Mounier, Manuscrits II et III, p. 192 et
On fît des rapports sur les liaisons amoureuses qu'avait eues Napoléon, et c'est ainsi que Louis XVIII se fit adresser un travail tout spécial sur ses désordres de famille.
€elui qui arrivait aux Tuileries avec les preuves bien établies d'une des faiblesses humaines du demi-dieu déchu, était sûr d'y trouver bon accueil. Le Roi riait, et quand un roi a ri, il est bien près d'accorder grâces et faveurs.
Toutes les lettres qui s'échangeaient entre l'île d'Elbe et le continent étaient soigneusement interceptées, ouvertes et copiées par les soins du Cabinet noir. Les plus intéressantes étaient envoyées aux Tuileries, où Louis XVIII les communiquait à quelques intimes, en faisait des gorges chaudes, mais ses ministres s'empressaient néanmoins de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts et assurer la sécurité du règne de ce nouveau Désiré.
En 1814, la correspondance de l'île d'Elbe se faisait par l'intermédiaire d'Évain, plus tard ministre du roi des Belges, alors chef de bureau au ministère de la Guerre. Il adressait les paquets à une de ses sœurs, directrice du bureau d'Angers, qui les transmettait à son tour, tout simplement par les courriers ordinaires, au Directeur des postes à Toulon.
Les choses se passèrent ainsi régulièrement , jusqu'au jour où, par un hasard assez singulier, M. de Sainte-Fère en fut instruit par une chouanne, servante de la famille Évain. Cette brave fille, très attachée à ses maîtres, ne l'était pas moins à la
cause royale; de sorte qu'elle voulut se décharger, en confiant son secret à M. de Sainte-Fère, qu'elle connaissait par une parenté avec un de ses domestiques, et qu'elle croyait en position d'informer le Roi.
Il fit part de ces révélations à M. Ferrand, directeur général des Postes, et il fut constaté que le maréchal Masséna connaissait avec connivence les communications du directeur de Toulon avec l'île d'Elbe. C'est à cette circonstance, dont naturellement le Roi fut avisé le premier, qu'il faut attribuer la disgrâce du maréchal, à la suite des Cent Jours.
Toutes les lettres, sans exception, qu'écrivait Pauline, étaient soigneusement copiées, envoyées au Roi ; c'est grâce à plusieurs d'entre elles que, comme on vient de le voir, les secrets de sa conduite incestueuse furent dévoilés.
Les lettres d'une importance particulière, qu'on supposait destinées à produire au point de vue politique une sensation troublante, étaient non seulement décachetées et copiées, mais encore interceptées.
C'est vraiment une bien belle invention que la poste !
L'Empereur était d'une grande générosité. On sait comment ses maréchaux furent comblés de bienfaits, et comment, lorsque la fortune l'abandonna, la plupart d'entre eux ne pensèrent plus qu'à se reposer et à jouir de leur bien-être.
Tous ceux qui le servaient ou servaient la patrie
étaient largement récompensés. Il pensait ce que, cinquante ans plus tard, son neveu Napoléon III devait dire :
« Les nations dégénérées marchandent seules des récompenses. »
D'un caractère difficile, violent, autoritaire, entrant souvent dans des fureurs dont il riait quelques instants après, il rendait fort pénible 1© service de ceux qui l'entouraient; mais il avait par moments des bontés si touchantes, des attentions si délicates, que les grands dévouements qu'il a inspirés s'expliquent d'eux-mêmes.
Très large envers ceux dont les fonctions les rapprochaient de sa personne, il a doté, anobli, couvert d'honneurs les gens de sa maison1. Mais en fait de récompenses, et même d'avancement dans l'armée, il ne se soumettait à aucune règle : l'intérêt de la patrie, le sien propre ou son bon plaisir étaient ses seuls guides.
Yoici deux anecdotes relatives à sa façon de récompenser.
L'Empereur, après la bataille d'Eckmùhl, demandait aux colonels, devant le front du régiment :
— Quel est le plus brave officier du corps?
Et le gratifiait immédiatement du titre de baron. Le colonel Lozac était présent, et le régiment de cavalerie qu'il commandait était attaché à une brigade
4. Détail peu connu : tous ceux faisant partie de la Maison impériale qui furent anoblis, portaient dans un coin de leur écussoD un château, ou plutôt une maison.
comprenant le 17e régiment d'infanterie, colonel Vasserot. — L'empereur ayant demandé le plus brave capitaine, le colonel en nomma un ; il s'élança aussitôt des rangs un petit capitaine gascon qui avait été perruquier à Paris, et qui s'écria :
— Ce n'est pas vrai! c'est moi qui suis le plus brave soldat du régiment!
Personne n'osa soutenir le contraire; l'Empereur interrogea le colonel, et celui-ci de répondre en balbutiant :
— Mais... oui..., je n'avais pas eu le temps de comparer..., etc.
Et l'Empereur accorda au capitaine les faveurs qui, sans son assurance gasconne, auraient passé à un autre.
Pendant cette même bataille, Napoléon aperçut un sergent qui faisait des prodiges de valeur. Le soir, il le fit mander pour lui remettre la croix. Mais le sergent était déjà chevalier. Impossible d'en faire un sous-lieutenant, le brave garçon étant absolument illettré. Lui conférer la croix d'officier était également impossible : c'eût été violer les statuts de l'Ordre et établir un fâcheux précédent.
L'Empereur fit une chose que lui seul pouvait faire : il épingla tout bonnement la croix qu'il tenait à la main sur la poitrine du sergent tremblant d'émotion, plaçant ainsi une seconde croix de chevalier à côté de la première.
Voulant enregistrer le nom de ce brave, je me suis adressé à la Légion d'honneur.
— Rien dans les archives, m'a-t-il été répondu, ne
témoigne d'une double nomination de chevalier en faveur de la même personne. Mais ce n'est pas une raison pour qu'elle n'ait pas eu lieu. Dans plusieurs circonstances l'Empereur a distribué des décorations sans que la Grande Chancellerie ait été appelée à régulariser les nominations, ni à les inscrire sur ses registres matricules.
Du reste, pour peu qu'ils veuillent se reporter aux souvenirs de leur enfance, les hommes de ma génération se rappelleront sans doute une vieille femme estropiée, ancienne cantinière de la Grande-Armée, qui vendait des pommes et des gâteaux à la mare d'Auteuil, à l'époque où le bois de Boulogne était encore un bois.
La brave femme avait été blessée au champ d'honneur et décorée de la main de l'Empereur. La Grande Chancellerie, bien qu'elle n'eût pas de brevet, lui laissait porter sa décoration, qu'on savait légitimement acquise.
Toutes les femmes décorées avant 1852 se sont trouvées dans le même cas. La première qui ait été régulièrement inscrite au livre d'or, et qui ait ouvert une porte par laquelle, depuis cette époque, une trentaine d'autres ont passé, est Madame Abicot de Ragis.
Que le lecteur me pardonne ici une nouvelle anecdote, digression hors de mon sujet; mais il est bon de rappeler comment fut gagnée par une femme cette première croix officielle.
M. Abicot était maire d'Oizon, et logeait, ainsi que
sa femme, au-dessus de la pièce où étaient réunies les archives de ses administrés. Je ne sais en raison de quelle circonstance, une famille de la localité avait grand intérêt à s'approprierdes documents concernant une autre famille.
Le maire le savait et surveillait ses cartons avec soin.
Une nuit, M. Abicot de Ragis avait été obligé de s'absenter, sa femme entendit du bruit, des pas, un certain remue-ménage dans la pièce inférieure. Elle était seule, la mairie isolée. Appeler eût été inutile : elle prit un bougeoir, s'arma d'un revolver et descendit.
Elle avait à peine ouvert la porte qu'un grand gaillard, jetant à terre un carton qu'il tenait à la main, se précipita sur elle. Sans lui donner le temps d'approcher, elle fit feu, l'homme tomba foudroyé à ses pieds. Mais il n'était pas seul ; et son compagnon, aux allures d'hercule forain, se précipitant à son tour sur la pauvre femme, encore tout émue de l'action qu'elle venait de commettre, lui plongea un poignard dans la poitrine ; puis ramassant les papiers qui étaient à terre, il enjamba l'appui de la fenêtre et sauta dans le jardin.
Madame Abicot de Ragis, inondée de sang, eut cependant la force de se traîner jusqu'à la croisée, et de tirer, avant de tomber à terre, un nouveau coup de revolver au hasard, dans la direction qu'avait prise le bandit en s'enfuyant.
Lorsque vint le petit jour et qu'on pénétra dans la
mairie, on trouva, à côté d'un homme qui avait été tué raide, Mme Abicot de Ragis donnant encore quelques signes de vie. Dans le jardin, le second voleur, atteint entre les deux épaules, était, lui aussi, mort sur le coup.
A quelque temps de là, Louis-Napoléon, alors président de la République, faisant son métier de prétendant, et son tour de France dans le but de se recruter des partisans, entendit parler de cette vaillante femme, il désira qu'elle lui fût présentée, et lui donna la croix.
Des croix gagnées de la sorte honorent non seulement ceux qui les donnent, ceux qui les reçoivent, mais l'Ordre lui-même.
La dernière femme admise clans cette phalange tout exceptionnelle, l'a été il y a quelques semaines seulement. C'est Madame Dieulafoy. M. Dieulafoy fut chargé d'une mission scientifique en Perse ; sa femme l'accompagna habillée en homme, s'exposant aux ardeurs du soleil, aux fatigues et aux hasards journaliers ; c'est un autre genre de courage.