‹ Le cabinet noirChapitre 2 sur 58 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

noir on a une telle habitude de toutes les cryptographies qu'on déchiffre sa missive comme si elle était en clair, pour me servir d'une expression du métier.

C'est afin d'échapper à ces petits inconvénients que connaissent tous les gouvernements, puisque tous usent de la même surveillance occulte, que les ambassadeurs ont coutume d'envoyer les dépêches d'une importance exceptionnelle par des agents spéciaux, nommés courriers diplomatiques.

La précaution, quoique bonne, n'est pas d'une application assez générale pour que la richesse du Cabinet noir en documents précieux s'en trouve de beaucoup diminuée; et pour qui serait admis à jeter un coup d'œil curieux sur ces dessous de l'histoire, quelles découvertes inattendues, quels traits de lumière éclairant tout à coup des mystères jusqu'ici impénétrables... Or un hasard des plus heureux m'a rendu possesseur d'un nombre considérable de ces pièces, provenant du portefeuille d'un directeur de la Police sous la Restauration, le baron Mounier, et le lecteur me saura gré, j'espère, d'avoir voulu le faire jouir des révélations piquantes ou étranges qu'elles contiennent.

Le baron Mounier était fils du Mounier de la Constituante, illustré par le serment du Jeu de Paume, qui passa comme un météore à travers le monde politique d'alors, mais dont la profonde intégrité et les talents ont laissé dans l'histoire une trace glorieuse. Il fut pendant dix ans se-

PRÉFACE. vu

cré taire de Napoléon Ier, puis intendant du domaine de la Couronne. Elevé à trop bonne école pour démériter de son père, il eut une carrière politique qui fut un modèle de rectitude et d'honneur. Il se rallia aux Bourbons lors de l'abdication de Fontainebleau, leur fut fidèle pendant le règne éphémère des Cent Jours, devint, sous la seconde Restauration, le bras droit du duc de Richelieu et le Directeur général de la Police départementale en France.

Ses papiers, qu'il avait conservés avec le plus grand soin, sont, je le répète, par un heureux hasard, tombés en ma possession. Ce sont des souvenirs écrits de sa main au jour le jour, quelques mil liers de Rapports de Police, autant de lettres interceptées et copiées par le Cabinet noir, un grand nombre de lettres originales particulières : j'en ai extrait la matière de ce volume. Mon rôle, fort modeste, s'est borné à choisir et à rattacher les uns aux autres les plus intéressants de ces documents, ceux qui permettent le mieux de juger hommes et choses sous leur véritable jour.

Malgré tout ce qui a été écrit sur Napoléon, j'ai considéré comme une bonne fortune de pouvoir publier quelques appréciations d'un de ses secrétaires, restées inédites jusqu'ici. Files sont formulées avec l'impartialité d'un homme qui joignait à une grande justesse d'esprit une remarquable indépendance de caractère.

J'ai transcrit de curieuses lettres de Sainte-Ilé-

Vïit PRÉP \CE.

lène, peu connues, éditées, à Londres pour la première fois en 1817, et j'ai été amené aussi à citer, comme transition ou comme éclaircissement, divers passages des manuscrits de mon père, lequel n'ayant jamais servi aucun gouvernement, n'ayant eu de sympathie particulière pour aucune cause, sinon pour la cause de la liberté, était encore plus indépendant que le baron Mounier. Le lecteur en jugera.

Un mot encore : ces quelques pages provoqueront plus d'un étonnement, plus d'une colère peutêtre. Qu'on y songe cependant, leur éditeur n'en est pas responsable.

Appuyées sur des preuves matérielles irrécusables, ces révélations si peu révérencieuses pour certaines idoles ne sont pas son fait : c'est l'implacable sévérité de l'histoire.

Comte D'HÉRISSON.

Avril 1887,

LE

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