CHAPITRE IV
Pourquoi le duc de Berry fut-il assassiné? — Louvel et le duc Decazes. — Documents du Cabinet noir. — Opinion des diplomates étrangers. — Un roi usurpateur et un ministre sans scrupules. — Le duc de Reichstadt empereur de Buenos-Ayres. — Les cordons bleus.
Nauendorff écrivit, à la fin de 1819, à presque tous les membres de la famille royale de France : on ne répondit à aucune de ses lettres. Le duc de Berry seul aurait été désireux d'éclaircir le mystère que son correspondant s'engageait à lui dévoiler ; et l'on assure, — malheureusement les assurances sans preuves justificatives n'ont en matière d'histoire qu'une valeur très minime, — qu'il y eut à ce sujet une scène des plus violentes entre Louis XVIII et le duc de Berry.
Je dois avouer néanmoins que le fait me semble assez probable. Le duc avait un grand cœur, comme on en rencontre trop rarement sur les marches des trônes. Et tout porte à croire que s'il eût véritablement retrouvé
Louis X VIT, il n'eût pas hésité à devenir son plus vaillant défenseur, à se déclarer son premier sujet.
L'assassinat dont il fut victime, l'attentat de Louvel, devait faire disparaître dans la tombe ses généreuses révoltes, rendre à jamais silencieuse cette bouche de laquelle pouvaient sortir des paroles de reproche et de sublime abnégation.
Ce crime, Louvel en était le bras, mais toute la France désignait la tête, — leducDecazes, — et malgré les apaisements qu'apporte le temps, l'histoire n'a pu le laver du soupçon.
Un tel état de choses devait-il faire perdre au favori les bonnes grâces royales? En aucune façon. Renversé du ministère et chassé de France par l'opinion publique, — un courant auquel la royauté elle-même ne peut résister, — le duc est momentanément exilé dans un poste d'honneur et de profit, l'ambassade d'Angleterre. Mais le roi trouve que ce n'est pas assez pour se faire pardonner du favori l'éloignement qu'il est obligé de lui imposer : il le crée duc, lui fait allouer, grâce à son influence royale, une somme considérable que Decazes réclamait en vain, et lui envoie l'ordre du Saint-Esprit.
Il n'est pas sans intérêt de feuilleter ici le Cabinet noir, pour se rendre compte de ce qu'on pense à cette époque de celui qui reviendra bientôt plus puissant que jamais.
Le duc Decazes, après avoir soulevé l'indignation de l'Angleterre par une trame ourdie dans le but de placer sur un trône de l'Amérique du Sud le duc de
Reichstadt, portant un préjudice des plus graves au trafic anglais, va devenir l'allié de l'Angleterre. D'accord ils combattront sourdement la monarchie dite légitime, et s'efforceront de placer sur le trône de France le fils du régicide Philippe-Égalité, le prince dont l'assassinat du duc de Berry facilitait l'accès au trône.
Rapport du comte de Goltz au roi de Prusse. — N° 10.
Paris, le 19 février 1820.
SïRE,
Les journaux du ministère et des deux partis renferment tous les détails connus jusqu'ici sur l'assassinat de S. A. R. le duc de Berry. Je crois devoir m'abstenir de les répéter dans le présent rapport. Ce que l'on dit, au reste, des premiers interrogatoires de Louvel est incertain encore, et le procès, dont l'instruction vient de commencer à la chambre des Pairs, constituée en haute cour de justice, pourra seul mettre un terme aux incertitudes à cet égard. La complicité morale du crime, que partagent tous les révolutionnaires et ultralibéraux, n'est que trop évidente, mais le monstre n'a avoué encore aucune complicité matérielle, et comme il sait que rien ne peut le sauver du supplice, il mourra peut-être sans faire cet aveu. Il parait hors de doute cependant qu'il a menti en déclarant que le crime avait été médité 'par lui seul depuis plusieurs années, car le duc de Berry ayant l'habitude de se rendre presque tous les jours, de grand matin et accompagné d'un seul domestique, à Bagatelle, et se donnant si souvent le plaisir de la chasse, l'assassin aurait pu trouver mille occasions favorables pour accomplir son dessein. Les témoins oculaires de la scène déchirante qui s'est passée dans l'intérieur de l'Opéra après que le malheureux prince fût frappé du coup mortel, m'ont affirmé le
récit touchant qu'en a fait le Journal des Débats; les fables mêmes de la tragédie grecque n'offrent rien qui puisse être comparé à l'affreuse réalité des maux qui n'ont cessé de peser sur cette famille royale. Voilà, dans le court espace de vingt-sept ans, le huitième de ses membres qui termine ses jours par une mort violente.
J'ai saisi mardi dernier l'occasion d'une rencontre avec le baron de Vincent chez le général Pozzo di Borgo, encore malade, pour engager ses deux collègues à délibérer avec nous. Cette délibération confidentielle ayant eu lieu, nous avons cru devoir coucher par écrit les conclusions suivantes : « Que la mort du duc de Berry augmente les « probabilités naturelles et politiques de voir sortir la cou- « ronne de France de la branche des Bourbons essentielle- « ment anti-révolutionnaire;
« Que dans ce cas, la couronne passant au duc d'Orléans, « l'élévation de ce prince au trône sera considérée en France « comme le complément de la révolution, parce qu'il est le « fils d'un régicide, et que, quoiqu'il en soit innocent, son « appel à la souveraineté aura été facilité par un assassinat;
« Que la monarchie française, sous un pareil chef et avec « des antécédents semblables, se trouvera nécessairement en « opposition avec tous les trônes et avec la paix publique. »
La proposition développée de M. Clausel de Coussergues de mettre le comte Decazes en état d'accusation, a été déposée sur le bureau de la Chambre. Elle ne sera probablement pas prise en considération, mais c'est un scandale de plus.
Rapport du comte de Goltz au roi de Prusse. — N° 1 1 .
Paris, 22 février 1820.
Sire,
Je m'empresse de saisir l'occasion que m'offre le départ d'un courrier, pour annoncer à Votre Majesté que mes conjectures
LA MORT DU DUC DE BERRY. 5o
sur l'impossibilité où me paraissait à présent se trouver le comte Decazes de se maintenir au ministère, n'ont pas lardé à se réaliser.
Elle daignera voir, par les ordonnances royales qu'a publiées le Moniteur d'hier et d'aujourd'hui, que le comte Decazes a donné sa démission des postes de Président du Conseil des Ministres et de Ministre Secrétaire d'Etat au département de l'Intérieur; mais que S. M. T. Ch. la lui a accordée d'une manière extrêmement gracieuse, en l'élevant à la dignité de duc et en le nommant son ambassadeur près la Cour de Londres.
Les termes des deux ordonnances relatives au duc Decazes, et même de celle qui concerne le duc de Richelieu, indiquent que le premier a conservé toute la faveur du roi; et cependant ils ne donnent encore qu'une faible idée de la prédilection presque passionnée que ce souverain a montrée pour lui, au moment où les instances réunies des membres de la famille royale et la force des circonstances l'ont décidé enfin à se séparer de ce ministre.
Post-Scriplum. — Je reviens dans ce moment de Saint- Cloud, où les membres du corps diplomatique et toutes les personnes des classes élevées vont s'informer de l'état de la santé de Madame la duchesse de Berry. L'intérieur de ce château ressemble à présent à un tombeau, par le silence qui y règne, et par le profond deuil de ses habitants. J'y ai revu les deux Princes et Madame la duchesse d'Angoulême, lorsqu'ils sortaient du cabinet de la veuve infortunée. Monsieur n'est presque pas reconnaissable ; son visage est excessivement pâle; il m'a serré affectueusement la main, sans pouvoir proférer une seule parole.
J'ai appris à cette occasion, parla duchesse deReggio,que S. A. R. le duc de Berry avait toujours cru qu'il serait assassiné un jour ; qu'il l'avait même dit, quelques jours avant sa mort, à M. de Mesnars, l'un de ses aides de camp, en lui faisant observer qu'on l'en avertissait par des lettres anonymes; mais que ce prince avait ajouté qu'il ne voulait
o6 LE CABINET NOIR.
pas prendre des précautions probablement inutiles, et qui feraient croire qu'un Bourbon pouvait craindre la mort.
Rapport du général Waltcrstorff à M. de Rosenkrantz.
Paris, le 27 février 1820.
Monsieur,
Votre Excellence voudra bien me permettre de l'entretenir un moment de M. le duc Decazes.
Tant que ce ministre était à la tête des affaires, j'ai rarement parlé de lui, ne voulant pas avoir l'air de me vanter de l'amitié dont il m'honorait. A présent que la calomnie, la méchanceté et toutes les passions haineuses le poursuivent, je me fais gloire de lui rendre justice, et je désire que les archives de la Légation conservent du moins un faible témoignage de l'estime que je lui porte, et de l'amitié que je lui ai vouée pour la vie.
M. le duc Decazes, après avoir pris congé du roi hier au soir, s'est mis en route avec sa famille pour une de ses terres dans les environs de Bordeaux. Son ami, M. Mirbel, naguère maître des requêtes et secrétaire général du ministère de l'Intérieur, et qui a donné sa démission de toutes ses charges, l'accompagne et restera quelque temps auprès de lui, avant que d'entreprendre le voyage qu'il se propose de faire en Italie.
Bien que j'aie passé trois fois chez M. Decazes depuis qu'il a quitté le ministère, je ne l'ai pas trouvé. Mais Son Altesse Royale, Monseigneur le duc de Holstein-Augustenbourg, qui l'a vu vendredi dernier, et un de mes amis qui l'a rencontré il y a qu elques jours chez M. de Richelieu, m'ont dit l'avoir trouvé extrêmement changé, et sa santé leur a paru très mauvaise, au point qu'ils craignent qu'il n'ait la poitrine attaquée, je partage ces craintes. Il y a une autre crainte pour la vie du duc, dont il est difficile de se défendre en voyant les préventions que quelques journa-
listes cherchent à inspirer contre lui. Je sais que d'honnêtes bourgeois ont demandé à des personnes de leur connaissance : « Dites-moi, Monsieur, est-il vrai que M. Decazes'ait assassine le duc de Berry? — Gomment pouvez-vous croire une telle absurdité? — Mais, Monsieur, comment oserait-on l'imprimer si cela n'était pas vrai? » Au surplus, M. le duc Decazes a reçu des lettres semi-anonymes dans lesquelles on lui fait des menaces. On lui dit dans une de ces lettres : « Savez-vous bien que votre vie est entre nos mains?»
Les journaux soi-disant ultras affectent une grande modération à l'égard du nouveau ministère, et cependant ils écrivent, surtout le Drapeau Blanc, les plus grandes infamies contre celui qui naguère fut le collègue des ministres actuels, et qui est leur ami.
Je ne me .permets pas de croire que le changement qui vient d'avoir lieu dans sa position ait changé l'amitié et l'estime qu'ils professaient pour lui. Je sais qu'il leur était sincèrement attaché et qu'ils étaient du nombre des personnes qu'il était bien aise de rencontrer lorsqu'il me faisait l'amitié de venir dîner chez moi.
Il parlait toujours avec le plus grand respect de M. le duc de Richelieu, et lorsque je lui dis quelquefois que j'espérais qu'il était bien avec ce ministre, il me répondit toujours : « 11 est parfait pour moi. »
MM. les comtes Siméon et Portalis, et le baron Mounier, ainsi que M. de Rayneval, étaient du nombre des personnes qu'il consultait avec le plus de confiance. Comment se faitil qu'un homme dont on ne peut citer un seul trait de méchanceté, soit poursuivi avec tant d'acharnement, par de misérables pamphlétaires?
Trop d'ex v m pies semblent excuser en politique les moyens peu délicats qu'on emploie quelquefois contre un ministre pour le supplanter; mais le calomnier d'une manière atroce après qu'il a quitté le timon des affaires, prêcher pour ainsi dire contre lui l'assassinat, c'est ce qu'aucun code politique moral n'autorise.
Quelles que soient les fautes que M. le duc Decazes peut avoir commises pendant son ministère (et qui n'en aurait pas commis à sa place?) l'histoire rendra justice à ses talents, à sa loyauté, et aux excellentes qualités de son cœur.
Je suis, etc.