, sûrement, s'il y a une Octavie Loiseau bien digne de devenir une bourgeoise, combien d'autres ouvrières brunisseuses qui sont de « mauvaises femmes » I Mme Moulin insiste pour qu'on trouve à Fernand un emploi en province. C'est bien douloureux pour une mère qui adore son
fils de se séparer de lui. Mme Moulin est une mère-poule mais elle se sacrifie. Fernand aussi se sacrifie. Et Octavie donc ! 11 va sans se dire que je préfère les mères qui craignent les « mauvaises femmes » aux mères dites modernes qui ne craignent
rien du tout, cependant... cependant
Oh! quel dommage que Mme Moulin n'ait pas lu la lettre d'Octavie Loiseau. Elle ne connaît d*elle que des billets tendres mentionnant des heures de rendez-vous, elle la confond même avec Justine Marrois^..
c*est dommage î Oh ! pourquoi Mme Moulin n'a-t-elle pas eu l'idée d' « étudier » (comme elle dit) cette pauvre fille comme elle le fera de la fillette avec dot et diplômes que Fernand n'aimera peut-être pas.
Je sais bien ; il y a la question « caste » ! La grand'mère Moulin était ouvrière, Mme Moulin ne daignerait pas « étudier » une ouvrière, Fernand, par atavisme sans doute, a aimé une ouvrière, Mme Moulin n'est pas méprisante, j'apprends même avec plaisir qu'elle est chrétienne. Gependantchez Mme Moulin on ne nomme jamais les grands-parents qui étaient aussi chré-
tiens, mais ouvriers. Ah! on parîaitencore il y a trente ans d'orgueil da nom, d'orgueil de race. Aujourd'hui il y a un autre orgueil tout aussi fort, un orgueil indéfinissable, fier de rien du tout, et avec lequel une mère peut faire du mal à un fils qu'elle adore et à une jeune ouvrière brunisseuse qu'elle ignore et veut ignorer.
Vous avez fait de votre fils un homme grave, aux sentiments sérieux : je vous en félicite, chère Madame Moulin. Ce qui m'étonne c'est que vous n'ayez aucune confiance ni dans l'éducation que vous lui avez donnée, ni dans son caractère. Est-ce parce qu'on dit qu'il ressemble tant à sa mère ? Vous ne comprenez pas Fernand ï Vous ne savez donc pas que les amours d'un homme reflètent son âme, que Fernand estincapable d'aimer une « personne » ndigne de lui et de vous ? Ah 1 Madame Moulin I vous êtes coupable. Tout le monde ici passe à côté du bonheur à cause de votre orgueil invisible et présent. Vous êtes persuadée qu'Octavie n'a aucune éducation : eh bien ! et les vertus chrétiennes ?Ne savez-vous pas que rien n'est
plus facile à éduqner qu'une petite ouvrière parisienne, fût-elle de la rue de Charonne etbrunisseuse? elle s'éduque seule I Ces dernières lignes vous l'apprendront:
Cette charmante Octavie a été remarquée par un représentant de fabrique qui Ta épousée. Ce représentant est devenu patron et fort riche. Décidément la vertu est souvent récompensée sur terre. Octavie est devenue bourgeoise et ça lui va mieux qu'à d'autres. Elle serait l'honneur de la bourgeoisie si la bourgeoisie y songeait; Ne croyons pas qu'Octavie ait changé ses vertus contre une multitude de défauts, qu'elle soit devenue prétentieuse, ambitieuse, mesquine, vaniteuse. Non ! le fait est assez rare pour mériterqu'on le signale. Placée entre l'influence du Haut Commerce Parisien et celle de l'Eglise, elle n'a subi que celle-ci.
Quant à Fernand... le gros Fernand....
Eh bien ! il fait de l'auto.