CHAPITRE PREMIER
La bague de Jules Favre. — Nauendorff. — Louis XVII et la Hollande. — Ressemblances fatidiques. — Parti-pris de la duchesse d'Angouléme . — Lettres et déclarations de M. et de Mmc Marco de Saint-Hilaire. — Opinion de la berceuse du Dauphin.
Jules Favre venait de signer la convention d'armistice dans la maison qu'habitait le chancelier de fer, 18, rue de Provence, à Versailles, et qui était la propriété de Mme Jesse *. Nous revenions tous deux, tristes et abattus, dans la modeste voiture qui nous ramenait au pont de Sèvres, pour reprendre la barque qui nous servait à traverser le fleuve.
Nous causions du drame effroyable dont le dernier acte venait de s'accomplir, ne laissant plus d'espérance à nos cœurs meurtris. Nous parlions de l'inci-
1. Voir le Journal d'un officier d'ordonnance , Paris, P. Ollendortf", 18S5.
dent qui s'était produit quelques heures auparavant, lorsque, après avoir signé et revêtu les conventions de son sceau, M. de Bismarck avait engagé Jules Favre à en faire autant.
— Mais... je n'ai pas apporté de sceau, Excellence, avait dit Jules Favre.
— Qu'à cela ne tienne, avait répondu le chancelier; mettez à côté de votre nom votre cachet, ce que vous voudrez... L'empreinte de la bague que vous avez au doigt suffira amplement.
Jules Favre avait en effet ôté sa bague, et en avait apposé l'empreinte à côté de sa signature.
Causant donc de l'incident, et du moment de gêne où il s'était trouvé par suite de son oubli, Jules Favre me dit :
— La bague dont je me suis servi a une curieuse histoire. Yous savez sans doute que j'ai assisté Nauendorff de mes conseils, et que je me suis efforcé pendant des années de faire jaillir la lumière en faveur de cet honnête homme injustement persécuté. J'ai même plaidé pour lui en 185:2. Comme je n'ai jamais voulu accepter d'honoraires, et que cependant Nauendorff tenait à me témoigner sa reconnaissance, il m'a donné cette bague, que j'ai toujours portée depuis.
— Alors c'est l'empreinte de la bague du prétendu petit-fils de Louis XVI qui contresigne la convention d'armistice?
— Comme vous dites.
J'ai lu, depuis ces tristes événements, dans un
journal, toute une histoire fore dramatique sur Bismarck et Vanneau de Jules Favre. Il est dit dans ce récit, — qui pour avoir quelque valeur aurait dû provenir de la plume d'un des acteurs ou d'un des témoins de la scène, — que la bague offerte à Jules Favre portait les trois fleurs de lis de l'écusson de France. Il n'en est rien, l'affirmation est aussi fantaisiste que les détails donnés par le signataire de l'article. Jules Favre aurait trouvé, avec raison, très ridicule de porter au doigt les armes des Bourbons.
La gravure représentait simplement une Renommée ou une Victoire : c'était un antique sobrement enchâssé dans un mince cercle d'or.
— Voulez-vous me permettre une question? dis-je au ministre, qui semblait désireux de chasser par une diversion quelconque les idées fort sombres dont son esprit était obsédé. Je sais que le devoir d'un avocat est souvent de défendre des gens sur la culpabilité desquels il n'a aucun doute, et dont il doit néanmoins s'efforcer de prouver l'innocence. Mais en ce qui concerne Nauendorff, avez-vous cru et croyez-vous réellement encore qu'il soit le petit-fils de Louis XVI?
— J'en ai la ferme conviction. Et j'ai plaidé sa cause, non par devoir professionnel ni par intérêt, cela tombe sous le sens, mais par amour de la vérité.
— Vos sentiments républicains n'étaient pas affectés de la tâche que vous aviez entreprise ?
— Pourquoi? la vérité n'a pas d'opinion politique; lorsque je crois une chose vraie, je la proclame telle envers et contre tous.
J'avoue que cette conversation me fit singulièrement réfléchir, et je ne fus pas surpris, en 1873, de voir Jules Favre demander de nouveau aux tribunaux français, sans toutefois pouvoir l'obtenir, une enquête sur les prétentions des Nauendorff. Malgré son talent et son autorité, malgré sa confiance dans le bon droit de ses clients, malgré les services que le vice-président du gouvernement de la Défense nationale avait rendus à la République, l'enquête fut refusée.
Pourquoi? je me le demande encore. Une enquête ne devrait jamais être refusée, surtout dans un cas comme celui-là, où la lumière que l'on ferait jaillir servirait soit à confondre un imposteur, soit à réhabiliter un honnête homme.
Je sais bien que si l'on avait découvert, prouvé d'une façon indéniable que Nauendorff était le petitfils de Louis XVI, cela aurait jeté une grande perturbation non seulement en France, mais dans la plupart desCours européennes. Je sais que si l'onprouvait que Louis XVII n'est pas mort au Temple, qu'il s'est évadé , qu'il a vécu, cela gênerait bien des gens. Mais la justice doit-elle se préoccuper des conséquences de ses arrêts ? Est-ce que des magistrats intègres, exerçantlibrement leur mandat sous un gouvernement républicain et supposé par cela même échapper à toute influence despotique, devraient s'inquiéter de savoir si les sentences qu'ils sont appelés à rendre gêneront, dans leurs
LES NAUErs'DORFF. 5
petites combinaisons, Leurs Majestés telles ou telles?
Le directeur fort autorisé d'une feuille monarchique parisienne me disait il n'y a pas longtemps :
— Si l'on prouvait les droits de Nauendorff, ce serait une calamité ; mieux vaudrait nier l'évidence. Le malheur d'un seul est préférable au malheur d'un grand nombre.
Quand on pense et parle de la sorte, il faut admettre que tout est possible. L'intérêt que Jules Favre m'avait inspiré pour son client et sa famille, m'a conduit à lire avec grand soin ses émouvants plaidoyers; je dois avouer que plusieurs points m'ont spécialement frappé dans cette cause célèbre.
Comment se fait-il, en premier lieu, qu'à la mort de celui qui se prétendait le Dauphin de France, le gouvernement hollandais, froid, sceptique et très peu accessible au merveilleux, ait autorisé que l'acte de décès lui reconnût la qualité de fils de France? Comment a-t-on laissé reposer en terre sainte, sous l'épitaphe suivante, celui dont la vie avait été en butte à d'effroyables persécutions, qui, parlant toujours sans pouvoir se faire entendre, écrivant sans pouvoir se faire lire, a pu être une sorte de Masque de Fer à visage découvert, errant à travers la vie, victime de la cupidité et de la mauvaise foi de ses parents les plus proches :