AU FILS DE SON PATRON
Monsieur Fernand,
Ma tante Jeanne dit que le chagrin fait réfléchir et alors c^est un fait certain que je réfléchis beaucoup de ce moment car j'en ai gros sur le cœur de chagrin, Monsieur Fernand. Ma tante Jeanne, c'est la dame qui était toujours là, même qu'elle trouve que vous êtes bien poli ! Ah ! Monsieur Fernand, j'ai été trop heureuse le soir de l'avenue Philippe-Auguste et ma tante Jeanne dit que ça n'arrive qu'une fois dans la vie et qu'il faut se rendre compte des choses. Mais voilà j'ai bien réfléchi et votre mère se rend mieux compte que nous. C'est triste, je vous assure, Monsieur Fernand I J'ai mis la photo de Saint-Cloudsur la cheminée dans ma chambre, j'ai mis un cadre en bois qui m'a coûté deux francs trente-cinq aux Galeries Gambetta. Ahl cherSaint-Gloud !
voilà un pays que j'aimerai toujours, Saint-Gloud ! toujours, et tous les soirs je
parle à la photo de Saint-Cîoud ! Et penser que vous ne verrez jamais comment c'est chez nous, car je suis bien décidée, oh I oui bien décidée et j'ai du chagrin de le dire. Surtout n'allez pas croire que c'est faute d'affection, Monsieur Fernand ! Si c'est comme ça l'amour, eh bien alors je crois que je vous aime d'amour mais je suis décidée. Mon Dieu ! j'ai si peur que vous croyiez que c'est faute d'affection.... Mais il vaut mieux qu'il n'y en ait qu'un à souffrir et c'est pourquoi je vous écris. J'avais pourtant dit que je n'aimerais jamais un homme à binocle ni un gros brun.
Maintenant je devine que c'est parla délicatesse que vous avez que vous ne vouliez pas dire la vérité. Je sentais bien que vous n'étiez plus comme avant... du temps de l'avenue Philippe-Auguste ; et je sais tout et c'est le plus grand crève-cœur pour celle qui vous aime. Oh I oui ! O cher petit rayon de soleil de ma vie.
Quand M. Quellien, le contremaître, a crié « Octavie ! » dans le corridor, j'ai eu comme un froid : « Ça y est, que je me
suis dit, ça c'est le coup de la lin ! » J'étais en train, après des grands ciseaux de tailleur. Justine Marrois me dit : « allez, Octavie ! on t'appelle ! Qu'est-ce que t'as ?» Il fallait bien y aller,hein ? « Alors, Octavie, me dit Quellien, c'est comme ça que tu files le parfait amour avec le fils du patron ! eh bien j'ai ordre de te régler ton compte ! » Pour du travail je ne suis pas en peine mais je m'attendais que c'était un ordre de votre mère rapport à vous et alors c'était adjugé, quoi ! un adieu à vos bons yeux si doux, Monsieur Fernand, un adieu sur la terre à moins du hasard. Malheureusement j'ai eu la bêtise, par orgueil, de dire à ça que vous m'aviez promis de vous marier avec moi et elles m'ont appelé « Mme Fernand » et c'est ça qui m'a fait le plus de mal. Mais je pardonne, Monsieur Fernand, je pardonne !
Et à votre mère aussi je pardonne. Pourtant elle a dit que j'étais « une petite ridée avant l'âge, pleine de taches de rousseur et toujours furieuse ! « Dame ! on sait ce que c'est qu'une mère forcément n'est-ce pas ? mais c'est Justine
Marrois qui est toute ridée avec des taches de rousseur. Et elle la connaît parce que Justine est allée à Joinville porter un paquet de ciseaux chez vous au mois de juillet dernier. On ne me laissera donc pas pleurer tranquillement ! Tante Jeanne a appris que votre mère fouillait dans vos poches et qu'elle avait lu mes lettres dans votre joli calepin rouge. Mais ça vaut mieux ! j'aime mieux savoir 1
Quand je passe le soir, rue de Charonne, devant votre petite maison, je vois la lumière de la salle à manger ; alors je me dis que vous êtes là, bien heureux tous les quatre ensemble. Ah I oui ! je peux le dire j'avais une grande affection pour vous et pour votre père, car il est bon pour l'ouvrier, et pour votre sœur et pour votre mère : la même chose ! et vous brouiller avec votre mère, Monsieur Fernand, oh ! ça I je ne le ferai jamais. Moi je n'ai pas connu ma mère puisque je n'ai que la tante Jeanne, mais lui désobéir, jamais je ne .^aurais voulu car c'est des choses qui ne se doivent pas, oh I non î Je sais bien que toute la vie comme l'avenue
Philippe-Auguste ce serait doux, oui, bien doux ! Quand on réfléchit, ma place n'est pas dans cette maison-là, j'aurais dû penser ça plutôt. Et puis quand même ? à quoi sert-il ? une pauvresse être là au milieu des riches pour déranger le monde? Monsieur Fernand, vous êtes mon amour et je vous dis adieu. Adieu, adieu, Monsieur Fernand. Jamais je n'oublierai. Pensez quelquefois à une humble ouvrière qui vous aime d'amour et vous, Monsieur Fernand, mariez-vous dans votre rang.
Un jour je vous verrai passer dans la rue avec un petit enfant d'une autre et j'irai l'embrasser, Monsieur Fernand, en souvenir de l'avenue Philippe-Auguste, en souvenir de Saint-Cloud aussi. Oh ! j ai bien réfléchi, allez I mais je suis décidée. Celle qui sera toujours votre fiancée,